Stade du miroir

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Le stade du miroir est un terme utilisé par plusieurs psychologues et psychanalystes. Le premier a été Henri Wallon, suivi de René Zazzo, Jacques Lacan, D.W. Winnicott, Françoise Dolto et d'autres. Ces trois derniers auteurs introduisent ce stade dans la théorie psychanalytique. Cette réflexion cherche à préciser comment la conscience de soi se crée et fonctionne.

Un enfant se regardant dans le miroir.

Le stade du miroir chez Henri Wallon[modifier | modifier le code]

Le «test du miroir» a d'abord été décrit par le psychologue français et ami de Lacan, Henri Wallon, en 1931, bien que Lacan attribue sa découverte à James Baldwin[1]. Henri Wallon a été le premier psychologue à relever l'importance du miroir dans la construction psychologique de l'enfant. Il développe ce sujet dans son livre Les origines du caractère chez l'enfant. Pour lui, l'enfant se sert de l'image extériorisée du miroir, afin d'unifier son corps. Ce processus se déroule lors du stade émotionnel de Wallon (6 à 12 mois). Cet auteur a également décrit le comportement de l'enfant face à l'image reflétée, de lui-même et de son entourage proche, notamment celle de sa mère.

René Zazzo mettra en évidence les quatre grandes étapes de cette description :

  • Reconnaissance de l'image de l'autre ;
  • L'enfant prend son image pour un autre enfant : « C'est ainsi que, dans sa 61e semaine, [l'enfant] touche, frappe, lèche son image dans le miroir, joue avec elle comme avec un comparse »[2] ;
  • Malaise devant son reflet : L'enfant « s'en détourne [du miroir] obstinément. Même jeu la semaine suivante avec une photographie sous verre, dont le petit format rend bien improbable qu'il ait pu la confondre réellement avec l'image spéculaire »[2] ;
  • Identification de l'enfant à sa propre image.

Le stade du miroir pour Jacques Lacan[modifier | modifier le code]

La conscience du Je[modifier | modifier le code]

Le Moi est sous-tendu entre deux signifiants, et le Je est l'ensemble des Moi

Le terme « stade du miroir » a été réutilisé par Jacques Lacan à Marienbad en 1936 lors du congrès psychanalytique international de l’API. Bien que son intervention n'ait pas duré plus de 10 minutes (le président du congrès, Ernest Jones, lui a coupé la parole pour des raisons de timing), elle a tout de même été publiée dans : « Le stade du miroir. Théorie d'un moment structurant et génétique de la constitution de la réalité, conçu en relation avec l'expérience et la doctrine psychanalytique, Communication au 14e Congrès psychanalytique international, Marienbad, International Journal of Psychoanalysis, 1937. »

Il l'a reprise une première fois dans son article Le complexe, facteur concret de la psychologie familiale paru en 1938, à la demande d'Henri Wallon dans l'Encyclopédie Française, et plus précisément dans le volume VIII intitulé La Vie Mentale, puis dans une communication faite au XVIe Congrès international de psychanalyse, à Zurich, le 17 juillet 1949 : Le stade du miroir comme formateur de la fonction du Je telle qu'elle nous est révélée dans l'expérience psychanalytique.

Ainsi, pour Lacan, ce stade est le formateur de la fonction sujet, le « je », de l'enfant âgé de 6 à 18 mois. Mais cette fonction ne peut se mettre en place que par la présence de l'autre. En effet, pourquoi dire « je », s'il n'y a personne à qui l'opposer ? Le sujet est donc social, il a besoin de l'autre pour se constituer.

Selon Elisabeth Roudinesco, « le stade du miroir est ainsi le moment ou l'état durant lequel l'enfant anticipe la maîtrise de son unité corporelle par une identification à l'image du semblable et par la perception de son image dans un miroir. »[3]

À un stade où l'enfant a déjà fait, sur le mode angoissant, l'expérience de l'absence de sa mère, le stade du miroir manifesterait la prise de conscience rassurante de l'unité corporelle et, selon Lacan, la jubilation de l'enfant au plaisir qu'il a de contempler l'image de son unité, à un moment où il ne maîtrise pas encore physiologiquement cette unité. Ce vécu du morcellement corporel, et le décalage que provoque cette image spéculaire entière, permettent l'identification de l'enfant à sa propre image, identification qui n'est qu'une anticipation imaginaire aliénante.

Le rôle de l'Autre[modifier | modifier le code]

Version finale du schéma du stade du miroir selon Lacan. S barré : le sujet divisé. M (miroir) : A : le grand Autre. C : le corps propre. a : l'objet du désir. i'(a) : moi idéal. S : sujet de l'imaginaire. I : idéal du moi.

Ultérieurement, Lacan a développé un aspect important du stade du miroir, en y introduisant une réflexion sur le rôle de l'Autre. Dans l'expérience archétypique du stade du miroir, l'enfant n'est pas seul devant le miroir, il est porté par l'un de ses parents qui lui désigne, tant physiquement que verbalement, sa propre image. Ce serait dans le regard et dans le dire de cet autre, tout autant que dans sa propre image, que l'enfant vérifierait son unité. En effet, l'enfant devant le miroir reconnaît tout d'abord l'autre, l'adulte à ses côtés, qui lui dit « Regarde c'est toi ! », et ainsi l'enfant comprend « C'est moi ».

Le regard va donc être un concept fondamental pour Lacan puisque c'est lui qui va permettre à cette identification au semblable d'évoluer. Sans entrer dans les détails de l'ouvrage de Henri Bouasse, Optique et photométrie dites géométriques (Paris, Delagrave, 1934) repris dans Remarques sur le rapport de Daniel Lagache (plus connu sous le nom de l'expérience du « bouquet renversé »), on peut résumer le problème du regard chez Lacan autour d'un constat :

« L'image de mon corps passe par celle imaginée dans le regard de l'autre ; ce qui fait du regard un concept capital pour tout ce qui touche à ce que j'ai de plus cher en moi et donc de plus narcissique. »

Cette période est également la mise en place de l'objet source de désir de l'enfant. Il va le choisir en se référant à l'objet de désir de l'autre.

Stade du miroir et Idéal du Moi[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Idéal du Moi.

La prématuration biologique de l'enfant humain favorise la capture de son psychisme par l'image spéculaire (image du miroir), dont la complétude apparente lui permet d'anticiper imaginairement cette maturation physiologique qui lui manque. L'illusion ne se maintient que si le regard de la Mère (qui à ce stade incarne le grand Autre, c'est-à-dire le réseau des signifiants, le lieu de la détermination signifiante du sujet) confirme l'enfant dans cette reconnaissance imaginaire.

Dès lors, l'image spéculaire (Moi idéal) sert de modèle à la constitution du Moi du sujet, consacrant définitivement la confusion entre l'autre imaginaire (le semblable, le petit autre) que le sujet sera amené à rencontrer, et le grand Autre (trésor du signifiant) qui est le véritable moteur de la structure. La prégnance de ce premier leurre[4] permet de comprendre comment les détails constitutifs de l'image du corps vont être réutilisés et rationalisés par le Moi dans une réinterprétation mythique de la structure réelle.

La théorie du stade du miroir dans l’œuvre de Lacan[modifier | modifier le code]

Après avoir formulé très tôt le concept du stade du miroir, Lacan a retravaillé toute sa vie sur ce concept, même si, plus tard, il l’a regroupé de façon plus générale sous le concept de l'imaginaire. Dans le cadre de ses travaux ultérieurs, il a corrigé certains biais de sa conception d'origine, envisageant moins le stade du miroir comme une étape nécessaire dans le développement de l’enfant, que comme la base de la Constitution d’un sujet, divisé entre le Je, le sujet de l'inconscient, et le Moi, l’instance qui relève de l'image et du social. En définitive, on peut résumer l'importance de ce stade du miroir pour Lacan, comme suit:

« Tout d'abord, il contient une valeur historique car il marque un tournant décisif dans le développement intellectuel de l'enfant. D’un autre côté, il représente une relation libidinale essentielle à l'image du corps » »

— Lacan en 1951, cité par Dylan Evans, dans son Dictionnaire d'introduction de la psychanalyse lacanienne [1].

La différence Françoise Dolto[modifier | modifier le code]

tableau de Mary Cassatt montrant une femme et son enfant devant un miroir
Tableau de Mary Cassatt - Femme en body rouge et son enfant

La différence de Dolto peut se décliner en trois points.

Le type de surface du miroir[modifier | modifier le code]

Alors que pour Lacan le miroir est une surface plane réfléchissante, pour Dolto il est une surface psychique omniréfléchissante. C’est-à-dire que le miroir ce n'est pas que l'image scopique, mais peut tout aussi bien être la voix ou toute autre forme sensible.

Le type d'image pré-spéculaire[modifier | modifier le code]

Alors que Lacan y voit une image morcelée du corps de l'enfant, Dolto parle de cohésion du corps autour des références olfactives et viscérales, qu'elle appelle narcissisme primordial. Pour Dolto, le sujet pré-spéculaire existe dès la conception, comme elle le développe dans son concept d'image inconsciente du corps (IIC). C'est pour cela que pour elle, certes le stade du miroir est un structurant symbolique, réel et imaginaire, mais il est surtout l'inscription définitive du sujet dans son corps biologique, une fin, et non un début.

La réaction affective de l'enfant face à son image[modifier | modifier le code]

Pour Lacan l'enfant jubile, alors que Dolto affirme que l'enfant souffre de cette castration symboligène, passant de l'image inconsciente du corps, à l'assujettissement de celle-ci à l'image réfléchie.

La différence chez Mélanie Klein[modifier | modifier le code]

Mélanie Klein se démarque également de Lacan sur plusieurs points:

Le regard de l'autre pour se reconnaître[modifier | modifier le code]

J'ai besoin de l'autre pour me reconnaître, car c'est toute la relation que l'autre a avec lui-même qui va permettre à l'image de mon corps de s'exprimer ou pas ; c'est en ce sens que l'enfant peut s'avancer avec enthousiasme vers l'autre et à la suite d'une réflexion moqueuse de cet autre, être déçu ; en conséquence de ne plus vouloir se montrer sous le même jour à l'autre[5].

Être ou vouloir être[modifier | modifier le code]

L'autre ou le sujet se voit en moi, dans ce qu'il n'est pas et désire être, c'est tout le processus du désir qui est en jeu[6]. Mais s'il désire être ce qu'il n'est pas, c'est parce qu'il ne l'est pas justement qu'il le désire. Il ne veut donc pas l'être, pas plus qu'il désire que l'autre le soit réellement. D'où le sens énigmatique de la phrase de Lacan dans sa réponse à M. Safouan dans son séminaire sur les quatre concepts fondamentaux de la psychanalyse, à la fin du chapitre 8 : « Le sujet se présente comme autre qu'il n'est et ce qu'on lui donne à voir n'est pas ce qu'il veut voir. »

Là où je le vois ...[modifier | modifier le code]

Là où je vois le sujet c'est dans un regard imaginé par moi. Si par exemple je montre au sujet quelque chose que je ne devrais pas lui montrer parce que j'ignore que ça va heurter sa morale, alors le sujet en question va se mettre en colère. Ce que le sujet aura vu, c'est ce que je lui aurai montré, mais il ne pourra pas voir sa propre colère comme je la vois, bien qu'il ait ressenti toute sa colère après coup en lui. Sa colère est celle que j'imagine dans son regard.

Cette colère, je pourrais par exemple la voir dans un rêve, sous la forme de son corps à l'envers, soit l'image de son corps inversée. Selon l'expression « la colère l'a retourné » .

... c'est aussi là où je me vois[modifier | modifier le code]

Or moi ce que je montre à l'autre, c'est ce que je désire montrer de moi mais que je ne peux pas encore exprimer autrement qu'en le montrant à cet autre moi-même qu'est l'autre : ce semblable que j'aperçois pour la circonstance en colère et sous la forme d'un corps à l'envers n'est autre que l'image de mon propre corps à l'envers, projetée sur lui et imaginée par moi.

Mais encore[modifier | modifier le code]

Finalement, ce que l'autre veut voir en moi dépend de ce qu'il accepte ou refuse avec tous les degrés intermédiaires que cela comporte et de sa capacité à l'assumer, de voir comme un autre lui-même, en moi. Si le sujet ne veut pas voir ce que je lui donne à voir, c'est justement qu'il se représente autre qu'il n'est et sa façon de se représenter a largement à voir avec son Surmoi.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Dylan Evans, « An Introductory Dictionary of Lacanian Psychoanalysis »,‎ 1996 (consulté le 12 janvier 2013), p. 115
  2. a et b Henri Wallon, Les origines du caractère chez l'enfant. Les préludes du sentiment de personnalité, Paris, PUF, coll. « Quadrige Le psychologue », éd. de 1983. (ISBN 2-13-038093-X)
  3. Elisabeth Roudinesco dans Lacan sous la direction de Jean-Michel Rabate.
  4. Le mot leurre est d'utilisation fréquente en éthologie. C'est dans le règne animal que l'on observe des comportements liés à la perception, par un individu, d'une configuration particulière chez un autre individu.
  5. C'est ce que décrit A. Freud dans son livre sur Le Moi et les mécanismes de défense au chapitre sur la rétractation du moi.
  6. le parent qui souhaite que son enfant le dépasse dans les études n'est qu'un exemple.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]