Antihéros

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Le stéréotype du antihéros : Don Quichotte.

L’antihéros (ou anti-héros) est le personnage central d’une œuvre de fiction qui ne présente pas certaines, voire dans certains cas, aucune des caractéristiques du héros conventionnel. Certains considèrent la signification de ce terme comme suffisamment étendue pour englober également un antagoniste qui, contrairement au méchant, suscite une sympathie et/ou une admiration non négligeable.

Histoire[modifier | modifier le code]

Dans l’Antiquité, les qualités du héros typique étaient : la renommée, la gloire – kléos – ; la force, la rage de vaincre – biè – (Ajax, Héraclès) ; le courage (tous) ; la sagesse – pinutè – ; l’intelligence (Ulysse) ; la grandeur, la magnanimité – megethos – ; une habileté exceptionnelle dans une activité noble, comme la guerre (héros de l’Iliade) ou l’art (Orphée) ; l’accomplissement d’exploits (Héraclès, Jason, Ulysse) ; la descente aux Enfers, ou nekuia (Énée, Héraclès, Orphée, Ulysse…) ; l’apothéose (tous), c’est-à-dire la divinisation.

L’antihéros peut être un personnage mauvais, qui n’effectue pas de noble quête, ou n’est pas animé de sentiments altruistes, etc. Même si le mot est récent[1], bien des personnages de la religion grecque antique commettent des actions franchement anti-héroïques (ainsi Ajax qui, aveuglé par Athéna, massacre le bétail de l’armée achéenne en croyant s’en prendre à ses guerriers, parce que les Achéens lui ont refusé d’hériter des armes d’Achille, et les ont données à Ulysse).

Il peut aussi s’agir d’un « bon » héros, mais dont les caractéristiques physiques l’éloignent apparemment de son rôle (par exemple : le poids, la taille, l’apparence, une certaine condition physique, psychologique ou un handicap quelconque). Le personnage peut aussi devenir « héros malgré lui », en accomplissant des exploits sans pour autant chercher la gloire ou la justice.

L’« antihéros » est cependant aussi, assez souvent, un héros, en ce sens que, « héros malgré lui » ou « personnage sans quête », il peut au cours des péripéties auxquelles il est confronté, réaliser des exploits héroïques, ne serait-ce qu’à son corps défendant.

Dans les représentations du monde moderne, où la figure héroïque a disparu (voir désenchantement du monde), l’antihéros peut être identifié au has-been ou au maladroit attachant (Schlemihl, Nasr Eddin Hodja…).

Typologie[modifier | modifier le code]

On peut considérer quatre types principaux d’antihéros:

  • le personnage « sans qualités », l’être ordinaire vivant une vie ordinaire dans un cadre ordinaire ;
  • le héros négatif, porteur de valeurs anti-héroïques et en général antisociales, mais sans qualités « héroïques » (en ce sens, Fantomas par exemple est un héros négatif mais non un antihéros car il est porteur de qualités héroïques, mais au service du mal) ;
  • le héros décevant, un personnage ayant potentiellement des qualités héroïques mais qui n’en fait pas usage ou les utilise mal ou à mauvais escient, ou qui tend à perdre ces qualités, ou enfin qui se trouve dans un cadre où ces qualités ne sont plus appréciées ou admises ;
  • le héros « décalé », un personnage ordinaire, sans qualités, qui par les circonstances se trouve plongé dans une situation extraordinaire.

Le premier cas concerne surtout les personnages principaux d’œuvres comiques de la littérature (les héros de Trois hommes dans un bateau de Jerome K. Jerome par exemple), de la bande dessinée (Gaston Lagaffe, Jean-Claude Tergal), du cinéma (beaucoup des personnages incarnés par Woody Allen), mais on peut aussi les trouver dans des œuvres sérieuses, quoique non dénuées d’humour, comme pour le Narrateur et personnage principal de la Recherche du temps perdu de Proust et bien sûr celui de l'Homme sans qualités de Musil, deux paradigmes du « non héros » dans le roman moderne. Beaucoup de personnages principaux des films de Clint Eastwood en tant que réalisateur, tels ceux de Honkytonk Man et de Bronco Billy, sont aussi de cette veine du héros « sans qualités ».

Le deuxième cas domine dans la littérature et le cinéma « noirs » centrés sur la figure du gangster. Dans le roman ou le film, les « héros », qui obéissent à des principes dépréciés ou dénigrés par la société, sont le plus souvent sans envergure et, par souci moral (le code Hays aux États-Unis, par exemple) ou par la trajectoire de vie même de ces personnages, tendent à un destin tragique (mort ou emprisonnement). On en trouvera des exemples dans la plupart des romans de David Goodis et dans des films noirs comme les Tueurs de Robert Siodmak. Le protagoniste de Dexter en est un autre exemple.

Le héros décevant est un antihéros de bien plus ancienne origine et figure dans nombre de contes populaires ; c’est dans ce cas le héros qui, par sa propre faute ou du fait des circonstances, ne parvient pas à accomplir sa quête. Il figure parmi les archétypes définis par les formalistes russes, puis par Greimas dans ses travaux de sémiotique narrative. On retrouve abondamment cette figure de héros décevant dans le cinéma, et principalement dans le genre western à partir du début des années 1950, les premiers réalisateurs allant clairement vers cette voie étant Nicholas Ray (avec Johnny Guitare et Les Indomptables) et Elia Kazan (avec Viva Zapata!), deux films de 1952. Cependant, il existe d’autres films de ce genre qui, sans avoir la radicalité de ces deux-là, ont introduit une image de héros décevant, comme Le Fils du désert (1948) de John Ford, où les « héros », des hors-la-loi, vont au bout de leur aventure mourir ou finir en prison, malgré leurs actes héroïques, ou Le Trésor de la Sierra Madre de John Huston où l’on assiste à une succession de quêtes trompeuses, les « héros » échouant l’un après l’autre à les réaliser. Ce dernier film est bien sûr à rapprocher de la veine du film noir, de laquelle son réalisateur fut partie prenante. Dans La dernière chasse de Richard Brooks Charlie Gilson, le personnage principal est un chasseur de bisons raciste, symbole en sa personne du génocide des Amérindiens, et obsédé par une haine destructrice et sadique. La même année John Wayne interprète un rôle similaire complètement à contre-emploi de ses rôles sympathiques habituels : Ethan Edwards dans La prisonnière du désert de John Ford. Pétri de haine à l'égard des Comanches, il rabaisse son neveu métis, détruit des tombes indiennes, tue gratuitement des bisons pour affamer les Comanches et pense à tuer sa nièce enlevée et assimilée par une tribu. Le western d'Henry King, Bravados (1958), met en scène un cow-boy, Jim Douglas, d'apparence héroïque. En fait aveuglé par le désir de venger le meurtre et le viol de sa femme, il découvrit à la fin de l'aventure le danger de se faire justice soi-même. Il s'était laissé manipuler par le vrai coupable et tua des innocents. Le sous-titre du film s'appelle d'ailleurs de la vengeance à la repentance. Un autre western met en scène des héros manipulés. Dans Les Professionnels à nouveau de Richard Brooks (1966) quatre hommes sont engagés pendant la révolution mexicaine de 1917 par un propriétaire texan pour libérer sa femme enlevée par un chef révolutionnaire. Ils réussissent militairement l'opération, mais n'en sortent pas moralement grandis. La femme était en réalité l'amante de ce chef. Ils doivent se racheter en renonçant à la prime et en relaissant partir avec son amant la soi-disant kidnappée. En 1969 dans Le Reptile Joseph L. Mankiewicz oppose un repris de justice Paris Pittman Jr /Kirk Douglas ) et un shérif (Woodward Loperman/Henry Fonda). Ce sont tous deux des manipulateurs, l'un derrière ses fausses lunettes, l'autre son faux humanisme, qui recherchent pour leur seul intérêt l'argent d'un braquage. Dans Soleil Rouge le réalisateur Terence Young crée deux antihéros opposés Gotsh Alain Delon et Link Charles Bronson, le premier est un tueur sadique raffiné alors que le second est un bandit plutôt rustre. Presque toujours présenté comme un héros sans peur et sans reproche, Buffalo Bill, déjà protagoniste tout en nuances du western de William Wellman (1944), devient clairement un antihéros bravache sous les traits de Paul Newman, dans le film de Robert Altman, Buffalo Bill et les Indiens. Le héros décalé se trouve dans tous les arts, mais particulièrement dans la bande dessinée, du fait que cette technique allie l’immédiateté visuelle du cinéma et la facilité de réalisation de la littérature, ce qui lui permet de jouer avec les genres sans que ces décalages induisent la mobilisation de moyens du cinéma, et avec l’avantage par rapport à la littérature que les lecteurs de bande dessinée admettent assez facilement ce jeu. De nombreuses bandes dessinées de science-fiction, et assez de nouvelles et de romans de ce genre, jouent de ce décalage où le héros (souvent éponyme) est un personnage ordinaire se retrouvant dans une situation extraordinaire. Dans la littérature, plusieurs auteurs ont souvent utilisé ce procédé, Fredric Brown, R. A. Lafferty et James Tiptree, Jr. sur le mode comique, humoristique ou décalé, Serge Brussolo, Philip K. Dick et Thomas M. Disch dans des genres plus sérieux quoi que souvent non dénués d’ironie.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Le terme est attesté depuis 1714 en anglais, mais la critique littéraire identifie ce trope dans la littérature antérieure.