Benny Lévy

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Benny Lévy
Defaut 2.svg
Naissance
Décès
(à 58 ans)
Jérusalem
Nationalité
École/tradition
Principaux intérêts
Idées remarquables
Le tournement
Œuvres principales
L'Espoir maintenant, Visage continu : la pensée du retour chez Emmanuel Lévinas, Le Meurtre du pasteur, Être juif
Influencé par
A influencé

Benny Lévy, alias Pierre Victor, né le 28 août 1945 au Caire (Égypte) et mort à Jérusalem le 15 octobre 2003, est un philosophe et écrivain français. Élève de l’École normale supérieure de 1965 à 1970, il a été le secrétaire de Jean-Paul Sartre de septembre 1973 jusqu’à la mort de l’écrivain en 1980. C'est l'un des représentants de l'école lévinassienne en philosophie.

Ancien dirigeant d’un parti maoïste du début des années 1970, la Gauche prolétarienne, il a opéré un « tournement » qui l’a amené « de Mao à Moïse ». Émigré en Israël en 1997, il s'installe à Jérusalem, où il fonde avec Alain Finkielkraut et Bernard-Henri Lévy l’Institut d'études lévinassiennes, qu'il dirige jusqu'à sa mort en 2003.

Benny Lévy a deux frères, Adel Rifaat un essayiste politique et Tony Lévy un historien des mathématiques.

Biographie[modifier | modifier le code]

Benny Lévy c’est « Cohn-Bendit, BHL, July et Finkielkraut réunis dans un seul corps ! », selon Eric Aeschimann, qui lui reconnaît une influence déterminante sur la pensée de gauche, à un moment clé de l’histoire politique française : « Un homme qui est passé de l’agitation gauchiste à l'antimarxisme, de la création de Libération à la défense du judaïsme[1] ».

Formation[modifier | modifier le code]

Benny Lévy naît en 1945 au Caire dans une famille juive assimilée à la culture moderne. Les enfants vont au lycée français. Benny éprouve une grande admiration pour son frère l’aîné, Eddy (Adel Rifaat), un militant communiste converti à l’islam. Toutefois la vague d’antisémitisme qui déferle sur l’Égypte en 1956, liée au conflit israélo-arabe et à la crise du canal de Suez, oblige la famille à quitter l'Égypte.

Benny Lévy, à 11 ans, s'installe en Belgique avec ses parents. Il suit les cours du Lycée français de Bruxelles. Sept ans plus tard, en 1965, il arrive à Paris où il intègre l'École normale supérieure. À la demande de son maître, Louis Althusser, il met en fiche les œuvres complètes de Lénine. Il s'engage dans l'Union des étudiants communistes (UEC) puis, dès sa fondation en 1966, dans l'Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes (UJCML), groupe pro-chinois dont il est l'un des principaux dirigeants avec Robert Linhart. Il se lie avec Jacques-Alain Miller, Jean-Claude Milner, Serge July, etc.

La Gauche prolétarienne[modifier | modifier le code]

Après les événements de Mai 68, le groupe dirigeant de l'UJCML est mis en minorité. Le groupe fonde alors la Gauche prolétarienne (GP), d'inspiration maoïste. Il va s’agir, selon la formule marxiste-léniniste, de « changer l’homme en ce qu’il a de plus profond ». Benny Lévy prend le pseudonyme de Pierre Victor et devient le chef de la GP. Plus tard, en 2002, il contestera ce pseudonyme en ces termes :

« Première monstruosité : ce pseudonyme, Pierre Victor… Dans la Gauche prolétarienne, le groupe que j'avais construit, on m'appelait Pierre, après m'avoir appelé Jean : rien que des évangélistes… Comme l'écrivait Henri Heine, je payais le billet d'intégration à la société française : on m'appelait Pierre Victor ; quand j'entendais ce nom, quelque chose en moi hurlait : ce n'est pas moi ! »

En 1970, la Gauche prolétarienne est interdite. Apatride et dirigeant d'un groupe interdit, Benny Lévy doit mener une vie clandestine. C'est à l'occasion de l'interdiction de La Cause du peuple, le journal de la GP, qu'il a l'occasion de rencontrer Jean-Paul Sartre, à qui il restera toujours fidèle :

« Sartre était non pas un père, pour moi, mais un frère aîné… Pour moi, le seul grand, c'était Sartre[2]. »

Benny Lévy soutient la création du journal Libération où les membres de la GP sont majoritaires, mais il ne s'implique pas personnellement dans la rédaction du journal. Dans Tigre en papier, Olivier Rolin décrit Benny Lévy, à cette époque, sous le nom de Gédéon :

« Gédéon pouvait parler une heure sans notes, sans la moindre hésitation, sans commettre la plus petite faute de syntaxe. Sa voix égale, que n’altérait aucun changement de ton, de rythme, aucun lapsus, aucune plaisanterie non plus, cela va de soi, avait un pouvoir littéralement hypnotique. […] Lorsqu’il se taisait, les situations les plus compliquées semblaient soudain simples, des voies lumineuses s’ouvraient dans la broussaille du monde, chacun savait ce qui lui restait à faire. »

En 1972, la mort du militant Pierre Overney, tué par un vigile de la Régie Renault, puis l’enlèvement en représailles d’un cadre de la régie Renault, Robert Nogrette, marquent la rupture. Benny Lévy renonce à s’engager dans le cycle de la violence comme les Brigades rouges italiennes ou la Fraction armée rouge allemande. « Benny ordonne à ses troupes de relâcher Nogrette. Tout comme il condamne la tuerie des athlètes israéliens à Munich, alors qu'une partie de sa base est constituée de travailleurs immigrés très pro-palestiniens. A l'automne 1973, il dissout la GP et entame un tour de France pour expliquer aux militants des régions que c'est fini, qu'il faut renoncer au rêve révolutionnaire[1]».

En 1973, Benny Lévy devient le secrétaire particulier de Sartre, et le restera jusqu'à la mort de ce dernier en 1980. Il obtient la nationalité française grâce à une intervention de Sartre auprès du Président de la république Giscard d'Estaing. Il découvre la philosophie d'Emmanuel Levinas en 1978. Lors d'un voyage avec Sartre en Israël, Benny Lévy passe sa Bar Mitzvah. Il apprend l'hébreu et s'investit dans des études talmudiques. Il part étudier la Torah à Strasbourg à la Yeshiva des étudiants, auprès du Rav Eliyahou Abitbol. Proche du spécialiste de la Kabbale, Charles Mopsik, il est conseiller de direction de la collection Les Dix Paroles aux éditions Verdier à partir de 1979. Il est chargé de cours à l'université Paris VII de 1975 à 1980.

L'Espoir maintenant[modifier | modifier le code]

Parallèlement, entre 1978 et 1980, Benny Lévy fait découvrir à Sartre l’œuvre de Levinas : « Benny Levy lui en parlait lors de longues après-midi de lecture à haute voix. Il lui lisait Difficile liberté[3]». Un moment décisif, tant pour l’un que pour l’autre, selon Bernard-Henri Lévy.

Des entretiens de Sartre et de Benny Lévy sur Levinas et sur le judaïsme résulte un texte intitulé L’Espoir maintenant, publié d'abord par extraits dans Le Nouvel Observateur, sur trois numéros, le 10, le 17 et le 24 mars 1980, sous la forme d’un dialogue de vingt-cinq pages dans sa totalité, un texte dont Bernard-Henri Lévy souligne l’importance dans l'itinéraire philosophique de Sartre : « C’est une libération. Un moment de lucidité formidable, de maturité. La grande tristesse de ce texte, c’est que Sartre meurt juste après alors que c’est un jeune Sartre qui recommence[3]». Un texte retentissant.

L’Espoir maintenant provoque un scandale. Benny Levy est accusé par l'entourage de Sartre d'avoir abusé de son état de faiblesse (Sartre est presque aveugle) pour lui imposer sa pensée. Olivier Todd parle d'un « détournement de vieillard[4] ». Simone de Beauvoir reproche à Benny Lévy d’avoir contraint Sartre à des déclarations démentes[5]. John Gerrasi, l’un des biographes de Sartre, dénonce la « manipulation diabolique » de Benny Lévy, « un petit chef de guerre fanatique », « un juif égyptien », devenu « rabbin et talmudiste »[6].

Toutefois, Jean Daniel, le directeur du Nouvel Observateur, témoigne que Sartre est parfaitement conscient de ce qu'il fait en publiant L’Espoir maintenant. Il a fallu que Sartre appelle Jean Daniel pour que ce dernier décide de le publier. Daniel lui a demandé : « Vous avez le texte près de vous ? – Je l'ai en tête », a répondu Sartre. Et, en effet, « il le connaissait par cœur », assure Daniel[7]. Bernard-Henri Lévy remarque :

« On a parlé d’aliénation et même de sénilité, parce qu’évidemment l’auteur de L’Être et le Néant, de La Critique de la raison dialectique, venant dire : le peuple métaphysique par excellence, c’est le peuple juif ; […] un Sartre qui dit que c’est l’existence du peuple juif, sa survie à travers les âges qui lui fait comprendre que le culte de l’Histoire est une infamie et que Hegel s’est finalement trompé, un Sartre qui dit qu’il retrouve le sens de la réciprocité qui n’a rien à voir avec le groupe en fusion ou la chaleur de la meute, et un Sartre qui trouve ce goût de la réciprocité dans les rapports très curieux qui unissent le Dieu juif et son peuple. Tout cela, évidemment, surprend[3]. »

De Mao à Moïse[modifier | modifier le code]

Benny Lévy opère le « tournement » qui l’amène « de Mao à Moïse » : « Que mon cas soit ordinaire, il ne faut pas s’y tromper, signifie qu’il est miraculeux. […] « De Mao à Moïse », s’exclame-t-on [à mon sujet], oubliant que pour être exact, il faut dire de Moïse à Mao, de Mao à Moïse, c’est-à-dire de Moïse à Moïse en passant par Mao. Le destin ordinaire du Juif – le miracle – tient dans la révélation de cette immobilité, en dépit de tous les mouvements du Siècle[8] ». Parcours symbolique d'un certain nombre de juifs de sa génération, partis du Petit Livre rouge et finalement respectueux des mitzvot.

Benny Lévy est assistant associé à l'université Paris VII de 1980 à 1989. Il obtient un doctorat de 3e cycle en histoire de la philosophie à la Sorbonne en novembre 1985, avec une thèse traitant du rapport de Philon d'Alexandrie au rabbinisme pharisien sous la direction de l'antiquisant Pierre Thillet, et une habilitation à diriger des recherches en philosophie préparée sous la direction de Dominique Lecourt en septembre 1998 à l’université de Paris VII. Contractuel en philosophie à l'université François-Rabelais de Tours de 1989 à 1993, il a été ensuite maître de conférences à l'université Paris VII de 1993 à 1997. Après avoir enseigné la philosophie pendant plus de dix ans, il s'installe en Israël où il veut populariser la pensée de Levinas. Il crée l'École doctorale de Jérusalem. Toutefois, il publie toujours ses livres en langue française aux éditions Verdier à Paris. Ainsi Visage continu : la pensée du retour chez Emmanuel Lévinas en 1998.

L'école lévinassienne[modifier | modifier le code]

« Démontrer en langue philosophique française avec tout l'effort discursif que cela représente, ma pensée du retour à la tradition, me coûte. Mais ne pas le faire serait injuste : la montée vers Jérusalem est signifiante pour eux tous [les juifs du siècle]. Je veux qu'ils sortent de leur prison, écrit Benny Lévy[9]. »

Un postulat remarquable dans son parcours philosophique, assimilé volontiers à du fanatisme par ses détracteurs. « Benny Lévy pouvait être affreusement cassant, et il y a mille phrases de lui à récuser. Son héritage est ailleurs, dans sa façon d'utiliser les textes juifs pour mettre à nu la structure de la politique. Son plus grand livre, Le Meurtre du pasteur, est une déconstruction méthodique du « tout est politique » issu des Lumières. L'universalisme, estime-t-il, finit toujours dans la destruction des savoirs particuliers, donc dans la terreur, donc dans la persécution du peuple juif, qui incarne cette fidélité à la tradition », remarque Eric Aeschimann[1] ».

Benny Lévy se comprend dans l'école lévinassienne française, avec Bernard-Henri Lévy, Jean-Claude Milner, Alain Finkielkraut, Éric Marty ou Jean-Luc Marion. Des philosophes différents les uns des autres, divergents et parfois opposés, mais qui portent une attention particulière à Levinas ; des philosophes qui ne forment qu'une école théorique, mais qui trouvent un point d'ancrage à l'Institut d'Études Lévinassiennes fondée par Benny Lévy, Alain Finkielkraut et Bernard-Henri Lévy. Situé aujourd'hui à Paris, l'Institut est dirigé par René Lévy.

Ses ouvrages les plus connus de Benny Lévy sont L'Espoir maintenant et Visage continu : la pensée du retour chez Emmanuel Lévinas. En 2003, Benny Lévy achève un essai sur le messianisme juif moderne, Être juif, qui est publié après sa mort.

Citations[modifier | modifier le code]

  • « Parti de la considération simple que toute action implique l'espoir, Sartre conséquemment en arrive, après la nécessaire critique des fins historiques, à penser que l'éthique suppose l'eschatologie. » (Présentation, in L'Espoir maintenant, p. 17)
  • « Ce qui est proprement romain dans le politique : le Nouveau avale l’Ancien, et ensuite oublie jusqu’à son souvenir […] Dans la langue midrachique, le nom propre d’Edom désigne très précisément ce moment double : d’abord un Juif qui se retourne (Esaü) et rend possible l’universalisation, puis, dans l’effacement du Juif, la structure de l’universalisation qui est donnée par la potestas romaine. L’universalité accomplie d’Edom est laïque. » (Le meurtre du Pasteur, p. 19)

Œuvres[modifier | modifier le code]

  • On a raison de se révolter (cosigné, sous le pseudonyme de Pierre Victor, avec Jean-Paul Sartre et Philippe Gavi), Gallimard, collection « La France sauvage », 1974.
  • L’Espoir maintenant, entretiens avec Jean-Paul Sartre, Le Nouvel Observateur, mars 1980.
  • Le Nom de l'homme. Dialogue avec Sartre, Verdier, 1984.
  • Le Logos et la Lettre. Philon d'Alexandrie en regard des pharisiens, Verdier, 1988.
  • L'Espoir maintenant. Les entretiens de 1980 (avec Jean-Paul Sartre), suivis du Mot de la fin, Verdier, 1991.
  • Visage continu : la pensée du retour chez Emmanuel Lévinas, Verdier, 1998.
  • Le Meurtre du Pasteur. Critique de la vision politique du monde, coéd. Verdier-Grasset, collection Figures, 2002.
  • Être juif. Étude lévinassienne, Verdier, 2003.
  • La Confusion des temps, Verdier, 2004.
  • La Cérémonie de la naissance, Verdier, 2005.
  • Le Livre et les livres. Entretiens sur la laïcité (avec Alain Finkielkraut), Verdier, 2006
  • Pouvoir et Liberté (les cahiers de travail en dialogue avec Sartre, 1975-1980), édition établie, annotée et présentée par Gilles Hanus, Verdier, 2007.
  • Lévinas : Dieu et la philosophie (séminaire de Jérusalem, 1996-1997), texte établi par Léo Lévy, Verdier/poche, 2009.
  • L’Alcibiade. Introduction à la lecture de Platon (cours à l’université Paris-VII, 1996), Verdier/poche, 2013.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. a, b et c Eric Aeschimann, Mais qui est donc Benny Lévy ?, Le Nouvel Observateur, 6 octobre 2013
  2. Benny Lévy, Le Livre et les Livres,(avec Alain Finkielkraut), Verdier, 2006
  3. a, b et c Bernard-Henri Lévy, Pour Sartre, Entretiens avec Jean-Jacques Brochier, Le Magazine littéraire, février 2000
  4. Olivier Todd, Un fils rebelle, Grasset, 1981, p. 15
  5. Simone de Beauvoir, La Cérémonie des Adieux, citée par Bernard-Henri Lévy, Le Siècle de Sartre, Grasset, 2000, p. 640
  6. John Gerrasi, cité par Bernard-Henri Lévy, Le Siècle de Sartre, Grasset, 2000, p. 640
  7. Jean Daniel, Avec le temps, Grasset, 1999
  8. Benny Lévy, Être Juif : étude lévinassienne, Verdier, 2003
  9. Benny Lévy, Des livres au Livre, entretien avec Alain Pusel, Area n°5, septembre 2003).

Liens externes[modifier | modifier le code]