Panoptique

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Prison de Kilmainham, Irlande. Cour intérieure victorienne
Schéma représentant le principe du panoptique.

Le panoptique est un type d'architecture carcérale imaginée par le philosophe utilitariste Jeremy Bentham et son frère, Samuel Bentham, à la fin du XVIIIe siècle. L'objectif de la structure panoptique est de permettre à un gardien, logé dans une tour centrale, d'observer tous les prisonniers, enfermés dans des cellules individuelles autour de la tour, sans que ceux-ci puissent savoir s'ils sont observés. Ce dispositif devait ainsi créer un « sentiment d'omniscience invisible » chez les détenus. Le philosophe et historien Michel Foucault, dans Surveiller et punir (1975), en fait le modèle abstrait d'une société disciplinaire, inaugurant une longue série d'études sur le dispositif panoptique.

« La morale réformée, la santé préservée, l'industrie revigorée, l'instruction diffusée, les charges publiques allégées, l'économie fortifiée — le nœud gordien des lois sur les pauvres non pas tranché, mais dénoué — tout cela par une simple idée architecturale. »

— Jeremy Bentham, Le Panoptique, 1780. (L'ouvrage, de 56 pages, est traduit de l'anglais et imprimé par ordre de l'Assemblée législative en 1791[1].)

Le panoptique selon Bentham[modifier | modifier le code]

Le panoptique.

La réflexion de Bentham prend place dans le cadre d'un renouvellement des cadres de pensée concernant le droit pénal et le sens de l'enfermement, avec les œuvres de Jonas Hanway, Solitude in Imprisonment (1776), défend l'idée d'un isolement carcéral des individus, de John Howard, The State of the Prisons in England and Wales (1777) qui prône la réforme des prisons afin d'en faire des moyens d'amender le prisonnier, à Cesare Beccaria, Des délits et des peines (1764) [2]. Ce mouvement réformateur aboutit, au Royaume-Uni, au Penitentiary Act de 1779, rédigé par William Eden, William Blackstone et John Howard, mais les prisons envisagées par la loi ne furent jamais construites[3].

L'idée de Bentham est inspirée par des plans d'usine mis au point pour une surveillance et une coordination efficace des ouvriers. Ces plans furent imaginés par son frère Samuel, dans l'objectif de simplifier la prise en charge d'un grand nombre de travailleurs. Bentham compléta ce projet en y mêlant l'idée de hiérarchie contractuelle : par exemple, une administration ainsi régie (par contrat, s'opposant à la gestion de confiance) dont le directeur aurait un intérêt financier à faire baisser le taux d'accidents du travail. Le panoptique fut aussi créé pour être moins cher que les autres modèles carcéraux de l'époque tout en réclamant moins d'employés. « Laissez-moi construire une prison sur ce modèle », demanda Bentham au Comité pour la réforme pénale, « j'y serai gardien. Vous verrez [...] que les gardiens ne justifieront pas de salaire, et ne coûteront rien à l'État ». Les surveillants ne pouvant être vus, ils n'ont pas besoin d'être à leur poste à tout moment, ce qui permet finalement d'abandonner la surveillance aux surveillés.

Bentham lui-même souhaitait une mise en abyme de la surveillance, les surveillants eux-mêmes devant être surveillés par des surveillants venus de l'extérieur, afin de limiter la maltraitance des détenus et les abus de pouvoir :

« Il y aura, d’ailleurs, des curieux, des voyageurs, des amis ou des parents des prisonniers, des connaissances de l’inspecteur et d’autres officiers de la prison qui, tous animés de motifs différents, viendront ajouter à la force du principe salutaire de l’inspection, et surveilleront les chefs comme les chefs surveillent tous leurs subalternes. Ce grand comité du public perfectionnera tous les établissements qui seront soumis à sa vigilance et à sa pénétration[4]. »

Selon Bentham, la tour centrale devait se transformer en chapelle le dimanche, afin de moraliser les criminels[2].

Histoire[modifier | modifier le code]

Bentham consacra une large partie de son temps et presque toute sa fortune personnelle à la promotion de constructions de prisons panoptiques. Après de nombreuses années de refus, de difficultés politiques et financières, il parvint à obtenir l'accord du parlement britannique. Le projet avorta cependant en 1811, lorsque le Roi s'opposa à l'acquisition du terrain.

Le modèle le plus proche du panoptique, du temps de Bentham, fut le pénitencier de Pittsburgh (États-Unis), ouvert en 1826 selon les plans de l’architecte William Strickland (1788-1854), mais le projet fut abandonné sept ans plus tard[2]. Selon Muriel Schmid :

« Dans sa réalisation concrète, le modèle panoptique ne fut pas convaincant : des coûts trop élevés et une mauvaise viabilité furent les principales raisons de son abandon. L’échec de Pittsburgh a signé la fin du Panoptique en tant que construction architecturale. En conséquence, le débat qui entoure aujourd’hui le projet pénitentiaire de Bentham porte davantage sur des enjeux d’ordre philosophique — le regard, l’observation, le contrôle, la surveillance, etc. — que sur des questions d’ordre purement pratique. Le Panoptique s’inscrit toutefois indiscutablement dans le contexte des réflexions de l’époque traitant des formes de châtiment et d’enfermement dans le processus de réhabilitation des criminels[2]. »

Si le panoptique ne vit pas le jour du vivant de Bentham, plusieurs prisons ont néanmoins adopté ce modèle, de la prison de Kilmainham en Irlande à la Twin Towers Correctional Facility de Los Angeles en passant par la prison de la petite Roquette à Paris. La prison de Millbank, à Londres, conçue en 1812 par William Williams et construite par l'architecte Thomas Hardwick, concrétisa partiellement le projet benthamien[3].

Selon Neil Davie,

« l’échec du Panoptique, du moins au début, faisait partie d’un échec plus large du mouvement de réforme pénal dans son ensemble. Ce dernier échouera à maintes reprises dans sa tentative de convaincre les milieux gouvernementaux que la construction de prisons pour forçats était préférable au transport de ces derniers aux colonies pénales d’outre-mer, ou à leur incarcération dans d’anciens navires de guerre reconvertis en pénitenciers flottants (les pontons), amarrés au bord de la Tamise ou près des chantiers navals[3]. »

Le panoptisme depuis Foucault[modifier | modifier le code]

Michel Foucault s'y intéressa en 1975, inaugurant un regain d'intérêt pour celui-ci. Il y vit une technique moderne d'observation transcendant l'école, l'usine, l'hôpital et la caserne, ou encore un « diagramme » de la « société disciplinaire ». Foucault définit le diagramme en tant que « fonctionnement abstrait de tout obstacle ou frottement... et qu'on doit détacher de tout usage spécifique » [5], ce qui lui permet de parler d'un panoptisme.

Des variations autour du panoptisme peuvent être vues de nos jours, participant de façon moins bruyante que leur équivalent pénal, à la « société de surveillance ». Selon Gilles Deleuze :

« Quand Foucault définit le Panoptisme, tantôt il le détermine concrètement comme un agencement optique ou lumineux qui caractérise la prison, tantôt il le détermine abstraitement comme une machine qui non seulement s'applique à une matière visible en général (atelier, caserne, école, hôpital autant que prison), mais aussi traverse en général toutes les fonctions énonçables. La formule abstraite du Panoptisme n'est plus « voir sans être vu », mais « imposer une conduite quelconque à une multiplicité humaine quelconque[6]. » »

Prisons panoptiques[modifier | modifier le code]

L'intérieur de la prison Presidio Modelo, à Cuba, construite sur le modèle du panoptique

Divers[modifier | modifier le code]

  • Dans la série carcérale Oz de Tom Fontana, l'aile expérimentale nommée Emerald City correspond au modèle d'une prison panoptique.
  • Une partie du film Le Fantôme qui ne revient pas (Abram Room, 1929) se déroule dans un panoptique.
  • 1984 de George Orwell est un roman qui s'inspire largement du principe de panoptique
  • La Zone du dehors de Alain Damasio incorpore ce principe dans la régulation du comportement de la population
  • Xavier Mauméjean reprend cette idée architecturale dans le Panopticon de son roman, La Vénus anatomique
  • Michel Agier est un illustre diffuseur de l'idée de panoptique, notamment dans son classique Faire ville, aujourd'hui, demain, réflexions sur le désert, le monde et les espaces précaires.
  • Dans la série télévisée Lost, au dernier épisode de la saison 4, on peut voir un homme mort dans un cercueil portant le nom de Jeremy Bentham. Au vu des épisodes des saisons précédentes montrant des observateurs eux-mêmes observés, on peut y voir un rapprochement du parallèle entre l'île et un pénitencier carcéral imaginé par Jeremy Bentham.
  • Le Panoptique était également le nom d'une revue montréalaise.
  • Le groupe de post-hardcore américain Isis s'est inspiré du concept du panoptique (et de sa réappropriation par Michel Foucault) pour écrire son album Panopticon.
  • L'Electronic Frontier Foundation (EFF) a utilisé la racine du mot pour le développement de son expérience de traçage et d'identification des personnes par le biais de leur navigateur, l'expérience est baptisée Panopticlick[8].
  • Les caméras de surveillance de type panoptique sont parfois appelées « caméras boule » ou « caméra dôme », en raison de leur forme hémisphérique caractéristique.
  • La médaille du Canada Order, décernée annuellement par le gouverneur du pays du même nom, est curieusement évocatrice du Panoptikon. Le pouvoir politique, représenté comme central à la structure de cet objet, y est chapeauté par la Couronne d'Angleterre. Une cloison circulaire sépare ce pouvoir de six compartiments fortifiés en annexe, dissociés les uns des autres et rigoureusement identiques.
  • Dans l'anime Psycho-Pass, l'antagoniste Makishima compare la société surveillée par le Sybil System à un Panoptique.
  • Le groupe anarcho-punk Heyoka fait référence au panoptisme en décrivant une société de surveillance constante où le système serait en lui-même une entité dotée d'une conscience propre sur le morceau Sous contrôle.
  • La trilogie "les mondes parallèles" de John Twelve Hawks fait directement référence à la panoptique en décrivant une société de surveillance contrôlée par un groupe nommé la Tabula.
  • Dans la série animée Star Wars : The Clone Wars, il est possible de constater le modèle de la panoptique appliquée aux prisons de la République Galactique.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Panoptique : mémoire sur un nouveau principe pour construire des maisons d’inspection, et nommément des maisons de force, éd. Étienne Dumont, Paris, 1791. Cette œuvre est reproduite intégralement dans une édition de Mille et Une Nuits, Paris, 2002.
  2. a, b, c et d Muriel Schmid, La mascarade des coupables : le jeu des masques dans Le Panoptique de Bentham, Laval théologique et philosophique, Volume 60, numéro 3, 2004, p. 543–556
  3. a, b et c Davie, Neil (2005) « Des corps dociles ? Le Panoptique de Jeremy Bentham en théorie et en pratique ». In : L'Un sans l'autre : racisme et eugénisme dans l'aire anglophone. Collection Racisme et eugénisme. L'Harmattan, Paris, France, p. 207-230. ISBN 2-7475-8741-X.
  4. Le panoptique pp.10-11, cité par Muriel Schmid, ibid.
  5. Michel Foucault, Surveiller et punir, p. 207
  6. Gilles Deleuze, Foucault, Editions de Minuit, 1986/2004, p.41
  7. Koolhaas, R. (2002) « Project for the renovation of a panoptic prison ». In T.Y. Levin, U. Frohne and P. Weibel (eds.) CTRL[SPACE]: Rhetorics of Surveillance from Bentham to Big Brother. ZKM Centre for Art and Media: Karlsruhe, 120-127. Cité par Hille Koskela, « ‘Cam Era’ — the contemporary urban Panopticon. » in Surveillance and Society, volume 1, no 3, « Foucault and Panopticism Revisited. »
  8. L'expérience de traçage des individus par leur navigateur : Panopticlick, sur eff.org

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]