Pierre Teilhard de Chardin

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Pierre Teilhard de Chardin

Théologien, philosophe, géologue et paléontologue

Théologie et philosophie du XXe siècle

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Pierre Teilhard de Chardin.

Naissance 1er mai 1881
Orcines
Décès 10 avril 1955 (à 73 ans)
New York
Nationalité Drapeau de la France France
Principaux intérêts Théologie, métaphysique, évolution

Pierre Teilhard de Chardin ([tɛ.jaʁ.də.ʃaʁ.dɛ̃]) [1], ( 1er mai 1881, Orcines - 10 avril 1955, New York) est un jésuite, chercheur, paléontologue, théologien et philosophe français.

Scientifique de renommée internationale, considéré comme l'un des théoriciens de l'évolution les plus remarquables de son temps, Pierre Teilhard de Chardin est à la fois un géologue spécialiste du Pléistocène et un paléontologiste spécialiste des vertébrés du Cénozoïque. L'étendue de ses connaissances lui permet de comparer les premiers hominidés, tout juste découverts, aux autres mammifères, en constatant l'encéphalisation propre à la lignée des primates anthropoïdes[2].

Dans Le Phénomène humain, il trace une histoire de l'Univers, depuis la pré-vie jusqu'à la Terre finale, en intégrant les connaissances de son époque, notamment en mécanique quantique et en thermodynamique. Il ajoute aux deux axes vers l'infiniment petit et l'infiniment grand la flèche d'un temps interne, celui de la complexité en organisation croissante, et constate l'émergence de la spiritualité humaine à son plus haut degré d'organisation, celle du système nerveux verticalisé. Pour Teilhard, matière et esprit sont deux faces d'une même réalité. En tant que prêtre de la Compagnie de Jésus, il donne un sens à sa foi chrétienne ou l'adhésion personnelle à la véracité du Christ, qu'il situe à la dimension de la cosmogenèse et non plus à l'échelle d'un cosmos statique comme l'entendait la tradition chrétienne se référant à la Genèse de la Bible.

Biographie[modifier | modifier le code]

Jeunesse et formation[modifier | modifier le code]

Pierre Teilhard de Chardin est issu d'une très ancienne famille auvergnate de magistrats originaire de Murat[3], et d'une branche qui a été anoblie sous le règne de Louis XVIII.
Il naît le 1er mai 1881 au château de Sarcenat, à Orcines (Puy-de-Dôme), quatrième des onze enfants d'Emmanuel Teilhard (1844-1932), chartiste[4], et de Berthe de Dompierre. Sa mère était la petite-nièce de François-Marie Arouet, plus connu sous le nom de Voltaire[5].

De 1892 à 1897, il fait ses études au collège jésuite de Notre-Dame de Mongré à Villefranche-sur-Saône. En 1899, il entre au noviciat jésuite d'Aix-en-Provence. Les deux années suivantes se passent au juvénat de Laval. À partir de 1902, il fait trois années de philosophie dans l'île Anglo-Normande de Jersey. Doué pour les sciences, il devient professeur de physique au Collège jésuite de la Sainte Famille au Caire de 1905 à 1908. Les quatre années suivantes, il étudie la théologie dans le scolasticat jésuite d’Ore Place à Hastings dans le comté du Sussex de l'Est. C'est au cours de ce séminaire théologique qu'il est ordonné prêtre le 24 août 1911[6].

Début de carrière scientifique[modifier | modifier le code]

En 1912, il quitte l'Angleterre et rend aussitôt visite à Marcellin Boule, paléontologue et directeur du laboratoire de paléontologie du Muséum national d'histoire naturelle, à Paris, qui venait d'étudier le premier squelette d' homme de Néandertal découvert en France (1908). Il deviendra un paléontologue de renom international 10 ans plus tard, suite à sa thèse poursuivie sous la direction de Marcellin Boule, consacrée à des carnassiers du Tertiaire, soutenue en 1922 à la Sorbonne. Avant de rencontrer M. Boule, Teilhard terminait son théologat à Hastings proche du site de Piltdown[7]. Il avait été convié par un amateur de fossiles, Charles Dawson, à se rendre sur un site que ce dernier avait découvert, contenant des restes d'un soit disant homme fossile du Tertiaire, l'homme de Piltdown. Teilhard n'était alors qu'un simple séminariste qui achevait sa formation de jésuite, essentiellement intéressé par la formation des continents. Inconnu des préhistoriens, inexpérimenté en préhistoire comme en anthropologie, Charles Dawson ne l'a pas associé à la publication du Quaterly Journal de la prestigieuse Geological Society of London, précisant dans une note en bas de page, que Teilhard n'était pas à l'origine de la découverte. Prétendre que son nom apportait une caution à cette découverte est un contre-sens historique. Stephen Jay Gould a tenté de démontrer que Teihard de Chardin était au courant de la supercherie, en raison de ses récits contradictoires à propos de ses visites en 1912 et 1913. Des investigations plus poussées ont été poursuivies par le paléontologue Herbert Thomas[8], sous-directeur honoraire du Laboratoire de paléoanthropologie et préhistoire au Collège de France (adjoint d'Yves Coppens). Ses recherches ont montré des carences dans l'enquête du paléontologue américain et souligné le peu de vraisemblance à baser un argumentaire sur des confusions de date. La supercherie fut reconnue officiellement en 1953, Teilhard était âgé de 72 ans et diminué par plusieurs attaques cardiaques, dont une hospitalisation entre la vie et la mort ; dans de telles circonstances, plus de 40 années après les faits, des confusions dans les dates ne sont pas de nature à mettre en doute la probité du paléontologue et du prêtre qui savait ses jours comptés (il est décédé en avril 1955). Il a été montré que Teilhard avait été dupé dans cette l'affaire[9].

L'expérience de la Première guerre mondiale[modifier | modifier le code]

Entre 1915 et 1918, il est mobilisé comme caporal brancardier (il refuse d'être aumônier militaire) au front dans le 8e régiment de marche de tirailleurs marocains. Deux de ses frères meurent lors de cette guerre, quant à lui sa bravoure lui fait obtenir la Médaille militaire et la Légion d'honneur. Cette expérience de la guerre, du réel lui permet d'élaborer une esquisse de sa pensée via son journal et sa correspondance avec sa cousine Marguerite Teilhard-Chambon (une des premières agrégées de philosophie de France) qui sera publiée dans Genèse d'une pensée[10].

Docteur ès sciences[modifier | modifier le code]

En 1916, il écrit son premier essai, La Vie Cosmique, et en 1919, Puissance spirituelle de la Matière, essais qui annoncent son œuvre plus tardive. De 1922 à 1926, il obtient en Sorbonne trois certificats de licence ès sciences naturelles : géologie, botanique et zoologie, puis soutient sa thèse de doctorat sur les « Mammifères de l'Éocène inférieur français et leurs gisements »[11].

Missions archéologiques en Chine[modifier | modifier le code]

En 1923, il effectue son premier voyage en Chine pour le Muséum d'histoire naturelle de Paris. Il rejoint le Père Émile Licent, naturaliste à Tianjin qui a fait cette demande à Marcellin Boule, le professeur de paléontologie du Muséum national d'histoire naturelle, à Paris.

Émile Licent fut donc un collègue de Pierre Teilhard de Chardin dans la conduite de la recherche archéologique dans les provinces septentrionales de la Chine au cours des années 1920 qui suivirent[12]. En mai 1923, Pierre Teilhard de Chardin, docteur ès sciences en 1922 et vice-président de la Société géologique de France en 1923, va ainsi travailler, pour sa première campagne en Chine, sur les gisements de fossiles repérés au Gansu et en Ordos par Émile Licent[13]. Ils découvrent plusieurs sites d'industrie lithique, d'époque Paléolithique. En 1924 la mission achevée, Pierre Teilhard de Chardin rapporte en France un important matériel : lithique et faune. C’est ainsi que Pierre Teilhard de Chardin, chercheur formé par Marcellin Boule, prend la tête de la Mission paléontologique française dès 1923, au moment où la compétition mondiale en matière scientifique comme dans les autres domaines apporte un flot de découvertes : dès 1921 une équipe internationale avait découvert le premier ‘’Sinanthrope’’, ou Homme de Pékin.

Explorant le désert d'Ordos en Mongolie intérieure, Teilhard y achève sa « Messe sur le Monde ».

Sanctionné par l’Église[modifier | modifier le code]

À son retour de Chine, il enseigne comme professeur de géologie à l'Institut catholique puis se voit démis de ses fonctions : la diffusion d'un texte portant sur le Péché originel (ce document privé destiné à un jésuite, « Note sur quelques représentations historiques possibles du péché originel », n'est pourtant pas destiné à être publié) lui cause ses premiers troubles avec le Vatican. L'ordre des Jésuites lui demande d'abandonner l'enseignement et de poursuivre ses recherches géologiques en Chine[14].

Retour en Chine[modifier | modifier le code]

En 1926, il retourne en Chine et joue, avec le paléoanthropologue allemand Franz Weidenreich, un rôle actif dans la découverte et l' étude scientifique du sinanthrope[15]. Il participe en 1931 à la croisière jaune. Jusqu'à son installation à New York en 1951, Teilhard de Chardin poursuit une carrière scientifique ponctuée de nombreux voyages d'études : Éthiopie (1928), États-Unis (1930), Inde (1935), Java (1936), Birmanie (1937), Pékin (1939 à 1946), Afrique du Sud (1951 & 1953).

Philosophe de la création[modifier | modifier le code]

En 1932 dans Christologie et évolution, Teilhard propose sa vision évolutive de la création, qui oblige à relire autrement les notions de création, de mal, de péché originel[16].

En 1946, le Père Teilhard est promu Officier de la Légion d'honneur au titre des Affaires étrangères en reconnaissance de son brillant travail en Chine [17]. Il entre en 1950 à l'Académie des sciencesRené de Mallemann lui succéda, et est nommé directeur de recherche au CNRS en 1951. Pierre Teilhard de Chardin meurt le 10 avril 1955, jour de Pâques, à New York, après une nouvelle attaque cardiaque. Un an plus tôt, au cours d'un dîner au consulat de France, il confiait à des amis : « J'aimerais mourir le jour de la Résurrection »[18]. Il est inhumé dans le cimetière du noviciat jésuite de St. Andrew's-on-the-Hudson de Poughkeepsie, dans l’État de New York[19].

Le Phénomène humain[modifier | modifier le code]

Noosphère, Christ cosmique et point Oméga[modifier | modifier le code]

Convergence et divergence selon Teilhard
Pierre Teilhard de Chardin, Arnaud Courlet de Vregille (1975, ink of China and pencil, 21 × 29,7 cm)

La théorie de l'évolution de Charles Darwin, la géologie de Vernadsky et la théodicée chrétienne sont unifiées par Teilhard de Chardin en une approche holiste. Pour lui, le « phénomène humain » doit être pensé comme constituant -à un moment donné- une étape de l'évolution qui conduit au déploiement de la noosphère, laquelle prépare l'avènement de la figure dite du « Christ Cosmique ».

Le « point Ω ou point Oméga » représente le pôle de convergence de l'évolution. Le « Christ Cosmique » manifeste l'avènement d'une ère d'harmonisation des consciences fondée sur le principe de la « coalescence des centres » : chaque centre, ou conscience individuelle, est amené à entrer en collaboration toujours plus étroite avec les consciences avec lesquelles il communique, celles-ci devenant à terme un tout noosphérique. L'identification non homogénéisante du tout au sujet le percevant, entraîne un accroissement de conscience, dont l'Oméga forme en quelque sorte le pôle d'attraction en jeu à l'échelle individuelle autant qu'au plan collectif. La multiplication des centres comme images relatives de l'ensemble des centres harmonisés participe à l'avènement de la résurrection spirituelle ou théophanie du Christ Cosmique.

Annonçant la planétisation que nous connaissons aujourd'hui, Teilhard développe la notion de «noosphère» qu'il emprunte à Vernadsky pour conceptualiser une « pellicule de pensée enveloppant la Terre, formée des communications humaines ».

Par ailleurs, en situant la création en un « point Alpha » du temps, l'Homme doit, selon lui, rejoindre Dieu en un « point Oméga » de parfaite spiritualité.

Le terme de « point Oméga » a été repris par le physicien américain Frank Tipler, apparemment sans allusion au nom de Teilhard (sans qu'on puisse dire si c'est délibéré, ou par ignorance de son origine, ou plus simplement parce que « cela va de soi »).

Hominisation et humanisation[modifier | modifier le code]

Teilhard pense également identifier parallèlement à l'évolution biologique une évolution de type moral : l'affection pour la progéniture se rencontre chez les mammifères et non chez les reptiles apparus de façon plus précoce. L'espèce humaine, malgré ses accès de violence sporadique, s'efforce de développer des réseaux de solidarité de plus en plus élaborés (Croix-Rouge de Dunant, Sécurité sociale de Bismarck... ) : l'évolution physique qui a débouché sur l'« hominisation » se double d'après lui d'une évolution spirituelle qu'il nomme « humanisation ». Se demandant d'où vient ce surcroît de conscience, il l'attribue à la croissance de la complexité des structures nerveuses : le cerveau des mammifères est plus complexe que celui des reptiles et celui des humains se trouve être plus complexe que celui des souris.
Il s'émerveille également de l'interfécondité de toutes les populations humaines sur la planète, à laquelle il ne voit pas de vraie correspondance dans les espèces animales : l'isolement géographique chez l'animal se traduit à terme par des spéciations :

« D'une part, ces rameaux se distinguent de tous les autres antérieurement parus sur l'arbre de la vie par la dominance, reconnaissable en eux, des qualités spirituelles sur les qualités corporelles (c'est-à-dire du psychique sur le somatique). D'autre part, ils manifestent, sans diminution sensible, jusqu'à grande distance, un extraordinaire pouvoir de se rejoindre et de s'inter-féconder. »

— Écrits scientifiques, page 203

Cette particularité de l'espèce humaine sera relevée plus tard aussi par Jacques Ruffié, professeur d'anthropologie physique au Collège de France.

Évolution et organisation[modifier | modifier le code]

L'évolution se passe ensuite à son avis dans la possibilité qu'ont les consciences de communiquer les unes avec les autres et de créer de facto une sorte de super-être : en se groupant par la communication, les consciences vont faire le même saut qualitatif que les molécules qui, en s'assemblant, sont passées brusquement de l'inerte au vivant.

Toutefois, ce super-être est sans rapport aucun avec le surhumain de Nietzsche (« Ainsi parlait Zarathoustra ») dans lequel Teilhard ne voit qu'une extrapolation trop simple du passé, et qui ne tient nul compte du phénomène de communication croissante entre les individus (« La chenille qui interroge son futur s'imagine sur-chenille », résumera Louis Pauwels dans Blumroch l'admirable). Pour Teilhard, ce n'est déjà plus au niveau de ces seuls individus que le processus d'évolution se réalise; il écrit à ce sujet :

« Rien dans l'univers ne saurait résister à un nombre suffisamment grand d'intelligences groupées et organisées ».

Il y voit non pas Dieu en construction, comme avant lui Ernest Renan et — de façon plus sarcastique — Sigmund Freud dans l'Avenir d'une illusion — mais l'humanité qui se rassemble pour rejoindre Dieu, en cet hypothétique point oméga qui représenterait de facto, et sans tristesse aucune, la fin du Temps.

Citations[modifier | modifier le code]

  • « L'Homme, non pas centre statique du Monde, - comme il s'est cru longtemps - mais axe et flèche de l'Évolution... » Le Phénomène humain, 1965 (p. 24)
  • « La Vie est née et se propage sur Terre comme une pulsation solitaire. C'est de cette onde unique qu'il s'agit maintenant de suivre jusqu'à l'Homme, et si possible jusqu'au-delà de l'Homme, la propagation. » ibid, p. 94
  • « Lorsque, en tous domaines, une chose vraiment neuve commence à poindre autour de nous, nous ne la distinguons pas... Rétrospectivement, les choses nous paraissent surgir toutes faites. » ibid, p. 114
  • « Sur le fait général qu'il y ait une évolution, tous les chercheurs [...] sont désormais d'accord. Sur la question de savoir si cette évolution est dirigée, il en va autrement. » ibid, p. 137

Réactions vis-à-vis de l’œuvre de Teilhard[modifier | modifier le code]

Position du Saint-Siège sur les travaux de Teilhard[modifier | modifier le code]

La condamnation[modifier | modifier le code]

Le Vatican identifie rapidement deux problèmes graves :

  1. D'une part l'idée selon laquelle « l'"esprit" de l'homme, son intelligence et sa volonté libre, puisse apparaître par une simple évolution déterministe de la matière » s'oppose au dogme catholique issu de la Genèse. Ce point fait difficulté car il semble remettre en cause la nature spirituelle de l'âme humaine. Par contre les opinions de Teilhard sur l'origine évolutive du corps de l'homme sont laissées à la libre recherche de la biologie.
  2. Un autre point relève de la discussion théologique :
L'un des deux moteurs de la sélection naturelle est l'élimination systématique, à chaque génération, des individus en surnombre pour les ressources existantes (élimination signalée par Malthus).
Cet écrasement se fait dans l'indifférence cruelle qui terrifie déjà Darwin en son temps et lui fait perdre la foi. Ce point n'est pas contesté. La cruauté de la «marâtre nature » est connue depuis la nuit des temps. En revanche, on la rattachait au classique problème du mal. Mais la considérer comme "faisant partie du plan divin" constitue un total changement de paradigme, aux antipodes de l'idée même de providence. Cette préparation du bonheur des successeurs par la souffrance des prédécesseurs ne semble pas proche des idées admises de rédemption et de communion des saints, et le monde qui en découle paraît cependant bien trop écarté des valeurs évangéliques et de l'idée de bonté divine pour être accepté tel quel.

Vers 1921, un petit texte exploratoire sur le péché originel, non destiné à la publication, va tomber entre les mains des autorités vaticanes. À partir de ce moment, le Saint-Siège n'a jamais donné à Teilhard l'autorisation de publier d'autres ouvrages que purement scientifiques malgré ses demandes répétées tout au long de sa vie. Jésuite, ayant fait vœux d’obéissance, il ne faillit jamais ses vœux.

À la mort de Teilhard en 1955, Jeanne Mortier, sa secrétaire qu'il avait fait légataire de toutes ses œuvres religieuses, décide d'en publier l'intégralité. Pour éviter une condamnation posthume, elle constitue deux comités de patronage (un comité général et un comité scientifique) avec de telles personnalités qu'il n'était pas possible à Rome de s'y opposer.

Le 30 juin 1962, un monitum particulièrement sévère du Saint-Office met en garde contre ses idées hétérodoxes :
« Certaines œuvres du P. Pierre Teilhard de Chardin, même des œuvres posthumes, sont publiées et rencontrent une faveur qui n'est pas négligeable. Indépendamment du jugement porté sur ce qui relève des sciences positives, en matières de philosophie et de théologie, il apparaît clairement que les œuvres ci-dessus rappelées fourmillent de telles ambiguïtés et même d'erreurs si graves qu'elles offensent la doctrine catholique. Aussi les EEm. et RRv Pères de la Sacrée Congrégation du Saint-Office exhortent tous les Ordinaires et Supérieurs d'Instituts religieux, les Recteurs de Séminaires et les Présidents d'Université à défendre les esprits, particulièrement ceux des jeunes, contre les dangers des ouvrages du P. Teilhard de Chardin et de ses disciples ».

Vers une ré-évaluation ?[modifier | modifier le code]

Les ouvrages de Teilhard connaissent un certain succès dans les années 1960. Puis ses écrits sont moins diffusés.

Mais sa pensée fait son chemin dans l’Église et influence le concile Vatican II[20]. Ses idées confortent l'idée de « plan divin » souvent évoquée par l'Église depuis saint Augustin (La Cité de Dieu). Par ailleurs, l'idée de l'évolution est admise comme possible « hypothèse » (il faudra attendre le pontificat de Jean-Paul II pour qu'elle soit considérée en 1996 comme « davantage qu'une hypothèse »[21]).

Il est à noter que Joseph Ratzinger, lors de la première publication de son manuel théologique La foi chrétienne hier et aujourd'hui en 1968 en Allemagne [22], écrit : « C'est un grand mérite de Teilhard de Chardin d'avoir repensé ces rapports - Christ, Humanité - à partir de l'image actuelle du monde ».

Dés 1974, des enseignements sur la pensée de Teilhard ont été dispensés par les pères Gustave Martelet et Michel Sales à la faculté Jésuite du Centre Sèvres.

Postérité[modifier | modifier le code]

En 1981, l’Église amorce un prudent virage : le centenaire de la naissance de Teilhard est célébré à l'Unesco en présence d'un représentant du Vatican.

En octobre 2004, un colloque international Teilhard à l'université pontificale grégorienne, s'est tenu à Rome sous la présidence du cardinal Paul Poupard représentant de Jean-Paul II et du père Peter-Hans Kolvenbach, Supérieur général de la Compagnie de Jésus. Cette même année, une chaire Teilhard de Chardin a été créée au Centre Sèvres. Depuis 2006 des cours sont donnés à l'école de cathédrale.

Dans son ouvrage Lumière du monde[23], Benoît XVI écrit : « Dieu a pu, au-delà de la biosphère et de la noosphère, comme le dit Teilhard de Chardin, créer encore une nouvelle sphère dans laquelle l'homme et le monde ne font qu'un avec Dieu. »

Aujoud'hui, Teilhard a cessé d'être un réprouvé talentueux pour être qualifié de « précurseur » et de « savant extraordinaire ». En 2013, l'Osservatore Romano sous la plume de Maurizio Gronchi [24] cite la phrase de Teilhard « j'étudie la matière et je trouve l'esprit ». Les travaux philosophiques et études théologiques prennent désormais en compte la composante dynamique et évolutive de l'homme et de l'univers. Cela est particulièrement perceptible par exemple dans l'oeuvre du théologien allemand Karl Rahner.

Positions d'autres naturalistes[modifier | modifier le code]

Julian Huxley fit connaître avec quelque précaution Le Phénomène humain dans les milieux anglo-saxons : « If I understood him alright, here his thought is not fully clear to me ».

Peter Medawar prend une position clairement hostile envers l'ouvrage : « I have read and studied The Phenomenon of Man with real distress, even with despair. Instead of wringing our hands over the Human Predicament, we should attend to those parts of it which are wholly remediable, above all to the gullibility which makes it possible for people to be taken in by such a bag of tricks as this »[25], ainsi que par la suite Stephen Jay Gould, puis Richard Dawkins.

Œuvres de Teilhard[modifier | modifier le code]

De 1955 à 1976, son œuvre est publiée à titre posthume par sa secrétaire et collaboratrice, Jeanne Mortier, qu'il a faite son héritière éditoriale de son œuvre dite non scientifique. Celle-ci occupe treize volumes :

  1. Le Phénomène humain, (1955)
  2. L'Apparition de l'homme, (1956)
  3. La Vision du passé, (1957)
  4. Le Milieu divin, 1957
  5. L'Avenir de l'homme, (1959)
  6. L'Énergie humaine, (1962)
  7. L'Activation de l'énergie, (1963)
  8. La Place de l'homme dans la nature, (1965), éd. Albin Michel, Coll. Espaces libres, 1996
  9. Science et Christ, 1965
  10. Comment je crois, (1969)
  11. Les Directions de l'avenir, (1973)
  12. Écrits du temps de la guerre, (1975)
  13. Le Cœur de la matière, (1976)
Divers

Hommages[modifier | modifier le code]

Lycée Teilhard-de-Chardin

On a donné son nom à plusieurs lycées et institutions scolaires, comme le lycée Teilhard-de-Chardin à Saint-Maur-des-Fossés ou le collège Teilhard-de-Chardin à Chamalières. Le grand amphithéâtre de la faculté libre de droit de Lille porte son nom tout comme une salle d'enseignement de l'Université catholique de Lyon (site Bellecour).

Il existe à Paris une rue du Père-Teilhard-de-Chardin (depuis 1978) ainsi qu’une place du Père-Teilhard-de-Chardin (depuis 1981).

L'argument principal du roman de science-fiction de Greg Bear, La Musique du sang (1985), est emprunté à Teilhard de Chardin, qui est nommément cité à la fin du récit par l'un des protagonistes. Dans ce roman, des ordinateurs biologiques vivants de la taille d’une cellule échappent au contrôle de leur créateur et finissent par infecter l'humanité tout entière, provoquant la fusion physique et spirituelle de la biosphère et donc de la noosphère.

En 1940, le paléontologue George Gaylord Simpson nomme Teilhardina un genre de primates de l'éocène.

Une place non négligeable est faite aux idées de Pierre Teilhard de Chardin dans le cycle romanesque de Dan Simmons Les Cantos d'Hypérion et Les voyages d'Endymion[réf. souhaitée].

Dans son roman de science-fiction "Le Successeur de pierre", Jean-Michel Truong fait participer Pierre Teilhard de Chardin. Dans ce roman, le père de Chardin devient le dernier dépositaire d'une révélation terrifiante : "la bulle de Pierre", un message transmis exclusivement de pape en pape depuis que Jésus a confié à Simon-Pierre cette charge (Mathieu 16, 13-20).

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Jean-Marie Pierret, Phonétique historique du français et notions de phonétique générale, 1994
  2. Selon Hallam L. Movius, Jr., dans l'article consacré à Pierre Teilhard de Chardin, S.J., 1881-1955 dans la prestigieuse revue American Anthropologist, Nouvelle série, Vol. 58, No. 1 (Fev., 1956), p. 147
  3. Tous les membres de cette famille, qui a été très nombreuse, descendent de Pierre Teilhard (vers 1320-1369), notaire du vicomté de Murat, nommé arbitre en 1339 par François de Dienne.
  4. Annonce de la réception du diplôme d'archiviste paléographe par Emmanuel Teilhard dans la Bibliothèque de l'École des chartes (1872)
  5. Antoine Manzanza Lieko Ko Momay, Pierre Teilhard de Chardin et la connaissance scientifique du monde : la place centrale de l'homme pour une philosophie du développement, Éditions L'Harmattan,‎ 2011 (lire en ligne), p. 19
  6. Pierre Teilhard de Chardin, L'expérience de Dieu avec Pierre Teilhard de Chardin, Les Editions Fides,‎ 2001 (lire en ligne), p. 137
  7. (en) Stephen Jay Gould, « Suspecting Teilhard de Chardin » , Natural History, mars 1979
  8. Thomas Herbert, Le mystère de l'homme de Piltdown. Une extraordinaire imposture scientifique, Belin,,‎ 2002 (lire en ligne)
  9. Gerald Messadié, 500 ans de mystifications scientifiques, Archipel,‎ 2013, 400 p.
  10. Jean Onimus, Teilhard de Chardin, Albin Michel,‎ 1991 (lire en ligne), p. 209
  11. L'expérience de Dieu avec Pierre Teilhard de Chardin, op. cité, p. 138
  12. Xing Gao, Qi Wei, Chen Shen, and Susan Keates. "New Light on the Earliest Hominid Occupation in East Asia".Current Anthropology volume 46 (2005), pages S115–S120. DOI:10.1086/497666
  13. Les Premiers hommes de Chine : 1 million à 35 000 ans av. J.-C., Dossiers d'Archéologie, éditions Faton, no 292, avril 2004, p. 24 : « Les premières missions archéologiques françaises » par Arnauld Hurel, en collaboration avec Christophe Comentale.
  14. Jacques Arnould, Quelques pas dans l'univers de Pierre Teilhard de Chardin, Aubin,‎ 2002, p. 90
  15. Jules Carles, Le Premier homme, Les Editions Fides,‎ 1970, p. 44
  16. « Créer, même pour la Toute-Puissance, ne doit pas être entendu par nous à la manière d'un acte instantané, mais à la façon d'un processus ou geste de synthèse. L'Acte pur et le «Néant» s'opposent comme l'Unité achevée et le Multiple pur. Ceci veut dire que le Créateur ne saurait, en dépit ( ou mieux en vertu) de ses perfections, se communiquer immédiatement à sa créature, mais qu'il doit la rendre capable de le recevoir. »
  17. Louis Barjon, Pierre Leroy, La carrière scientifique de Pierre Teilhard de Chardin, Éditions du Rocher,‎ 1964, p. 10
  18. Antoine Manzanza Lieko Ko Momay, op. cité, p. 22
  19. (en) Tombe de Pierre Teilhard De Chardin
  20. « Bref, le genre humain passe d'une notion plutôt statique de l'ordre des choses à une conception plus dynamique et évolutive : de là nait, immense, une problématique nouvelle qui provoque à de nouvelles analyses et à de nouvelles synthèses », Gaudium et spes, n° 5 §3
  21. (fr) « Rome débat également sur le darwinisme », sur La Croix (consulté le 24 février 2010)
  22. Cardinal Joseph Ratzinger, La foi chrétienne hier et aujourd'hui, Cerf, 2005, p. 159-160
  23. Benoit XVI, Lumière du monde, Bayard, 2010 p. 220
  24. Osservatore Romano du dimanche 29 décembre 2013
  25. The Strange Case of the Spotted Mice and Other Classic Essays on Science, Oxford University Press

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Jacques Arnould, Pierre Teilhard de Chardin. Paris : Perrin, 2004. 389 p. dont 8 p. de photographies, 23 cm. (ISBN 2-262-02264-X).
  • Marie-Ina Bergeron, La Chine et Teilhard. Éditions universitaires Jean-Pierre Delarge, Paris, 1976
  • Patrice Boudignon, Pierre Teilhard de Chardin. Sa vie, son œuvre, sa réflexion, Éditions du Cerf, Paris, 2008, 432 p.
  • Bernard Charbonneau, Teilhard de Chardin, prophète d'un âge totalitaire, éd. Denoël, 1963.
  • Nicolas Corte, La Vie et l'âme de Pierre Teilhard de Chardin, Fayard, 1957 ; Le Livre de Poche
  • André Danzin et Jacques Masurel (sous la direction de), Teilhard de Chardin, visionnaire du monde nouveau. Préface d'Yves Coppens. Éditions du Rocher, 2005
  • Jean-Pierre Demoulin, Je m'explique, Seuil, réédition 2005
  • Edith de La Héronnière, Pierre Teilhard de Chardin, une mystique de la traversée.
  • Henri de Lubac, sj, Blondel et Teilhard de Chardin. Correspondance Commentée, Bibliothèque des archives de philosophie, Paris, Beauchesne, 1965.
  • Jean-Michel Maldamé, o.p., Conférence sur Teilhard de Chardin (2005)
  • Gustave Martelet, sj, Texte sur Teilhard de Chardin
  • Gustave Martelet, sj, Teilhard de Chardin, prophète d'un Christ toujours plus grand, Lessius, Bruxelles ; Cerf, Paris, coll. "Au singulier ", 2005
  • Gustave Martelet, sj, Et si Teilhard disait vrai... Éditions Parole et Silence, Paris 2006, (ISBN 2-845-734247).
  • Hallam L. Movius, Jr., Pierre Teilhard de Chardin, S.J., 1881-1955, American Anthropologist, Nouvelle Série, Vol. 58, No. 1 (Fev., 1956), p. 147-150
  • René d'Ouince, Un prophète en procès : Teilhard de Chardin dans l'Église de son temps. Aubier, 1970.
  • Émile Rideau, sj, "La pensée du Père Teilhard de Chardin". Seuil, 1965.
  • Émile Rideau, sj, "Teilhard oui ou non ?", Fayard, 1967
  • Claude Tresmontant, Introduction à la pensée de Teilhard de Chardin, Seuil, 1956.

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