Je vous ai compris

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« Je vous ai compris » est la phrase-clé du discours du de Charles de Gaulle à Alger, depuis le balcon du Gouvernement général, devant la foule réunie sur la place du Forum.

Contexte[modifier | modifier le code]

En Algérie, les troubles intérieurs se sont transformés en guerre dès 1954, même si à l’époque la France refusait de les qualifier ainsi. Il faudra en effet attendre le 10 juin 1999 pour que l'Assemblée nationale adopte une loi substituant l’appellation de « guerre d'Algérie » à l’expression traditionnelle « opérations de maintien de l'ordre ».

Ainsi, au début de l'année 1958, au moment où la décolonisation est partout en marche, même au sein de l’Union française (En mars 1956, la France a dû accorder leur indépendance tant au Maroc le 2 qu’à la Tunisie le 20), les positions colonialistes et l’entêtement du gouvernement français à n’envisager pour l’Algérie que des solutions de force sont de plus en plus critiquées sur la plan international tant auprès de l’O.N.U. que par les États-Unis et les pays du Tiers-monde. En métropole même, avec le retour des appelés et suite à différentes affaires de tortures ou de « corvées de bois », la dure réalité des combats transparaît de plus en plus dans les médias si bien que cette guerre est désormais mal acceptée par l’opinion publique. Sans compter que son coût humain pour des « opérations de maintien de l’ordre » est exorbitant et que malgré une économie pourtant florissante elle met les fragiles finances françaises au bord de la faillite. En réalité, pour le citoyen métropolitain l’Algérie lui apparaît comme une terre de plus en plus étrangère. Au Maghreb, les échecs retentissants de l’armée française tant à Dien-Bien-Phu le 7 mai 1954, qu’à Suez en décembre 1956, alliés aux indépendances marocaines et tunisiennes arrachées en mars 1956, ont fortement encouragé le nationalisme musulman.

Le gouvernement Félix Gaillard est renversé le 16 avril 1958 et dès lors s’ouvre une nouvelle vacance du pouvoir.

En Algérie, le 9 mai 1958, suite à l’exécution de trois militaires français par le F.L.N., le général Raoul Salan, commandant en chef, décide d’organiser le 13 mai 1958 dans tout le pays des manifestations d’hommages en leur honneur, mais le même jour Alger apprend que le président de la République René Coty a pressenti le président du M.R.P. Pierre Pflimlin comme président du Conseil, un homme dont les colons sont persuadés qu’il envisage de négocier avec le F.L.N.

Cette désignation provoque un branle-bas de combat chez les activistes de l’Algérie française qui aussitôt rameutent leurs troupes, forment des comités de vigilances, décident d’une grève générale et appellent au coup de force insurrectionnel pour le 13 mai en question.

Le 10 mai, le gouverneur général et ministre résident en Algérie démissionnaire, Robert Lacoste, qui sympathisait avec les agitateurs mais refusait de se laisser instrumentaliser, rentre discrètement en son fief métropolitain avant les évènements donc sans « assurer les affaires courantes ». Le 12 mai devant le conseil général de Dordogne réuni à Périgueux il s’inquiètera d’un possible « Dien-Bien-Phu » diplomatique. Dès ce moment, le pouvoir civil (et gouvernemental) est donc vacant en Algérie.11

Pour les activistes, il s’agit donc d’en profiter pour l’annihiler en s’emparant de son symbole, le Gouvernement général (GG), et de mettre l’Armée au pied du mur afin de la contraindre à choisir clairement son camp, soit les combattre pour soutenir Paris, soit fraterniser avec eux afin d’empêcher l’investiture de ce candidat honni. Comme il fallait s’y attendre, ils connaissent dans cette première phase un plein succès avec la mise à sac du bâtiment, l’absence de toute réaction militaire et le ralliement des généraux à leurs thèses. Cependant ceux-ci, surpris par ce mouvement, décident alors d’en prendre la tête pour le canaliser. Dans toute l’Algérie vont donc se former des Comités de salut public (CSP) exigeant la création à Paris d'un « gouvernement de salut public » capable d’assurer la conservation de l’Algérie à la France et c’est le général Jacques Massu qui s’impose à la tête de celui d’Alger.12 Quant au général Raoul Salan, après avoir laissé faire, il prend ensuite nettement position en leur faveur, réclamant publiquement au nom de l’Armée le retour au pouvoir du Général. C’est ainsi qu’il lance à la foule dès le 15 mai un « Vive de Gaulle » depuis le balcon du Gouvernement général.14

L’élimination du pouvoir civil a d’autant mieux réussi localement que dès le 13 mai au soir Paris confie au général Salan les pleins pouvoirs en Algérie.13

Malgré tout, le 14 mai, Pierre Pflimlin est bel et bien investi par l’Assemblée nationale mais son gouvernement étant incapable de trouver une solution à la crise et constatant sa totale impuissance, il démissionne le 28 mai 1958.

À son tour, le général de Gaulle est alors investi par l'Assemblée nationale le 1er juin 1958, entre à Matignon le lendemain et c’est donc dans ce contexte qu’il se rend aussitôt en Algérie.

Un discours ambigu[modifier | modifier le code]

Le discours du 4 juin 1958 prononcé par Charles de Gaulle en tant que Président du Conseil, depuis la place du Forum à Alger lors de sa tournée en Algérie du 4 au 6 juin 1958, a marqué les esprits. Il est du reste le seul de cette série à avoir été rédigé. C’est en effet la première prise de position publique du Général sur le problème algérien et sa première prise de contact avec ceux qui ont permis son entrée à Matignon deux jours plus tôt. Elle était attendue non seulement par les habitants de l’Algérie des deux camps, mais aussi par l’Armée et les observateurs du monde entier.

Ce discours a semblé à certains volontairement ambigu et la phrase-clé « je vous ai compris » prononcée au début comme l’ensemble du discours ont plusieurs destinataires :

  • D’une part le FLN et les Algériens en leur montrant son respect et en prônant l’égalité des droits entre Français et Algériens.
  • D’autre part, de Gaulle remercie l’armée française pour son action et lui rappelle son devoir d’obéissance.
  • Il demande aux Pieds-Noirs d’éviter toute révolte et les rassure sur le maintien de la souveraineté française.
  • Enfin, il affirme également sa légitimité auprès du peuple français.

Par la suite, les Français d’Algérie ont prétendu avoir été trompés par ces propos sur les véritables intentions du Général. Pour en avoir une idée plus précise, il est donc bon de nous reporter au texte que voici :

« Je vous ai compris !

Je sais ce qui s'est passé ici. Je vois ce que vous avez voulu faire. Je vois que la route que vous avez ouverte en Algérie, c'est celle de la rénovation et de la fraternité.

Je dis la rénovation à tous égards. Mais très justement vous avez voulu que celle-ci commence par le commencement, c'est-à-dire par nos institutions, et c'est pourquoi me voilà. Et je dis la fraternité parce que vous offrez ce spectacle magnifique d'hommes qui, d'un bout à l'autre, quelles que soient leurs communautés, communient dans la même ardeur et se tiennent par la main.

Eh bien ! de tout cela, je prends acte au nom de la France et je déclare, qu'à partir d'aujourd'hui, la France considère que, dans toute l'Algérie, il n'y a qu'une seule catégorie d'habitants : il n'y a que des Français à part entière, des Français à part entière, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs.

Cela signifie qu'il faut ouvrir des voies qui, jusqu'à présent, étaient fermées devant beaucoup.

Cela signifie qu'il faut donner les moyens de vivre à ceux qui ne les avaient pas.

Cela signifie qu'il faut reconnaître la dignité de ceux à qui on la contestait.

Cela veut dire qu'il faut assurer une patrie à ceux qui pouvaient douter d'en avoir une.

L'armée, l'armée française, cohérente, ardente, disciplinée, sous les ordres de ses chefs, l'armée éprouvée en tant de circonstances et qui n'en a pas moins accompli ici une œuvre magnifique de compréhension et de pacification, l'armée française a été sur cette terre le ferment, le témoin, et elle est le garant, du mouvement qui s'y est développé.

Elle a su endiguer le torrent pour en capter l'énergie, Je lui rends hommage. Je lui exprime ma confiance. Je compte sur elle pour aujourd'hui et pour demain.

Français à part entière, dans un seul et même collège ! Nous allons le montrer, pas plus tard que dans trois mois, dans l'occasion solennelle où tous les Français, y compris les 10 millions de Français d'Algérie, auront à décider de leur propre destin.

Pour ces 10 millions de Français, leurs suffrages compteront autant que les suffrages de tous les autres.

Ils auront à désigner, à élire, je le répète, en un seul collège leurs représentants pour les pouvoirs publics, comme le feront tous les autres Français.

Avec ces représentants élus, nous verrons comment faire le reste.

Ah ! Puissent-ils participer en masse à cette immense démonstration tous ceux de vos villes, de vos douars, de vos plaines, de vos djebels ! Puissent ils même y participer ceux qui, par désespoir, ont cru devoir mener sur ce sol un combat dont je reconnais, moi, qu'il est courageux...car le courage ne manque pas sur la terre d'Algérie, qu'il est courageux mais qu'il n'en est pas moins cruel et fratricide !

Oui, moi, de Gaulle, à ceux-là, j'ouvre les portes de la réconciliation.

Jamais plus qu'ici et jamais plus que ce soir, je n'ai compris combien c'est beau, combien c'est grand, combien c'est généreux, la France !

Vive la République !

Vive la France ! »

On constate que ni les mots « Algérie française », « intégration » ou « assimilation » n’ont été prononcés et qu’à part les quatre premiers mots, tout le reste est totalement limpide. D’autre part c’est la première fois qu’un responsable français ose évoquer le courage des combattants du F.L.N., généralement traités de « fellouzes » ou de « terroristes ».

Pour cette première prise de contact avec la réalité algérienne et avec ceux qui l’ont amené au pouvoir seulement deux jours auparavant, il n’était ni dans les intentions du Général, ni même possible de présenter un projet ou un programme élaborés mais seulement de fixer un cadre général proche des thèses de l’Armée et des militants « Algérie française », tout en aménageant une ouverture envers la rébellion. Il s’agissait seulement de présenter une première base de travail à moduler ultérieurement en fonction de l’évolution de la situation ou de futures négociations. Chacun devait pouvoir y trouver du « grain à moudre » malgré certains points contestés.

En fait, hormis de bonnes paroles aux uns et aux autres et la confirmation du référendum constitutionnel, le Général n’annonce qu’une seule mesure pratique : l’assimilation immédiate du statut politique des Musulmans sur celui des Européens en proclamant que : « La France considère que, dans toute l'Algérie, il n'y a qu'une seule catégorie d'habitants : il n'y a que des Français à part entière ; des Français à part entière, avec les mêmes droits et les mêmes devoirs », et confirmant plus loin : « Français à part entière, dans un seul et même collège ! ».

Malgré les perspectives que cette mesure pourrait ouvrir et qu’on examinera plus loin, ce discours a toutes les apparences d’un programme « Algérie française », mais avec une différence fondamentale, celle du non-dit. Ainsi, en proclamant que « Dans toute l'Algérie, il n'y a que des Français à part entière », ce discours satisfait apparemment ses auditeurs, c’est-à-dire les militants « Algérie française ». De la part des thuriféraires de la colonisation, de ceux qui prétendent que « L’Algérie, c’est la France », de tels propos étaient courants mais restaient toujours prudemment dans le domaine des idéaux ou des principes car ils ne s’aventuraient jamais (et pour cause) à traiter publiquement des moyens à mettre en œuvre pour les réaliser. Ceci parce que dans leur esprit, il était toujours sous-entendu que l’intégration à la France ne concernait que les Européens d’Algérie. Pour les Musulmans, il était convenu que ce n’était qu’un objectif, certes souhaitable, mais lointain et irréalisable avant longtemps. Contrairement à leurs dires, en aucun cas les colons n’envisageaient qu’elle puisse s’appliquer immédiatement aux Musulmans alors que de Gaulle semble la vouloir tout de suite. C’était là toute l’ambiguïté de cette « Algérie française » dont les idéaux proclamés étaient aux antipodes d’une politique coloniale suivie depuis 1870 puis 1947 par ses dirigeants qui, eux, ne faisaient aucune part aux Musulmans. Alors que de Gaulle leur proposait « L’intégration tout de suite », eux n’acceptaient que le statuquo avec « L’intégration aux calendes grecques ».

Ainsi, l’instauration d’un collège unique égalitaire aurait dû logiquement braquer complètement les Pieds-Noirs. Or, il n’en a rien été parce que les Comités de salut public (CSP), afin d’améliorer leur image, avaient eux-mêmes lancé une campagne de « fraternisation » avec les Musulmans, gérée par l’Armée et dont le caractère contraint n’avait pas échappé à Mgr Duval, archevêque d’Alger.1 De plus, dans leur immense majorité, les présents étaient venus fêter leur victoire, acclamer le retour de Soustelle et accueillir le champion que l’Armée leur avait choisi, les subtilités électorales ou politiques échappant à la foule. C’est ainsi que leur accueil sera qualifié de « délirant » par les envoyés spéciaux du « Monde »2, même si les rapports directs du Général avec les membres des dits Comités (CSP) seront, eux, assez froids. Mais cet effet sera de courte durée. De Gaulle parti, ils réaliseront qu’ils avaient acclamé des principes qui dépassaient de beaucoup ce qu’ils pouvaient accepter.

Perspectives

Pour l’Algérie de l’époque, appliquée à la lettre cette assimilation politique était franchement révolutionnaire et dépassait et de loin les timides projets Blum-Violette de 1936 ou ultérieurs, dont pourtant les Européens d’Algérie n’ont jamais voulu entendre parler. Ses conséquences auraient pu être les suivantes :

  • L’accès de tous les Algériens musulmans à la citoyenneté française, seule mesure capable d’en faire désormais « des Français à part entière », ce qui n’était pas le cas à l’époque où, en vertu du statut de 1947 (suspendu en 1956) qui remplaçait l’indigénat, il existait deux collèges avec d’un côté les citoyens français (un million d’Européens dont 10'000 Musulmans naturalisés env.) et de l’autre les sujets français (9 millions de Musulmans env.) car ces derniers n’avaient pas la nationalité française mais étaient bel et bien mobilisables. Pour l’obtenir ils auraient dû abandonner leur statut personnel coranique. De plus, contrairement à la Métropole, les femmes musulmanes n’avaient pas le droit de vote, même pour le second collège.
  • Localement, cette mesure aurait marqué la fin de la suprématie européenne sur les Musulmans et la fin du développement séparé à deux vitesses, c’est-à-dire la fin du régime colonial.
  • Dans la vie de tous les jours, cela représentait pour les Musulmans la fin de multiples discriminations, que cela soit en matières scolaire et de formation, d’équipements publics, de sécurité sociale, de fréquentation de l’espace public ou des transports.
  • Nationalement, cela signifiait l’entrée de 9 millions d’électeurs musulmans dans le corps électoral français avec l’arrivée de 80 députés musulmans à l’Assemblée.
  • À terme, une telle situation aurait certainement abouti à l’indépendance par la simple mécanique des règles de la démocratie.

Ce que bien entendu tant les colons que les électeurs métropolitains ne pouvaient accepter en aucun cas.

Suites et conséquences

Cependant, comme d’habitude en Algérie la réalité sur le terrain restera finalement bien différente des proclamations. Si le vote des femmes musulmanes et le collège unique seront bien été institués le 3 juillet 1958, dans les faits la situation n’évoluera guère. Par exemple, lors des élections législatives du 30 novembre 1958 la séparation entre communautés est réintroduite, mais cette fois au niveau des sièges mis en jeu avec 21 députés & 9 sénateurs pour les citoyens européens et 46 députés & 22 sénateurs pour les sujets musulmans. Malgré une nette amélioration, on est donc loin de la proportion de 1 pour 9 à laquelle on aurait dû s’attendre. Du reste ces élections ne sont guère plus démocratiques que les précédentes de 1948 ou de 1951 car si le vote est libre on ne peut pas en dire autant des candidatures. Elles se déroulent toujours sous la pression des militaires et il est impossible d’être candidat sans leur autorisation. Ainsi, sur les 53 listes enregistrées, seules cinq laissent entendre que l’intégration n’est peut-être pas la seule solution2. Dans de telles conditions, ces élections seront tout naturellement boudées par les Musulmans.

De ce projet, il n’en a finalement rien été, d’abord parce qu’après s’être ressaisis les colons n’en voulaient à aucun prix. La politique qu’ils vont essayer d’imposer avec ténacité jusqu’à la catastrophe sera toujours d’une extrême simplicité :

  • Enracinement dans un statuquo qu’ils défendaient bec et ongles depuis la fin de seconde guerre mondiale, avec son régime à deux vitesses entre les communautés.
  • Ils ne peuvent en aucun cas envisager de partager le pouvoir avec les Musulmans et encore moins de passer sous leur tutelle. Ils sont du reste persuadés qu’en cas d’indépendance, ils seront non seulement ruinés mais exterminés. L’Algérie est leur propriété quasi exclusive et doit le rester car ce pays est leur œuvre.
  • L’armée française est là pour les protéger et doit réduire la rébellion par tous les moyens. Donc aucun accord n’est possible avec le F.L.N.

De l’autre côté, malgré une hésitation marquée mais courte, l’accueil du F.L.N. n’a pas été meilleur, peut-être à tort, mais de toute manière il était trop tard. En fait, un accord sur cette base aurait eu un goût très prononcé d’« Algérie française » et aurait reposé exclusivement sur la confiance du F.L.N. en la capacité et la volonté de ce nouveau gouvernement à imposer cette assimilation politique aux colons et à une armée à leurs ordres. Or, même le statut de 1947 qui prévoyait de modestes avancées en faveur des Musulmans était resté lettre morte à la suite des élections scandaleusement truquées de 1948 au deuxième collège. Elles furent organisées par le gouverneur général socialiste Marcel-Edmond Naegelen (1892-1978) en pleine collaboration avec les colons. Celles-ci s’étaient tenues dans une atmosphère de violence et d’intimidation contre les nationalistes avec arrestations préventives de candidats suspects, quadrillage des douars et bourrage des urnes.

Du reste ces évènements achevèrent de leur ouvrir les yeux en leur démontrant, preuve à l’appui, qu’en Algérie la parole de la France était sans effet face aux colons, condamnant ainsi tout accord autre qu’obtenu par les armes et par conséquent toute solution dans un cadre français. C’est ainsi que Ferhat Abbas aurait dit alors au maréchal Juin: « Il n'y a plus d'autre solution que les mitraillettes 3». Suite aux « Pouvoirs spéciaux », ce statut sera du reste suspendu le 16 mars 1956.

En matière électorale, les Musulmans avaient donc déjà donné.

La voie de la collaboration étant définitivement barrée par une absence totale de confiance, ne restait que celle de l’indépendance à laquelle le F.L.N. restera finalement fidèle jusqu’à la victoire.

Vision gaullienne

Cependant, le général de Gaulle est tout à fait conscient des problèmes que génère le ballon d’essai qu’il vient de lancer afin de trouver une solution aussi française que possible. Dès son retour à Paris, il tiendra en effet à ses collaborateurs des propos désabusés mais réalistes. 4

« Ils [les partisans de l’Algérie française] rêvent !  Ils oublient qu’il y a neuf millions de Musulmans pour un million d’Européens. L’intégration, c’est 80 députés musulmans à l’Assemblée. Ce sont eux qui feraient la loi. (…) Nous ne pouvons pas garder l’Algérie. Croyez bien que je suis le premier à le regretter mais la proportion d’Européens est trop faible (…) La fraternisation, c’est une illusion. Si on disait aux Français d’Algérie : la fraternisation, c’est l’égalité entre vous et les Musulmans, ils en feraient une tête !».

Au reproche que lui fait son gendre, le colonel de Boissieu, de ne pas avoir pris position sur « L’Algérie française », il répond : « C’est exprès que je ne l’ai pas fait, car l’Algérie française des colons n’est pas l’Algérie française de l’Armée et encore moins celle des Musulmans ». 5

En fait bien plus que l’attitude des colons, c’est l’attitude de l’Armée qui préoccupe surtout le Général car c’est l’objet essentiel de son voyage. Au soir du 4 juin déjà, de Gaulle dans ses propos à son gendre s’interroge sur sa loyauté et lui tient les propos prémonitoires suivants : 6

« Est-ce que vos camarades seront obéissants ? » lui demande-t-il.

« Dites bien à vos camarades que s’ils me désobéissent, s’ils me débordent, s’ils me résistent lors des négociations, à chaque fois je serai obligé de jouer une carte en dessous de la précédente ».

C’est bien ce qui va effectivement se produire durant les quatre années suivantes qui de refus en rebuffades, d’attentats en ratonnades, de manifestations en fusillades, de rébellions en pronunciamiento, verront sa politique algérienne aller de concessions en concessions et passer d’un programme « Algérie française » à une indépendance algérienne totale, ceci sous la pression constante du coût exorbitant de cette guerre, tant humain qu’économique.

Conclusion

Ainsi, on arrive à la conclusion que si ambiguïté il y a, ce n’était pas le fait du Général mais qu’en réalité elle était dans la tête des Français d’Algérie qui, habitués à aux rhétoriques coloniales hors réalité, étaient loin de penser qu’avec un gouvernement fort elles pourraient se concrétiser.

Il ne faut pas oublier non plus que le Général n’avait nullement été choisi sur la base de ses options de politique algérienne (dont personne ne s’est soucié), mais afin de rénover les institutions d’une IVème République à bout de souffle et comme juge de paix capable de faire rentrer l’Armée dans le rang et de rétablir la légalité en Algérie. Il est vrai que la foule algéroise qui accueillait ce militaire imposé par une armée très « Algérie française » pensait que le commandement avait négocié un accord avec lui et voulait se persuader qu’il ne pouvait qu’être des leurs en tant que général et parangon de la France éternelle, même s’il n’en était rien apparu jusque-là. Or, c’était mal connaître de Gaulle.

Interprétation de la phrase[modifier | modifier le code]

Sur le coup, le discours a donné un fort sentiment de soutien à tous ses auditeurs musulmans européens et juifs qui ont fraternisé. Il provoque une explosion de joie. Clairement, les Pieds-Noirs le prennent pour eux, et pensent avoir le soutien du nouveau Président du Conseil.

Plus tard, certains historiens soulignent que la phrase était si ambiguë que c'est clairement volontaire : il s'agit d'une phrase qui typiquement vise à rassurer tout le monde sans prendre position[1].

L'interprétation de soutien à l'Algérie française dominait dans les esprits à l'époque, en particulier à cause du « Vive l'Algérie... française ! » du même de Gaulle deux jours plus tard à Mostaganem.

Cependant, on doit d’abord remarquer au sujet du « Je vous ai compris » introductif qu’on peut très bien avoir compris quelqu’un sans forcément être d’accord avec lui.

Mais, parmi les très nombreuses explications de cette entame, la plus simple et la plus logique semble être celle du préfet Jacques Lenoir :8

Suite aux paroles de Jacques Soustelle et du général Salan, la foule s’est fort échauffée et les cris ne cessent pas à l’apparition du Général. Cette exclamation n’est rien d’autre qu’un « J’ai entendu que vous réclamiez Soustelle, j’ai compris mais maintenant laissez-moi parler ». C’est le cri d’un orateur qui veut s’exprimer, qui n’arrive pas à se faire entendre de la multitude mais qui trouve les mots susceptibles de la faire taire. Du reste, le lendemain à Oran, le Général, dans des circonstances analogues, fera preuve de la même impatience mais sera moins inspiré en apostrophant la foule d’un « Ah ! Taisez-vous ».

Elle serait donc dépourvue de tout sens politique.

Ressentiment[modifier | modifier le code]

Le « Je vous ai compris » est resté un souvenir au moins aussi marquant que le « Vive l'Algérie ... française ! » pour les Pieds-Noirs. À cause de ces phrases, l'acceptation par de Gaulle de l'autodétermination algérienne, leur a donné un sentiment de trahison.

À cause de cela, il sera haï par les partisans de l'Algérie française. Leur organisation terroriste, l'OAS, organisera par la suite l'attentat du Petit-Clamart contre lui.

Cependant, on doit constater qu’il était plus que téméraire de la part des colons d’avoir instruit un procès en duplicité au Général avec pour seule base un nébuleux « Je vous ai compris » du 4 juin à Alger et un « Vive l’Algérie…française » du 6 juin à Mostaganem (qui du reste lui a manifestement échappé)6 tout en faisant l’impasse sur des propos eux clairement exprimés (et même répétés), qui, pris au pied de la lettre, contenaient le germe d’une future indépendance et qui dès cet instant déjà n’avaient plus rien pour leur plaire. Enfin, cette accusation de double langage ne manque pas de piquant de la part de thuriféraires de la mythologie coloniale qui étaient pourtant les mieux placés pour savoir qu’elle n'avait aucun rapport avec la réalité.

La distance entre le sentiment des Pieds-Noirs sur la phrase à l'époque et les accords acceptés par de Gaulle fait dire à l'humoriste Pierre Desproges que le message réel aux Pieds-Noirs était « Je vous hais !, compris ? »[2].

Références[modifier | modifier le code]

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1.- Georgette ELGEY : Histoire de la IVème République-La République des tourmentes-Tome III-La fin-page 796

2.- Georgette ELGEY : Histoire de la IVème République-La République des tourmentes-Tome IV-De Gaulle à Matignon-pages 251/252

3.- Bernard DROZ, Evelyne LEVER : Histoire de la guerre d'Algérie-pages 33-36

4.- Georgette ELGEY : Histoire de la IVème République-La République des tourmentes-Tome IV-De Gaulle à Matignon-page 174

4.- Jean LACOUTURE : De Gaulle-Tome II-Le politique-page 529-530

5.- Georgette ELGEY : Histoire de la IVème République-La République des tourmentes-Tome IV-De Gaulle à Matignon-page 167 note1

5.- Jean LACOUTURE : De Gaulle-Tome II-Le politique-page 520

6.- Georgette ELGEY : Histoire de la IVème République-La République des tourmentes-Tome IV-De Gaulle à Matignon-page 169

6.- Jean LACOUTURE : De Gaulle-Tome II-Le politique-page 520-521

7.- Georgette ELGEY : Histoire de la IVème République-La République des tourmentes-Tome IV-De Gaulle à Matignon-page 172 & 167 note 1

8.- Georgette ELGEY : Histoire de la IVème République-La République des tourmentes-Tome IV-De Gaulle à Matignon-page 168

10.- Georgette ELGEY : Histoire de la IVème République : La République des Tourmentes 1954-1959 - Tome III : La fin-page 796

11.- Georgette ELGEY : Histoire de la IVème République : La République des Tourmentes 1954-1959 - Tome III : La fin-page 749

12.- Georgette ELGEY : Histoire de la IVème République : La République des Tourmentes 1954-1959 - Tome III : La fin-page 761

13.- Georgette ELGEY : Histoire de la IVème République : La République des Tourmentes 1954-1959 - Tome III : La fin-page 763

14.- Georgette ELGEY : Histoire de la IVème République : La République des Tourmentes 1954-1959 - Tome III : La fin-pages 771/772 & 764

Liens externes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Jacques Baumel et François Delpla, « De Gaulle : "Je vous ai compris", le mythe de la duplicité du Général envers les Pieds-Noirs », dans Un tragique malentendu : De Gaulle et l'Algérie, Plon, 2006, 250 p. (ISBN 2-259-20412-0).
  2. Pierre Desproges, Dictionnaire superflu à l’usage de l’élite et des bien nantis, Éditions du Seuil, février 1985.