Mot fourre-tout

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Le mot "changement" est l'un des plus utilisés dans les discours politiques, notamment en phases électorales[1]. Il est caractérique du phénomène de la politique spectacle.
Ici François Hollande durant les présidentielles de 2012.

Les mots fourre-tout — expression utilisée par analogie avec un fourre-tout, grand sac souple sans compartiment intérieur — sont des termes à la signification floue, polysémique, ambigüe. Lorsqu'ils apparaissent, ils ne sont pas creux ou absurdes mais, à force d'être employés de façon excessive et dans des contextes les plus variés, ils se retrouvent vidés de leur sens, galvaudés : chacun peut leur faire dire ce qu'il veut.

Ils sont à distinguer des buzzwords, mots à la mode, dont la signification est précise (geek, etc) et des anglicismes venus du vocabulaire d'entreprise (brainstorming, deadline, etc) [2].

Ils sont également distincts des tics de langage (exemples : les expressions "gagnant-gagnant", "pas de souci", "absolument", "tout à fait"...).

Origines[modifier | modifier le code]

Les mots fourre-tout trouvent essentiellement leur origine chez les politiciens et dans le milieu du management à des fins de propagande, afin de convaincre un auditoire par des moyens purement rhétoriques. Ils sont ensuite repris par les médias puis se répandent dans la vie quotidienne pour généralement devenir des lieux communs.

Certains mots et expressions naissent également dans les discours d'intellectuels. C'est par exemple le cas de "changement de paradigme", "disruption" ou "résilience".

Des détournements peuvent émerger au sein de la population, en particulier de la jeunesse (il s'agit alors le plus souvent d'adjectifs qualificatifs. Par exemple "nul" et "génial"). Des détournements peuvent également avoir cours à des fins polémiques : assez régulièrement des usagers du service public se plaignent d'être "pris en otage" lors de mouvements de grève.

Il est difficile de percevoir la provenance d'un certain nombre de glissements de sens, tels par exemple l'usage du mot "révolution". Utilisé au XXe siècle pour désigner une succession d'événements survenant soudainement dans un pays et résultant d'un projet politique en vue de renverser le pouvoir établi (Révolution française, Révolution russe...), il l'a été ensuite pour qualifier certaines évolutions sociétales lentes. Les expressions révolution néolithique, révolution industrielle, révolution verte, révolution sexuelle ou révolution numérique sont désormais courantes. Mais au XXIe siècle, on observe que le mot est utilisé dans des contextes les plus divers. [réf. nécessaire]

Autre exemple significatif : le terme "convivialité", qui permettait autrefois de qualifier le niveau de sociabilité d'un groupe, est aujourd'hui utilisé dans une perspective utilitariste : on l'utilise notamment pour désigner la qualité d'une ambiance de travail au sein d'une entreprise à des fins de productivité ainsi que pour évaluer le degré d'interactivité d'un ordinateur.

Exemples[modifier | modifier le code]

Les mots fourre-tout peuvent être des adjectifs (exemples : "alternatif", "clivant", "collaboratif", "créatif", "disruptif", "inclusif", "humaniste", "proactif", "progressiste", "stratégique"...), des préfixes (en particulier "post" : post-industriel, post moderne, post-humanisme, post-vérité...), des verbes ("acter", "gérer", "impacter", "réagir", "rebondir", "sécuriser"...), des substantifs.

Exemples de noms et d'expressions [3] :

Certains de ces mots résultent de détournement de sens. Le mot "acteur", par exemple, désigne toute personne censée jouer un rôle important dans la vie quotidienne (on parle alors parfois d'acteurs sociaux). Autre exemple : le mot "transparence" renvoie à l'idée que des informations sont accessibles à tous.

Un cas d'école : "humanisme"[modifier | modifier le code]

Le philosophe "humaniste" André Comte-Sponville, invité en 2013 par le CBRE, un groupe de conseil en immobilier d'entreprise.

Le mot "humanisme" constitue un exemple particulièrement révélateur ce qu'est un mot fourre-tout. Apparu au XIXe siècle pour désigner une conception du monde caractéristique de la Renaissance (l'expression "humanisme de la Renaissance" fait partie du vocabulaire usuel), il est utilisé au XXIe siècle dans un très grand nombre de circonstances, au point que sa définition devient problématique.

Il inonde en particulier la sphère politique, au point d'être revendiqué dans des milieux idéologiquement opposés, aussi bien par des grands chefs d'entreprises s'affichant chrétiens[22] que par des opposants au système capitaliste se réclamant de l'athéisme[23].

Certains auteurs avancent que Sylvester Stallone (acteur hollywoodien et adepte du body building) est un humaniste[24] et le philosophe Philippe Lacoue-Labarthe va même jusqu'à argumenter que « le nazisme est un humanisme »[25].

Alors que l'on associait au XXe siècle la figure de l'humaniste à celle de l'intellectuel désintéressé (Sartre, Camus, Lévy-Strauss, Ricoeur...), certains philosophes trouvent aujourd'hui dans l'usage du mot "humaniste" l'occasion d'exercer un marché lucratif. Régulièrement sollicités par le milieu du grand patronat (Medef, Total, Vivendi, AXA, Dexia, GDF-SUEZ, etc.)[26], les Français Luc Ferry[27],[28],[29] et André Comte-Sponville[30],[31], qui prônent respectivement « l'humanisme de l'amour »[32] et « l'humanisme de la miséricorde »[33], touchent entre 6000 et 8000 euros par conférence[34], voire davantage[35].

Analyse du phénomène[modifier | modifier le code]

Interprétant le phénomène des mots à la mode, Jacques Ellul écrit : « Il faut avoir en mémoire cette loi fondamentale : "plus on parle d'une chose, moins elle existe". Non parce qu'elle s'évanouirait à cause de la parole mais parce que si l'on en parle, c'est pour cacher et voiler son absence. »[36]

Constatant l'usage inconsidéré d'un néologisme dont il est à l'origine, le terme "résilience", Boris Cyrulnik le qualifie de "détournement sémantique" et y voit la conséquence d'"errances conceptuelles" et d'une "pensée paresseuse"[37].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Gilles Sioufffi (dir.), Modes langagières dans l'histoire, Honoré Champion, 2016
  • Didier Pourquery, Les mots de l'époque: 100 tics, trouvailles et autres extravagances du langage quotidien, Autrement, 2014

Liens internes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Bernard Charbonneau, Le changement, Le Pas de côté, 2013
  2. Caroline Beyer, En finir avec le jargon du management, Le Figaro, 23 avril 2012
  3. Plusieurs d'entre eux sont tirés du sketch de Franck Lepage, "La langue de bois décryptée" (2010)
  4. Franck Stassi, L'agriculture intra-urbaine, un concept fourre-tout, L'Usine nouvelle, 6 octobre 2015
  5. Allan Popelard, Citoyenneté, un mot galvaudé, des espoirs intacts, Le Monde diplomatique, septembre 2012
  6. Conseil, un mot fourre-tout, Les Echos, 22 février, 2011
  7. Florian Raval, La crise : fourre-tout intellectuel ou concept rigoureux ? Kinéa, 4 janvier 2016
  8. « Actuellement, le mot 'culture' en a tellement [de sens] , et de tellement dissemblables, qu'il semble ne plus en avoir aucun. » Maurice Pergnier, La désinformation par les mots, Monaco, Éditions du Rocher, 2004, p. 77.
  9. Jorge E. Viñuales, Le développement durable, concept obèse, se meurt, Le Temps, 23 août 2012
  10. Dominique Nora, Le concept de "disruption" expliqué par son créateur, L'Obs, 24 janvier 2016
  11. Martin Bourassa, Le mot galvaudé, Le Courrier, 17 avril 2014
  12. Claire Rainfroy, Les lanceurs d'alerte, un concept fourre-tout ? Le Monde, 18 juillet 2013
  13. Alexandre Pouchard, « Migrant » ou « réfugié » : quelles différences ?, Le Monde, 26 août 2015
  14. Jean-Claude Barreau, Ce que révèle l'irruption de l’emploi du mot “migrant”, Atlantico, 19 mai 2015
  15. Claude Meyer, Recension du livre Au commencement était la mondialisation de Nayan Chanda, revue Etudes, décembre 2010
  16. Grève : "Pris en otage", l'expression qui exaspère, Europe 1, 21 décembre 2011
  17. Radicalisation, une notion fourre-tout ?, CNRS, 2016
  18. Elisabeth Roudinesco, Serge Tisseron : les tribulations du mot "résilience", Le monde des Livres, 1er mars 2007
  19. Marielle Ammouche, Schizophrénie : un terme galvaudé dans la presse, souvent associé à la violence, Egora, 23 février 2016
  20. Encyclopédie de l'Agora, 2012
  21. Agnès Varda : « Vivre ensemble, un bel idéal mais le terme est galvaudé, Ouest France, 18 décembre 2017
  22. Robert Leblanc, Le libéralisme est un humanisme : Le credo d'un patron chrétien, Albin Michel, , 176 p. (ISBN 978-2226393975)
  23. Jean-Luc Mélenchon, « L’insoumission est un nouvel humanisme », sur melenchon.fr, L'ère du peuple, blog de Jean-Luc Mélenchon,
  24. David Da Silva, Sylvester Stallone, un vrai humaniste, TheBookEditions, , 223 p. (ISBN 978-2954118307)
  25. Philippe Lacoue-Labarthe, La Fiction du politique : Heidegger, l'art et la politique, Christian Bourgois, , 187 p. (ISBN 978-2267005318), p. 137-138
  26. Philippe, « André Comte-Sponville conférencier labo pharma », sur premium-communication.fr,
  27. Eric Deschavanne, Le deuxième humanisme : Introduction à la pensée de Luc Ferry, Germina, , 192 p. (ISBN 978-2917285084)
  28. Armelle Barguillet-Hauteloire, « Luc Ferry ou la recherche d’un nouvel humanisme », sur agoravox.fr,
  29. François Busnel, « Pour un nouvel humanisme, Luc Ferry propose une méthode en quatre points pour réussir sa vie », sur lexpress.fr,
  30. André Comte Sponville, « L'athéisme mène à l'humanisme », sur lepoint.fr,
  31. André Comte-Sponville, « Humanisme », sur lemondedesreligions.fr,
  32. Les deux âges de l'humanisme par Luc Ferry, France Culture, 27 janvier 2014
  33. Christophe Henning, « La philosophie doit aider à tendre vers un certain bonheur (Entretien avec André Comte-Sponville) », sur pelerin.com,
  34. Caroline Michel, « De 3000 à 10000 euros la conférence : le lucratif business des intellectuels », sur bibliobs.nouvelobs.com,
  35. Jacques Monin, « Les conférences : un marché à prix d'or », Secrets d'Info, sur franceinter.fr,
  36. Jacques Ellul, "Le libéralisme n'est pas la liberté", Sud-Ouest, 28 juillet 1985, in Penser globalement, agir localement (chroniques journalistiques), Pyrémonde, 2006
  37. Boris Cyrulnik, La résilience et les perroquets de Panurge, Le Monde, 16 juillet 2007