Affaire du bazooka

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L'affaire du bazooka est un scandale politique français. Un attentat contre la vie du général français Raoul Salan est mené à Alger, le , pendant la guerre d'Algérie.

Circonstances[modifier | modifier le code]

Salan est commandant interarmées à Alger depuis quelques semaines. Il est un défenseur de l'Algérie française, et s'oppose ainsi fermement à toute velléité indépendantiste en Algérie[1]. Il travaille chaque jour dans le bâtiment qui abrite le commandement de la Xe région militaire, place d'Isly, à Alger[2]. Tous les soirs, vers 19h, il reste dans son bureau pour signer son courrier[3].

Le 16 janvier 1957, à 18h40, Salan quitte son bureau pour se rendre chez le ministre résidant, Robert Lacoste, qui l'a convoqué pour un entretien[4]. Vingt minutes plus tard, à 19h, deux roquettes sont tirées par Philippe Castille contre le bâtiment militaire depuis l'immeuble voisin[5].

Le général Salan échappe donc au tir. Toutefois, une des deux roquettes explose dans le bureau du cabinet militaire, tuant le commandant et chef de cabinet Robert Rodier (né en 1906), qui est l'un des plus proches collaborateurs de Salan[6]. Sa fille de dix ans est blessée par des éclats de verre[3].

Conséquences[modifier | modifier le code]

Réactions de l'opinion[modifier | modifier le code]

L'attentat provoque un choc, dans toute l'Algérie comme en métropole. Elle détériore la confiance de l'armée envers la République, et les débats parlementaires se font virulents. Les partisans de l'Algérie française utilisent l'affaire pour critiquer la gouvernance de Guy Mollet.

Réaction de Charles de Gaulle[modifier | modifier le code]

Plus tard, Charles de Gaulle et Salan échangent sur l'affaire. Le général de Gaulle lui dit : « Alors, Salan, cette affaire de bazooka... Sans doute faut-il voir son origine dans les sanctions que vous avez infligées à des soldats, en Indochine, et qui, depuis, vous en voulaient ». Salan nie : « Non, mon général, il ne s'agit nullement de gars d'Indochine, ils me sont bien trop attachés, mais d'une sordide affaire politique. Lorsque le procès aura lieu, croyez-moi, vous en découvrirez vous-même toute la gravité »[7].

Mise en cause de Michel Debré[modifier | modifier le code]

Michel Debré rend visite au ministre Mitterrand pour lui demander que son immunité parlementaire ne soit pas levée, comme le réclame le procureur général d'Alger. René Coty, Guy Mollet et lui acceptent d'un commun accord[8].

Enquête[modifier | modifier le code]

Investigation immédiate[modifier | modifier le code]

Une enquête est lancée par un juge d'instruction quelques minutes après l'explosion[2]. Toutefois, le ministre résidant, qui se méfie de la police algéroise, confie l'enquête à des fonctionnaires venus de Paris[4]. L'arme de l'attentat, surnommé le « bazooka », est retrouvée en face du bâtiment[9]. Il s'agit en fait un tuyau de fonte sur lequel a été monté un dispositif électrique de mise à feu.

Investigation policière[modifier | modifier le code]

La première enquête rapide menée par la police sur place aboutit à découvrir que les commanditaires sont, non pas des militants autochtones en faveur de l'indépendance de l'Algérie du Front de libération nationale, ou encore des militants communistes, mais des Français en faveur de l'Algérie française[10]. Le commanditaire, René Kovacs, est un médecin et hypnotiseur algérois, fondateur de l'ORAF, militant pour l'Algérie française[9]. L'artificier est le parachutiste Philippe Castille, secondé par Michel Fechoz et plusieurs co-auteurs.

Kovacs est interrogé par la police. Il reconnaît son appartenance à l'ORAF, et explique que l'attentat avait pour objectif de renverser le gouvernement en place, et qu'il faisait partie d'un complot qui se tramait depuis Paris. Il voulait à ce titre remplacer Salan, le « bradeur de l'Indochine »[3], par le général René Cogny, sympathique aux gaullistes[11]. Ce dernier était alors réputé être plus déterminé à conserver les départements d'Algérie au sein de la République française[12].

Surtout, Kovacs met en cause des personnalités de premier plan de la vie politique française de l'époque. Le complot aurait été ourdi par des hommes politiques réunis dans un « comité des six ». Ce comité compterait le député corse Pascal Arrighi, le sénateur gaulliste Michel Debré, un certain monsieur Giscard-Monservain (contraction des noms des députés Valéry Giscard d'Estaing et Roland Boscary-Monsservin), le général Jacques Faure, et Jacques Soustelle. Kovacs n'apporte toutefois pas de preuves[13]. L'enquête n'aboutira jamais. Pour Kovacs c'est Alain Griotteray qui aurait laissé entendre aux auteurs de l'attentat que la disparition de Salan aplanirait les difficultés.

Jugement[modifier | modifier le code]

Le parquet civil est saisi au moment de l'affaire, puis se dessaisit de l'affaire pour la transférer au parquet militaire[1]. Cela fait l'objet d'une protestation de la part du ministre de l'Intérieur, François Mitterrand[14].

Le procès commence en juillet 1958[3].

Lors de l'audition publique auprès des juges, Michel Debré assure n'avoir jamais appartenu au « comité des six ». Il soutient qu'il s'agissait d'une manœuvre politique contre sa personne[1].

Postérité[modifier | modifier le code]

Condamnations[modifier | modifier le code]

Les peines reçues par les coaccusés sont cinq à dix ans de travaux forcés[15]. Kovacs, toutefois, est condamné à mort par contumace, ayant fui en Espagne. Fechoz et Tronci reçoivent six ans de prison, et Gaffory et Della-Monica, cinq ans[16].

Attentat de l'Observatoire[modifier | modifier le code]

Cette affaire resurgit deux ans plus tard, en 1959, peu après l'attentat de l'Observatoire. François Mitterrand évoque, pour sa défense, l'affaire en déclarant que Michel Debré lui avait demandé d'étouffer l'affaire[17]. Ce dernier nie la réalité de cette intervention.

Une fois devenu président de la République française, François Mitterrand déclarera à Georges-Marc Benamou que l'affaire de l'Observatoire avait été montée par Debré pour se venger de lui après l'affaire du bazooka[10].

Déclarations ultérieures[modifier | modifier le code]

Dans ses mémoires, Salan déclara que Michel Debré était bien le commanditaire de l'attentat, mais sans avancer de preuves[3].

Dans un livre publié en 1988, où il se confesse à Bob Maloubier (ancien du 11e Choc), Castille écrit que le comité des Six avait pour objectif de faire disparaître le « socialiste et franc-maçon » Salan, afin de mettre à sa place René Cogny[18]. Celui-ci aurait pris le pouvoir à Alger, et aurait fait revenir aux affaires le général de Gaulle[5]. Griotterray, qui a fui en Espagne, bénéficie d'un non-lieu. Devant Georges-Marc Benamou, il continue de nier sa participation au complot, mais dit : « En vérité, l'occasion ce n'était pas le bazooka, vous faites fausse piste. Les activités algérois se sont trompés, eux aussi... La véritable occasion avait été manquée le jour des obsèques d'Amédée Froger. C'est à ce moment-là qu'une action décisive aurait dû avoir lieu. Debré en était convaincu »[19].

Dans la fiction[modifier | modifier le code]

L'affaire du bazooka fait l'objet d'une intrigue dans le roman de Patrick Rotman, Un homme à histoires[20].

Notes[modifier | modifier le code]

  1. a b et c « " L'affaire du bazooka est définitivement réglée ", affirme l'avocat général après l'audition de l'ancien premier ministre », Le Monde.fr,‎ (lire en ligne, consulté le )
  2. a et b Alain Gandy, Salan, (Perrin) réédition numérique FeniXX, (ISBN 978-2-259-30316-3, lire en ligne)
  3. a b c d et e Jean Bothorel, Un si jeune président..., Grasset, (ISBN 978-2-246-49329-7, lire en ligne)
  4. a et b (en) Frédéric Laurent, L'Orchestre noir: Enquête sur les réseaux néo-fascistes, Nouveau Monde éditions, (ISBN 978-2-36583-872-6, lire en ligne)
  5. a et b Pierre Péan, L'Homme de l'ombre: Eléments d'enquête autour de Jacques Foccart, l'homme le plus mystérieux et le plus puissant de la V, Fayard, (ISBN 978-2-213-64465-3, lire en ligne)
  6. Eugene Mannoni, « Un proche collaborateur du général salan tué par une fusée antichar dans les bureaux de la Xe région militaire », sur lemonde.fr, .
  7. Régine Deforges, Cuba libre !, Fayard, (ISBN 978-2-213-65341-9, lire en ligne)
  8. Christine Clerc, Tigres et Tigresses: Histoire intime des couples présidentiels sous la Ve République, Place des éditeurs, (ISBN 978-2-259-21547-3, lire en ligne)
  9. a et b Collectif, Coffret histoire : La grande guerre, La guerre d'Algérie, J'avais 20 ans en Indochine, Editions Prisma, (ISBN 978-2-8104-1738-4, lire en ligne)
  10. a et b Georges-Marc Benamou, Mitterrand : "Dites-leur que je ne suis pas le diable.", Place des éditeurs, (ISBN 978-2-259-24921-8, lire en ligne)
  11. Raoul Salan, Memoires Fin d'Un Empire, vol.3, Algerie francaise, Paris, Presses de la Cite, , p. 102,103.
  12. Frédéric Charpier, Les plastiqueurs: Une histoire secrète de l'extrême droite violente, La Découverte, (ISBN 978-2-348-03557-9, lire en ligne)
  13. Bruno Fuligny & Jean-Baptiste Bourrat, Dans les archives inédites des Services Secrets français, L'Iconoclaste (ISBN 978-2-91336-629-9).
  14. Georgette Elgey, Histoire de la IVe République Volume V: La République des tourmentes Tome 3, Fayard, (ISBN 978-2-213-64524-7, lire en ligne)
  15. Sylvie Thenault, Les Ratonnades d'Alger : Une histoire de racisme colonial, (ISBN 2-02-141927-4 et 978-2-02-141927-6, OCLC 1292963865, lire en ligne)
  16. Pierre Pellissier, Salan, Place des éditeurs, (ISBN 978-2-262-08667-1, lire en ligne)
  17. Marc Baudriller, Une histoire trouble de la Vème république - Le poison des affaires, Tallandier, (ISBN 979-10-210-0315-6, lire en ligne)
  18. Bob Maloubier et Philippe Castille, Bazooka, FeniXX réédition numérique, (ISBN 978-2-402-01086-3, lire en ligne)
  19. Olivier Chartier, Les Ombres de Boufarik, Flammarion, (ISBN 978-2-08-123995-1, lire en ligne)
  20. « François Mitterrand - Michel Debré, duel posthume », sur LExpress.fr, (consulté le )

Articles connexes[modifier | modifier le code]