Michel de Certeau

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Michel de Certeau, né le 17 mai 1925 à Chambéry et mort le 9 janvier 1986 (à 60 ans) à Paris est un intellectuel jésuite, philosophe et historien français. Il est l'auteur d'études d'histoire religieuse (surtout la mystique des XVIe et XVIIe siècles), notamment avec son ouvrage La Fable mystique, édité en 1982, et d'ouvrages de réflexion plus générale sur l'histoire et son épistémologie, la psychanalyse, et le statut de la religion dans le monde moderne.

Biographie[modifier | modifier le code]

Michel Jean Emmanuel de La Barge de Certeau est originaire de Savoie. Il est né le 17 mai 1925 à la villa Les Fouzes, rue Marceau à Chambéry. Il est le fils d'Hubert de La Barge de Certeau (1900-1986) et de Marie-Antoinette de Tardy de Montravel (1903-1986). Son père est agent d'assurances à Chambéry et détient une résidence secondaire en Savoie, à Saint-Jean-de-la-Porte: le château de Lourdens. Cette ancienne dépendance des Chartreux d'Aillon au XIIIe siècle est le berceau de cette branche familiale, à proximité de Saint-Pierre-d'Albigny. La vaste maison savoyarde, restaurée en 1659 par les religieux, abrite pendant les vacances une famille de quatre enfants:

  • Michel, né le 17 mai 1925.
  • Jean, né le 10 juin 1926.
  • Marie-Amélie, née le 25 novembre 1930.
  • Hubert, né le 18 mai 1933.

L'un de ses biographes, François Dosse, relate : « C'est dans cet univers montagneux du Massif des Bauges, aux synclinaux perchés surplombant la cluse de Chambéry, que Michel passe une enfance marquée par une éducation très stricte ». Dans un entretien avec cet auteur, Alex Derczansky qui a bien connu Michel de Certeau révèle: « Certeau est profondément savoyard. On ne peut le comprendre si on ne comprend pas la Savoie »!

Michel et son frère vont être admis au collège Notre-Dame de La Villette de 1936 à 1940, jusqu'en classe de rhétorique. Ce collège, tenu par des prêtres du diocèse de Chambéry, se situe dans une ancienne propriété léguée par la famille Costa de Beauregard à La Ravoire, devenue aujourd'hui la banlieue de Chambéry. L'établissement est également destiné au petit séminaire du diocèse de Chambéry . Sous l'autorité bienveillante du Chanoine Colomb, les deux frères obtiennent une bonne formation scolaire, et vers l'âge de 14 ans, Michel se destine à entrer en religion.

En 1942 et 1943, il est pensionnaire dans un collège de maristes, l'Institution Sainte-Marie de La Seyne-sur-Mer, dans le département du Var. Là, il milite à la JEC, (Jeunesse étudiante chrétienne). Il y passe avec succès les deux parties du baccalauréat de première et de philo.

Après des études de philosophie à l'université de Grenoble et à l'Institut catholique de Lyon, Michel de Certeau revient pour un temps en Savoie. Il participe à l'action des maquis savoyards comme agent de liaison de la Résistance. Puis, il entre au séminaire de Lyon en 1944. Il reçoit la tonsure, par le Cardinal Gerlier en 1948. Puis, monseigneur de Bazelaire, archevêque de Chambéry, lui confère les ordres mineurs. Il est ordonné prêtre en 1956. La même année, il est cofondateur de la revue Christus. Son vœu premier était de partir comme missionnaire en Chine. Jésuite, il restera toujours fidèle à cette institution, bien qu'évoluant dans ses marges. Il est cofondateur de l'École freudienne de Paris, autour de Jacques Lacan.

En 1960, sous la direction de Jean Orcibal, il soutient à la Sorbonne sa thèse de doctorat consacrée à la mystique de Pierre Favre. Ce savoyard, originaire de Saint-Sixt au temps de la Renaissance, était révéré dans le Duché de Savoie. Il est le cofondateur avec Ignace de Loyola de la Compagnie de Jésus. Il enseigne ensuite à Genève, San Diego et Paris.

Michel de Certeau publie notamment en 1968 deux articles majeurs dans la revue Étvdes, dans lesquels il soutient le mouvement de mai[1]. Historien de la mystique et a minima « convaincu d'expériences », Michel de Certeau est une personnalité complexe dont l'œuvre traverse tous les champs des sciences sociales. Il est enseignant à l'Institut catholique de Paris et à l'Université Paris VIII dans les années 1970. Il a beaucoup marqué les historiens du groupe de la Bussière.

L'influence psychanalytique se retrouve fortement dans son œuvre historiographique, où il analyse le « retour du refoulé » au travers des limites arbitraires de l'histoire officielle, et la survivance du « non dit » dans les marges de l'écrit. Il est une référence, souvent cité dans les recherches liées aux études culturelles[2].

En 1984, il est élu directeur d'études à l'École des hautes études en sciences sociales avec comme intitulé général de ses séminaires : « Anthropologie historique des croyances, XIVe-XVIIIe siècles ».

Il est mort deux ans après, des suites d'un cancer du pancréas[3].

L'analyse du « braconnage culturel »[modifier | modifier le code]

Michel de Certeau assimile les producteurs de sens à des propriétaires terriens qui imposent le sens des biens culturels aux consommateurs, grâce à la règlementation des usages et accès. Il compare alors les consommateurs à des « braconniers » sur ces terres, au travers des mailles du réseau imposé, mais recomposant par leur marche propre leur quotidien. De même la lecture répond à l'acte d'évidemment, de mort de l'auteur, par une sélection active du fait du lecteur.

Les propriétaires élaborent des stratégies, des actions de contrôle de l'espace pour piéger les dominés qui, eux, mènent des actes de résistance (par exemple, zapper, débarrasser) consistant en des micro-libertés face au pouvoir, en une réappropriation de ce réseau imposé au consommateur, par l'intermédiaire de « ruses » ou « procédures ». Michel de Certeau élabore ainsi, en parallèle à la théorisation du système panoptique de Michel Foucault, surveillance et contrôle « par le haut » de la société, une théorie des tactiques de résistance au champ de l'autre, subversion mais de l'intérieur et de la base même du système. Si ceux qui écrivent semblent imposer leur pouvoir à ceux qui disent et font, de Certeau montre bien que les publics ne sont pas si dominés et restent actifs devant la réception des messages qu'on leur envoie, avec des paroxysmes critiques quand le « dire » s'écarte trop du « faire » (multiplication des épisodes mystiques du XVIIIe siècle ; prise de parole de mai 1968 ; théologie de la libération en Amérique du Sud, pour citer les domaines dans lesquels il était plus particulièrement impliqué).

On retrouve à peu près à la même époque cette analyse de la culture de masse chez Edgar Morin (dans L'Esprit du temps, 1962) en France, ou chez Richard Hoggart (The Uses of Literacy, 1957 ; traduit en français sous le titre de La Culture du pauvre, 1970) et Stuart Hall en Grande-Bretagne ("Encodage, décodage", 1977). De Certeau a contribué à développer l'étude des « médias-cultures » en France, alors délaissée, et sa contribution a plus tard été reprise par Éric Maigret et Éric Macé (dans Penser les médiacultures, 2005). Ces approches ont également été appropriées par l'histoire culturelle, notamment par les historiens modernistes Daniel Roche et Roger Chartier. Mais c'est surtout initialement aux États-Unis, où il enseigna, et où la « microhistoire » put s'épanouir dans le mouvement contre-culturel, que son œuvre connut d'emblée une réception très forte.

Ouvrages[modifier | modifier le code]

  • Guide spirituel pour la perfection de Jean-Joseph Surin, texte établi et présenté par M. de Certeau, Paris, Desclée de Brouwer, 1963.
  • Mémorial du Bienheureux Pierre Favre, trad. et commenté par M. de Certeau, Paris, Desclée de Brouwer, 1960.
  • La Correspondance de Jean-Joseph Surin, texte établi et présenté par Michel de Certeau, préface de Julien Green, Paris, Desclée de Brouwer, 1966, 1827 p.
  • L'Étranger ou l'union dans la différence, Paris, Desclée de Brouwer, 1969, coll. « Foi vivante » (no 116) ; nouvelle éd. établie et présentée par Luce Giard, 1991.
  • L'Absent de l'histoire, Paris, Mame, 1973.
  • Le Christianisme éclaté, Paris, Le Seuil, 1974.
  • Une Politique de la langue : la Révolution française et les patois : l'enquête de Grégoire, en collab. avec Dominique Julia, Jacques Revel, Paris, Gallimard, 1975 ; rééd. 1986.
  • L'Écriture de l'histoire, Paris, Gallimard, 1975.
  • La Possession de Loudun : textes choisis et présentés par M. de Certeau, Paris, Julliard, 1978.
  • La Fable mystique : XVIe et XVIIe siècle, Paris, Gallimard, 1982 ; rééd. 1995.
  • L'Ordinaire de la communication, en collab. avec Luce Giard, Paris, Dalloz, 1983.
  • Le Parler angélique : figures pour une poétique de la langue, in Id. et al., La Linguistique fantastique, Paris, Clims et Denoël, 1985.
  • La Faiblesse de croire texte établi et présenté par Luce Giard, Paris, Le Seuil, 1987.
  • Histoire et psychanalyse entre science et fiction, Présentation de Luce Giard, Paris, Gallimard, 1987.
  • Le Voyage mystique : Michel de Certeau, sous la dir. de Luce Giard, Paris, Recherches de sciences religieuses, 1988.
  • L'Invention du quotidien, 1. : Arts de faire et 2. : Habiter, cuisiner, éd. établie et présentée par Luce Giard, Paris, Gallimard, 1990 (1re éd. 1980).
  • La Culture au pluriel, recueil d'articles réunis sous la dir. de M. de Certeau en 1974 ; 3è éd. corrigée et présentée par Luce Giard, Paris, Le Seuil, 1993.
  • La Prise de parole et autres écrits politiques, éd. établie et présentée par Luce Giard, Paris, Le Seuil, 1994.
  • Le Lieu de l'autre : histoire religieuse et mystique, Paris, Le Seuil, 2005.
  • La Fable mystique : XVIe et XVIIe siècle, tome 2, Paris, Gallimard, 2013

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. « Pour une nouvelle culture : prendre la parole » dans le numéro de juin-juillet 1968, puis « Pour une nouvelle culture : Le pouvoir de parler » dans le numéro d'octobre.
  2. Voir L'Invention du quotidien, 1. : Arts de faire et 2. : Habiter, cuisiner (coauteurs : Luce Giard et Pierre Mayol), et en particulier le chapitre 12 du tome 1 : « Lire : un braconnage ».
  3. Un certain de Certeau. Par Robert Maggiori. Libération, le 12 septembre 2002.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Michel de Certeau, Pour une nouvelle culture. Le pouvoir de parler (extraits de l'article de Michel de Certeau, paru dans la revue Etvdes en octobre 1968). Études, 2008/5 (Tome 408). Présentation: Nathalie Sarthou-Lajus.
  • Traverses: une interview avec Michel de Certeau. Par Laura Willett. Paroles gelées, 1(1), 1983. UCLA French Studies.
  • (en) Jeremy Ahearne, Michel De Certeau : Interpretation and Its Other, Stanford University Press, 1996.
  • (en) Ian Buchanan, Michel de Certeau : Cultural Theorist, Londres, Sage, 2000.
  • Éric Maigret, « Les trois héritages de Michel de Certeau. Un projet éclaté d'analyse de la modernité », Les Annales HSS, 54/3, 2000.
  • Christian Delacroix, François Dosse, Patrick Garcia et Michel Trebitsch, Michel de Certeau. Les chemins de l'histoire, Bruxelles, Complexe, 2002.
  • François Dosse, Michel de Certeau, le marcheur blessé, Paris, La Découverte, 2002.
  • François Dosse, « Paul Ricœur, Michel de Certeau et l’Histoire : entre le dire et le faire », conférence à l'École nationale des chartes, mardi 22 avril 2003.
  • François Dosse, « Michel de Certeau et l'écriture de l'histoire », Vingtième Siècle. Revue d'histoire 2/2003 (no 78), p. 145-156. [lire en ligne]
  • Ignacio Gárate Martínez, Conversations psychanalytiques avec M. de Certeau, etc., Hermann, coll. « Psychanalyse », 2008 (ISBN 2705667822).
  • (it) Stella Morra, « Pas sans toi ». Testo parola e memoria verso una dinamica della esperienza ecclesiale negli scritti di Michel de Certeau, Rome, Pontificia Univ. Gregoriana, 2004.
  • Philippe Poirrier, Les Enjeux de l'histoire culturelle, Paris, Seuil, 2004.
  • (it) Monica Quirico, La differenza della fede. Singolarità e storicità della forma cristiana nella ricerca di Michel de Certeau, Turin, Effatà, 2005.