La Main rouge (groupe armé)

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La Main rouge est le nom d'une obscure organisation armée française opérant dans les années 1950 pour couvrir les opérations de sabotage, les assassinats ciblés et divers attentats du Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE), les services secrets français, aussi bien en Europe qu'en Afrique du Nord, d'abord contre des militants de l'indépendance du Maroc, de l'Algérie et de la Tunisie, puis contre les trafiquants d'armes — souvent allemands — alimentant le Front de libération nationale algérien (FLN), ses avocats, et tout citoyen étranger ou français gênant les opérations de la guerre d'Algérie.

Cette opération des services secrets français a sans doute réutilisé à partir de 1956 une organisation terroriste de colons ultras censée vouloir aller plus loin que l'État français dans sa lutte contre les indépendantistes en Afrique du Nord. L'opération est interrompue à la fin de 1962, à la suite de l'indépendance de l'Algérie.

À ce jour, ni la DGSE, ni le gouvernement français n'ont reconnu officiellement ce groupe ou endossé la responsabilité de ces actions.

Origine et création[modifier | modifier le code]

La France n'ayant pas ouvert ses archives secrètes relatives à cette période, on en est réduit à des recoupements de sources diverses. Cependant, de nombreux agents et responsables des services ont témoigné, à partir des années 2010, dans plusieurs documents, notamment un documentaire de David Korn-Borza, Histoire des services secrets français, ainsi qu'un ouvrage spécialisé du journaliste d'investigation Vincent Nouzille, Les Tueurs de la République, fondé sur les témoignages concordants d'agents français[1].

Genèse de l'operation[modifier | modifier le code]

La Main rouge était une organisation fictive créée par les agents du Service Action du SDECE pour couvrir ses activités de sabotage ou d'homicides ciblés. Dans Histoire secrète de la Ve République, Roger Faligot et Jean Guisnel désignent la Main rouge comme « la machine à tuer des services secrets français ». Selon ces auteurs, le feu vert de cette entreprise aurait été donné par le gouvernement socialiste de Guy Mollet (février 1956-juin 1957). « Le SDECE imagine un plan de diversion destiné à maquiller les opérations Homo [pour homicide] en règlements de compte perpétrés par une mystérieuse organisation secrète, la Main rouge, qui serait tenue par des colons ultras […] La Main rouge devient une signature commode.

Opération de désinformation

Sa légende se propage dans les médias, bientôt alimentée par les étranges confessions données le 27 novembre 1959, dans le quotidien britannique Daily Mail d'un dénommé Christian Durieux, un jeune enseignant corse. Celui-ci affirme ouvertement être l'un des chefs de cette organisation, multipliant les déclarations fracassantes dans les journaux et les conférences de presse. Un livre rédigé par un romancier d'espionnage, Pierre Genève, et publié en 1960 par une obscure maison d'édition retrace l'épopée de la Main rouge, tout en justifiant les attentats. En réalité, tout est « fabriqué » par les experts en propagande du SDECE, qui avancent ainsi masqués »[1].

L'agent Bob Maloubier, un ancien résistant qui avait participé à la création du Service Action, résume l'opération : « Chaque fois qu'il y a quelque chose qui se passe, on dit : c'est la Main rouge ! Et la Main rouge n'existait pas du tout ! Ça couvrait le service… C'était une excellente idée »[2].

Constantin Melnik, bien que conseiller technique du Premier ministre français Michel Debré pour les questions de sécurité et de renseignement de 1959 à 1962, est tenu à l'écart des opérations, il raconte : « Les services secrets inventifs disent effectivement : nous pouvons participer à la destruction du FLN, et pour ça, éventuellement, nous pourrions inventer une organisation imaginaire qui s'appellerait la Main rouge »[2].

Fonctionnement[modifier | modifier le code]

Pilotées à partir de 1958 par le conseiller personnel du général de Gaulle, Jacques Foccart, en contact direct avec le Premier ministre Michel Debré, le général Paul Grossin, chef du SDECE, et le colonel Robert Roussillat, chef du Service Action, les opérations Arma (destinées à détruire les armes avant qu'elles ne soient livrées au FLN) et Homo (pour homicide) ne laissent aucune trace dans les archives : le feu vert est donné oralement par Matignon et les dossiers des cibles sont brûlés après leur exécution[3].

Actions du groupe[modifier | modifier le code]

Premières actions en Tunisie[modifier | modifier le code]

En Tunisie, on attribue notamment à la Main rouge l'assassinat du militant nationaliste et secrétaire général de l'Union générale tunisienne du travail Farhat Hached, le 5 décembre 1952, ainsi que ceux d'autres figures du mouvement national tunisien : Hédi Chaker le 13 septembre 1953, Abderrahmen Mami, nationaliste et médecin particulier du bey de Tunis, le 13 juillet 1954, puis les frères Taher et Ali Haffouz à Kairouan[4]. D'après Antoine Méléro, un policier pied-noir de Casablanca qui participa aux opérations, la Main rouge aurait commis une quarantaine d'attentats en Tunisie. « Nous étions une vingtaine de gars sûrs, explique-t-il, avec des spécialistes du renseignement, une équipe de protection et le Service Action, chargés des opérations Homo décidées à Matignon. J'ai commencé en Afrique du Nord, avant d'agir plus largement quand cela bardait en Algérie »[1].

Les milieux nationalistes tunisiens voient une paternité entre l'organisation de la Main rouge et le parti qui représente les colons, le Rassemblement français de Tunisie. Antoine Colonna, le leader de ce parti, est ainsi considéré comme le fondateur de la Main rouge[5]. Le Néo-Destour organise par le biais de ses partisans armés une campagne d'assassinats contre des colons en réaction aux meurtres de Tunisiens[6]. Le 11 juin 1955, l'assassinat à Casablanca de Jacques Lemaigre Dubreuil, militant pour l'autonomie du Maroc, est attribuée à ce groupe[Par qui ?].

Actions en Europe contre l'indépendance algérienne[modifier | modifier le code]

Les cibles reçoivent systématiquement des menaces de mort avant le passage à l'acte du Service Action en cas de poursuite des activités pro-FLN. Ainsi, le trafiquant d'armes allemand Wilhelm Beissner, un ancien des services nazis en Yougoslavie, n'ayant pas pris au sérieux la menace, qu'il prend pour un « mauvais roman », perd les deux jambes dans l'explosion de sa voiture en 1957.

Le premier attentat en Europe a lieu le 28 septembre 1956 à Hambourg (Allemagne de l'Ouest), chez Otto Schlütter, un trafiquant d'armes qui approvisionne le FLN algérien, tuant son employé ; un autre attentat tue sa mère en juin 1957.

Le 9 septembre 1957 à Genève, un fabricant de détonateurs, Georges Geitser, est poignardé. Puis, le 19, toujours à Genève, c'est Marcel Leopold, autre trafiquant d'armes, qui est assassiné par une flèche empoisonnée tirée à la sarbacane[7].

Le 5 novembre 1958, l'avocat kabyle Améziane Aït Ahcène – un délégué du Gouvernement provisoire de la République algérienne qui assurait le contact entre le FLN et les trafiquants d'armes grâce à son passeport diplomatique – est exécuté à la mitraillette au centre de Bonn, la capitale ouest-allemande[8]. Der Spiegel dénonce alors la main de la France, alors que L'Humanité et L'Express accusent un certain colonel Mercier.

Une opération ratée, le 5 juillet 1959 à Rome, qui vise le représentant du FLN Taïeb Mohamed Boulhouf, tue un enfant de dix ans nommé Rolando Rovai qui active, en jouant dans la rue, le détonateur d'une voiture piégée[2]. « Le trafiquant d'armes avait eu sa voiture piégée, par une charge explosive, qui était reliée par un fil de nylon pratiquement invisible à un hameçon accroché à la roue. Quand la roue se mettait en mouvement, le fil se tendait et la charge fonctionnait. Et là il se trouve qu'un gamin qui jouait dans la rue a lancé son ballon sur la voiture. Le fil a été tendu. Je pense que c'est la seule vraie bavure qu'on ait eue à enregistrer »[2] témoigne l'agent Raymond Ruelle.

L'opération homicide contre l'avocat Jacques Vergès échoue à cause d'une panne de voiture de l'équipe du Service Action[9]. « Si elle avait démarré, on risquait de perdre maître Vergès »[2], témoigne Raymond Muelle, le chef de l'opération. Celui-ci affirme aussi que tous les ordres émanaient directement du pouvoir politique : à l'époque, Michel Debré[2].

Les assassinats sont nombreux en Allemagne de l'Ouest, Suisse, Belgique, Italie et Pays-Bas d'après Faligot et Guisnel ; Constantin Melnik évoque 135 personnes tuées pour la seule année 1960, 103 en 1961.

Devant les tribunaux[modifier | modifier le code]

Le 16 mars 2010, la famille de Farhat Hached, la Ligue des droits de l'homme et la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme portent plainte au tribunal de grande instance de Paris pour apologie de crime de guerre contre Antoine Méléro, l'ancien policier français qui avait participé aux opérations, en raison de ses déclarations que diffuse la chaîne de télévision Al Jazeera le 18 décembre 2009[10]. Dans cette émission, Méléro approuve l'opération en ces termes : « Moi, je la trouve légitime, si c'était à refaire, je referais ».

Méléro, entré dans la police au Maroc, en mars 1952, aurait commencé à participer aux opérations de la Main rouge en décembre de la même année. Suspecté dans le cadre de l'enquête sur l'assassinat de Lemaigre Dubreuil en 1955, il est arrêté lors de son retour en France, placé en détention provisoire puis relâché ; il bénéficie d'un non-lieu en 1964 puis se voit révoqué de la police en 1965[10].

Liste des attentats revendiqués ou suspectés[modifier | modifier le code]

  • 28 septembre 1956 (Hambourg) : Dans les bureaux de la société Otto Schlüter GmbH, une bombe de cinq kilos avec un détonateur à l'acide explose. La mère de Schlüter est grièvement blessée. Son associé, Wilhelm Lorenzen, âgé de 62 ans, décède des suites de ses blessures graves.
  • 3 juin 1957 (Hambourg) : La Mercedes-Benz 220 de Schlüter explose sous le feu. Ingeborg, la fille de Schlüter, est légèrement blessée et sa mère mortellement blessée.
  • 18 juillet 1957 (port de Tanger) : Le cargo Bruja Roja de Georg Puchert est coulé par une charge.
  • 20 juillet 1957 (port de Tanger) : Le cotre Sirocco de Puchert est coulé par une charge.
  • 1957 (Charleroi) : Le patron du FLN pour la Belgique est abattu.
  • 1957 (Madrid) : Le secrétaire espagnol de la délégation du FLN est abattu.
  • 1er octobre 1958 (Hambourg) : Le cargo Bremer Atlas est partiellement coulé par des charges explosives.
  • 5 novembre 1958 (Bonn) : Le chef de l’agence FLN pour l'Allemagne de l'Ouest, l’avocat Améziane Aït Ahcène âgé de 27 ans, est mitraillé devant l’ambassade de Tunisie. Il meurt des mois plus tard dans un hôpital tunisien.
  • 28 novembre 1958 (Rabat) : L'avocat Auguste Thuveny est tué par une bombe placée dans sa voiture. Il était l'un des avocats du FLN.
  • 19 janvier 1959 (gare de Sarrebruck) : Le membre du FLN, Abd-El Soualem, est assassiné.
  • 3 mars 1959 (Ostende) : Al Kahira est coulé par une charge explosive.
  • 21 mai 1959 (Paris) : L'avocat algérien Ould Aoudia est abattu devant son bureau à .
  • 5 juillet 1959 (Rome) : Un attentat à la voiture piégée contre le représentant du FLN, Tajeb Bouhlahrouf, échoue car un enfant jouant envoie accidentellement sa balle sur sa voiture, ce qui déclenche la bombe. Le garçon de six ans est tué par l'explosion.
  • 7 septembre 1959 (Beyrouth) : Mohammed Mahmoud Djami, qui veut rencontrer Ferhat Abbas, est atteint par quatre coups de revolver alors qu'il monte à bord d'un vol à destination des États-Unis.
  • 15 octobre 1960 (Munich) : Wilhelm Beissner est sérieusement blessé dans une attaque.

Dans la culture populaire[modifier | modifier le code]

Au cinéma[modifier | modifier le code]

Plusieurs œuvres cinematographiques de fiction se sont intéressés à l'histoire de la Main rouge :

Bandes dessinées[modifier | modifier le code]

Un volume nommé La Main rouge, dont le scénario est signé Didier Daeninckx et le dessin Mako, est édité en septembre 2013. Par ailleurs, l'organisation est au cœur de l'intrigue de la bande dessinée La Main Rouge (2016), quatrième épisode de la série Les Mystères de la Quatrième République, par Philippe Richelle (scénario), Alfio Buscaglia (dessin) et Claudia Boccato (couleurs).

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a b et c Vincent Nouzille, Les Tueurs de la République : assassinats et opérations spéciales des services secrets, Paris, Fayard, , 347 p. (ISBN 978-2-213-67176-5), « Signé « La Main Rouge » »
  2. a b c d e et f [vidéo] Histoire des services secrets français : L'heure des combats, 1940-1960 sur YouTube
  3. Vincent Nouzille, Les Tueurs de la République : assassinats et opérations spéciales des services secrets, Paris, Fayard, , 347 p. (ISBN 978-2-213-67176-5), « Des listes secrètes validées à l'Élysée »
  4. (ar) « Commémoration du 55e anniversaire du martyre des deux frères Haffouz », Al Horria, 26 mai 2009
  5. (ar) Abid Mansour Chraïti et Béchir Naceur Zidi, Révolte, révolutionnaires et partisans, Sfax, Imprimerie Reliure D'Art, (ISBN 978-9-973-61484-1), p. 137
  6. Noura Boursali, Bourguiba à l'épreuve de la démocratie, 1956-1963, Sfax, Samed, (ISBN 978-9-973-38081-4), p. 75
  7. Roger Faligot (dir.) et Jean Guisnel (dir.), Histoire secrète de la Ve République, Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres », (ISBN 2707149020), p. 54
  8. « Diverses coupures de presse de l'époque », sur profburp.com (consulté le 31 octobre 2016)
  9. Vincent Nouzille, Les Tueurs de la République : assassinats et opérations spéciales des services secrets, Paris, Fayard, , 347 p. (ISBN 978-2-213-67176-5), « Il ne fait pas bon être avocat du FLN à Paris »
  10. a et b Isabelle Mandraud, « L'assassinat d'un nationaliste tunisien en 1952 revient devant la justice française », Le Monde,‎ , p. 7 (lire en ligne)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Filmographie[modifier | modifier le code]

  • Histoire des services secrets français, film de David Korn-Borza, qui recueille les témoignages de très nombreux membres et responsables des services français de 1945 à nos jours (France 5, 2011)

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Lien externe[modifier | modifier le code]