Michel Recanati

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Michel Recanati
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Michel Recanati est un militant trotskiste, né en 1950 et mort le , qui a représenté les lycéens en Mai 68 en tête de la grande manifestation du 13 mai, aux côtés d'Alain Geismar, Daniel Cohn-Bendit et Jacques Sauvageot.

Biographie[modifier | modifier le code]

La famille[modifier | modifier le code]

Michel Recanati est né le 29 septembre 1950 à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine)[1]. Il est le fils aîné de Suzanne Rodrigue, juive et communiste, mariée en 1952 avec Jean Recanati, lui aussi militant communiste, journaliste à L'Humanité à partir de 1946, rue du Louvre, au cœur du quartier de la presse. Son frère François, de deux ans plus jeune, agrégé de philosophie, deviendra un brillant universitaire, le philosophe du langage François Recanati, qui en 2014 a obtenu la médaille d'argent du CNRS[2].

Les époux Récanati cachèrent leur judaïté à leurs enfants jusqu’à leur adolescence, après l'avoir « longtemps vécue comme une disgrâce »[3]. Les grand-parents, issus d'une d'une famille juive immigrée de Salonique (Turquie) [1], commerçants dans le IXe arrondissement de Paris, avaient été déportés en 1942 et périrent dans les camps [1].

Quand Joseph Recanati, l'oncle de Michel, fut à sont tour arrêté comme résistant en 1943[3] et déporté au camp de Mauthausen, son père Jean Récanati, brusquement seul au monde[3], réussit à passer la ligne de démarcation pour se réfugier en zone Sud à Clermont-Ferrand et survivre comme répétiteur dans une famille de gens de lettres [3]puis à la rédaction des journaux qui reparaissaient, La Nation et Le Patriote[3], animés par le couple Jean-Toussaint Desanti et Dominique Desanti, le premier ayant été professeur de philosophie dans son lycée parisien[3].

Ebranlé par les révélations du rapport Khrouchtchev et par l’intervention de l’Armée rouge en Hongrie en 1956, le père de Michel Recanati démissionna du PC et de son poste de journaliste à L'Humanité [1], tentant de poursuivre sa carrière, à Europe-Auto, une revue automobile. Son père était aussi l'ami de Roger Vailland, écrivain, essayiste, grand reporter et scénariste, ex-communiste passé à droite et décédé en 1965[4], dont la veuve demande au père de Michel de s’occuper d'éditer les œuvres et écrits personnels[3]. En 1968, les parents de Michel Recanati ont retrouvé un travail d'éditeurs à la Maison Lancelot-Publicité [1].

La guerre du Viêt Nam et les comités lycéens de 67-68[modifier | modifier le code]

La guerre du Viêt Nam lui impose très tôt une conscience politique. Il fonde le noyau initial des Comité d'action lycéen (CAL) au lycée Jacques-Decour, où il est en terminale avec Maurice Najman: tous deux fondent le 15 décembre 1967 le premier comité d’action lycéen[5]. Bernard Schalscha, Maurice Ronai, Marc Coutty, Antoine Valabregue et Patrick Fillioud en firent partie.

Il est ensuite rejoint en janvier 1968 par Romain Goupil, élève dans un autre lycée du quartier. Tous deux se sont connus l'année précédente à la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR), et participent aux événements de Mai 68. Michel Recanati devient "le" leader des comités d'action lycéens en 1968[6].

Le 22 mars 1968, son père va chercher son petit frère, 16 ans, en garde à vue avec plusieurs autres au 36 quai des Orfèvres[3], quelques jours après une manifestation violente devant le siège de l'American Express[3]. Le Mouvement du 22 mars 1968 nait le même jour à Nanterre.

À la veille de mai 1968, il y a une cinquantaine de Comité d'action lycéen, dont une trentaine en Province. L’assemblée générale des CAL appelle le 5 mai 1968 à la manifestation du 10 mai. Près de 400 lycées sont occupés en mai et juin et profitent de l’essor des comités Vietnam lycéens l'année précédente. Le 13 mai 1968, Michel représente les CAL à la tête de la grande manifestation parisienne, épisode raconté dans le film Mourir à trente ans, au cours duquel il prend de vitesse le précédent leader, Maurice Najman. D'autres sources contestent cette version pour mentionner que Recanati et Najman étaient tous les deux en tête de la grande manifestation.

Tous deux avaient quitté le lycée l’année précédente. Les deux dirigeants étaient restés lycéens une année après l’obtention du baccalauréat, pour animer leur organisation, étant dégagés du temps de travail scolaire pour le faire[7]. Michel Recanati a presque 18 ans en Mai 68.

La rentrée universitaire de 1968[modifier | modifier le code]

À la rentrée de 1968, il s'inscrit à la Faculté des Lettres de Paris et à l’école des Langues orientales[1] mais devient un militant professionnel. Dès le 14 novembre 1968, il tient meeting à Toulouse, à la Faculté des Lettres, devant 200 étudiants, pour Rouge (presse)[1]', puis se fait élire au bureau politique de la Ligue communiste lors du congrès de fondation à Mannheim, en avril 1969, et devient le responsable de son secteur jeune[1].

Très engagé dans la campagne de solidarité avec la lutte des Vietnamiens contre l’intervention militaire américaine en Indochine, il est dès le 4 octobre 1970 associé, en compagnie de Daniel Bensaïd[8], à une opération-spectacle, asperger de peinture blanche, le vice-président du Sud-Vietnam, le général Ky, en visite officielle à Paris, du toit de l'école Polytechique[9]. Il vient alors d'intégrer la "commission très spéciale" (CTS) "créée du temps de la JCR"[9] par Henri Weber et "se réunissant toujours" en sa présence[9], qui fonctionne comme une "petite armée privée"[9]. Romain Goupil, un an de moins, est aussi membre de cette "CTS" et participe aussi au commando. Michel Recanati et lui passent les vacances d'été dans la famille d'Henri Weber, comme le racontera Romain Goupil dans son film autobiographique de 1982.

Après la manifestation du 9 février 1971 contre Ordre Nouveau[modifier | modifier le code]

Ses qualités de sérieux, de ponctualité et d'organisation sont remarquées[1] et il participe ainsi à la vie d'un groupe d'activistes travaillant quinze heures par jour pour leur parti[10], avec des dizaines de réunions chaque semaine.

Après les combats très violents du 9 janvier 1971 contre un meeting de l'extrême-droite, sous la direction d'Henri Weber, et à l'instigation de ses membres, parmi lesquels Romain Goupil, Olivier Martin, Xavier Langlade, et les faux jumeaux Omanik, la "commission très spéciale" (CTS) créée en 1968 avait été "substantiellement renforcée et réorganisée"[9], selon Henri Weber qui en cède le leadership en 1972 à Daniel Bensaïd ou Pierre Rousset, selon les sources.

Les manifestations lycéennes de mars-avril 1973 contre la loi Debré[modifier | modifier le code]

En mars-avril 1973, avec Michel Field, il anime la grande grève lycéenne et les manifestations contre la Loi Debré de 1973, qui remettait en question les sursis militaires. C'est l'entrée en vigueur des dispositifs de la loi au printemps 1973 que les lycéens se mobilisent, principalement contre la suppression des sursis militaires[11], au moment des Élections législatives françaises de 1973 des 4 et 11 mars 1973, qui ont vu l'Union de la Gauche gagner 5,5 points dans les urnes.

Ce mouvement est le plus important mouvement lycéen de l'histoire de France. La mobilisation lycéenne prend une ampleur inégalée, avec une coordination nationale et une grève générale, qui rapidement touche également les étudiants et les élèves du technique. Il travaille avec Michel Field, porte-parole de la coordination lycéenne était élève de classe préparatoire au lycée Condorcet[7]. Les trois coordinations — lycéenne, étudiante, technique — animent ce mouvement qui réunit 500 000 manifestants dans 250 villes à deux reprises, les 22 mars et 2 avril. 70 % des lycées sont en grève. La loi n'est pas abrogée, mais elle est modifiée.

La manifestation du 21 juin 1973 contre Ordre Nouveau[modifier | modifier le code]

Deux mois après, la Ligue communiste juge la situation favorable pour affronter le mouvement d'extrême droite "Ordre nouveau", qui avait été impliquée dans 82 actes de violence publique entre le 2 janvier 1971 et le 12 mai 1973 [12] Le cortège gauchiste en direction du meeting d’Ordre nouveau à la Mutualité aligne deux mille membres[13], dont un millier est casqué et armé de matraques[13]. Les jours précédents, les militants d’Ordre nouveau se sont promenés avec matraques et barres de fer dans le Quartier latin, provoquant des rixes[13]. Henri Weber se porte en tête de la manifestation, avec Michel Recanati, lorsqu'elle commence, selon ses mémoires[9]. Tous deux constatent que les manifestants sont plus nombreux que le seul service d'ordre habituel, en raison d'un appel public à s'y joindre et s'en inquiètent[9]. Environ 300 militants sont surpris à attaquer l'un des cars de police, mais les meneurs de la manifestation protègent les policiers[14], arrêtent une voiture et font transporter le brûlé et le policier en difficulté cardiaque à l'hôpital Sainte-Anne, selon le rapport du commissaire de police du XIIe arrondissement[14]. Un total de 76 policiers sont blessés[15].

L'attaque a été décidée par le bureau politique[1], dirigé par Alain Krivine, et Daniel Bensaïd, où siège Michel Recanati, et qui lui demande de s’exiler à l’étranger dans la clandestinité, car il déjà été inculpé et perquisitionné, une première fois en 1972[1] suite aux actions contre les consulats américains ou sud-vietnamiens (slogans peints sur la façade, drapeau américain brûlé) menées avec Alain Krivine[1], lui aussi inculpé.

Alain Krivine, le numéro un de la LC se livre à la Justice tandis que Pierre Rousset, chef de la CTS et du service d'ordre, a été interpellé au siège du parti dans la nuit. Après leur libération assez rapide, Krivine début août, puis Rousset fin août, la LC décide que Michel Recanati se présente au juge d’instruction. Il est écroué à la Santé le 17 septembre puis libéré à fin du mois d’octobre. Dans six articles consécutifs, le journal Rouge (presse) de la Ligue communiste demande sa libération[1] et organise la solidarité[1], mais les les lettres des amis et militants sont rares[1]. L'un d'eux, Edwy Plenel racontera dans ses mémoires "le souvenir d’un dîner improvisé, dans un restaurant quelconque, après sa sortie de la Santé" où il lui confie "maladroitement" son "regret de ne pas lui avoir fait signe pendant sa détention"[1], avant d'être sèchement remis à sa place[1], ces phrases bien tardives ne ne lui étant "plus d’un grand secours" [1].

La nouvelle vie comme enseignant et le cancer de sa compagne[modifier | modifier le code]

"Dès que je me suis retrouvé en liberté, j'ai eu envie de repartir à zéro, de tout redécouvrir, ma famille, mes amis, moi-même", explique-t-il, en 1975, dans une lettre à son ex-camarade Romain Goupil[16], dans laquelle il lui fait part de son malaise à vivre, à rire, à se laisser aller, cause d’une souffrance réelle, et en évoquant très brièvement les lendemains de la manifestation du 21 juin 1973[17].

Il entame ensuite une formation pour devenir enseignant en sciences économiques. L'écrivain Michel Goujon, dont la soeur était une amie de longue date, l'a accueilli à l'été 1976 dans la maison familiale de ses parents à Saint-Tropez, où il s'est confié, évoquant les déceptions de sa nouvelle expérience d'enseignant dans l'Education nationale[18]. A l'automne, il découvre qu'ils sont quasiment voisins, dans le quartier de la Place des Abbesses à Paris, mais a oublié de lui demander son numéro de téléphone[18]. Michel Goujon se souvient de l'homme heureux, courtois et gentleman, pratiquant le ski nautique, qu'il a connu les étés à Saint-Tropez[18] mais qui avait découvert avec douleur au début des années 1970, à l'âge adulte[18], qu'il était aussi le fils naturel du cinéaste communiste Louis Daquin[19].

Michel Recanati se met ensuite en ménage, mais sa compagne, dont il est profondément amoureux, est atteinte d'un cancer et décède en février 1978[18]. Quelques semaines après, très marqué par ce décès qu'il avait toujours refusé d'envisager, il disparaît, puis se suicide le 23 mars 1978. Son parcours est évoqué dans le film documentaire de Romain Goupil : Mourir à trente ans, sorti début 1982.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a b c d e f g h i j k l m n o p q et r Dictionnaire Maitron du mouvement ouvrier [1]
  2. CNRS, « Médailles d'argent du CNRS - Les lauréats 2014 », sur http://www.cnrs.fr, (consulté le 29 mars 2014)
  3. a b c d e f g h et i Biographie Maitron de Jean Recanati, père de Michel [2]
  4. Bertrand Beyern, Guide des tombes d'hommes célèbres, Le Cherche midi, , 385 p. (ISBN 9782749121697, lire en ligne), p. 12.
  5. Le Roman vrai de Mai 68, Patrick Fillioud, Lemieux Éditeur, Paris 2016, p. 346
  6. "La saga des intellectuels français: L’avenir en miettes (1968-1989)" par François Dosse - 2018 -
  7. a et b "À la fois jeunes et scolarisés : le puzzle de la mémoire des mouvements lycéens", par Robi Morder, dans la Gazette des archive', en 2014[3]
  8. "Enquête sur Edwy Plenel", par Laurent HUBERSON, Editions du Cherche Midi,. 2011
  9. a b c d e f et g "Rebelle jeunesse", par Henri Weber, Editions du Groupe Robert Laffont, 2018
  10. Selon les témoignages du film Mourir à trente ans
  11. GRACIEUX Christophe « INA - Jalons - La mobilisation lycéenne contre la loi Debré en 1973 - Ina.fr », sur INA - Jalons (consulté le 3 juillet 2017)
  12. Cabinet du ministre de l’Intérieur, tableau récapitulatif des violences commises par ON ou ON étant impliqué, du 2 janvier 1971 au 12 mai 1973, 10 p., CAC19860581/39
  13. a b et c "Anatomie de la violence « révolutionnaire » d’extrême droite, entre dynamique subversive et contre-révolution préventive (1962-1973)", par Nicolas Lebourg, dans la Revue des Sciences sociales, n°46, décembre 2011 [4]
  14. a et b "Paris, l'insurrection capitale", par Jean-Claude CARON, Editions Champ Vallon [5]
  15. Nicolas Lebourg, Les violences de l'ultra-gauche et de l'extrême-droite radicale ont un point commun: notre société sans projet, slate.fr, 22 février 2014.
  16. Selon le témoignage de ce dernier dans le film Mourir à trente ans
  17. Hervé Hamon et Patrick Rotman, Génération, t.  II, 1988
  18. a b c d et e "L'autre Saint-Tropez", par Michel Goujon, MICHEL LAFON, 2017
  19. La défaite dépasse toutes nos espérances, autobiographie de Romain Goupil, Plon (2006) (ISBN 978-2-259-20434-7)

Liens externes[modifier | modifier le code]