Crevette Bigeard

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

L’expression « Crevettes Bigeard » désigne les personnes qui auraient été exécutées en étant jetées depuis un hélicoptère en mer Méditerranée, les pieds coulés dans une bassine de ciment, lors de la guerre d’Algérie (1954-1962) et plus particulièrement pendant la bataille d’Alger en 1957.

Bien qu'ayant reconnu l'usage de la torture pendant la guerre d’Algérie, le général Bigeard a toujours nié que les troupes sous son commandement s'y soient livrées[1], à la différence du général Paul Aussaresses[2].

Terme « crevette »[modifier | modifier le code]

Le terme « crevette » était employé par les militaires français pour désigner, par métaphore, les Algériens capturés, les deux pieds insérés dans du béton coulé, et lâchés au fond de la Méditerranée[3].

Histoire[modifier | modifier le code]

Bien que le terme de « crevette Bigeard » soit lié au colonel français qui a œuvré durant la guerre d'Algérie, cette technique a été utilisée sur d'autres champs de bataille ou par des dictatures.

Durant la guerre d'Indochine[modifier | modifier le code]

Le sergent de la Légion Henryk Szarek a révélé dans un livre paru en 1988[4] l’utilisation pendant la guerre d’Indochine de cette technique de disparition, qui sera perfectionnée pendant la guerre d’Algérie[4]. Il raconte ainsi qu'un soir de 1951, il voit une Jeep s’arrêter, malgré l’interdiction, au milieu du pont Doumer, à l'entrée d'Hanoi, et découvre le lendemain que des cadavres lestés ont été jetés dans le fleuve Rouge[4].

Durant la guerre d'Algérie[modifier | modifier le code]

Les premiers résistants algériens avaient été simplement jetés du quai du port. Ces tentatives révélèrent un problème de remontée des corps. L'Armée française aurait eu alors l'idée de couler les pieds des personnes dans du béton[réf. nécessaire].

C'est l'ancien secrétaire général de la police algéroise, Paul Teitgen[5], qui révéla que plusieurs centaines de personnes ont été exécutées par cette méthode, sans procès, sur ordre du général Jacques Massu et du colonel Marcel Bigeard, qui disposaient alors de pouvoirs étendus et d'un blanc-seing du pouvoir politique pour stopper les attentats à répétition du Front de libération nationale (FLN). Ancien résistant et déporté durant la Seconde Guerre mondiale, il avait démissionné le 12 septembre 1957 de son poste, en réponse aux actes de tortures (qu'il avait lui-même subis de la part de la Gestapo) et à ces exécutions extra-judiciaires. Le général Bigeard n'a jamais confirmé ces allégations.

Paul Teitgen détaille qu'au début, les Algériens étaient largués par avion dans les montagnes. Mais quelques dépouilles ont été retrouvées. Alors il a été décidé de les larguer dans la mer. Certains ont survécu, en rentrant miraculeusement à la nage. Alors l'étape suivante, suggérée par Aussaresses, a été de les lâcher les pieds coulés dans du béton en pleine mer[6]Source insuffisante . Teitgen estime à 4 000 le nombre d'Algériens ainsi disparus[5]. Étudiant cette source, l'historien Guy Pervillé a souligné les problèmes historiographiques que posaient les estimations de disparus fournis par Yves Courrière sur la base du document de Paul Teitgen[7].

Selon Henri Pouillot[8], un appelé à la Villa Sésini, un des centres de tortures d’Alger entre 1961 et 1962, des dizaines de milliers d'Algériens auraient disparu ainsi[9]. Le général Maurice Faivre a mis en doute le témoignage d'Henri Pouillot qu'il qualifie d'« affabulation »[10].

En Argentine[modifier | modifier le code]

Articles détaillés : Sale guerre et Vols de la mort.

La dictature argentine a repris ce procédé d’exécution dans le cadre de l’opération Condor.

Impliqué dans cette opération, le capitaine Adolfo Francisco Scilingo a été condamné en avril 2005 à 640 ans de prison par la justice espagnole pour crimes contre l'humanité[11]. Il a déclaré :

« En 1977, j'étais lieutenant de vaisseau affecté à l'ESMA. J'ai participé à deux transferts aériens de subversifs. On leur annonçait qu'ils allaient être transportés dans une prison du sud du pays et que, pour éviter les maladies contagieuses, ils devaient être vaccinés. En fait, on leur injectait un anesthésique à l'ESMA puis une deuxième dose dans l'avion, d'où ils étaient jetés à la mer en plein vol. Il y avait des transferts chaque mercredi[12]. »

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Marcel Bigeard, un soldat propre ?, L'Humanité, .
  2. Paul Aussaresses, Services spéciaux, Algérie 1955-1957 : Mon témoignage sur la torture, Perrin, 2001 (ISBN 2262017611).
  3. Documentaire « Histoire coloniale », partie 6 « La Bataille d'Alger », cité par Libération lors de la diffusion sur France 3.
  4. a b et c Barett Verlag, Soldatenleben, Düsseldorf, 1988, cité par Yves Benot, Massacres coloniaux, 1944-1950 lui-même cité in Marie-Monique Robin, Escadrons de la mort, l'école française [détail des éditions] (2004, chap. IV, p. 55).
  5. a et b Témoignage de Paul Teitgen dans le film d'Yves Boisset, Que reste-t-il de la bataille d'Alger.
  6. « La torture, les crevettes Bigeard, un modèle français », Henri Pouillot, le 18 novembre 2011.
  7. A propos des 3.024 disparus de la bataille d’Alger : réalité ou mythe ? (2004), Guy Pervillé, exposé prononcé le , modifié le .
  8. Henri Pouillot détaille entre autres les méthodes de torture dans ses livres La Villa Susini (2001), Mon combat contre la torture (2004) et Le 17 octobre 1961 par les textes de l'époque (2011).
  9. « Il a lui-même participé à la torture en Algérie », republicain-lorrain.fr, du .
  10. Affaire Pouillot, Maurice Faivre, etudescoloniales.canalblog.com, .
  11. Amnesty International Belgique, Argentine - Uruguay / Impunité, Info-Bulletin no 12, mis en ligne le .
  12. Horacio Verbitsky (créateur du Centre d'études légales et sociales (Cels), une des organisations de défense des droits de l'homme argentines), El Vuelo (Le Vol).

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie / Filmographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]