Barbouze

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Barbouze est un terme argotique péjoratif désignant les membres des diverses officines chargées de la lutte contre l'OAS par des méthodes que ne pouvaient employer officiellement ni la police ni l'armée. Ils agissaient donc de façon semi-clandestine (« en fausse barbe »). Par la suite, ce terme a été employé pour désigner les agents du SDECE (service de documentation extérieure et de contre-espionnage) puis tout agent secret sans distinction mais toujours avec une connotation péjorative ou burlesque.

Histoire[modifier | modifier le code]

L’Organisation armée secrète (OAS) a été la première à emprunter ce terme pour désigner les trois cents hommes qui, pour aider les forces officielles, sous couvert d’une organisation, le Mouvement pour la coopération (MPC), se sont engagés dans la lutte anti-OAS. Ce nom a été renforcé par le journaliste Lucien Bodard qui avait surpris une conversation privée entre Michel Hacq directeur de la police judiciaire et Jacques Dauer, dévoilée dans France-Soir.

En octobre 1961, l'avocat Pierre Lemarchand, ancien résistant dans le mouvement « Défense de la France », ancien responsable du RPF gaulliste dans la Seine, met en place les modalités de lutte contre l'OAS, avec Roger Frey, ministre de l'intérieur, et Alexandre Sanguinetti, adjoint au cabinet.

Le comité directeur du réseau est représenté par Charly Bonardi, Youssef Benhoura, son beau-frère Nouar et le père Badin, le chef de ce service action étant Barthélémy Rossello.

Pierre Lemarchand prend la tête à Alger de ces trois cents hommes, chargés de lutter contre l'organisation armée secrète.

Ripostes anti-barbouzes[modifier | modifier le code]

Fin novembre 1961, les premiers barbouzes arrivent à Alger. Ils commettent leurs premiers attentats contre des bars fréquentés par des partisans de l'OAS. Le 2 décembre, France-Soir révèle la présence de ces barbouzes et les actions nébuleuses de leurs opérations.

Dès le 12 décembre, la première opération d'envergure est menée par les commandos Delta de l'OAS contre une villa située rue Séverine, dans le quartier La Redoute, résidence de responsables barbouzes, tels que Lucien Bitterlin, André Goulay et autres. La villa se trouve dans un endroit difficile d'accès. Une maison en construction à proximité permet d'observer et de repérer les habitudes des occupants. À plusieurs reprises, une Mercedes conduite soit par Bitterlin, soit par Goulay ainsi que par Jim Alcheik (le judoka) fait son entrée dans le garage de la villa bien gardée.

À huit heures du matin, la porte du garage s'ouvre, la Mercedes sort en marche arrière. Les commandos Delta ouvrent le feu. Les occupants de la Mercedes, Bitterlin et Goulay, sont atteints.

Goulay, assez sérieusement blessé et Bitterlin, plus légèrement touché ne doivent leur salut qu'aux voisins venus les secourir, croyant à un attentat FLN.

Cette affaire était la première répertoriée comme telle à l'encontre des barbouzes, mais ajoutée à l'assaut donné à la villa de la rue Faidherbe le 31 décembre 1961, et aux diverses autres, ordonnées contre ces « policiers », obligeaient les barbouzes à une remise en question de leurs missions. Les barbouzes pensaient être là pour détruire l'organisation OAS, mais désormais il s'agissait pour eux de survivre et de parer les coups portés par cette organisation.

Remaniement[modifier | modifier le code]

Jacques Dauer, désapprouvant la tournure terroriste prise en Algérie par son « mouvement pour la coopération », licencie Lucien Bitterlin le 10 janvier 1962. Ce dernier renomme son groupe Le Talion, avec toujours l'assentiment du délégué général Morin et du colonel André de la sécurité militaire. Roger Frey, ministre de l’intérieur, interdit à Bitterlin et à ses deux adjoints de rejoindre Alger. Les troupes de Bitterlin continuent cependant leur action, en particulier en posant des charges de plastic dans des lieux publics réputés pour être des points de ralliement de sympathisants de l'OAS.

L’intérêt principal des barbouzes était de permettre aux polices officielles des liaisons avec le FLN, liaisons interdites tant qu’un accord de cessez-le-feu n’était pas signé. Cela n’allait pas sans protestations : le problème que posa l'affaire Sidi ben Youssef est l'illustration de l'ambiguïté qui entourait ces hommes. Des troupes de l'armée française lors d'un accrochage avec l'ALN le firent prisonnier le 26 janvier 1962 avec son commando. L'armement dont disposaient les prisonniers était d'origine française, « donné » par Marcel Hongrois, responsable Mouvement pour la coopération, la fausse couverture des vrais barbouzes, d'Aïn-Taya. L'origine de cet armement est à rechercher dans l'accord passé entre les barbouzes et le nommé Sidi ben Youssef.

L'action qui peut être considérée comme fatale aux hommes de Bitterlin fut sans doute l'affaire du colis piégé de la villa d'El-Biar, rue Favre, le 29 janvier 1962 :

« J'étais transitaire. Par fatalité la caisse est arrivée dans la société où je travaillais. (…) Ils sont arrivés le lendemain, j'avais entre temps rendu compte à Degueldre, qui m'avait dit de laisser faire, et d'observer qui viendrait faire dédouaner le matériel. Ils sont arrivés, il y avait Jim Alcheik, pour faire dédouaner la machine d'imprimerie et la faire livrer à l'adresse donnée. À partir de là, nous avons monté cette affaire. C'est moi qui l'ai dédouanée, ouverte, fait mettre tout ce qu'il fallait dedans, puis transportée[1]. »

La caisse effectivement livrée à la villa d'Andréa à El-Biar a explosé et tué dix-neuf des hommes de Bitterlin. (…) L'explosion permit en outre de libérer trois hommes détenus et torturés par le groupe : Jacques Gosselin (qui n'appartenait pas à l'OAS), Henri Vinent et Alexandre Tislenkoff, membre de l'OAS technicien responsable de la diffusion des émissions pirates sur Alger. Les pertes occasionnées par l'explosion ayant décimé les rangs de cette police parallèle, Bitterlin se voit dans l'obligation de demander l'envoi de nouveaux renforts, qui semblent avoir été fournis par Ponchardier qui recruta ses hommes parmi la pègre marseillaise. Mais les méthodes d'action des « policiers » commençaient à être embarrassantes pour le gouvernement.

Aussi, après avoir encouragé ces hommes, les organes de répression officiels cherchèrent à réduire leur potentiel. Le gouvernement ne pouvait continuer à protéger des policiers officieux qui commettaient de plus en plus de bavures qui ne permettaient plus de les laisser impunément au service du gouvernement. Parmi les bavures les plus retentissantes, le problème que posa l'affaire ben Youssef est l'illustration de l'ambiguïté qui entourait ces hommes.

Une autre affaire illustre les méthodes utilisées par les barbouzes. L'enlèvement de trois ingénieurs de la société SN-REPAL, soupçonnés d'appartenir à l'OAS. Cet enlèvement, déclenche une grève générale de la société à Hassi-Messaoud.

L’affaire Camille Petitjean[modifier | modifier le code]

L’affaire Petitjean éclaire les modes d’action des barbouzes : Petitjean était un métropolitain, venu travailler en Algérie où, conquis par l'atmosphère du pays, il était devenu un ardent défenseur de la présence française. Le docteur Perez[2] a indiqué qu'il était membre de l'OAS et l'adjoint de Jean Lalanne au Bureau Central de Renseignements.

Or le 27 février, des « barbouzes » dont plusieurs d'origine vietnamienne (« en fait, c'est un autre « spécialiste » qui va décider de la conduite à suivre pour faire parler Peitjean. Il se nomme CL....M... et a gardé ses origines asiatiques un surnom (Vien) et un faible pour les supplices qui ne laissent pas de traces[3] »), firent irruption dans les locaux du service du personnel des usines Berliet à Rouïba, brandissant des cartes de police (le MPC possédait des cartes de la Sûreté, périmées il est vrai). Ils emmenèrent Petitjean. Nul ne devait le revoir vivant. Une grève fut déclenchée par le Syndicat des Transporteurs pour obtenir la libération de l'ingénieur, en vain. M. Camatt directeur de l'usine multiplia les démarches, sans succès. Un mois plus tard, des petits bergers arabes jouant dans un terrain vague entre Orléansville et Charon alertèrent la gendarmerie : ils venaient de découvrir un sac en plastique contenant le corps d'un homme découpé en morceaux. Les gendarmes, venus sur les lieux, identifièrent la victime : Petitjean. Ils firent un rapport et reçurent l'instruction de ne pas ébruiter l'affaire.

La Délégation générale publia un communiqué où, sans évoquer le cas Petitjean, elle réaffirma qu'il n'y avait pas de polices parallèles en Algérie. À l'époque où fut faite cette déclaration, aux environs du 16 mars 1962, ce n'était pas inexact, en ce sens que l'équipée du MPC était terminée et que les survivants avaient été réexpédiés en France.

Qu'était-il arrivé à Petitjean ? Pour le savoir, il faut se référer aux mémoires qu'a écrit le commandant Azzedine le chef de la Zone autonome d'Alger du FLN[4] : Petitjean se retrouva visé, car aux yeux du FLN il passait pour un « élément dangereux ». Or, l'ingénieur ne savait pas qu'un de ses subordonnés, C, était un adjoint du commandant Azzedine à la Zone Autonome. Marié à une Française, C fit surveiller Petitjean par son épouse, employée du Service Social de l'usine. Il n'hésita pas à lui confier des filatures dans le quartier d'Hydra où son physique européen n'éveillait aucune suspicion. C'est Mme C qui servit d'agent de liaison entre le FLN et les barbouzes pour cette affaire. En effet, Azzedine avait décidé de ne pas faire intervenir ses hommes aux usines Berliet et de confier le cas Petitjean aux gens du Talion (ex MPC), alors abrités à l'hôtel Radjah.

Pourquoi ? Le chef nationaliste ne le dit pas, il se contente d'une phrase lapidaire : « impossible pour nous d'intervenir sans mettre en jeu l'équilibre fragile de nos relations avec Rocher Noir ». Encore à un mois des accords d'Évian et de l'annonce du cessez-le-feu, d'ores et déjà, ceux qui sont encore des adversaires théoriques se ménagent car ils prévoient le moment où ils deviendront partenaires à part entière. Ce que ne dit pas Si Azzedine, mais qui se devine, c'est que des accords tacites existent pour ce qui concerne la production industrielle. De même qu'on ne touche pas au pétrole, et que la libération des techniciens de la SN Repal a été ultrarapide, de même ne faut-il pas toucher à Berliet. Du côté français, on songe aux futures exportations, du côté algérien, au développement économique dans le futur état indépendant. Alors les commandos du FLN n'interviennent pas, mais leur chef croit pouvoir agir par des intermédiaires. Voici décrite la scène à laquelle madame C assista dans l’hôtel Radjah : « il [Petitjean] est attaché à une chaise. Sur son front de l'acide coule goutte à goutte d'une boîte de conserves suspendue au-dessus de sa tête. La confrontation a lieu. Michèle reprend mot pour mot la conversation surprise dans le bureau du directeur et les menaces relatives à la solution définitive pour le personnel algérien. Petitjean nie. L'acide coule, creusant d'atroces rigoles[5] ». L'affaire Petitjean ne servit pas le prestige du Talion déjà écorné à l'époque. L'atmosphère de scandale qui la suivit a pu accélérer leur disgrâce.

Dans Le Monde du 24 mars 1962 qui relate la découverte du corps, on peut lire une déclaration de M. Philippe Mestre, à l'époque porte-parole de la Délégation Générale, aujourd'hui ancien ministre : « Il est possible que M. Camille Petitjean ait été victime d'un règlement de comptes au sein de l'OAS ».

Hôtel Radjah[modifier | modifier le code]

Le dernier réduit où les barbouzes s'étaient retirées, l'hôtel Radjah, avait été loué aux hommes de Bitterlin par un proche du FLN, le bachaga Bouabdellah. L'installation à l'hôtel Radjah date du 12 février 1962. Les commandos Delta de l'OAS, connaissant la position de leurs ennemis, envoyèrent immédiatement une première équipe de trois hommes à la rencontre des vingt-cinq nouveaux locataires, le 14 février. La seconde attaque est menée le 18 février, à partir de 6 h 30. Ce 18 février, deux half-tracks gracieusement prêtés par l'armée, chargés de soldats en uniformes de commandos de marine (en réalité les Deltas de Jésus de Bab El-Oued) ouvrent le feu au bazooka et au fusil mitrailleur. Cette attaque sonne le glas pour ces hommes. Les forces de l'ordre ne manifestèrent aucune intention de contrer l'attaque menée par les Deltas. Les survivants restèrent à l'hôtel, tandis qu'une équipe accompagnait les blessés à l'hôpital Maillot. Cette équipe fut décimée le lendemain dès sa sortie de l'hôpital par une embuscade montée par un Delta qui avait suivi le trajet des policiers.

Dissolution[modifier | modifier le code]

La mission de ces hommes prend fin sur ordre du ministre de l'Intérieur Roger Frey le 8 mars 1962.

Dans la littérature[modifier | modifier le code]

Dominique Ponchardier, chargé de mission pour contrer l'OAS lors de la guerre d'Algérie a, sous le pseudonyme d'Antoine Dominique, créé le personnage du Gorille de la Série noire, et réutilisé le nom de « barbouze » pour désigner les agents secrets.

Citation[modifier | modifier le code]

« J'affirme solennellement, une fois pour toutes, qu'il n'y a pas en France de police parallèle et qu'il faut que cessent ces calomnies odieuses, ces racontars déshonorants, ces histoires de barbouzes, qui n'ont même plus le mérite d'être drôles. Il faut que le pays sache qu'il n'y a en France que les forces régulières de la Sûreté Nationale, de la préfecture de police et de la gendarmerie nationale ». - Roger Frey, ministre de l'Intérieur, à la tribune de l'Assemblée nationale le 7 mai 1966.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Les Commandos delta de Guibert, éditions Curutchet (ISBN 9 782912 932266).
  2. Perez, Debout dans ma Mémoire page 106.
  3. Le Crapouillot no 13, octobre-novembre 1970.
  4. Azzedine, Et Alger ne brûla pas, pp. 276 et 277.
  5. Azzedine, Et Alger ne brûla pas, pp. 278.

Filmographie[modifier | modifier le code]

Discographie[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Si Azzedine, Et Alger ne brûla pas.
  • Lucien Bitterlin, Histoire des "barbouzes", Éditions du palais Royal, Paris, 1972.
  • Patrice Chairoff, B… comme barbouzes, Éditions Alain Moreau, 1975. (Réalisé à partir des archives du SAC, confisquées à Charles Lascorz par la police espagnole.)
  • Jean Monneret, La Phase finale de la guerre d'Algérie, édition l'Harmattan, (ISBN 2-7475-0043-8).
  • Jean-Claude Perez, Debout dans ma Mémoire
  • Alexandre Tislenkoff, J'accuse Lemarchand, Éditions Saint-Just, 1966. (Ce livre n'a jamais reçu d'autorisation de publication et est interdit à la vente. Il a été édité à compte d'auteur et les éditions Saint-Just ont été fermées après pillage suite à cela.)

Articles connexes[modifier | modifier le code]

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