Attila

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher
Page d'aide sur l'homonymie Pour les articles homonymes, voir Attila (homonymie).
Attila
Attila suivi de ses hordes barbares foule aux pieds l’Italie et les Arts (détail), Eugène Delacroix, 1847
Attila suivi de ses hordes barbares foule aux pieds l’Italie et les Arts (détail), Eugène Delacroix, 1847
Titre
Roi des Huns
434453
(18 ou 19 ans)
En tandem avec Bleda (jusqu'en 445)
Prédécesseur Ruga
Successeur Ellac
Biographie
Titre complet Roi des Huns
Date de naissance vers 395
Lieu de naissance Plaines danubiennes
Date de décès 453
Lieu de décès Vallée de Tisza (Hongrie)
Père Moundzouk
Conjoints Êrekan
Ildico
Enfant(s) Ellac
Dengitzic
Ernakh
Liste des rois huns

Attila, né aux alentours de 395 dans les plaines danubiennes et mort en 453 dans la région de la Tisza dans l'Est de la Hongrie actuelle, est le roi des Huns de 434 jusqu'à sa mort en 453, selon l'historiographie romaine. Durant les cinquante années précédant son avènement, l'Empire hunnique s'étend de l'Asie centrale à l'Europe centrale et soumet de nombreux peuples germains. Son règne marque le début d'une grande confrontation avec l'Empire romain. Cette guerre tourne court avec la mort précoce d'Attila au retour d'une campagne victorieuse dans la péninsule italienne. Son empire n'a pas survécu à sa mort, mais il est parfois considéré comme événement déclencheur des « invasions barbares » et indirectement de la chute de Rome et de la fin de l'Empire d'Occident.

La culture des Huns et la personnalité d'Attila ont fasciné ses contemporains. L'historiographie chrétienne a créé une légende noire autour du personnage mais d'autres traditions scandinaves et germaniques l'ont érigé en figure positive. Les Hongrois le célèbrent comme un héros fondateur. Ces mythes divergents se retrouvent dans les nombreuses représentations artistiques d'Attila, de l'Antiquité à nos jours.

Biographie[modifier | modifier le code]

Sources écrites et archéologie[modifier | modifier le code]

L'historiographie d'Attila se heurte à une difficulté majeure : elle ne dispose que de sources écrites en grec et en latin par les ennemis des Huns. Ses contemporains laissent de nombreux témoignages à son sujet mais il n'en reste que des fragments[1].

Priscus est un diplomate et un historien de langue grecque. Plus qu'un témoin, c'est un acteur de l'époque d'Attila. Il est membre de l'ambassade de Théodose II, à la cour du souverain hunnique en 449. Il est l'auteur de huit livres d'une Histoire couvrant une période allant de 434 à 452 et dont il ne reste aujourd'hui que des fragments[2]. En outre, Jordanès et Procope de Césarée, historiens du VIe siècle, le citent dans leurs œuvres. Bien que Priscus soit évidemment partial de par ses fonctions, son témoignage est une source primaire majeure et il est le seul à avoir donné une description physique d'Attila.

Jordanès est un historien goth ou alain de langue latine du VIe siècle, il laisse un ouvrage, Histoire des Goths, qui constitue l'autre grande source concernant l'Empire hunnique et ses voisins. Sa vision reflète celle de son peuple et de la postérité d'Attila un siècle après sa mort. Marcellinus Comes, chancelier de Justinien à la même époque, est une source précieuse concernant les relations des Huns avec l'Empire romain d'Orient[3].

De nombreuses sources ecclésiastiques contiennent des informations utiles bien qu'éparses, parfois difficiles à authentifier et déformées par le temps et les moines copistes du VIe siècle au XVIIe siècle. Les chroniqueurs hongrois du XIIe siècle, considérant les Huns comme des ancêtres glorieux, reprennent des éléments historiques et les ajoutent à leurs légendes[4].

La littérature et la transmission du savoir des Huns étaient uniquement orales, à travers les épopées et les poèmes chantés qui se transmettaient de génération en génération[5]. Très indirectement, cette histoire orale nous est transmise par les littératures nordiques et germaniques des peuples voisins couchées par écrit entre le IXe siècle et le XIIIe siècle. Attila est le personnage central de nombreuses épopées médiévales comme la Chanson des Nibelungen qui est l'une des plus connues, ou encore d'Eddas et de sagas[4],[5].

L'archéologie fournit des détails sur le mode de vie, l'art et les techniques guerrières des Huns, il reste quelques traces de batailles ou de sièges mais aujourd'hui encore la tombe d'Attila et l'emplacement de sa capitale n'ont toujours pas été localisés[6].

Origines ethniques et familiales[modifier | modifier le code]

Les origines d'un nom[modifier | modifier le code]

Le nom sous lequel Attila est connu aujourd'hui vient des Germains qui l'ont transmis aux Romains qui l'ont à leur tour transcrit en grec et en latin. Dans sa propre langue, le hunnique, son nom devait être proche phonétiquement mais probablement avec un sens différent[7]. Attila est un diminutif du gotique 𐌰𐍄𐍄𐌰 / atta signifiant « père »[8]. Pour les Goths, voisins, vassaux ou esclaves des Huns, Attila est donc le « Petit père ». Ils reproduisent ainsi dans leur propre langue un son qui a une autre signification en hunnique. Celle-ci ne peut faire l'objet que d'hypothèses à partir de racines turques, comme at « cheval » et son dérivé atliğ « cavalier » ou at- « flèche » qui donne le dérivé atliğ « illustre »[9].

Une enfance mal connue dans un empire jeune[modifier | modifier le code]

Le monde méditerranéen en 450.

La date de naissance d'Attila n'est pas connue, le journaliste et romancier Éric Deschodt et l'écrivain Hermann Schreiber avancent la date de 395[10],[11], mais l'historien Iaroslav Lebedynsky et l'archéologue Katalin Escher s'accordent pour qualifier cette hypothèse « de pure fantaisie » et préfèrent l'estimer entre la dernière décennie du IVe siècle et la première du Ve siècle[12].

Il est le fils de Moundzouk[13]. Ce dernier est le frère des rois Octar et Ruga, qui ont régné conjointement sur les Huns. La diarchie est récurrente chez ce peuple sans que les historiens sachent si c'était coutumier, institutionnel ou occasionnel[14]. Sa famille est donc de lignage noble mais les historiens ne savent pas si elle constitue une dynastie royale. Même s'ils sont en voie de sédentarisation depuis leur arrivée en Europe, les Huns forment une société de « pasteurs guerriers »[15] se nourrissant essentiellement de viande et de lait, produits de leurs élevages de bétail et de chevaux. Attila reçoit donc une éducation de cavalier et d'archer[16]. Comme d'autres enfants de son peuple, sa tête est très tôt enserrée par des bandages de façon à obtenir une déformation volontaire du crâne, pratique esthétique ou spirituelle[17],[18]. Il parle sa langue maternelle, le hunnique, apparenté à une langue turque, mais comme il fait partie de la classe dirigeante, il apprend aussi le langage des Goths[17].

Il grandit dans un monde en mutation dans lequel les Huns, son peuple, sont des nomades installés depuis peu en Europe[19]. Après avoir traversé la Volga dans les années 370 et annexé le territoire des Alains, ils s'attaquent aux royaumes goths jusqu'aux Carpates et aux rives du Danube. Ils sont très mobiles, leurs archers à cheval ont acquis une réputation d'invincibilité et les peuples germaniques semblent impuissants face à ces nouvelles tactiques[20]. De vastes mouvements de population perturbent le monde romain installé à l'ouest et au sud et dont les frontières sont délimitées par le Rhin et le Danube. En 376, les Goths passent le Danube, se soumettent aux taxes romaines dans un premier temps, puis se rebellent contre l'empereur Valens qu'ils tuent lors de la bataille d'Andrinople en 378[21]. Le 31 décembre 406, pour fuir les Huns, les Vandales, des Alains, des Suèves et des Burgondes franchissent le Rhin gelé et pénètrent en Gaule romaine[22]. En 418, les Wisigoths obtiennent un territoire en Aquitaine seconde avec un statut théorique de « fédérés » romains mais restent, dans les faits, insoumis voire hostiles. En 429, les Vandales conquièrent un royaume indépendant en Afrique du Nord. Pour mieux faire face à ces invasions, l'Empire romain est géré depuis 395 par deux gouvernements administratifs et militaires distincts, l'un à Ravenne dirige l'Ouest, l'autre à Constantinople s'occupe de l'Est. Du vivant d'Attila, malgré quelques querelles de pouvoir, l'Empire romain reste uni et dirigé par la même famille, les Théodosiens[23].

Les Huns dominent un vaste territoire aux frontières floues déterminées par l'assujettissement d'une constellation de peuples plus ou moins autonomes. Certains sont assimilés, beaucoup conservent leurs rois, d'autres sont tributaires ou reconnaissent la suzeraineté théorique du roi des Huns mais restent indépendants[24]. Bien que les Huns soient indirectement la source des problèmes des Romains, les rapports entre les deux empires sont cordiaux : les seconds utilisent les premiers comme mercenaires contre les Germains et même dans leurs guerres civiles. Ainsi l'usurpateur romain Jean en recrute des milliers en 425[Note 1]. Ils échangent des ambassades et des otages (comme Aetius qui devient ami du jeune Attila aux alentours de 411-414), cette alliance dure de 401 à 450 et permet aux Romains de remporter de nombreux succès militaires[25]. Les Huns considèrent que les Romains leur versent des tributs tandis que ceux-ci préfèrent considérer qu'ils leurs octroient des subsides contre des services rendus. Lorsque Attila devient adulte sous le règne de son oncle Ruga, les Huns sont devenus une grande puissance au point que l'ancien patriarche de Constantinople Nestorius en vient à déplorer la situation par ces termes : « Ils sont devenus les maîtres et les Romains les esclaves »[26].

Une succession trouble[modifier | modifier le code]

En 434, Ruga meurt et ses neveux Bleda et Attila deviennent rois. La succession n'est peut-être pas évidente car des Huns s'enfuient à Constantinople dont deux membres de la famille royale Mamas et Atakam, peut-être d'autres neveux ou même les fils de Ruga[26]. L'historien hongrois contemporain István Bóna estime probable que le père de Bleda et d'Attila, Moundzouk, a régné avant Ruga[27] mais aucune source ne l'atteste[12].

De 435 à 440, le règne de Bleda est marqué par le triomphe des Huns face à l'Empire romain d'Orient. Ce triomphe est avant tout diplomatique. Le traité de Margus, ville située non loin du limes, prévoit un doublement du tribut annuel versé par Constantinople, soit 700 livres d'or[Note 2], la promesse de ne plus accueillir d'opposants en exil, ni de chercher à retourner les alliés des Huns contre eux et l'ouverture d'un marché frontalier[28]. Durant cette période, les Huns étendent leur empire jusqu'aux Alpes, au Rhin et à la Vistule[29].

Pourtant, dès 440, lors de l'invasion de l'Arménie romaine par les Perses sassanides, qui détourne momentanément l'attention de Constantinople des Huns, Bleda attaque l'Empire romain d'Orient. À ce moment, Attila, ayant entamé de son côté des pourparlers avec un représentant de Constantinople, n'aide son frère qu'en dernier recours au moment du siège de Sirmium, en 441. Il ne le fait sans doute que pour éviter d'être lésé sur le partage du butin. La politique séparée d'Attila, lors de la guerre de 441-442, s'explique peut-être aussi par sa volonté de négocier avec les Romains la remise des princes héritiers hunniques réfugiés dans l'empire à la mort de Ruga et qui auraient pu prétendre à la succession en cas de décès de son frère[30].

Attila, seul roi des Huns[modifier | modifier le code]

Aire dominée par les Huns vers 450.

Entre la fin 444 et le début 445, Attila attire Bleda dans un piège et l'assassine, sans que l'on sache de quelle façon, l'événement étant signalé par ses contemporains, mais non commenté[31]. Le roi des Skires, Edecon et le roi des Gépides, Ardaric, participent avec leurs forces auxiliaires à la prise de pouvoir. Attila a aussi à la cour le soutien des partisans de la guerre comme les deux frères Onégèse et Scottas, des Barbares hellénisés de la région du Pont ou encore Elsa, le lieutenant de Ruga et Eskam, grand propriétaire dans les plaines méridionales. Parmi les ralliés, il y a aussi des Romains, comme le Pannonien Constantiolus et l’affranchi de Mésie, Primus Rusticus, qui se partagent le secrétariat d’Attila. Un certain Berichus, d’origine inconnue, l’oncle d’Attila Aïbars, et Laudarik, certainement roi d’un peuple germanique allié, sont placés aux plus hauts rangs. Le reste des fidèles de Bleda périt en fuyant, comme un dignitaire qui enterre à Szikánes un trésor de 1 440 pièces d’or[Note 3] provenant sans doute du traité de 443[32].

Attila devient donc le seul roi des Huns.

Portrait d'un souverain[modifier | modifier le code]

Les sources anciennes ne parlent d'Attila que lorsqu'il devient roi, c'est donc seulement à partir de ce moment que l'on peut dresser son portrait[12].

L'apparence physique[modifier | modifier le code]

« Sa taille était courte, sa poitrine large, sa tête très grosse. De petits yeux, la barbe clairsemée, les cheveux grisonnants, le nez aplati, le teint mat, il reproduisait ainsi les caractéristiques de son origine. »

— Jordanès, Histoire des Goths, XXXV.

Cette description permet de se faire une image assez précise d'Attila, aucune image de son visage n'ayant été retrouvée. Les représentations, peintures, gravures et monnaies datant du Moyen Âge et de la Renaissance sont fantaisistes[33].

L'ambassadeur romain Priscus est surpris de son apparence simple, sans bijoux ni vêtements de luxe, il mange dans de la vaisselle de bois alors que ses invités sont servis dans de la vaisselle d'or[34]. Cette simplicité est aux antipodes du cérémonial à la cour de Rome ou de Constantinople où l'empereur vit dans un luxe ostentatoire et fait l'objet d'une vénération. Cette austérité dans l'apparence est calculée de façon à impressionner ses visiteurs par un effet de contraste[18].

Épouses et enfants[modifier | modifier le code]

Attila dispose de nombreuses épouses et utilise les mariages pour nouer des alliances dynastiques et diplomatiques[35]. La plus importante est Êrekan, que Jordanès nomme Kreka, mère d'Ellac, son fils aîné et successeur désigné, et de deux autres fils[33]. Elle dispose d'une suite nombreuse, son statut particulier lui confère un rôle protocolaire et elle reçoit les ambassadeurs byzantins[36]. La plus connue est Ildico, la femme auprès de qui Attila meurt lors de sa nuit de noce[35]. La transcription de ces deux noms étant incertaine, les historiens ne savent pas s'il s'agissait de femmes huns ou germaines. Les épouses sont relativement libres, disposent d'une indépendance matérielle et de leurs propres résidences[33]. Attila aurait eu de nombreux autres fils mais seuls deux sont connus avec certitude, Dengitzic et Ernakh, son préféré d'après Priscus[34].

Une fois adulte, le fils aîné Ellac participe à la gestion de l'empire aux côtés de son père qui lui confie la charge de la partie orientale[35]. Lorsque des banquets officiels sont organisés, ses fils participent, Ellac devant « fixer ses yeux sur le sol par respect pour son père »[34].

Organisation du pouvoir[modifier | modifier le code]

Sous le règne d'Attila, l'Empire hunnique ne connaît pas d'expansion territoriale importante et durable, la nouveauté réside surtout dans la concentration des pouvoirs dans les mains d'un seul homme du fait du meurtre de Bleda et de la disparition de la diarchie[37]. Les historiens ignorent le titre et la fonction exacte qu'il occupe au sein de son peuple, les Romains le désignent simplement comme « le roi ».

À l'inverse des empereurs romains et donc à l'étonnement de leurs ambassadeurs, Attila vit au milieu de son peuple et en partage les mœurs[38]. Les Huns sont des éleveurs nomades mais il semble que sous son règne commence une certaine sédentarisation, en particulier avec la construction d'une capitale dont l'emplacement exact est inconnu mais qui est situé entre les rivières Tisza et Timiș. Elle est constituée de nombreuses maisons de bois dont certaines sont pourvues de thermes à la romaine. Également en bois, le vaste palais royal orné de portiques fastueux impressionne les ambassadeurs romains en 449. Attila dispose de plusieurs autres résidences de taille plus modeste, relais de son pouvoir à travers son vaste territoire[38].

Pour régner sur une confédération de peuples nomades et sédentaires très différents, il ne dispose pas d'une administration organisée, sa puissance repose sur des élites dominant une structure souple de fidélités variées[39]. Le premier cercle dirigeant appartient à une souche princière hunnique mais nombre de personnages importants sont d'une ethnie différente. Son bras droit Onégèse est un Hun, son secrétaire Flavius Oreste est un Romain de Pannonie, les peuples soumis ou alliés aux Huns conservent souvent leurs propres rois comme Edecon, roi des Skires, Ardaric, roi des Gépides, Candac, roi des Alains, et Valamir, roi des Ostrogoths. Ces derniers sont engagés dans un rapport de pouvoir personnel avec Attila, ils lui doivent leurs places et l'ont soutenu lors de son putsch contre Bleda. Ils lui sont donc fidèles mais cette relation peut être fragilisée par la disparition du souverain[39].

Une des priorités d'Attila est d'empêcher que certains Huns soient tentés de passer du côté romain pour servir comme mercenaires. Lorsqu'il contraint Rome ou Constantinople au tribut ou lors des négociations de paix, il exige toujours que lui soit remis ceux qu'ils considèrent comme des traîtres et des déserteurs. Cette politique porte ses fruits et le phénomène des transfuges reste anecdotique[40].

Religion[modifier | modifier le code]

Les croyances ont une place importante dans le monde des Huns mais la religion d'Attila est mal connue[41]. Beaucoup de ses sujets germains sont des chrétiens ariens mais il semble que les Huns et Attila pratiquent une religion traditionnelle polythéiste et animiste avec des chamans d'une grande importance sociale. Ces chamans pratiquent la divination par scapulomancie, pratique typique des éleveurs nomades turco-mongols. Les devins ont joué un grand rôle dans la vie d'Attila, dans sa vie de famille en lui prédisant sur lequel de ses fils il pouvait compter et dans les batailles en influant sur ses décisions[42].

Concernant ses convictions et cultes, les historiens actuels divergent sur plusieurs points importants : Michel Rouche pense qu'Attila se voyait comme un dieu lui-même[43]. Rouche déduit des grands chaudrons hunniques de bronze retrouvé par les archéologues qu'Attila pratiquait un « cannibalisme sacré » en faisant sacrifices humains et en buvant du sang humain[44]. Edina Bozoky rejette totalement les affirmations de Rouche sur des pratiques pour lesquelles il n'existe selon elle aucun témoignage ni aucune trace matérielle et qui reposent sur des comparaisons anachroniques avec d'autres peuples[45]. Quant à l'idée que le roi des Huns ait pu prétendre être un dieu, Katalin Escher et Iaroslav Lebedynsky pensent au contraire qu'il croyait à son destin providentiel et à son charisme surnaturel comme « tant d'autres chefs militaires »[46].

Il est en revanche certain qu'il utilise aussi cette religion à des fins de politique intérieure. Ainsi au cours de son règne, Attila affirme avoir reçu une épée sacrée du dieu de la guerre, légitimation suprême et présage fédérateur précieux pour un règne qui met son peuple en état de guerre permanent[47],[42].

Guerre et diplomatie[modifier | modifier le code]

L'action d'Attila est essentiellement connue par ses relations avec les autres peuples et avec l'Empire romain en particulier.

La stratégie du tribut[modifier | modifier le code]

Selon l'historien Otto John Maenchen-Helfen, les Huns vivent en pasteurs guerriers de l'élevage de chevaux et de moutons puis quand ils deviennent « les maîtres de populations paysannes, comme les Germains et les Sarmates, ils trouvent plus simple et agréable de les rançonner que de travailler eux-mêmes »[48]. Ainsi, l'historien Michel Rouche les qualifie de « société de prédateurs »[49]. Pour maintenir leur niveau de vie mais aussi la fidélité de leurs alliés, les Huns de plus en plus puissants commencent à exiger des tributs de leurs riches voisins romains et perses. S'ils ne paient pas, ils lancent des razzias qui rapportent autant si ce n'est plus de butin. Galvanisés par leurs succès, les aristocrates hunniques deviennent de plus en plus avides. Pour légitimer son pouvoir et accroître sa richesse, Attila doit donc impérativement maintenir les États voisins sous pression. Ainsi il saisit tous les prétextes pour accroître ses intimidations, sommations et revendications[50].

L'offensive contre Constantinople[modifier | modifier le code]

Le 27 janvier 447, un tremblement de terre détruit une grande partie de la muraille théodosienne de Constantinople dont cinquante-sept tours s'effondrent, et dévaste de nombreuses villes et villages de la province de Thrace[51]. La destruction des silos entraîne une famine importante. Attila profite de l'occasion pour mobiliser toutes ses troupes : il franchit le limes et pénètre en Dacie aurélienne. Les troupes romaines stationnées à Marcianopolis tentent de lui couper la route mais sont écrasées à la bataille de l'Utus, leur général Arnegisclus est tué. Les Huns pillent les provinces de Mésie, de Macédoine et de Thrace[52]. L'empereur d'Orient, Théodose II, se concentre sur la défense de sa capitale mais Attila n'attaque pas Constantinople et se retire avec un immense butin[53].

D'âpres négociations de paix commencent, Attila est en position de force et place haut ses exigences : en plus d'une augmentation du tribut, il réclame la cession d'une zone de cinq jours de marche située au sud du Danube. Déplacer ainsi la frontière, en plus de la valeur symbolique, donnerait un avantage tactique aux Huns[53]. En 449, Théodose met au point un plan : il envoie une ambassade[Note 4] officiellement pour finaliser le traité de paix mais avec l'objectif secret d'organiser l'assassinat d'Attila. Cinquante livres d'or sont versées à Edecon mais celui-ci dévoile le plan au roi qui met fin au complot pour la plus grande humiliation des Romains[54].

Malgré cet échec, Théodose a l'habileté de faire traîner les négociations tout en renforçant ses troupes pour rééquilibrer le rapport de force. En 450, le traité de paix prévoit un retour à la situation territoriale d'avant 447 et la restitution des prisonniers romains en échange du paiement d'un tribut dont le montant n'est pas connu[55]. C'est un succès diplomatique relatif pour Théodose mais il irrite les militaires romains exaspérés par l'arrogance d'Attila dont les ambassadeurs leurs parlent désormais comme à des sujets[56].

Mais le 28 juillet 450, l'empereur Théodose II meurt dans un accident de cheval et le « parti des bleus » ou parti des sénateurs et des aristocrates, triomphe avec l’avènement de Marcien, au tempérament belliqueux et farouchement opposé à l'idée d'acheter la paix avec les Barbares. Le ministre de Théodose, Chrysaphios, est exécuté. Instigateur de la tentative d'assassinat, cela ne peut que plaire à Attila. Malgré sa victoire initiale, Attila laisse Constantinople se relever car il est désormais occupé par l'empire d'Occident[57].

Casus belli en Occident[modifier | modifier le code]

Selon des auteurs du XVIIIe siècle, cette miniature dépeint le futur empereur romain Valentinien III et sa sœur Honoria, avec leur mère en arrière. Des études plus récentes, au XXe siècle, rejettent cette affirmation[58].

Le roi des Huns s'oppose de plus en plus à l'Empire romain d'Occident. En 448, Attila accepte de recevoir à sa cour le chef d'une bagaude en fuite qui veut le pousser à la guerre en Gaule[59]. En 449, il s'oppose à Rome dans une querelle de succession chez les Francs. Enfin en 450, Honoria fait directement appel à lui. Honoria, sœur de l'empereur Valentinien III, est « Augusta » et donc officiellement porteuse d'une partie du pouvoir impérial. Son frère cadet Valentinien III décide de l'en écarter et de la marier contre sa volonté à un vieux sénateur. Pour se venger, Honoria envoie son anneau sigillaire à Attila en lui demandant son aide et en lui promettant le mariage. C'est pour lui une occasion rêvée pour légitimer une intervention en Occident avec de grandes ambitions. Les historiens ne savent pas si c'est un coup de bluff ou une visée réelle mais il réclame, en plus de la main d'Honoria, que la Gaule lui soit remise en dot[60],[61]. Valentinien refuse toute négociation, Marcien l'encourage à rester ferme et lui promet son aide[62]. Attila lance alors des préparatifs militaires et cherche à s'allier aux Vandales et aux Wisigoths. Ces derniers refusent car ils craignent trop sa politique expansionniste[63].

L’échec de l'invasion de la Gaule[modifier | modifier le code]

Itinéraires et pillages supposés des Huns en Gaule.

Attila se lance au printemps 451 dans une campagne contre la Gaule à la tête d'une armée réunissant les Huns et leurs vassaux germaniques, Gépides, Ostrogoths, Skires, Suèves, Alamans, Hérules, Thuringiens, Francs, Burgondes, Alains et Sarmates. Les effectifs sont impossibles à évaluer mais il est certain qu'ils sont très nombreux au regard des critères de l'époque et que l'armée se déplace lentement[64]. La Gaule est alors secouée par des révoltes, Attila espère également que le fœdus unissant les Romains et les Wisigoths ne sera pas respecté et qu'il pourra affronter ses ennemis séparément ou convaincre l'un des deux de se rallier à lui[64]. Attila se présente devant Divodurum Mediomatricorum, l'actuelle Metz, qui refuse de se rendre. Le 7 avril 451, alors qu'il désespère de s'en emparer, la muraille sud de la ville s'effondre. Les Huns, exaspérés par un long siège, massacrent la population[65].

Une anecdote hagiographique restée dans les mémoires chrétiennes concerne sainte Geneviève qui par ses prières aurait fait épargner Paris par Attila[66]. Ce dernier marche directement sur Orléans mais celle-ci résiste et Attila doit l'assiéger plusieurs semaines[67]. Ce siège donne le temps aux Romains commandés par le patrice Aetius et aux Wisigoths du roi Théodoric de rassembler les forces nécessaires à un affrontement[68]. Attila lève le siège et affronte Aetius à la bataille des champs Catalauniques aux environs de Troyes. L'affrontement fait de nombreux morts, dont Théodoric ; Attila échappe de peu à ses ennemis. La victoire est du côté des Romains mais les Wisigoths se repliant sur Toulouse pour régler la succession de Théodoric entre ses fils, Attila peut retirer ses troupes sans être poursuivi. Malgré quelques succès mineurs, cette campagne est un échec, Attila n'a pu trouver aucun allié sur place et, une fois unis, ses adversaires sont les plus forts[68]. Ses pertes sont élevées et, dans sa retraite, il abandonne une partie du butin qu'il a amassé[69]. Pour maintenir son autorité à l'intérieur et son prestige à l'extérieur, Attila doit agir, c'est pourquoi il organise une autre campagne dès l'année suivante[70].

L'invasion de l'Italie[modifier | modifier le code]

La colonne de Marcien érigée en 452 pour célébrer sa victoire sur les Huns.

Au printemps 452, Attila passe les Alpes et prend Aquilée après un long siège puis avec moins de difficulté s'empare de Padoue, Vérone, Milan et Pavie[70]. La situation semble désespérée pour Rome et Valentinien III décide de négocier. Le 11 juin 452 il envoie une délégation composée du pape Léon Ier, d'un ancien consul et d'un ancien préfet du prétoire[70]. Attila accepte un traité car son armée est victime d'une épidémie et surtout son empire est attaqué à l'Est par les troupes de Marcien décidé à porter secours à Rome[71]. Attila se retire victorieux avec un butin immense. Bien que son armée soit un peu affaiblie, il menace les ambassadeurs de revenir l'année suivante si Honoria et sa dot ne lui sont pas remises. Cependant, comme en 451, Attila doit céder devant ses adversaires unis et les deux gouvernements romains solidaires[71].

Mort et successions[modifier | modifier le code]

Début 453, Attila meurt de façon soudaine et inattendue dans son sommeil, étouffé par un saignement de nez durant la nuit de noces avec la Germaine Ildico, qui est retrouvée au matin, prostrée près du cadavre. Certaines chroniques byzantines rapportent qu'il aurait été assassiné, l'historien Michael Babcock trouve cette hypothèse crédible et avance que Marcien aurait pu organiser une machination comme Théodose II avant lui l'avait essayée[72] ; cependant les historiens Michel Rouche, Edina Bozoky, Katalin Escher et Iaroslav Lebedynsky n'y croient guère et, pour ces derniers, « on ne peut ni balayer cette idée d'assassinat, compte tenu de l'ancienneté des soupçons, ni prouver quoi que ce soit »[73].

Il est enterré secrètement dans un triple cercueil d'or, d'argent et de fer[74] et les esclaves qui creusent sa tombe sont égorgés afin qu'elle ne soit jamais découverte et profanée[55]. Son emplacement est encore inconnu au XXIe siècle[75].

Sa succession dégénère en conflit entre ses fils, dont les principaux sont Ellac, Dengitzic et Ernakh. Ancien allié d'Attila, le roi Ardaric et ses Gépides soulèvent les peuples fédérés et vainquent les Huns à la bataille de la Nedao au cours de laquelle Ellac trouve la mort, entraînant la dislocation de l'Empire hunnique[39]. Les tribus hunniques se désunissent et reprennent pour chefs des membres de leurs aristocraties, tandis que les différents peuples fédérés par Attila se dispersent. Dengitzic tente une dernière incursion au sud du Danube en 469 et une chronique byzantine, la Chronicon Paschale, nous rapporte sa fin : « Dengitzic, fils d'Attila, fut tué en Thrace. Sa tête fut apportée à Constantinople, promenée en procession et plantée sur un pieu au Cirque de Bois. Toute la ville vint la voir ». Avec sa mort disparaît toute possibilité de restaurer l'Empire hunnique[76].

Si son Empire ne lui a pas survécu plus de deux années, les proches non hunniques d'Attila continuent à jouer un grand rôle dans la géopolitique du Ve siècle et dans les événements qui accompagnent la disparition de l'Empire romain d'Occident : Flavius Oreste place sur le trône le dernier empereur romain Romulus Augustule et Edecon est le père d'Odoacre qui le dépose en 476, mettant ainsi fin à l'Empire d'Occident[39].

L'image d'Attila du Ve siècle jusqu'à aujourd'hui[modifier | modifier le code]

Des traditions divergentes[modifier | modifier le code]

La vision occidentale : le « fléau de Dieu »[modifier | modifier le code]

Les Huns menés par Attila, déferlant sur l'Italie, vus par Ulpiano Checa y Sanz (1887).

Attila est surtout connu dans l'historiographie et dans la tradition chrétienne occidentale pour avoir été le « fléau de Dieu ». Cette expression a été forgée par saint Augustin pour désigner Alaric en 410, mais dès le VIe siècle Grégoire de Tours pense déjà que les Huns sont un instrument divin[77]. Au siècle suivant Isidore de Séville précise l'idée : « Les Huns sont le bâton de la fureur de Dieu. Chaque fois que la colère de Dieu s'abat sur les fidèles, c'est par eux qu'ils sont frappés »[78]. L'expression n'apparaît qu'au VIIe siècle dans une hagiographie de saint Loup où Attila se présente comme étant le « fléau de Dieu », bien que « fléau » soit resté dans les mémoires, « fouet » traduit mieux le terme original de flagellum[79]. Les chroniqueurs et hagiographes chrétiens poursuivent cette tradition et en font un véritable « antihéros »[80]. Les hagiographies lui prêtent de nombreux crimes et martyres imaginaires comme saint Nicaise à Reims, saint Memorius à Saint-Mesmin et de nombreux autres[80]. À partir de ces chroniques se développent de nouvelles légendes mettant en scène des évêques protégeant leurs cités d'Attila : Jean à Ravenne, Géminien à Modène, Alpin à Châlons, Auctor à Metzetc.[81] Sainte Ursule et les onze mille vierges mortes en martyre à Cologne constituent l'invention hagiographique la plus impressionnante, couchée par écrit au Xe siècle, elle reste populaire durant tout le Moyen Âge[82]. Certains récits vont même identifier les Juifs aux Huns[83]

Personnage romanesque en Italie[modifier | modifier le code]

En Italie, à partir du XIVe siècle, Attila devient un héros littéraire[84]. Des épopées en vers ou en prose narrent ses aventures chevaleresques et lui prêtent une naissance extraordinaire : il serait le fils d'une princesse et d'un lévrier. Dans ces récits, par sa nature semi-bestiale et ses mauvaises actions, il est encore représenté comme l'ennemi du christianisme. L'un des plus populaires, l'Estoire d'Atile, est copié puis imprimé à Venise à travers les siècles ; la dernière édition daterait de 1862[85].

Héros germanique et scandinave[modifier | modifier le code]

Illustration d'« Atli » (Attila) dans l'Edda poétique (édition de 1893).

Attila n'a pas laissé une image aussi négative dans les territoires non romains. La Chanson de Walther, chanson de geste en hexamètres latins, attribuée au moine Ekkehard Ier de Saint-Gall, vers 930, dépeint Attila comme un roi puissant et généreux[86]. La Chanson des Nibelungen, Nibelungenlied en allemand, une épopée médiévale allemande composée au XIIIe siècle, le présente, sous le nom de Etzel, sous un jour positif malgré son paganisme[87].

Dans les sagas islandaises écrites au XIIe siècle, Attila et les Huns sont mis en scène dans des guerres épiques les opposants aux Burgondes, aux Goths ou aux Danois comme dans la Brevis historia regum Dacie de Saxo Grammaticus[88]. L’Edda poétique est un recueil de chants scandinaves, les racines des plus anciens remontent au Ve siècle. Le personnage du roi « Atli » est « issu de l'Attila historique »[89]. Les poèmes de l'Edda mettant en scène Attila sont Atlamál (Les Dits groenlandais d'Atli), Guðrúnarkviða II (Le Second chant de Gudrún), Sigurðarkviða hin skamma (Le Chant bref de Sigurd), Guðrúnarhvöt (L’exhortation de Gudrún), Atlakviða (Le Chant d'Atli). Ces chants sont repris en prose au XIIIe siècle par Snorri Sturluson, le plus grand écrivain scandinave médiéval[90].

Dans ces légendes, Gudrún pour les nordiques ou Kriemhild pour les germaniques, sœur du roi des Burgondes, constitue un des principaux personnages, elle serait issue de l'Ildico historique. La mort tragique d'Attila, les soupçons d'assassinat et de l'implication de sa jeune épouse auraient donné lieu à une tradition littéraire dans laquelle le motif de la vengeance féminine tient une place majeure[91]. Dans ces mythes, Attila est représenté de façon assez « sympathique », il est tolérant, loyal, généreux et chevaleresque. Ses démêlés tragiques sont dus à sa naïveté et à ses difficultés à comprendre les autres peuples[87].

Roi mythique hongrois[modifier | modifier le code]

Fête d'Attila, huile sur toile, par le peintre hongrois Mór Than (1870).

Lorsque au Xe siècle les Hongrois, nomades venus de l'Est, s'installent dans les Carpates et commencent à mener des razzias en Europe, les chrétiens les identifient immédiatement aux Huns[92]. Quand ils se convertissent et commencent à écrire leur propre histoire, ils adoptent cette idée, revendiquent la filiation avec Attila et le transforment en héros positif. Il devient ainsi l'ancêtre de la dynastie Árpád dans la Gesta Hungarorum rédigée vers 1210[93].

Dans ces mythes fondateurs, Attila est glorifié, ses vertus morales et guerrières exaltées[94]. À la Renaissance, la Chronica Hungarorum utilise encore la figure du roi des Huns pour accroître le prestige et la légitimité de la monarchie hongroise alors à son apogée, Matthias Ier de Hongrie est célébré comme un « second Attila »[95]. L'origine hunnique des Hongrois et la figure d'Attila est encore un thème récurrent de la littérature hongroise du XVIe au XIXe siècle. En 1857, le compositeur et pianiste virtuose Franz Liszt compose un poème symphonique sur la bataille des champs Catalauniques. Le développement du nationalisme hongrois garde Attila comme une référence majeure de l'identité nationale, la disparition de son brillant empire est mise en parallèle avec le destin des Hongrois sous domination autrichienne et ottomane. Au XIXe siècle, l'historienne Edina Bozoky recense une vingtaine de drames, neufs poèmes et trois romans hongrois utilisant Attila, notamment deux œuvres de grands auteurs que sont l'écrivain Mór Jókai et le poète János Arany[96]. Plus de quinze œuvres à ce sujet sont encore écrites au XXe siècle. Le prénom Attila reste populaire tout au long du siècle[97] comme en témoignent Attila József, Attila Csihar, Attila Zsivóczky ou Attila Horváth.

« Huns ! Je lève haut l'épée de Dieu, qu'elle propage jusqu'à la fin du monde, l'empire, le nom, la gloire de notre peuple ! »
Discours d'Attila dans le poème épique et nationaliste de János Arany, 1863.

Le mythe d'Attila est aussi très utilisé dans la politique hongroise, particulièrement par l'extrême droite dans les années 1930. Certains développent un néopaganisme prétendant retourner aux sources hunniques et construisent une tour à la mémoire d'Attila, d'Árpád et de Koppány[98]. Ces groupes connaissent une résurgence avec la troisième République hongroise : une « Sainte Église des Huns » est fondée en 1997 et une « Alliance hunnique » en 2002. En 2010, une statue équestre d'Attila est inaugurée à Budapest par le ministre de la défense Csaba Hende. À cette occasion, des arbres sont plantés aux frontières historiques de la Hongrie, officiellement pour qu'ils prennent racine auprès d'Attila[98].

Symbole politique[modifier | modifier le code]

Affiche de propagande britannique en 1917.

Bien qu'au siècle précédent Voltaire et Montesquieu aient dépeint un Attila contrasté et pourvu de grandes qualités[99], au XIXe siècle Attila devient une métaphore du tyran et les Huns des ennemis barbares et brutaux. Benjamin Constant en 1815 et Victor Hugo en 1824 comparent Napoléon à Attila[100]. Les Français et dans une moindre mesure les Anglais et les Américains comparent les Allemands aux Huns, Victor Hugo compare cette fois Guillaume Ier à Attila en 1871. Lors de la première Guerre mondiale, Guillaume II est encore comparé à Attila, la bataille de la Marne devenant une répétition des champs Catalauniques. En 1914, Rudyard Kipling lance un appel à la guerre contre les Huns. Les affiches canadiennes et américaines comparent la destruction de la Belgique par l'Allemagne aux ravages d'Attila, la propagande proclame « Beat the Hun », que l'on peut traduire par « Écrasons le Hun »[100].

Les anecdotes historiques et morales d'Attila sont propagées par l'école : « amené par sa monture favorite, Balamer, guidée par le vent jusqu'à l'épée de Tengri, Attila s'exclame : « Là où passe mon cheval, l'herbe ne repousse pas. » » Cette phrase a longtemps été un lieu commun de l'enseignement primaire en France[101],[102].

Paradoxalement, les Allemands reprennent parfois à leur compte la métaphore, lors de la révolte des Boxers, Guillaume II galvanise ses troupes en les incitant à suivre le modèle d'Attila, il déclare : « Pas de pitié ! Pas de prisonniers ! Il y a mille ans les Huns du roi Attila se sont fait un nom qui retentit formidablement aujourd'hui encore dans les mémoires et les contes ; que le nom des Allemands acquière en Chine la même réputation, pour que plus jamais un Chinois n'ose regarder un Allemand de travers »[103]. À la façon des Hongrois, au XXe siècle, les nationalistes et les touranistes turcs récupèrent également la figure d'Attila, libérateur des nations opprimées par les rois étrangers et la religion, précurseur de la Turquie moderne et laïque[104].

Plus récemment, en 2011, le général serbe Ratko Mladić est surnommé Attila aussi bien dans son propre pays qu'à l'étranger[105]. Des pamphlétaires utilisent encore la figure négative d'Attila, comme Sandy Franks et Sara Nunnally qui le comparent avec Wall Street[106].

Dans les arts[modifier | modifier le code]

À une moindre échelle qu'en Hongrie, le roi des Huns est resté populaire dans le reste de l'Europe, sa figure ayant sans cesse intéressé les artistes. Pour l'historienne Edina Bozoky, la richesse et la variété des œuvres sur Attila sont exceptionnelles dans l'histoire littéraire : « chaque pays, chaque époque se fabrique un Attila à son image »[107].

Sculpture, vitraux, peintures et gravures[modifier | modifier le code]

Le Martyre de sainte Ursule, huile sur toile de Le Caravage (1610).

L'art chrétien a beaucoup représenté Attila, enluminures des ouvrages hagiographiques comme celles de La Légende dorée de Jacques de Voragine, statues, retables et vitraux des églises. Attila y est souvent un personnage secondaire visant à valoriser les saints, comme Alpin, Loup, Geneviève, Ursule et les vierges de Cologne. L'une des peintures les plus renommées est Le Martyre de sainte Ursule réalisée par Le Caravage en 1610, Attila y est représenté avec un air sombre et un arc à la main tandis qu'une flèche transperce la poitrine de la martyre[108]. Les peintres, sculpteurs et graveurs hongrois de la Renaissance et de l'âge baroque en réalisent des portraits en majesté dans l'art officiel[109].

Théâtre[modifier | modifier le code]

Attila est une des dernières tragédies de Corneille, en 1667. Drame amoureux dans lequel Attila doit choisir entre Honorie l'impératrice et Ildione la sœur du roi de France, Corneille considère que c'est sa meilleure pièce de théâtre mais elle ne remportera pas un grand succès[110]. Pour Nicolas Boileau en revanche, Attila signe le déclin du génie de Corneille, résumé par son exclamation désolée : « J'ai vu Agésilas, hélas ! Mais après l'Attila, holà ! ». En montrant un Attila rongé par ses ambitions de conquêtes glorieuses et aux prises avec des amours tumultueuses, Corneille parle de la France du jeune et ambitieux Louis XIV des années 1660[111].

Musique et opéra[modifier | modifier le code]

Attila est très utilisé dans l'opéra. Dès 1672, Pietro Andrea Ziani compose un Attila sur un livret de Matteo Noris. En 1807 à Hambourg, en 1818 à Palerme, en 1827 à Parme et en 1845 à Venise des opéras intitulés Attila sont représentés avec des succès divers. Le plus connu reste celui de Giuseppe Verdi en 1846. Zacharias Werner, écrivain autrichien, écrit Attila, König der Hunnen (Attila, roi des Huns) sur les dernières années de sa vie et la fait publier en 1807. Il met en scène la campagne d'Italie et le pillage d'Aquilée, Attila y est dépeint comme une métaphore de Napoléon. Celui-ci ordonne d'ailleurs de détruire toutes les copies de l'ouvrage en 1810[112]. Cette œuvre est à l'origine de l'opéra de Verdi, Attila, sur un livret de Temistocle Solera en 1846.

Aux XXe et XXIe siècles, Henri Salvador écrit et chante un humoristique Attila est là en 1967, en 2009 Danton Eeprom donne ce nom un à titre de musique électronique dans son premier album Yes is More[113]. Le poète et député hongrois Sándor Lezsák écrit un opéra-rock Attila, az Isten kardja mis en scène et joué par Levente Szörényi en 1993[114].

En 2002, Olivier Boreau compose une pièce pour orchestre d'harmonie sous le titre éponyme Attila.

Littérature[modifier | modifier le code]

La littérature russe et soviétique de la première moitié du XXe siècle, dans l'élan du « scythisme », qui célèbre les racines asiatiques de la Russie, s'empare de la figure d'Attila. Valéri Brioussov lui consacre un poème en 1921 où Attila personnifie la crainte de la destruction et l'espoir du renouveau. Ievgueni Zamiatine écrit le roman historique Le Fléau de Dieu sur la jeunesse d'Attila. De nombreux autres écrivains de pays différents lui ont aussi consacré un roman historique comme l'Allemand Felix Dahn dans ses Romans historiques de la Grande Migration publiés entre 1882 et 1901, le Canadien Thomas Costain en 1959, ou encore l'auteur américain de thrillers historiques William Dietrich avec Le Fléau de Dieu en 2005. Si Attila est représenté en Barbare, il sert aussi à critiquer un monde romain décadent, mou et dépravé[115].

Cinéma et télévision[modifier | modifier le code]

Le premier film mettant en scène Attila est un film muet italien en 1918[116]. En 1924, le film allemand Les Nibelungen de Fritz Lang devient un classique du cinéma, les Huns y sont dépeints comme des brutes barbares. Les films américain Le Signe du païen de Douglas Sirk et italien Attila, fléau de Dieu de Pietro Francisci sortis tous deux en 1954 conservent cette image. À l'inverse, le téléfilm Attila le Hun de Dick Lowry en 2001, dépeint un Attila, incarné par Gerard Butler, beaucoup plus positif et séduisant[117].

Bande dessinée[modifier | modifier le code]

Attila est le personnage central du huitième épisode de la saga des Timour dessinée par Sirius dans le journal Spirou, Le Fléau de Dieu (1958), repris en album en 1960 sous le titre Timour contre Attila. Le chef hun n'y est pas présenté comme une brute ou un barbare: au fil de l'histoire, une estime réciproque naît entre les deux hommes. La bande dessinée historique de Jean-Yves Mitton et Franck Bonnet Attila mon amour sort en six volumes de 1999 à 2003. Sur un ton humoristique, Manu Larcenet et Daniel Casanave transforment le conquérant en dépressif dans Une aventure rocambolesque d'Attila le Hun - le Fléau de Dieu publié en 2006[118]. Le Fléau des dieux de Valérie Mangin et Aleksa Gajić transpose le combat entre Attila et Aetius en space opera[119].

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. C'est Aetius, qui joue plus tard un rôle majeur, qui est chargé de cette opération.
  2. Environ 227 kilogrammes.
  3. 20 livres romaines
  4. À laquelle participe Priscus, auteur du seul témoignage contemporain conservé sur Attila.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Escher et Lebedynsky 2007, p. 25
  2. Rouche 2009, p. 413
  3. Escher et Lebedynsky 2007, p. 30
  4. a et b Escher et Lebedynsky 2007, p. 32
  5. a et b Rouche 2009, p. 354
  6. Escher et Lebedynsky 2007, p. 33-37
  7. (en) Otto J. Maenchen-Helfen, The World of the Huns: Studies in Their History and Culture, University of California Press,‎ 1973, 602 p. (ISBN 9780520015968, lire en ligne), chapitre 9.4
  8. Escher et Lebedynsky 2007, p. 57
  9. Escher et Lebedynsky 2007, p. 59
  10. Éric Deschodt, Attila, Folio,‎ 2006, 286 p. (ISBN 9782070309030), p. 24
  11. (de) Hermann Schreiber, Die Hunnen : Attila probt den Weltuntergang, Econ Verlag,‎ 1976 (ISBN 3893507140), p. 314
  12. a, b et c Escher et Lebedynsky 2007, p. 40
  13. Jordanès, XXXV
  14. Escher et Lebedynsky 2007, p. 80
  15. Rouche 2009, p. 259
  16. Bóna 2002, p. 30
  17. a et b Bóna 2002, p. 26
  18. a et b Escher et Lebedynsky 2007, p. 62
  19. Bóna 2002, p. 15
  20. Rouche 2009, p. 133-151
  21. Rouche 2009, p. 100
  22. Escher et Lebedynsky 2007, p. 233
  23. Lebedynsky 2011, p. 13
  24. Lebedynsky 2011, p. 11
  25. Rouche 2009, p. 111
  26. a et b Rouche 2009, p. 128
  27. Bóna 2002, p. 38
  28. Escher et Lebedynsky 2007, p. 115
  29. István Bóna, Les Huns : le grand empire barbare d'Europe (IVe ‑ Ve siècles), Errance,‎ 2002 (ISBN 9782877722230, présentation en ligne)
  30. Bóna 2002, p. 40
  31. Bóna 2002, p. 42
  32. Bóna 2002, p. 43
  33. a, b et c Rouche 2009, p. 224
  34. a, b et c Priscus, Histoire, fragment VIII, Relation de l'ambassade de Maximin
  35. a, b et c Escher et Lebedynsky 2007, p. 74
  36. Jordanès, XLIX
  37. Escher et Lebedynsky 2007, p. 88
  38. a et b Escher et Lebedynsky 2007, p. 90
  39. a, b, c et d Bozoky 2012, p. 64
  40. Escher et Lebedynsky 2007, p. 97
  41. Escher et Lebedynsky 2007, p. 64
  42. a et b Escher et Lebedynsky 2007, p. 70
  43. Rouche 2009, p. 293
  44. Rouche 2009, p. 286
  45. Bozoky 2012, p. 67
  46. Escher et Lebedynsky 2007, p. 73
  47. Rouche 2009, p. 281
  48. Maenchen-Helfen 1973, p. 177
  49. Rouche 2009, p. 253
  50. Escher et Lebedynsky 2007, p. 104
  51. Rouche 2009, p. 164
  52. Bóna 2002, p. 13
  53. a et b Rouche 2009, p. 166
  54. Rouche 2009, p. 173
  55. a et b Edward Arthur, « Attila (395-453) roi des Huns (434 env.-453) », Encyclopædia Universalis,‎ 2012 (consulté le 22 juillet 2012)
  56. Escher et Lebedynsky 2007, p. 120
  57. Rouche 2009, p. 174
  58. (en) Joseph Breck, « The Ficoroni Medallion and Some Other Gilded Glasses in the Metropolitan Museum of Art », The Art Bulletin, vol. 9, no 4,‎ juin 1927, p. 352-356 (lire en ligne)
  59. Escher et Lebedynsky 2007, p. 122
  60. Rouche 2009, p. 181-184
  61. Bóna 2002, p. 54
  62. Escher et Lebedynsky 2007, p. 53
  63. Rouche 2009, p. 185
  64. a et b Lebedynsky 2011, p. 22-24
  65. Deschodt 2006, p. 175
  66. Escher et Lebedynsky 2007, p. 144
  67. Lebedynsky 2011, p. 51
  68. a et b Escher et Lebedynsky 2007, p. 148
  69. Lebedynsky 2011, p. 73
  70. a, b et c Lebedynsky 2011, p. 82
  71. a et b Escher et Lebedynsky 2007, p. 158
  72. (en) Michael Babcock, The Night Attila Died: Solving the Murder of Attila the Hun, Berkley Books,‎ 2005 (ISBN 0-425-20272-0)
  73. Escher et Lebedynsky 2007, p. 163
  74. Rouche 2009, p. 291
  75. Escher et Lebedynsky 2007, p. 36
  76. Escher et Lebedynsky 2007, p. 173
  77. Histoire des Francs, II, 5
  78. Historia de regibus Gothorum, Vandalorum et Suevorum, 457
  79. Escher et Lebedynsky 2007, p. 176
  80. a et b Escher et Lebedynsky 2007, p. 177
  81. Bozoky 2012, p. 96
  82. Bozoky 2012, p. 102
  83. Bozoky 2012, p. 105
  84. Bozoky 2012, p. 114
  85. Bozoky 2012, p. 138
  86. Bozoky 2012, p. 147
  87. a et b Bozoky 2012, p. 169
  88. Bozoky 2012, p. 174-176
  89. Escher et Lebedynsky 2007, p. 178
  90. Escher et Lebedynsky 2007, p. 179
  91. Escher et Lebedynsky 2007, p. 185
  92. Escher et Lebedynsky 2007, p. 187
  93. Escher et Lebedynsky 2007, p. 188
  94. Bozoky 2012, p. 203
  95. Bozoky 2012, p. 215
  96. Bozoky 2012, p. 229
  97. Escher et Lebedynsky 2007, p. 193
  98. a et b Bozoky 2012, p. 234
  99. Rouche 2009, p. 377
  100. a et b Bozoky 2012, p. 254
  101. Augustin Guillemain et François Le Ster, Histoire de France, du cours moyen au certificat d'études, Paris, Les Éditions de l'École,‎ 1953, chap. 1475, p. 72
  102. Paul Bernard et Franz Redon, Nouvelle histoire de la France et de la civilisation française : Cours moyen, Première année, Programme 1945, Paris, Nathan,‎ 1950, p. 18
  103. Bozoky 2012, p. 255
  104. Bozoky 2012, p. 253
  105. Isabelle Lasserre, « Ratko Mladic, l'Attila serbe », Le Figaro,‎ 26 mai 2011 (lire en ligne)
  106. Joelle Koenig, « Les Attila de la Finance », sur blogs.mediapart.fr,‎ 14 août 2011 (consulté le 14 décembre 2012)
  107. Bozoky 2012, p. 261
  108. Rouche 2009, p. 373
  109. Bozoky 2012, p. 210-213
  110. Bozoky 2012, p. 240
  111. Rouche 2009, p. 376
  112. Bozoky 2012, p. 242
  113. Erwan Perron, « Danton Eeprom, l’élégance faite techno », Télérama, no 3136,‎ 21 février 2010 (lire en ligne)
  114. (hu)« Ancienne page du député avec biographie détaillée »,‎ 20 décembre 1996 (consulté le 26 décembre 2012)
  115. Bozoky 2012, p. 247
  116. « Attila (1918) », sur http://www.imdb.it/, Internet Movie Database (consulté le 14 décembre 2012)
  117. Bozoky 2012, p. 258
  118. Serge Perraud, « Une aventure rocambolesque de... Attila le Hun : Le Fléau Dieu », sur http://www.sfmag.net, Science-Fiction magazine (consulté le 14 décembre 2012)
  119. Grégory Covin, « Le Fléau des Dieux - Tome 6 : Exit », sur http://www.sfmag.net, Science-Fiction magazine (consulté le 14 décembre 2012)

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Sources anciennes[modifier | modifier le code]

Ouvrages contemporains[modifier | modifier le code]

Expositions et colloques[modifier | modifier le code]

  • Jean-Yves Marin (dir.), Attila : les influences danubiennes dans l'ouest de l'Europe au Ve siècle : Église Saint-Georges du Château, 23 juin-1er octobre 1990, Caen, Publications du Musée de Normandie,‎ 1990 (notice BnF no FRBNF35099180)
  • Danielle Buschinger (dir.), Attila dans la réalité historique, la littérature et les beaux-arts : Actes du colloque de Saint-Riquier (décembre 2002), Amiens, Presses du Centre d’Études médiévales, Université de Picardie,‎ 2003 (ISBN 2-901121-97-7)

Liens externes[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

Cet article est reconnu comme « article de qualité » depuis sa version du 1er février 2013 (comparer avec la version actuelle).
Pour toute information complémentaire, consulter sa page de discussion et le vote l'ayant promu.