La Main rouge (groupe armé)

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La Main rouge est le nom d'une obscure organisation armée française opérant dans les années 1950 pour couvrir les opérations de sabotage, les assassinats ciblés et divers attentats du Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE), les services secrets français, aussi bien en Europe qu'en Afrique du Nord, d'abord contre des militants de l'indépendance du Maroc, de l'Algérie et de la Tunisie, puis contre les trafiquants d'armes du Front de libération nationale algérien (FLN), ses avocats, et tout citoyen étranger ou français gênant les opérations de la guerre d'Algérie[1]. Cette prétendue organisation terroriste de colons ultras était censée vouloir aller plus loin que l'État français dans sa lutte contre les indépendantistes algériens.

L'agent Bob Maloubier, un ancien résistant qui avait participé à la création du Service Action, résume l'opération : « Chaque fois qu'il y a quelque chose qui se passe, on dit : c'est la Main rouge ! Et la Main rouge n'existait pas du tout ! Ça couvrait le service… C'était une excellente idée »[2]. L'opinion publique n'y voit que du feu.

Origine et création[modifier | modifier le code]

La France n'ayant pas ouvert ses archives secrètes relatives à cette période, on en est réduit à des recoupements de sources diverses. Cependant, de nombreux agents et responsables des services ont témoigné, à partir des années 2010, dans plusieurs documents, notamment un documentaire de David Korn-Borza, Histoire des services secrets français, ainsi qu'un ouvrage spécialisé du journaliste d'investigation Vincent Nouzille, Les Tueurs de la République, fondé sur les témoignages concordants d'agents français.

La Main rouge était une organisation fictive créée par les agents du Service Action du SDECE pour couvrir ses activités de sabotage ou d'homicides ciblés. Dans Histoire secrète de la Ve République, Roger Faligot et Jean Guisnel désignent la Main rouge comme « la machine à tuer des services secrets français ». Selon ces auteurs, le feu vert de cette entreprise aurait été donné par le gouvernement socialiste de Guy Mollet. « Le SDECE imagine un plan de diversion destiné à maquiller les opérations Homo [pour homicide] en règlements de compte perpétrés par une mystérieuse organisation secrète, la Main rouge, qui serait tenue par des colons ultras […] La Main rouge devient une signature commode. Sa légende se propage dans les médias, bientôt alimentée par les étranges confessions d'un dénommé Christian Durieux, un jeune enseignant corse. Celui-ci affirme ouvertement être l'un des chefs de cette organisation, multipliant les déclarations fracassantes dans les journaux et les conférences de presse. Un livre rédigé par un romancier d'espionnage, Pierre Genève, et publié par une obscure maison d'édition retrace l'épopée de la Main rouge, tout en justifiant les attentats. En réalité, tout est « fabriqué » par les experts en propagande du SDECE, qui avancent ainsi masqués »[1].

Pilotées à partir de 1958 par le conseiller personnel du général de Gaulle, Jacques Foccart, en contact direct avec le Premier ministre Michel Debré, le général Paul Grossin, chef du SDECE, et le colonel Robert Roussillat, chef du Service Action, les opérations Arma (destinées à détruire les armes avant qu'elles ne soient livrées au FLN) et Homo (pour homicide) ne laissent aucune trace dans les archives : le feu vert est donné oralement par Matignon et les dossiers des cibles sont brûlés après leur exécution[3]. Constantin Melnik, tenu à l'écart des opérations, raconte : « Les services secrets inventifs disent effectivement : nous pouvons participer à la destruction du FLN, et pour ça, éventuellement, nous pourrions inventer une organisation imaginaire qui s'appellerait la Main rouge »[2].

Premières actions[modifier | modifier le code]

En Tunisie, on attribue notamment à la Main rouge l'assassinat du militant nationaliste et secrétaire général de l'Union générale tunisienne du travail Farhat Hached, le 5 décembre 1952, ainsi que ceux d'autres figures du mouvement national tunisien : Hédi Chaker le 13 septembre 1953, Abderrahmen Mami, nationaliste et médecin particulier du bey de Tunis, le 13 juillet 1954, puis les frères Taher et Ali Haffouz à Kairouan[4]. D'après Antoine Méléro, un policier pied-noir de Casablanca qui participa aux opérations, la Main rouge aurait commis une quarantaine d'attentats en Tunisie. « Nous étions une vingtaine de gars sûrs, explique-t-il, avec des spécialistes du renseignement, une équipe de protection et le Service Action, chargés des opérations Homo décidées à Matignon. J'ai commencé en Afrique du Nord, avant d'agir plus largement quand cela bardait en Algérie »[1].

Les milieux nationalistes tunisiens voient une paternité entre l'organisation de la Main rouge et le parti qui représente les colons, le Rassemblement français de Tunisie. Antoine Colonna, le leader de ce parti, est ainsi considéré comme le fondateur de la Main rouge[5]. Le Néo-Destour organise par le biais de ses partisans armés une campagne d'assassinats ciblés contre les colons soupçonnés être proches de cette organisation[6]. Le 11 juin 1955, l'assassinat à Casablanca de Jacques Lemaigre Dubreuil, militant pour l'autonomie du Maroc, est attribuée à ce groupe[Par qui ?].

Actions en Europe contre l'indépendance algérienne[modifier | modifier le code]

Les cibles reçoivent systématiquement des menaces de mort avant le passage à l'acte du Service Action en cas de poursuite des activités pro-FLN. Ainsi, le trafiquant d'armes allemand Wilhelm Beissner, un ancien des services nazis en Yougoslavie, n'ayant pas pris au sérieux la menace, qu'il prend pour un « mauvais roman », perd les deux jambes dans l'explosion de sa voiture en 1957.

Le premier attentat en Europe a lieu le 28 septembre 1956 à Hambourg (Allemagne de l'Ouest), chez Otto Schlütter, un trafiquant d'armes qui approvisionne le FLN algérien, tuant son employé ; un autre attentat tue sa mère en juin 1957.

Le 9 septembre 1957 à Genève, un fabricant de détonateurs, Georges Geitser, est poignardé. Puis, le 19, toujours à Genève, c'est Marcel Leopold, autre trafiquant d'armes, qui est assassiné par une flèche empoisonnée tirée à la sarbacane[7].

Le 5 novembre 1958, l'avocat kabyle Améziane Aït Ahcène – un délégué du Gouvernement provisoire de la République algérienne qui assurait le contact entre le FLN et les trafiquants d'armes grâce à son passeport diplomatique – est exécuté à la mitraillette au centre de Bonn, la capitale ouest-allemande[8]. Der Spiegel dénonce alors la main de la France, alors que L'Humanité et L'Express accusent un certain colonel Mercier.

Une opération ratée, le 5 juillet 1959 à Rome, qui vise le représentant du FLN Taïeb Mohamed Boulhouf, tue un enfant de dix ans nommé Rolando Rovai qui active, en jouant dans la rue, le détonateur d'une voiture piégée[2]. « Le trafiquant d'armes avait eu sa voiture piégée, par une charge explosive, qui était reliée par un fil de nylon pratiquement invisible à un hameçon accroché à la roue. Quand la roue se mettait en mouvement, le fil se tendait et la charge fonctionnait. Et là il se trouve qu'un gamin qui jouait dans la rue a lancé son ballon sur la voiture. Le fil a été tendu. Je pense que c'est la seule vraie bavure qu'on ait eue à enregistrer »[2] témoigne l'agent Raymond Ruelle.

L'opération homicide contre l'avocat Jacques Vergès échoue à cause d'une panne de voiture de l'équipe du Service Action[9]. « Si elle avait démarré, on risquait de perdre maître Vergès »[2], témoigne Raymond Muelle, le chef de l'opération. Celui-ci affirme aussi que tous les ordres émanaient directement du pouvoir politique : à l'époque, Michel Debré[2].

Les assassinats sont nombreux en Allemagne de l'Ouest, Suisse, Belgique, Italie et Pays-Bas d'après Faligot et Guisnel ; Constantin Melnik évoque 135 personnes tuées pour la seule année 1960, 103 en 1961.

Action en justice[modifier | modifier le code]

Le 16 mars 2010, la famille de Farhat Hached, la Ligue des droits de l'homme et la Fédération internationale des ligues des droits de l'homme portent plainte au tribunal de grande instance de Paris pour apologie de crime de guerre contre Antoine Méléro, l'ancien policier français qui avait participé aux opérations, en raison de ses déclarations que diffuse la chaîne de télévision Al Jazeera le 18 décembre 2009[10]. Dans cette émission, Méléro approuve l'opération en ces termes : « Moi, je la trouve légitime, si c'était à refaire, je referais ».

Méléro, entré dans la police au Maroc, en mars 1952, aurait commencé à participer aux opérations de la Main rouge en décembre de la même année. Suspecté dans le cadre de l'enquête sur l'assassinat de Lemaigre Dubreuil en 1955, il est arrêté lors de son retour en France, placé en détention provisoire puis relâché ; il bénéficie d'un non-lieu en 1964 puis se voit révoqué de la police en 1965[10].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b et c Vincent Nouzille, Les Tueurs de la République : assassinats et opérations spéciales des services secrets, Paris, Fayard, , 347 p. (ISBN 978-2-213-67176-5), « Signé « La Main Rouge » »
  2. a, b, c, d, e et f [vidéo] Histoire des services secrets français : L'heure des combats, 1940-1960 sur YouTube
  3. Vincent Nouzille, Les Tueurs de la République : assassinats et opérations spéciales des services secrets, Paris, Fayard, , 347 p. (ISBN 978-2-213-67176-5), « Des listes secrètes validées à l'Élysée »
  4. (ar) « Commémoration du 55e anniversaire du martyre des deux frères Haffouz », Al Horria, 26 mai 2009
  5. (ar) Abid Mansour Chraïti et Béchir Naceur Zidi, Révolte, révolutionnaires et partisans, Sfax, Imprimerie Reliure D'Art, (ISBN 978-9-973-61484-1), p. 137
  6. Noura Boursali, Bourguiba à l'épreuve de la démocratie, 1956-1963, Sfax, Samed, (ISBN 978-9-973-38081-4), p. 75
  7. Roger Faligot (dir.) et Jean Guisnel (dir.), Histoire secrète de la Ve République, Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres », (ISBN 2707149020), p. 54
  8. « Diverses coupures de presse de l'époque », sur profburp.com (consulté le 31 octobre 2016)
  9. Vincent Nouzille, Les Tueurs de la République : assassinats et opérations spéciales des services secrets, Paris, Fayard, , 347 p. (ISBN 978-2-213-67176-5), « Il ne fait pas bon être avocat du FLN à Paris »
  10. a et b Isabelle Mandraud, « L'assassinat d'un nationaliste tunisien en 1952 revient devant la justice française », Le Monde,‎ , p. 7 (lire en ligne)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Filmographie[modifier | modifier le code]

Article connexe[modifier | modifier le code]

Lien externe[modifier | modifier le code]