Octave Mannoni

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Octave Mannoni

Octave Mannoni, né le 29 août 1899 et mort le 30 juillet 1989 est un ethnologue, philosophe et psychanalyste français[1].

Biographie[modifier | modifier le code]

Né en Sologne, de parents corses, il fait des études de philosophie à Strasbourg. Bi-admissible à l'agrégation de philosophie, il regrettera toute sa vie d'avoir toujours été recalé à l'oral. Dans les années 1920, il enseigne à la Martinique, au lycée Shoelcher et se lie d'amitié avec le poète Gilbert Gratiant, l'un des premiers à écrire des poèmes en créole. Ils fondent ensemble la revue Lucioles.

Dans les années 1930, il est professeur de philosophie à Madagascar, où il porte un regard original et décalé sur les rapports entre les colonisés et les colons. En 1945, il devient chef du service d'information de l'île. Dans ses attributions, il se voit confier la direction du support de la propagande officielle : la Revue de Madagascar, où il donne place à la tradition littéraire malgache. Le général de Gaulle le rappelle en France en 1944, car il préconise l'indépendance de Madagascar. Il est alors affecté au ministère de la guerre, où il pose son chapeau sur le porte-manteau le matin, et le récupère le soir.

La révolte de 1947, réprimée dans le sang, lui sert de support pour une analyse des relations de dépendance en situation coloniale, des fantasmes inconscients que les colons plaquent sur les indigènes et sur la violence sous-jacente du processus de colonisation. Elle est publiée en 1950 sous forme d'un essai : Psychologie de la colonisation, réédité en 1984.

Il aura pour femme Maud Mannoni, de 24 ans sa cadette.

Œuvre[modifier | modifier le code]

Son ouvrage majeur en ethno-psychanalyse :Psychologie de la colonisation[2],[3]et la position qu'il y défend sont violemment critiqués par Aimé Césaire et plus modérément par Frantz Fanon (le premier y fait référence dans le Discours sur le colonialisme)[4] et le second le mentionne dans Peau noire, masques blancs). Mannoni propose en effet dans cet ouvrage un modèle dans lequel le colonial européen typique ne parvient pas à affronter ses pairs et choisit la voie de la domination sur des colonisés vus comme inférieurs en vertu d'un racisme latent. Mannoni utilise pour synthétiser cette proposition une formule lapidaire : Le Nègre, c'est la peur que le Blanc a de lui-même, dans laquelle le terme nègre porte toutes les connotations de l'époque et du milieu colonial. En même temps, Mannoni y développe une thèse selon laquelle le colonisé attendrait, espérerait être dominé, dirigé, en établissant un parallèle entre l'attitude des Malgaches avec celle des Incas devant les conquistadores. Cette double analyse, formulée alors que l'ère coloniale française était remise en question de toutes parts dans les colonies, a donc été très mal perçue par les auteurs issus justement de peuples colonisés. Cependant, les tensions liées à la décolonisation s'apaisant, ce livre est maintenant vu comme une piste potentielle pour comprendre les affrontements de cultures.

À la même époque, vers la fin des années 1940, il entame une analyse avec Jacques Lacan, dont il fera le récit romancé et déguisé dans Lettres personnelles à Monsieur le Directeur. Il devient alors psychanalyste. Proche de Lacan, il sait garder son indépendance et nourrit sa réflexion aux sources de la littérature (lire les subtiles Fictions freudiennes) ou du théâtre (voir Clefs pour l'imaginaire ou l'Autre Scène). Avec sa femme Maud Mannoni, et Patrick Guyomard, il fonde le Centre de Formation et de Recherches Psychanalytiques (CFRP)en 1985.

Un article célèbre d'Octave Mannoni, publié dans les Clefs pour l'imaginaire, ayant pour titre «Je sais bien, mais quand même», indique précisément comment une croyance peut survivre au démenti de l'expérience.

Critique[modifier | modifier le code]

Frantz Fanon résume ainsi Psychologie de la colonisation : L'idée centrale est que la mise en présence des "civilisés" et des "primitifs" crée une situation particulière - la situation coloniale - faisant apparaître un ensemble d'illusions et de malentendus que seule l'analyse psychologique peut situer et définir. De ce point de vue il considère que la recherche de Mannoni est sincère[5]. Mais il ne comprend pas pourquoi Mannoni veut faire du complexe d'infériorité du colonisé quelque chose de préexistant à la colonisation. Il n'est pas d'accord non plus avec l'idée que le racisme colonial diffère des autres formes de racisme. En effet Mannoni tend à disculper les élites républicaines pour rendre responsables les subalternes, petits commerçants et colons en échec[6]. Alors que Mannoni étudie le racisme de l'intérieur de la société française, Fanon adopte un regard d'étranger. Pour Mannoni la France est le pays le moins raciste du monde; mais pour Fanon La France est un pays raciste car le mythe du nègre-mauvais fait partie de l'inconscient de la collectivité. C'est le raciste qui crée l'infériorité, celle-ci n'a pas sa source dans un problème psychologique latent. Or pour Mannoni le Malgache passe de la dépendance à l'infériorité parce qu'au contact du colon il prend conscience de son état d'Homme et de ses droits, notamment l'égalité. En même temps il découvre que ses droits sont limités par sa différence avec ce même colon. Fanon rejoint en partie l'analyse de Mannoni en s'identifiant au Malgache : Alors j'essaierai tout simplement de me faire blanc, c'est-à-dire j'obligerai le blanc à reconnaître mon humanité. C'est ainsi parce que (la) société lui fait des difficultés, qu'il se trouve placé dans une situation névrotique[7]. Pour Mannoni le problème préexiste : les Européens étaient attendus, et même désirés dans l'inconscient. Tous les peuples ne sont pas aptes à être colonisés. Seuls le sont ceux qui possèdent ce besoin[8]. Cette conclusion est issue de l'analyse de rêves de Malgaches où se trouve une dominante de terreur. En opposition à la psychologie du colonisé Mannoni décrit la psychologie du colon. Il définit le "complexe de Prospero" du nom d'un personnage de Shakespeare dans La tempête. Il s'agit de l'ensemble des dispositions névrotiques inconscientes qui dessinent tout à la fois la figure du paternalisme colonial et le portrait du raciste dont la fille a été l'objet d'une tentative de viol (imaginaire) de la part d'un être inférieur[9]. Ce complexe de Prospero serait issu de ce qui manque au colon. C'est-à-dire le monde des autres, celui qu'il a quitté pour la tentation d'un monde sans hommes. Le monde colonial n'étant que le compromis de cet imaginaire avec la réalité. Fanon ne peut pas suivre cette analyse compte tenu de la position d'extériorité au colon qu'il adopte. Paradoxalement lui qui est psychiatre réfute l'analyse psychologique du colon qu'il définit strictement comme quelqu'un qui vient s'enrichir[10].

Anecdote[modifier | modifier le code]

Maud et Octave Mannoni avaient l'habitude de parler entre eux de leurs patients, lors du déjeuner, auquel leur fils, Bruno, assistait. Il en a retenu quelques anecdotes.

Octave Mannoni fait remarquer à un patient la ressemblance des prénoms de sa femme et de sa sœur (Laurence et Florence). Le patient répond, énervé, qu'il n'y a pas plus de ressemblance entre ces deux prénoms qu'entre un œuf et un bœuf. Or, selon l'expression consacrée « qui vole un œuf, vole un bœuf », et vole ressemble à viole. Ce patient culpabilisait d'avoir eu des pensées d'inceste envers sa sœur. Par la communication non verbale et la loi de la quatrième proportionnelle[précision nécessaire], le psychanalyste a pu découvrir ce que le patient cachait.

Il est envoyé au front durant la Première Guerre mondiale, quelques heures avant l'armistice. Il est ensuite envoyé pour servir dans l'occupation de l'Allemagne. Une boîte de munutions lui tombe sur un pied, causant une fracture des doigts d'un pied. Il est transporté à l'infirmerie, où il est le seul malade. Le médecin qui le soigne le déclare malade intransportable pour garder son infirmerie. C'est ainsi qu'il servira l'armée Française.

Il profite d'une fracture de la jambe durant un séjour au ski (sur le bas d'une piste verte) pour écrire Freud[11] Ce livre ne sera plus réédité tel quel, les éditions du Seuil rééditeront une version où la très abondante iconographie qui faisait, en partie, l'intérêt de l'ouvrage, est absente.

Publications[modifier | modifier le code]

  • Psychologie de la colonisation, Seuil, 1950, réédité sous le titre Prospero et Caliban, Éditions Universitaires, 1984, et Le racisme revisité, Denoël, 1997. ISBN 2-207-24587-X
  • Lettres personnelles à Monsieur le Directeur, Seuil, 1951, réédité sous le titre La machine, Tchou, 1977, puis Lettres personnelles, fiction lacanienne d'une analyse, Denoël, 1990. ISBN 2-207-23686-2
  • Freud dans la collection Écrivains de toujours, Seuil, 1968. ISBN 2-02-000082-2
  • Clefs pour l'imaginaire ou l'Autre Scène, Seuil, 1969. ISBN 2-02-008909-2
  • Fictions freudiennes, Seuil, 1978. ISBN 2-02-004811-6
  • Un commencement qui n'en finit pas, 1980
  • Un si vif étonnement, Seuil, 1988. ISBN 2-02-010251-X

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Références et citations[modifier | modifier le code]

  1. C'est le seul psychanalyste vivant cité deux fois par Jacques Lacan dans la proposition du 9 octobre 1967, qui introduit l'annuaire de l'École Freudienne de Paris
  2. La traduction américaine, Prospero and Caliban: The Psychology of Colonization deviendra un classique universitaire aux États-Unis, et y aura beaucoup plus de succès qu'en France, après la guerre du Vietnam, principalement.
  3. http://english.emory.edu/Bahri/Mannoni.html
  4. « Qu'on le suive pas à pas dans les tours et détours de ses petits tours de passe passe. Il vous démontrera clair comme le jour que la colonisation est fondée en psychologie. Foin de racisme ! Ça sent trop son barbare. M. Mannoni a mieux : la psychanalyse. Les résultats sont étonnants : les lieux communs les plus éculés vous sont ressemelés et remis à neuf; les préjugés les plus absurdes, expliqués et légitimés; et magiquement les vessies deviennent des lanternes. » Aimé Césaire, le discours du colonialisme, Présence africaine, 1955.
  5. dans "Peau noire, masques blancs", chap. 4 du prétendu complexe de dépendance du colonisé, ISBN 978-2-02-000601-9
  6. Mannoni dans "Psychologie de la colonisation" (p. 16): La civilisation européenne et ses représentants les plus qualifiés ne sont pas responsables du racisme colonial ; mais celui-ci est l'œuvre de subalternes et de petits commerçants, de colons qui ont beaucoup trimé sans grand succès
  7. "Peau noire, masques blancs" p. 80 (édition de 1975), ISBN 978-2-02-000601-9
  8. "Psychologie de la colonisation" p. 87-88
  9. « Psychologie de la colonisation » p. 108
  10. « Peau noire, masques blancs » p. 87 (édition de 1975) ISBN 978-2-02-000601-9
  11. dans la collection Écrivains de toujours aux éditions du Seuil. [1968]. 1re Édition. 188+[4]pp. ISBN 2020000822. Freud [Texte imprimé] / Octave Mannoni. - [Paris] : Éd. du Seuil, 2001 (impr. en Allemagne). - 192 p. : ill., couv. ill. en coul. ; 18 cm. - (Points. Série Essais). Bibliogr. p. 189-192. Index. - 474. - DL 02-04600. - 150.195 2 (21) . - ISBN 2-02-052927-0 (br.)