Jon Sobrino

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Jon Sobrino

Jon Sobrino, né à Bilbao, Pays basque, Espagne, le 27 décembre 1938, est un prêtre jésuite et théologien salvadorien d'origine espagnole.

Professeur de théologie à l'Université centroaméricaine José Simeón Cañas et intellectuel engagé dans la lutte pour les droits des défavorisés au Salvador, il est l’un des théologiens majeurs de l’Amérique latine, reconnu internationalement et l'un des plus estimé dans le monde protestant. Son travail et ses écrits sur la théologie de la libération, dont il est l’un des principaux représentants, entraînent une notification émise en 2007 par la Congrégation pour la doctrine de la foi et cristallisent le débat théologique et christologique entre progressistes et conservateurs au sein de l'Église catholique romaine opposant notamment la conception d'une christologie descendante (venant de Dieu, par l'Esprit) et une christologie ascendante (conduisant des pauvres vers Dieu).

Biographie[modifier | modifier le code]

Jon Sobrino est né au Pays basque dans une famille nationaliste basque durant la guerre civile espagnole. Entré dans la Compagnie de Jésus à 18 ans (6 octobre 1956), il est envoyé en 1958 au Salvador. Il mène des études d'ingénieur à l'université jésuite Saint-Louis aux États-Unis puis étudie la théologie à la Faculté de Sankt Georgen à Francfort en République fédérale d'Allemagne. Il retourne ensuite au Salvador où il enseigne la théologie, la christologie et l'ecclésiologie à l'Université centraméricaine « José Simeón Cañas » (UCA) qu'il a contribué à créer. Malgré des différends initiaux, il devient un proche collaborateur de l'archevêque Oscar Romero, assassiné en 1980.

Étant à l'étranger en novembre 1989 il échappe à un assassinat commandité par le gouvernement salvadorien de l'époque qui coûte la vie à six de ses compagnons jésuites (16 novembre 1989): le philosophe et théologien Ignacio Ellacuria, le philosophe et sociologue Segundo Montes, Juan Ramón Moreno, le philosophe et psycho-sociologue Ignacio Martin Baro, Amando López et Joaquín López y López. Leur cuisinière Elba Ramos et sa fille Celina Ramos, sont tout aussi sauvagement assassinées. Un groupe para-militaire d'extrême droite en est l'auteur[1] . Les jésuites étaient visés car leur compétence intellectuelle reconnue internationallement et leur influence à l'université donnait un poids considérable à leurs prises de positions dans la guerre civile salvadorienne et leur implication auprès des victimes civiles de cette guerre. Cette proximité avec les exactions commises pendant la guerre civile le pousse à se placer davantage encore du côté des victimes.

Auteur prolifique, seuls trois de ses ouvrages sont actuellement disponibles en français.

Théologie: les pauvres comme point de départ[modifier | modifier le code]

Pour Jon Sobrino, « les pauvres de la communauté mettent en question les affirmations de foi christologiques et donnent leur orientation de fond […] l’Église des pauvres […] constitue le cadre ecclésial de la christologie, car le monde est modelé par les pauvres. C’est donc le contexte social qui est le plus déterminant pour la foi, qui pèse le plus sur la pensée christologique, et c’est ce qui nécessite et stimule les ruptures épistémologiques »[2] se gardant toutefois d’identifier « pauvres » (économiques) et « justes » (tels que compris dans la Bible).

Jon Sobrino considère par ailleurs les développements dogmatiques des premiers siècles de l'Église, y compris lors des grands conciles, comme ambigus voire négatifs. La foi ne se cherche pas dans une confession de dogmes, une orthodoxie, mais dans une « orthopraxie » militante[3].

Notification vaticane[modifier | modifier le code]

Après près de trente années de tracasseries de la part des autorités vaticanes, particulièrement par le cardinal Alfonso López Trujillo[4], la Congrégation pour la Doctrine de la Foi, que préside le cardinal américain William Levada à la suite de Joseph Ratzinger, condamne en 2007 deux ouvrages théologiques majeurs et largement diffusés de Jon Sobrino : « Jésus-Christ libérateur. Lecture historico-théologique de Jésus de Nazareth », paru en 1991, et « La foi en Jésus-Christ. Essai à partir des victimes » paru en 1999. Selon la Congrégation, la christologie élaborée par Sobrino n’est pas conforme à la doctrine de l’Église.

Si elle ne reproche pas à Sobrino son engagement social aux côtés des pauvres, la Congrégation constate « des divergences notoires avec la Foi de l'Église » sur des points qu'elle estime importants. Si elle affirme ne pas vouloir juger des intentions subjectives de l'auteur, elle s'appuie néanmoins sur des phrases déterminées « qui ne sont pas en accord avec la doctrine de l'Église » selon elle, et pointe six ensembles de questions : les fondements méthodologiques sur lesquels s'appuie l'auteur; la divinité de Jésus-Christ ; l'incarnation du Fils de Dieu ; la relation entre Jésus-Christ et le Royaume de Dieu ; la conscience que Jésus-Christ avait de sa propre identité ; la valeur salvatrice de sa mort[5].

Réactions[modifier | modifier le code]

Dans une longue lettre adressée à Peter Hans Kolvenbach, Supérieur général de la Compagnie de Jésus, Jon Sobrino explique son refus d'adhérer à la notification, estimant que sa pensée a été mal interprétée et qu'il ne se sentait pas représenté dans le jugement global de cette notification. Il estime en outre qu'avaliser ces procédures n’aide en rien l’Église et ajoute « qu'[il] ne [s]e sen[t] pas « chez [lui] » dans ce monde de curies, diplomaties, calculs, pouvoir, etc. »[6]. En fait, en dialogue permanent avec ses confrères théologiens, Sobrino avait fait lire ses livres avant leurs publications par des théologiens réputés tant d'Amérique Latine que d'Europe[7], démarche répétée en 2004. Ceux-ci avaient estimé que la christologie de Sobrino ne comportait pas d'erreurs.

La notification romaine ne comporte pas de sanction à caractère universel. Il sera laissé à l'évêque du lieu de résidence de Sobrino, le très controversé[8] Fernando Sáenz Lacalle (en), membre de l'Opus Dei, brigadier général de l'armée Salvadorienne[9] devenu archevêque de San Salvador, de décider de la suite à donner à la notification du Vatican; l'évêque interdit alors à Sobrino d'enseigner et de publier. La notification et la sanction imposée à Sobrino causent émoi et consternation parmi les théologiens catholiques et entraînent une chaîne de réactions : Le porte-parole Jose de Vera de la Compagnie de Jésus déclare qu'il n'y a pas de raison de prendre des sanctions internes à l'Ordre. Les trois cents participants au Forum mondial théologie et libération qui a précédé le Forum social mondial de Nairobi expriment leur grande appréciation de l'œuvre de Jon Sobrino dans une déclaration écrite. L'auteur jésuite James Martin affirme que c'est un géant de la théologie et le héros de tout jésuite qui cherche le Christ parmi les pauvres[10].

La Faculté théologique catholique de Graz en Autriche estime qu'il représente un « exemple lumineux » pour l'Église[11] et un mois après la condamnation de Sobrino, un livre électronique sur la christologie de la libération réunit plus de 40 théologiens en son honneur[12]. En Espagne, une vingtaine de théologiens dont certains prestigieux[13] dénoncent le texte du Vatican qu’ils qualifient de « fondamentaliste », « scandaleux » et « partiel »[14] tandis que le théologien allemand Peter Hünermann demande une réforme de la Congrégation pour la doctrine de la foi.

Honneurs[modifier | modifier le code]

En décembre 2009, Jon Sobrino reçoit le titre de docteur honoris causa de l'université espagnole de Deusto[15], tant pour ses travaux que pour son engagement pour les droits humains. La distinction - qu'il dédie à ses compagnons et leurs aides assassinés en 1989 - lui est symboliquement attribué le 10 décembre, jour du soixante et unième anniversaire de la Déclaration universelle des droits de l'homme[16].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Biographies des victimes sur le site de l'Universidad Centroamericana José Simeón Cañas
  2. Cité par Tissa Balasuriya o.m.i., Questions à la Congrégation pour la doctrine de la foi à propos de sa Notification contre Jon Sobrino, mars 2007, article en ligne sur le site Culture et Foi
  3. « Dans la praxis de l’amour et de la justice, on sait que le Royaume s’approche et se rend présent ; et dans la praxis militante au milieu du péché du monde, on maintient l’espérance dans le futur de Dieu », in J. Sobrino, Jésus en Amérique latine, éd. Cerf, 1986, p. 159
  4. Celui-avait annoncé, une fois nommé cardinal, qu’il allait en finir avec Gustavo Gutiérrez, Leonardo Boff, Ronaldo Muñoz et Jon Sobrino
  5. Analyse de la critique de la Congrégation : Peter Hünermann, Les écrits de Jon Sobrino condamnés, in Herderkorrespondenz, avril 2007, cf sources
  6. Cf lettre de J. Sobrino à Hans Kolvenbach
  7. Bernard Sesboüé, le P. Idiáquez et Valentin Menéndez Martinez
  8. Leslie Wirpsa, Salvador's new brigadier causes outrage - Archbishop Fernando Saenz Lacalle promoted by Salvadoran armed forces, in National Catholic /Reporter, 07/03/1997, article en ligne
  9. Leslie Wirpsa, op. cit.
  10. Tracy Wilkinson, Censure dismays priest’s supporters, in Los Angeles Times, 27/03/2007
  11. Jean-Paul Decoeurtyte,Les jésuites. La Compagnie de Jésus., compilhistoire, d'après le Service de presse du Vatican et Agence Apic
  12. En italien, en espagnol et en anglais, sur le site servicioskoinonia.org
  13. José Ignacio Gonzalez Faus, Javier Vitoria, Xavier Alegre, José Sols
  14. Romano Libero, L’inquiétude grandissante des théologiens, in Golias, juin 2007, article en ligne
  15. Jon Sobrino reivindica los derechos de 'los pueblos crucificados', in El Mundo, 11/12/2009, article en ligne ((es))
  16. La Universidad de Deusto concede al jesuita Jon Sobrino el grado de Doctor Honoris Causa, agence EFE, 30/11/2009, dépêche en ligne ((es))

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Oeuvre[modifier | modifier le code]

  • Jon Sobrino, Compagnons de Jésus: l'assassinat-martyre des jésuites, Bruxelles, 1990.
  • Teresa Okure, Jon Sobrino, Felix Wilfred et alii, Repenser le martyre : Enjeux historiques et spirituels, éd. Bayard/Centurion, 2008
  • (en) Jon Sobrino, Where Is God ?: Earthquake, Terrorism, Barbarity, And Hope, éd. Orbis Books, 2004
  • (en) Jon Sobrino et Ignacio Ellacuria, Systematic Theology: Perpspectives from Liberation Theology : (Readings from Mysterium Liberationis), éd. Orbis Books, 1997
  • (en) Jon Sobrino, Christ the Liberator: A View from the Victims, éd. Orbis Books, 2001
  • (en) Jon Sobrino, Jesus the Liberator: A Historical-Theological Reading of Jesus of Nazareth, éd. Orbis Books, 1996
  • Jon Sobrino, Monseigneur Romero : une bonne nouvelle pour les pauvres, éd. Fidélité, 1992
  • (en) Jon Sobrino, Spirituality of Liberation: Toward Political Holiness, éd. Orbis Books, 1988 (recueil d'articles)
  • Jon Sobrino, Jésus en Amérique Latine : Sa signification pour la foi et la christologie, éd. Cerf, 1986
  • (en) Jon Sobrino,True Church and the Poor, éd. Wipf & Stock Publishers, 1984

Divers[modifier | modifier le code]

  • Stephen J. Pope, Hope and Solidarity: Jon Sobrino's Challenge to Christian Theology, éd. Orbis Books, 2008
  • Hubert Manohar Watson, Towards A Relevant Christology In India Today: An Appraisal Of The Christologies Of John Hick, Jurgen Moltmann And Jon Sobrino, éd. Peter Lang Pub Inc
  • (en) John Hassett (éd.) et Hugh Lacey (éd.), Towards a Society That Serves Its People : The Intellectual Contribution of El Salvador's Murdered Jesuits, Georgetown University Press,‎ 1991, 406 p. (ISBN 9780878405237, lire en ligne)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Liens internes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Sources partielles[modifier | modifier le code]

  • Peter Hünermann, Les écrits de Jon Sobrino condamnés, in Herderkorrespondenz, avril 2007, traduction française par Jean Courtois, article en ligne sur le site Culture et Foi
  • Tracy Wilkinson, Censure dismays priest’s supporters, in Los Angeles Times, 27/03/2007, article en ligne
  • Jean-Paul Decoeurtyte,Les jésuites. La Compagnie de Jésus., compilhistoire
  • Un autre coup de force contre la théologie de la libération, in L'EMI en bref n°42, avril 2007, article en ligne