Jo Attia

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Jo Attia
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Voir et modifier les données sur Wikidata (à 56 ans)
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Joseph Attia dit Jo Attia, (nom complet Brahim Victor Joseph Marie Attia), né le à La Richardais, Ille-et-Vilaine, et mort le , dans le 15e arrondissement de Paris, est un malfaiteur français qui fut une figure notoire du milieu dans les années 1940 à 1970.

Il commet ses premiers délits à la fin des années 1930. Expédié aux Bataillons d'infanterie légère d'Afrique, il combat dans les corps francs en 1939-1940. Démobilisé, il pratique l'extorsion de fonds et commet divers cambriolages, vols et trafics à Paris. Il est réputé avoir fait partie d'un réseau de résistance, mais des doutes subsistent à ce sujet. Arrêté, il est transféré le dans les locaux de la Gestapo française, rue Lauriston où il est torturé, puis livré aux Allemands et déporté à Mauthausen[1]. Son comportement énergique au sein du camp de concentration lui vaut la reconnaissance des autres déportés, dont plusieurs personnalités comme Edmond Michelet[2] qui témoigneront en sa faveur lors des nombreux procès où il comparaîtra. Avec Pierre Loutrel, Abel Danos, Georges Boucheseiche, Raymond Naudy et Marcel Ruard, il fait partie du gang des Tractions Avant en 1946. Il est également réputé avoir participé à des opérations au profit du Service de documentation extérieure et de contre-espionnage (SDECE[3]). Arrêté et jugé à plusieurs reprises, il n'est condamné qu'à des peines relativement légères, ce qui lui vaut le surnom de « roi du non-lieu ». Il ouvre des cabarets à Paris et Abidjan tout en poursuivant des activités illicites : extorsion de fonds, escroquerie, cambriolages, détention d'armes, etc. Il décède des suites d'un cancer de la gorge en 1972.

Biographie[modifier | modifier le code]

Jeunesse[modifier | modifier le code]

Natif de La Richardais (Ille-et-Vilaine), Jo Attia est le fils d'une Bretonne et d'un Tunisien tué sur le front durant la Première Guerre mondiale. Placé dans des fermes, il fugue dès l'âge de 14 ans et commet ses premiers délits. Il tente de s'engager dans la marine, mais il est recalé faute d'instruction suffisante. Il pratique un peu la boxe, ce qui lui vaut son premier surnom : Jo le boxeur. À 19 ans, il connaît sa première condamnation sérieuse : deux ans de prison pour cambriolage. À la sortie, on l'envoie faire son service militaire à Tataouine, aux bataillons d'infanterie légère d'Afrique (les Bat d'Af). Il y rencontre Pierre Loutrel, futur « Pierrot le Fou », avec lequel il se lie[4].

La guerre et l'occupation[modifier | modifier le code]

En 1940, il combat dans les corps francs. Démobilisé, il rejoint Paris où il se livre à divers trafics, cambriolages et extorsions de fonds. Il semble avoir été proche de Charles Cazauba, membre de la Gestapo de la rue Lauriston, avec lequel il se livre au trafic de faux tickets d'alimentation[5],[6]. Il se rapproche parallèlement de la Résistance (réseau Centurie)[1]. Arrêté en , il est transféré rue Lauriston où les membres de la Gestapo française lui font subir divers mauvais traitements. Livré aux Allemands par Henri Lafont, il est déporté à Mauthausen en , où sa conduite est jugée exemplaire par ses co-détenus. Après la guerre, il est décoré de la Croix de guerre 39-45. Plusieurs anciens déportés de Mauthausen, tel Edmond Michelet, apporteront des témoignages de bonne moralité à l'occasion de ses procès.

Le Gang des Tractions Avant[modifier | modifier le code]

De retour à Paris, il retrouve Pierre Loutrel, dit Pierrot le Fou, et se lance avec lui et d'autres malfaiteurs - connus sous le nom de Gang des Tractions Avant - dans une série de vols à main armée tout au long de l'année 1946.

Le , Attia et plusieurs complices sont cernés par la police dans une guinguette de Champigny-sur-Marne. De nombreuses forces de police (dont le préfet de police Luizet, mis sous pression par Édouard Depreux, le ministre de l'Intérieur) encerclent l'établissement et échangent des coups de feu avec les gangsters. Pierre Loutrel, prévenu, force les barrages de police au volant d'une puissante voiture de sport (une Delahaye carrossée par Saoutchik, rachetée à l'ambassadeur de Suède en France et dont il s'est bien gardé de remplacer les plaques diplomatiques). Il parvient à embarquer Attia et plusieurs complices, puis à retraverser les barrages malgré un mitraillage nourri[7].

En , Attia recueille Loutrel gravement blessé lors de l'agression d'un bijoutier rue Boissière à Paris et le fait hospitaliser sous un faux nom à la clinique Diderot. Quatre jours plus tard, comme l'état de Loutrel empire, Attia, Danos et Boucheseiche, déguisés en ambulanciers, enlèvent Loutrel de la clinique et le conduisent chez un complice à Porcheville, où il décède. Ses amis l'enterrent sur une île de la Seine. Jo Attia est arrêté en et jugé six ans plus tard. De tous les délits et crimes qui lui sont reprochés (attaque à main armée, complicité d'assassinat, etc.), un seul sera retenu : recel de cadavre (celui de Loutrel). Il obtient des non-lieux pour tous les autres chefs d'accusation et retrouve la liberté quelques mois plus tard[1].

Les années cinquante et soixante[modifier | modifier le code]

À sa sortie de prison, il fait la connaissance de Carmen Cocu, tenancière du Montmartre-bar, situé rue Joseph-de-Maistre. Attia réaménage l'établissement et le nomme Le Gavroche. Le bar-restaurant devient le rendez-vous du Tout-Paris. Auguste Le Breton et Albert Simonin y tiennent des séances de dédicace et Attia acquiert la réputation de juge de paix au sein du milieu.

Début 1956, il est arrêté à Tanger pour port d'armes prohibées. Les autorités espagnoles réclament son extradition car elles le soupçonnent d'avoir participé à un attentat à la bombe contre Allal el Fassi, l'un des leaders de l'Istiqlal[8]. Cachée dans la villa de Tétouan, l'engin explosif avait été désamorcée à temps par la police espagnole[9],[10],[11]. Allal el Fassi sera victime d'une autre tentative d'assassinat en septembre 1956, quand trente-quatre balles sont tirées sur les voitures du cortège, à 32 kilomètres de Boulemane[12].

Dans les semaines précédents, à la fin 1955, il avait effectué des repérages, aidé par deux complices et recruté par un préfet qui voulait lui faire signer un contrat par écrit, pratique incohérente avec celle du "Milieu"[10].

Le SDECE, qui, jusqu'en 1957, fait épisodiquement appel à Attia pour des opérations clandestines, principalement au Maroc, où le SDECE fait appel en même temps à Joseph Renucci[13].

Ces missions sont confiées par le colonel René Bertrand « Beaumont », directeur de la recherche du SDECE, qu'il a connu à Mauthausen[14]. Celles-ci sont d'ailleurs rarement couronnées de succès[1],[15].

Les autorités françaises obtiennent son extradition car, depuis sa prison de Tanger, Attia clame qu'il a des révélations à faire dans l'Affaire du double meurtre de Montfort l'Amaury, commis le 31 mai 1955[16], en forêt de Rambouillet, au Carrefour des Sept-chênes[10]. Mais pour un auxiliaire des services de contre-espionnage, ce marché de graisses semble moins l'enjeu qu'une affaire de services secrets[16],[17].

Dans le bureau du juge, il fait état de son appartenance aux services secrets et propose à celui-ci d'appeler le SDECE et de demander confirmation à l'adjoint du chef du service Action Didier Faure-Beaulieu (« Lefort »). Cette initiative conduit le Garde des Sceaux à demander des explications à Pierre Boursicot, directeur général du SDECE. Celui-ci limoge aussitôt le chef du service Action Henri Fille-Lambie ("Jacques Morlane")[15].

Le procès de l'Affaire de Montfort l'Amaury le voit expliquer en puis en qu'il ne s'y était accusé que pour échapper aux geôles de Tanger[16],[17], la Justice espagnole lui reprochant plusieurs crimes politiques[16],[10]. « Pour en sortir il fallait que je me "mouille" dans une affaire restée impunie. On m'a proposé l'assassinat de Jacques Lemaigre-Dubreuil et le crime de Montfort-l'Amaury. Comme ça sentait le grillé au Maroc, j'ai opté (sic) pour Montfort », précise-t-il[16],[17].

En 1959, il ouvre un luxueux cabaret à Abidjan (Côte d'Ivoire), Le Refuge, où la chanteuse Barbara donna quelques soirées.

Il est arrêté à plusieurs reprises entre 1959 et 1965 pour extorsion de fonds, infraction à une interdiction de séjour et escroquerie au détriment de rapatriés d'Afrique du Nord[18],[19],[20]. Il est momentanément soupçonné d'être impliqué dans l'enlèvement de Mehdi Ben Barka, en raison du fait que les malfaiteurs qui ont participé à l'enlèvement (Figon, Boucheseiche, Le Ny, Dubail) sont ses amis. Cependant il n'a pas de difficulté à être disculpé car il se trouvait en prison au moment des faits. Il est également accusé par le colonel Antoine Argoud, membre de l'OAS, d'avoir participé à son enlèvement en à Munich. Attia poursuivra l'officier pour diffamation.

En , il est libéré de prison à l'issue de sa dernière peine. Il est atteint d'un cancer du larynx.

Le double crime du Gavroche[modifier | modifier le code]

Le , un petit voyou nommé Christian Jubin entre au Gavroche, tue la barmaid et son ami, puis emmène de force Nicole Attia, fille de Jo, et la viole. Il est arrêté deux mois plus tard. Repris après une évasion avec prise d'otages, dont sera tiré un film d'Édouard Molinaro, Le Gang des otages, et un téléfilm d'Alain Boudet, La Conciliation ou Anatomie d'un otage, il sera condamné à perpétuité en 1973 ; il mourra en 1990 en prison.

Jo Attia meurt d'un cancer en . Il est enterré au cimetière d'Orsay[21]. Au total, il aura passé une vingtaine d'années derrière les barreaux et obtenu autant de non-lieux[22].

Distinctions[modifier | modifier le code]

  • Croix de guerre 39-45

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a b c et d Hubert Lassier, « Le roi du non-lieu », Historia - hors-série n°31,‎
  2. « Les barbouzes de la Ve République : les élus de droite comme de gauche pactisent avec le milieu du crime depuis plus d'un demi-siècle », sur atlantico.fr,
  3. « Quand Jo Attia passait ses “vacances” à Royan », Sud Ouest, 21 mars 2012.
  4. Jérôme Pierrat, Une histoire du Milieu, Paris, Denoël, , 392 p. (ISBN 978-2-207-25368-7), p. 232
  5. Nicole Attia, Jo Attia mon père, 1974.
  6. Grégory Auda, Les belles années du "milieu" 1940-1944, Paris, Éditions Michalon, , 255 p. (ISBN 2-84186-164-3), p. 217
  7. Jean marcilly, Vie et mort d'un Caîd : Jo Attia, Paris, arthème Fayard, , 394 p. (ISBN 978-2-213-00280-4)
  8. « Francis Bodenan sera interrogé demain à Rambouillet », Le Monde,‎ (lire en ligne)
  9. "Les tueurs de la République" par Vincent Nouzille [1]
  10. a b c et d "L'histoire vue du SDECE" par Jean-Pierre Lenoir, en 1998 aux Éditions Albin Michel  [2]
  11. L'extraordinaire histoire du colonel Leroy-Finville et de ses clandestins, par Philippe Bernert, en 1980 aux Editions Pocket.[3]
  12. "Al Alam dénonce "le chaos qui aurait suivi l'assassinat d'Allal El Fassi" dans Le Monde du 27 septembre 1956 [4]
  13. "Ces assassins qui ont voulu changer l'Histoire" par Pierre Accoce, aux Éditions Plon en 1999 [5]
  14. James Sarazin, « La Suisse accorde l'extradition du ravisseur de Moïse Tshombe UN AGENT SPÉCIAL », Le Monde,‎ (lire en ligne)
  15. a et b Général Paul Aussaresses, Services spéciaux Algérie 1955-1957, Paris, Perrin, , 197 p. (ISBN 2-262-01761-1), p. 101
  16. a b c d et e "Le procès Bodenan est renvoyé" par Bertrand Poirot-Delpech dans Le Monde du 1er juillet 1957 [6]
  17. a b et c Bertrand Poirot-Delpech, « Après un supplément d'information sans résultat Francis Bodenan comparaît de nouveau devant les assises de Versailles », Le Monde,‎ (lire en ligne)
  18. « Jo Attia, Palisse et Guillemain sont écroués », Le Monde,‎ (lire en ligne)
  19. « Jo Attia est arrêté à Paris », Le Monde,‎ (lire en ligne)
  20. « Jo Attia est écroué », Le Monde,‎ (lire en ligne)
  21. « Jo Attia », sur Cimetières de France et d'ailleurs.
  22. J Sn., « La fin d'un caïd », Le Monde,‎ (lire en ligne)

Annexes[modifier | modifier le code]

Source[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Nicole Attia, Jo Attia mon père, Gallimard, 1974.
  • Jean Marcilly (it), Vie et mort d'un caïd - Jo Attia, Fayard, 1977.
  • André Lacaze, Le Tunnel, 1978.

Cinéma[modifier | modifier le code]