Vassili Grossman

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Vassili Grossman

Nom de naissance Iossif Solomonovitch Grossman
Naissance 12 décembre 1905
Berditchev
Drapeau de la Russie Impériale Empire russe
Décès 14 septembre 1964 (à 58 ans)
Moscou, RSFS de Russie
Drapeau de l'URSS Union soviétique
Nationalité Drapeau de l'URSS soviétique
Pays de résidence Drapeau de l'URSS Union soviétique
Diplôme
ingénieur chimiste
Profession
ingénieur chimiste, reporter de guerre puis écrivain
Activité principale
journaliste à L'Étoile rouge puis écrivain
Ascendants
Semion Ossipovitch (Solomon Iossifovitch) et Ekaterina Savelievna (Malka Vitis)
Conjoint
Anna Petrovna Matsouk (Galia) puis Olga Mikhaïlovna Gouber (Lioussia)
Descendants
Ekaterina Vassilievna Korotkova-Grossman

Vassili Semionovitch Grossman (en russe : Василий Семёнович Гроссман) est un écrivain soviétique né le 12 décembre 1905 à Berditchev (actuelle Ukraine) et mort le 14 septembre 1964 à Moscou.

Biographie[modifier | modifier le code]

Jeunesse[modifier | modifier le code]

Il est issu d'une famille bourgeoise cultivée d'origine juive assimilée ayant abandonné toute pratique religieuse ainsi que le yiddish. Son père, Semion Ossipovitch Grossman, un bundiste, était ingénieur chimiste de profession et sa mère, Ekaterina, professeur de français.

Il naît le 12 décembre 1905 à Berditchev, en Russie impériale (actuellement en Ukraine). Ses parents s’étant séparés, il est élevé par sa mère et vit avec elle deux ans à Genève[1] de 1912 à 1914. Il étudie au lycée à Kiev, puis en 1923 commence à Moscou des études d’ingénieur chimiste.

Pourtant, dès 1927, sa passion pour la science faiblit et il s’intéresse de plus en plus à la littérature. Il commence à écrire ses premiers textes, et son essai « Berditchev, trêve de plaisanterie » est publié dans la revue Ogoniok en 1928. Il obtient son diplôme en 1929 et épouse cette même année sa fiancée Anna Petrovna Matsouk. Leur fille Ekaterina naît en 1930. Grossman commence à cette époque à s’intéresser de plus en plus à l’écriture.

En 1930, il obtient un travail d’ingénieur dans une mine à Stalino dans le bassin du Donbass, sa femme restant à Kiev. Durant cette période l'Ukraine est très durement frappée par la famine en raison de la politique de dékoulakisation du régime soviétique.

À la suite d'un diagnostic de tuberculose erroné, il parvient à quitter Stalino en 1932 et s'installe à Moscou, où il travaille dans une fabrique de crayons. Il divorce de sa femme cette même année. Grossman est épargné par les premières purges, mais sa cousine Nadejda Almaz est arrêtée en 1933.

Premiers écrits[modifier | modifier le code]

En février 1934, Grossman abandonne définitivement son travail d'ingénieur pour se consacrer à l'écriture. Sa première nouvelle, Dans la ville de Berditchev, publiée en 1934 et qui ose mettre en avant une famille juive misérable, reçoit les encouragements de Maxime Gorki, alors sacré père des lettres soviétiques, mais aussi de Isaac Babel et Mikhaïl Boulgakov. Il publie cette même année son premier roman, Glückauf, qui a pour cadre une mine de charbon.

Bien que ses romans soient dans la ligne du régime — il est en effet persuadé que seul le communisme soviétique peut faire barrière au fascisme et à l’antisémitisme —, Grossman ne se rallie cependant pas au réalisme socialiste.

Il se remarie en 1935 avec Olga Mikhaïlovna Gouber, qu'il rencontre via les membres du groupe Pereval qu'il fréquente. Ses premiers textes lui permettent de devenir en 1937 membre de l'Union des écrivains soviétiques, une marque officielle de reconnaissance qui le fait entrer dans la nomenklatura[2].

Son second roman, Stepan Koltchougin (publié entre 1937 et 1940), une ode aux usines métallurgiques, est proposé pour le prix Staline, mais est finalement rayé de la liste par Staline en personne du fait des soupçons de sympathie menchevik portés contre lui.

Grossman est rattrapé par les purges en 1938. Sa femme est arrêtée en pleine Ejovchtchina au motif que son précédent mari, Boris Gouber, a été condamné et exécuté en 1937. Grossman intervient alors en prenant le risque énorme d’écrire personnellement à Nikolaï Iejov et parvient à faire libérer sa femme. Il adopte également les deux fils de Gouber pour qu'ils ne soient pas envoyés dans un camp d’orphelins d’« ennemis du peuple ». Cette même année son oncle David Cherentsis est arrêté et fusillé à Berditchev.

Durant cette période, impuissant, Grossman est contraint de signer une pétition de soutien aux procès intentés contre les vieux bolcheviks accusés de trahison.

Correspondant de guerre[modifier | modifier le code]

La débâcle[modifier | modifier le code]

Lorsque, le 22 juin 1941, l’Allemagne envahit l’Union soviétique, Vassili Grossman se trouve à Moscou. Réformé du service militaire pour cause de tuberculose, il se porte volontaire pour le front comme journaliste à l'Étoile rouge (Krasnaïa Zvezda), le journal de l’Armée rouge.

Le 5 août 1941, il part pour le front, où il est témoin de l’impréparation de l’Armée rouge avec laquelle il est bientôt entraîné dans la débâcle. Par deux fois il échappe in extremis à l’encerclement, lors de la bataille de Kiev en septembre, puis en octobre dans la poche de Briansk.

Au cours de l’hiver 1941, Grossman est envoyé couvrir les combats en Ukraine dans la région du Donbass qu’il connaît bien. En plus de ses chroniques, il commence à travailler sur son premier grand roman, Le peuple est immortel, qui est publié au début de 1942 en feuilleton dans l’Étoile rouge. L’ouvrage sera proposé pour le prix Staline en 1942, mais Staline refuse cette proposition. Ses récits sont néanmoins reconnus par les frontoviki comme les seuls récits retraçant fidèlement la réalité de la vie au front, et sa renommée s’étend à toute l’Union soviétique. Viktor Nekrassov, qui s'est battu à Stalingrad, rapporte : « Nous lisions et relisions sans fin les journaux qui contenaient ses correspondances, ainsi que celles d'Ehrenbourg, jusqu'à ce que les pages du journal tombent en lambeaux[3]. »

Stalingrad[modifier | modifier le code]

En août 1942, il est envoyé à Stalingrad alors que la 6e armée allemande menace la ville. Il y retrouve le général Ieremenko, déjà rencontré près de Briansk, et fait la connaissance au milieu des combats du général Tchouïkov, commandant de la 62e armée, et du général Rodimtsev. La bataille de Stalingrad marque profondément Grossman qui y passe des mois terribles, demeurant en permanence sur le front. Il tirera de cette expérience la matière de ses deux grands romans, Pour une juste cause et Vie et destin. Dans les derniers jours de décembre, il se rend sur la tombe de son cousin mort héroïquement au combat, dont il ignorait la présence à Stalingrad.

Alors que l’opération Uranus est un succès total, et que la 6e armée est encerclée, il reçoit en janvier 1943 l’ordre de quitter Stalingrad où il est remplacé par Constantin Simonov. Il vit cette décision comme une trahison, son départ de la ville est un déchirement. Il écrit dans une lettre à son père :

« Demain je fais mes adieux à Stalingrad et je prends la route pour Kotelnikovo et Elista. Je pars avec un tel sentiment de tristesse, c’est comme si je disais adieu à un être cher, tellement sont liés à cette ville de sentiments, de pensées, d’émotions douloureuses et importantes, exténuantes mais inoubliables. La ville est devenue pour moi une personne vivante…[4]. »

L’Ukraine et la découverte des massacres de masse[modifier | modifier le code]

Grossman est alors envoyé sur un front secondaire, 300 km plus au sud, en Kalmoukie tout juste libérée. Il profite de ce séjour pour analyser les mécanismes de l’occupation allemande et le sujet tabou de la collaboration. Grossman participe en juillet et août 1943 à la bataille de Koursk — et notamment aux terribles combats de la gare de Ponyri et à la Prokhorovka —, et en octobre à la bataille du Dniepr.

Au cours de l’automne 1943, Ilya Ehrenbourg recrute Grossman au Comité antifasciste juif en vue de réunir les documents nécessaires à l’élaboration du Livre noir. C’est en effet dans l’Ukraine progressivement libérée que Grossman découvre l’ampleur des massacres commis contre les juifs.

Après la libération de Kiev, il se rend à Berditchev, sa ville natale, dans l’espoir de retrouver sa mère restée sur place au moment de l'invasion allemande. Il y apprend qu’elle a été assassinée avec les 35 000 juifs de la ville par les Einsatzgruppen[5]. Il ne se pardonnera jamais de ne pas avoir fait le nécessaire pour la faire venir chez lui à Moscou. Il est également affecté par la découverte du rôle qu’ont joué les Ukrainiens dans les massacres.

En avril 1944, il entre avec l’armée dans Odessa libérée. Au cours de l’été 1944, il est affecté plus au nord où il suit l'Armée rouge dans son offensive à travers la Biélorussie et la Pologne. En juillet, il entre dans Maidanek et dans Treblinka à peine libérés. Il est ainsi le premier homme à décrire les camps d'extermination. Son récit L'Enfer de Treblinka[6] rassemble des témoignages recueillis sur place. Il servira de témoignage lors du procès de Nuremberg. Nerveusement épuisé il retourne à Moscou en août.

« Cela n'a rien d'étonnant si Grossman eut du mal à endurer le choc. »

— Antony Beevor, dans Vassili Grossman, op. cit., p. 443.

La fin de l’Allemagne nazie[modifier | modifier le code]

Début 1945, il est rattaché à la 8e armée de la garde (l’ancienne 62e armée de Stalingrad), où il retrouve le général Tchouïkov. Il suit avec elle l’offensive Vistule-Oder en janvier et février, puis la bataille de Berlin en avril et mai. Au cours de ces derniers mois de conflit Grossman est le témoin dégoûté des exactions commises par certains soldats et officiers soviétiques contre les civils.

Il est le premier journaliste à entrer dans Berlin, assiste aux derniers coups de feu et à la capitulation de la ville. Il écrit dans son journal :

« 2 mai. Jour de la capitulation de Berlin. C’est difficile à décrire. La concentration des impressions est monstrueuse. Du feu, des incendies, de la fumée, de la fumée, de la fumée. Une foule gigantesque de prisonniers. Les visages ont une impression tragique […] : ce jour gris, froid et pluvieux est incontestablement celui de la perte de l’Allemagne. Dans la fumée au milieu des ruines, dans les flammes, au milieu de centaines de cadavres jonchant les rues[4]. »

— Vassili Grossman, op. cit., p. 486.

Entre 1941 et 1945, Vassili Grossman a passé plus de mille jours sur le front. Il termine la guerre avec le grade de lieutenant-colonel, décoré de l’ordre du Drapeau rouge, de l’ordre de l’Étoile rouge, des médailles « Pour la Défense de Stalingrad », « Pour la Victoire sur l'Allemagne », sans toutefois être membre du Parti communiste. En 1955, il est l'objet de pressions amicales du général Vorochilov, mais, devant sa réponse négative :

« Il est évident, répondit aimablement le général, que vous êtes un bolchevik sans parti. »

— Général Vorochilov, cité par Antony Beevor dans Vassili Grossman, op. cit., p. 499.

Le renouveau de l’antisémitisme[modifier | modifier le code]

Juste après la guerre ses chroniques pour l’Étoile rouge sont regroupées et publiées en un petit volume, Années de guerre. Le peuple est immortel est également réédité, mais Grossman doit déchanter rapidement. Dès 1946, le régime opte prend un nouveau tournant en matière de littérature, afin de mettre fin à la période de relative liberté que la guerre avait permise. Grossman est alors une des victimes du jdanovisme, et sa pièce de théâtre Si l’on en croit les pythagoriciens est durement condamnée.

Rapidement toute évocation du destin spécifique des juifs durant la guerre est interdite. En 1947, la publication du Livre noir est arrêtée, et en 1948 le Comité antifasciste juif est dissous. L’antisémitisme d’État, d’abord insidieux, apparaît au grand jour en janvier 1949 lorsque la presse lance la campagne contre le « cosmopolite sans racine ». L’espoir de Grossman d’une rédemption du régime soviétique après l’expérience de la guerre s’évanouit. C’est pour lui la démonstration du parallèle entre les régimes nazi et soviétique qui finalement se retrouvent dans l'antisémitisme.

En 1952, il publie Pour une juste cause, sous forme de feuilleton dans la revue Novy Mir. D'abord soutenu par une bonne critique et proposé pour le prix Staline, le roman est ensuite violemment attaqué par la Pravda quelques semaines après la « découverte » du complot des blouses blanches. Bien que défendu par le général Rodimtsev, Grossman est contraint d'écrire une lettre de repentance. À cette période il s'attend à être arrêté à tout instant. Il est probablement sauvé par sa notoriété mais surtout du fait de la mort de Staline en 1953.

Le mirage de la déstalinisation[modifier | modifier le code]

Avec la mort de Staline, les choses s’améliorent pour Vassili Grossman. En 1954, Pour une juste cause est réédité en livre, alors qu’il continue de travailler sur Vie et Destin qu’il achèvera en 1960. En 1955, le maréchal Vorochilov tente de le convaincre d’entrer au parti, ce que Grossman, qui a progressivement pris ses distances avec le régime communiste, refuse. Entre 1955 et 1963, il écrit Tout passe, mettant en scène un homme à sa libération du goulag et en y mêlant les souvenirs de la grande famine en Ukraine. Trop optimiste sur l’évolution du régime, la tentative de Grossman de faire publier Vie et Destin en 1962 se solde par la saisie immédiate des copies du livre par le KGB. Profondément affecté, il est mis à l'écart du milieu littéraire officiel et doit vivre dans la gêne matérielle. Il termine cependant en 1963 La Paix soit avec vous, récit d’un voyage fait en Arménie deux ans auparavant. Il meurt en septembre 1964 d’un cancer du rein.

Pensée[modifier | modifier le code]

Bien qu’écrivant à ses débuts des romans et des nouvelles dans la ligne imposée par le parti communiste, Grossman ne rejoindra jamais le courant du réalisme socialiste. Toutes ses œuvres mettent en effet en avant des individus dans leurs spécificités, sans jamais les fondre dans une masse anonyme. Dès ses débuts, un de ses thèmes de prédilection est celui des gens ordinaires à travers leur dignité, leur héroïsme, mais aussi leurs défauts et leurs faiblesses. Il n’adhéra par ailleurs jamais au culte de la personnalité, Staline est quasiment totalement absent de ses œuvres de fiction.

Pendant la guerre Grossman espère que l’héroïsme de l’Armée rouge et du peuple permettra de faire évoluer la société soviétique vers plus de liberté, la fin de la terreur et du Goulag (épisode de la « Maison 6 bis » dans Vie et Destin). Progressivement pourtant, la censure, la répression et surtout l’antisémitisme renaissant après la guerre, achèvent de l’éloigner du communisme soviétique. Il est particulièrement marqué par la campagne lancée contre le « cosmopolite sans racine » et par le "complot des blouses blanches". À cette occasion, il sera amené à signer, avec d’autres, une lettre demandant que soient sévèrement punis les « coupables » afin que soient épargnés les juifs innocents (la lettre, destinée à paraître dans la Pravda ne sera finalement jamais publiée). Il ne se pardonnera jamais ce geste. Il achève alors son basculement de serviteur loyal du régime à opposant et critique radical. Vie et Destin est à cet égard le tournant, tant la personne de Staline et le régime soviétique glissant vers l’antisémitisme y sont violemment critiqués dans un parallèle avec Hitler et le régime nazi (dialogue entre Mostovskoï et Liss dans Vie et Destin).

Vassili Grossman est idéologiquement très proche de l’humanisme de Tchekhov et l’exprime par le truchement de l’un des personnages de Vie et Destin :

« La voie de Tchekhov, c’était la voie de la liberté. […] Essayez donc un peu de faire le tour de tous les personnages tchékhoviens. […] Tchekhov a fait entrer dans nos consciences toute la Russie dans son énormité ; des hommes de toutes les classes, de toutes les couches sociales, de tous les âges… Mais ce n’est pas tout ! Il a introduit ces millions de gens en démocrate, comprenez-vous, en démocrate russe. Il a dit, comme personne ne l’a fait avant lui, pas même Tolstoï, il a dit que nous sommes avant tout des êtres humains, comprenez-vous : des êtres humains ! Il a dit que l’essentiel, c’était que les hommes sont des hommes, et qu’ensuite seulement ils sont évêques, russes, boutiquiers, tatares, ouvriers. Vous comprenez ? Les hommes sont bons ou mauvais non en tant que Tatares ou Ukrainiens, ouvriers ou évêques ; les hommes sont égaux parce qu’ils sont des hommes. […] D’Avvakoum à Lénine, notre conception de la liberté et de l’homme a toujours été partisane, fanatique : elle a toujours sacrifié l’homme concret à une conception abstraite de l’homme[7]. »

Grossman arrive à la conclusion, dans Tout passe (1963), que l’histoire de la Russie a eu le cours inverse de celle de l’Occident : au lieu de fonder l’État sur la liberté et la prospérité par la démocratie, la Russie a basé la construction de l’État sur l’oppression. Le servage réinstauré par Pierre le Grand n’a fait que se renforcer sous Lénine, la Russie a bâti « une nation et un État au nom de la force, au mépris de la liberté ».

Vassili Grossman considère que toute forme d'imposition d’un « bien suprême » à l'humanité se termine en carnage. Ce « bien suprême » se pervertit inéluctablement, engendrant le mal. Le mal est toujours fait au nom du bien : « Là où se lève l'aube du bien, des enfants et des vieillards périssent, le sang coule. » Pour Grossman seule la bonté individuelle est possible, c’est ce qu’il appelle la « bonté sans pensée » : « Cette bonté privée d'un individu à l'égard d'un autre est une bonté sans témoins, une petite bonté sans idéologie. On pourrait la qualifier de bonté sans pensée. La bonté des hommes hors du bien religieux ou social. »

Œuvres[modifier | modifier le code]

L’épopée de Stalingrad[modifier | modifier le code]

Pour une juste cause et Vie et Destin constituent l’œuvre majeure de Vassili Grossman. Ces deux romans, qui forment un seul et même récit, sont centrés autour de la bataille de Stalingrad et du destin de la famille Chapochnikov. Les personnages sont quasiment tous reliée à cette famille (parents, amis, rencontres d’occasion).

La structure de ces deux œuvres est d’inspiration ouvertement tolstoïenne. Grossman, qui révère Tolstoï, affirmera que durant ses années au front il n’a emporté avec lui qu’un seul livre, La Guerre et la Paix. À travers Stalingrad et les Chapochnikov, Grossman écrit l’épopée du peuple russe emporté dans la tourmente de la guerre.

Pour une juste cause débute par une fête de famille chez les Chapochnikov dans leur maison de Stalingrad au cours de l’été 1942. Le passage entre Pour une juste cause et Vie et Destin est marqué symboliquement par Krymov qui, venant de l’est, pose le pied sur la berge ouest de la Volga, marquant ainsi le basculement du rapport de force dans la bataille et le basculement de son propre destin. Grossman clôt le récit de Vie et Destin sur une dernière réunion de la famille Chapochnikov avant leur départ de Stalingrad en ruine en avril 1943.

C’est l’expérience vécue par Grossman sur le front, et particulièrement à Stalingrad, qui constitue la matière première de ces œuvres[4]. En incluant dans son récit des épisodes dont il a été le témoin direct sur le front, Grossman parvient à créer un effet de réalisme saisissant. Ses romans mettent également en scène de nombreux personnages historiques, conservant leur nom réel (notamment pour les plus célèbres comme Ieremenko, Tchouïkov, Rodimtsev…) ou leur donnant des noms d’emprunt. Un des personnages de ces romans, Victor Sturm, n’est autre qu’une incarnation de Grossman lui-même, permettant à l’auteur d’explorer la complexité de ses propres rapports avec le pouvoir soviétique et sa douleur face à la mort tragique de sa mère.

Pour une juste cause[modifier | modifier le code]

Premier volet de son diptyque sur Stalingrad, Pour une juste cause décrit la bataille jusqu'au mois de septembre 1942. Il est publié en Union soviétique entre juillet et octobre 1952 par la revue Novy Mir dans une version largement censurée. La critique est initialement élogieuse, mais après quelques mois la Pravda attaque violemment le roman, dépeignant Grossman comme un ennemi du peuple. Alexandre Tvardovski, le rédacteur en chef de Novy Mir, doit faire son autocritique[2]. En 1954, après la mort de Staline, Pour une juste cause est réédité sous forme de livre.

Vie et Destin[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Vie et Destin.

Second volet de son diptyque, il s'agit de l'œuvre majeure de Vassili Grossman. Le récit de Vie et Destin débute là où s'est arrêté celui de Pour une juste cause, en septembre 1942, et avec les mêmes personnages, pour se terminer vers avril 1943. Si le ton des deux ouvrages est différent, notamment pour ce qui concerne la critique du régime stalinien, ils sont du point de vue de la narration et des personnages indissociables.

Vassili Grossman termine son roman en 1962. Il en envoie alors le manuscrit à Vadim Kojevnikov, rédacteur en chef du mensuel de l’Union des écrivains, Znamia. Celui-ci, effaré par la tonalité de l’ouvrage, transmet le brûlot au KGB. Quelques jours plus tard, deux officiers en civil se présentent au domicile de l'écrivain. Ils saisissent les copies, les brouillons, et jusqu'aux rubans encreurs des machines à écrire, de peur qu'on puisse s'en servir pour reconstituer le texte. Grossman a cependant placé deux copies du livre en sécurité chez des amis. Il proteste et en appelle à Khrouchtchev en vain.

Le roman est donc considéré comme définitivement perdu. Dans les années 1970, pourtant, des brouillons miraculeusement conservés de Vie et Destin sont sortis d'URSS grâce à des microfilms d'Andreï Sakharov. Malgré quelques passages manquants, le roman est enfin publié en Suisse en 1980. Il faut attendre la glasnost pour qu'il paraisse en Russie, en 1989.

Chronologie des œuvres[modifier | modifier le code]

  • Berditchev, trêve de plaisanterie, essai, 1928
  • Dans la ville de Berditchev, nouvelle, 1934
  • Glückauf, roman, 1934
  • Le printemps, nouvelle, 1935
  • Quatre journées, nouvelle, 1935
  • Le rêve, nouvelle, 1935
  • Le graphite de Ceylan, nouvelle, 1935
  • Stepan Koltchougin, roman, 1937-1940
  • La jeune et la vieille, nouvelle, 1938-1940
  • La tête d'élan, nouvelle, 1938-1940
  • Ville crépusculaire, chronique de guerre, 1941
  • L'alerte, chronique de guerre, 1941
  • La mort d'une ville, chronique de guerre, 1941
  • Volga-Stalingrad, chronique de guerre, 1942
  • Une compagnie de jeune fusiliers-mitrailleurs, chronique de guerre, 1942
  • L'âme du soldat rouge, chronique de guerre, 1942
  • La bataille de Stalingrad, chronique de guerre, 1942
  • Vlassov, chronique de guerre, 1942
  • Tsaritsyne-Stalingrad, chronique de guerre, 1942
  • Ce que voit Tchékhov, chronique de guerre, 1942
  • L'axe d’effort principal, chronique de guerre, 1942
  • Sur les routes de l'offensive, chronique de guerre, 1942
  • Stalingrad aujourd'hui, chronique de guerre, 1942
  • Le conseil militaire, chronique de guerre, 1942
  • Le front de Stalingrad, chronique de guerre, 1942
  • Vivre, chronique de guerre, 1942
  • Le vieux professeur, nouvelle, 1942
  • L'armée de Stalingrad, chronique de guerre, 1943
  • Le premier jour sur le Dniepr, chronique de guerre, 1943
  • Ukraine, chronique de guerre, 1943
  • Quelques réflexions sur l'offensive du printemps, chronique de guerre, 1944
  • La frontière soviétique, chronique de guerre, 1944
  • Vers la frontière, chronique de guerre, 1944
  • La « poche » de Bobrouïsk, chronique de guerre, 1944
  • Le bien est plus fort que le mal, chronique de guerre, 1944
  • L’enfer de Treblinka, chronique de guerre, 1944
  • Le triomphe, chronique de guerre, 1944
  • Moscou-Varsovie, chronique de guerre, 1945
  • Entre le Vistule et l'Oder, chronique de guerre, 1945
  • L'Allemagne, chronique de guerre, 1945
  • Carnets de guerre, journal, 1941-1945
  • Le peuple est immortel, roman, 1945
  • Si l'on en croit les pythagoriciens, pièce de théâtre, 1946
  • Le Livre noir, 1947
  • Pour une juste cause, roman, 1952
  • À la campagne, nouvelle, 1953.
  • Abel. Le six août, nouvelle, 1953
  • Tiergarten, nouvelle, 1953-1955
  • La Madone Sixtine, nouvelle, 1955
  • Vie et Destin, roman, 1950-1960
  • Repos éternel, nouvelle, 1957-1960
  • Le phosphore, nouvelle, 1958-1960
  • Maman, nouvelle, 1960
  • Les aiglons, nouvelle, 1961
  • La route, nouvelle, 1961-1962
  • À Kislovodsk nouvelle, 1962-1963
  • L'Éboulement, nouvelle, 1963
  • Tout passe, roman, 1955-1963
  • La paix soit avec vous, récit de voyage, 1963

Œuvres traduites en français[modifier | modifier le code]

  • Vivre, Office français d'édition, Alger, 1944.
  • Stalingrad. Choses vues (septembre 1942 - janvier 1943), éd. France d'abord, Paris, 1945. L'ouvrage rassemble les nouvelles et chroniques de guerre Volga-Stalingrad, Une compagnie de jeunes fusiliers-mitrailleurs, L'âme du soldat rouge, La bataille de Stalingrad, Vlassov, Tsaritsyne-Stalingrad, Ce que voit Tchékov, L'axe d'effort principal, Sur les routes de l'offensive, Stalingrad aujourd'hui, Le conseil militaire, L'armée de Stalingrad et Le front de Stalingrad.
  • Années de guerre, Éditions en langues étrangères, Moscou, 1946. L'ouvrage rassemble le roman Le peuple est immortel et les nouvelles et chroniques de guerre Le vieil instituteur, Volga-Stalingrad, Une compagnie de jeunes fusiliers-mitrailleurs, L'âme du soldat de l'Armée rouge, La bataille de Stalingrad, Tsaritsyne-Stalingrad, Vu par Tchékhov, L'axe d'effort principal, Sur les routes de l'offensive, Le conseil militaire, L'armée de Stalingrad, Le front de Stalingrad, Vivre, Le premier jour sur le Dniepr, Ukraine, Quelques réflexions sur l'offensive du printemps, La frontière soviétique, La “poche” de Bobrouïsk, Le bien est plus fort que le mal, L’enfer de Treblinka, Vers la frontière, Le triomphe, Moscou-Varsovie, Entre la Vistule et l'Oder et L'Allemagne.
  • Le Peuple qui survit, traduit du russe par Sergei Petrof, éd. La Centaine, Bruxelles, 1946.
  • L'Amour, traduit du russe par Hélène Frémont et Xénia Pamfilova, éd. Arthaud, Paris, 1947. L'ouvrage rassemble les nouvelles et chroniques de guerre Fils du peuple, Frontière soviétique, La vie, L'amour et Le vieux professeur.
  • Le peuple est immortel, Éditeurs français réunis, Paris, 1950.
  • L'Enfer de Treblinka, éd. Arthaud, Paris, 1966.
  • Vie et Destin, traduit du russe par Alexis Berelowitch et Anne Coldefy-Faucard, éd. L'Âge d'Homme, Lausanne, 1980.
  • Tout passe, traduit du russe par Jacqueline Lafond, éd. L'Âge d'Homme, Lausanne, 1984.
  • La Paix soit avec vous, traduit du russe par Nilima Changkakoti, éd. L'Âge d'Homme, Lausanne, 1989. Il s'agit du récit du voyage de Vassili Grossman en Arménie.
  • Années de guerre, éd. Autrement, Paris, 1993. L'ouvrage rassemble les nouvelles et chroniques de guerre Ville crépusculaire, L'alerte, La mort d'une ville, Le vieil instituteur, Volga-Stalingrad, L'âme du soldat de l'Armée rouge, La bataille de Stalingrad, Vu par Tchékhov, L'axe d'effort principal, Sur les routes de l'offensive, Le conseil militaire, L'armée de Stalingrad, Le front de Stalingrad, Vivre, Le premier jour sur le Dniepr, Ukraine, La frontière soviétique, L’enfer de Treblinka, Entre la Vistule et l'Oder et L'Allemagne.
  • Le Livre noir, écrit en collaboration avec Ilya Ehrenbourg, éd. Acte Sud, 1995, .
  • La Madone Sixtine, traduit du russe par Sophie Benech, éd. Interférences, Paris, 2006.
  • Œuvres, éd. Robert Laffont, Paris, 2006. L'ouvrage rassemble les romans Vie et Destin, Tout passe, les nouvelles Abel. Le six août, Tiergarten, La Madone Sixtine, Repos éternel, Maman, La route, Le phosphore, À Kislovodsk, ainsi que les documents Lettre à Krouchtchev, Entretien avec M. A. Souslov et Lettres à la mère.
  • À la campagne, in Peur, anthologie, traduit du russe Luba Jurgenson, éd. du Griot, Boulogne, 1994.
  • Carnets de guerre. De Moscou à Berlin. 1941-1945, textes choisis et présentés par Antony Beevor et Luba Vinogradova, traduit de l'anglais et du russe par Catherine Astroff et Jacques Guiod, éd. Calmann-Lévy, Paris, 2007.
  • Pour une juste cause, traduit du russe par Luba Jurgenson, éd. L'Âge d'Homme, Lausanne, 2008.
  • La Route, traduit du russe par Bassia Rabinovici et Corinne Fournier, éd. L'Âge d'Homme, coll. « Archipel slave », Lausanne, 2010. L'ouvrage rassemble les nouvelles Dans la ville de Berditchev, Le printemps, Quatre journées, Le rêve, Le graphite de Ceylan, La jeune et la vieille, La tête d'élan, Le vieux professeur, La route, Les aiglons et L'éboulement.

Adaptations[modifier | modifier le code]

  • Lettre au fils, traduction d’Alexis Berelowitch dit par Sylvie Caillaud mise en scène de Bernard Martin pour le théâtre du Lamparo.
  • La Dernière Lettre, traduction d’Alexandre Berelowitch, mise en scène de Frederick Wiseman, dit par Catherine Samie, Studio-Théâtre, 2000, prix de la meilleure comédienne 2000.
  • Première mondiale en France de l’adaptation au théâtre de Vie et Destin par Lev Dodine. Création le 4 février 2007, avec la troupe du Maly Drama Théâtre de Saint-Pétersbourg, à la MC93 Bobigny. La troupe a travaillé quatre ans sur le texte.
  • Stepan Kolchugin, adaptation au cinéma par Tamara Rodionova en 1957 du roman du même nom.
  • La Commissaire, adaptation au cinéma par Alexandre Askoldov en 1967 de la nouvelle Dans la ville de Berditchev.
  • Vie et Destin, adaptation à la télévision russe dans une série de douze épisodes par le réalisateur Sergueï Oursouliak[8].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Simon Markish, Le Cas Grossman, éd. L'Âge d'Homme, 1983.
  • Sémion Lipkin, Le Destin de Vassili Grossman, éd. L'Âge d'Homme, 1984.
  • Salomon Malka, La Vie et le Destin de Vassili Grossman, CNRS Éditions, Paris, 2008.
  • Myriam Anissimov, Vassili Grossman : un écrivain de combat, éd. Seuil, Paris, 2012, 880 p.
  • (en) John Garrard and Carol Garrard, The Bones of Berdichev: The Life and Fate of Vasily Grossman, éd. The Free Press, New York, 1996.
  • (en) John Garrard and Carol Garrard, The Life and Fate of Vasily Grossman, éd. Pen & Sword Books, Barnsley (South Yorkshire), 2012.
  • (en) Frank Ellis, Vasiliy Grossman: The Genesis and Evolution of a Russian Heretic, éd. Berg Publishers, Oxford, 1994.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Les étudiants juifs russes étaient nombreux dans les universités suisses, le numerus clausus limitant leurs possibilités d’étudier dans leur pays.
  2. a et b Myriam Anissimov, Vassili Grossman : un écrivain de combat, Seuil,‎ 2012, 880 p. (ISBN 978-2-02-097839-2)
  3. Simon Markish, Le Cas Grossman, éd. L'Âge d'Homme, 1983.
  4. a, b et c Vassili Grossman, Carnets de guerre. De Moscou à Berlin. 1941-1945, textes choisis et présentés par Antony Beevor et Luba Vinogradova, éd. Calmann-Lévy, Paris, 2007.
  5. (de) Enzyklopädie des Holocaust, s.v. Berditschew.
  6. Vassili Grossman, Carnets de guerre. De Moscou à Berlin. 1941-1945, chap. 24, p. 407-443.
  7. Vie et Destin, éd. L'Âge d'Homme, Lausanne, Le Livre de Poche, 1980, première partie, chap. 62, p. 373-374.
  8. « “Vie et Destin” en compétition au Festival de Biarritz »

Liens externes[modifier | modifier le code]