Non-mixité

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La non-mixité est un concept selon lequel des personnes appartenant à des groupes sociaux considérés comme oppressés se rassemblent en n'incorporant pas dans leurs réunions des personnes considérées comme appartenant aux groupes dits « dominants ».

La non-mixité peut être retrouvée dans différents mouvements militants : féministe, antiraciste, de minorités de genre ou sexuelles... Elle est souvent critiquée, y compris au sein des mouvements, comme étant un renversement des discriminations habituelles et de ce fait excluant pour une catégorie de personnes.

Description[modifier | modifier le code]

La non-mixité est avancée comme un moyen pour des personnes opprimées, c'est-à-dire subissant des discriminations systémiques[1], de partager des expériences communes et de s'exprimer librement. Elles ne ressentent ainsi pas le besoin de s'autocensurer, de blesser autrui ou la crainte de prendre la parole dans un endroit où elles ne sont pas remises à leur place par d'autres personnes, où l'expérience vécue n'est pas questionnée ou délégitimée[2],[3] et où il n'est pas besoin de se justifier[1]. Il est parfois souligné que les espaces non-mixtes serviraient à libérer la parole[1] en permettant à certaines personnes d'oser livrer des expériences qu'elles n'auraient pas exprimées autrement[4],[3]. Parmi les autres intérêts avancés en faveur de cette pratique figurent le fait de se trouver dans un espace sécurisant, d'éviter de reproduire les rapports de domination sociale, de prendre confiance en soi afin de s'affirmer, y compris dans d'autres contextes, la non-mixité se situant ainsi dans une démarche d'empowerment[1],[5].

Les réunions non-mixtes sont ainsi employées par différents groupes sociaux considérés comme opprimés : femmes, personnes trans, racisées... ainsi que des personnes se situant à l'intersection de ces groupes[1].

En contrepartie, la non-mixité est critiquée, y compris au sein des mouvements militants[2]. Elle est ainsi parfois considérée comme discriminatoire[1] pour une autre catégorie de personnes. Cet argument est cependant rejeté par des militants, comme la féministe française Caroline de Haas, en raison du caractère ponctuel des évènements non mixtes, qui ne s'inscriraient donc pas dans le cadre d'une discrimination systémique[1].

Féminisme[modifier | modifier le code]

Historique[modifier | modifier le code]

Lors de la Troisième République, seule une minorité d'associations féministes et suffragistes est non mixte[6]. Cette non-mixité est alors censée garantir l'expression des femmes, d'éviter que les hommes ne se mettent en avant et ne menacent l'autonomie du mouvement. Il s'agit également de prouver que les femmes sont capables d'assurer des tâches habituellement réservées aux hommes[6].

La non-mixité dans le mouvement féministe en France est cependant considérée comme issue des années 1970 et du Mouvement de libération des femmes (MLF)[7],[8], influencé par les mouvements des droits civiques et féministes américains[7]. La non-mixité concerne alors les groupes de paroles et les assemblées générales, tandis que les hommes demeurent acceptés dans d'autres types d'évènements s'ils acceptent les conditions posées par le mouvement[7]. Le MLF ferait cependant figure d'exception au milieu des autres associations féministes mixtes[6].

Dans les années 1980 et 1990, la mixité dans les mouvements militants féministes revient[7], encouragée par des personnes ayant évolué dans un environnement scolaire mixte[6].

Particularités[modifier | modifier le code]

Il est souvent jugé qu'au sein d'une assemblée mixte, la situation de parole n'est pas égalitaire[4]. Les hommes présents ont tendance à monopoliser la parole au détriment des femmes[9],[4],[6], reproduisant ainsi au sein du milieu militant les inégalités et les rapports de pouvoir entre hommes et femmes[7]. Selon Christine Delphy, sociologue française, en plus de l'aspect selon lequel les hommes monopolisent le discours, les hommes féministes ont également tendance à substituer leur parole à celle des femmes, mais aussi à imposer leur conception de la libération des femmes à celles-ci, dans une optique où ils pourraient contrôler ce mouvement[10]. Pour elle, la non-mixité choisie est une conséquence de l'« auto-émancipation », c'est-à-dire de la lutte par et pour les personnes opprimées[2],[11].

Pour le courant du féminisme radical, la non-mixité a pour but de rendre la situation plus égalitaire au niveau des relations sociales. Il s'agit alors de se regrouper, tout en se passant de la domination masculine, de prendre confiance en soi, aboutissant ainsi à une analyse politique collective à partir des expériences individuelles[5]. La non-mixité peut s'inscrire dans une démarche d'empowerment[3].

Selon plusieurs personnalités militantes, dont Caroline de Haas[4], Christine Delphy[11], certaines féministes radicales[5] ou non[6] et des chercheurs[9], le principe de la non-mixité est une nécessité pour le féminisme militant, sans pour autant que les rassemblements non mixtes aient vocation à remplacer les réunions mixtes[9] qui sont jugées comme demeurant nécessaires[3].

Certains avancent que les opposants aux réunions non mixtes sont généralement des personnes qui n'auraient de toute manière pas participé aux réunions mixtes habituellement[2]. Selon le chercheur français Alban Jacquemart, « en instaurant la non-mixité, les féministes [mettent] en évidence la position de dominant des hommes. Or, les dominants n’acceptent pas d’être renvoyés à leur position de dominants[12]. »

Lutte antiraciste[modifier | modifier le code]

Les réunions non-mixtes ont notamment été employées lors du mouvement des droits civiques aux États-Unis dans les années 1960[2],[3], où les personnes blanches étaient exclues de rassemblements[2].

En 2016, la tenue d'un « camp d'été décolonial » réservé aux personnes non-blanches considérées comme victimes d'un « racisme d'État » fait polémique en France[13],[14]. L'évènement se définit comme s'inscrivant « dans la tradition des luttes d’émancipation décoloniales, anti-capitalistes et d’éducation populaire » « afin de se former, de partager et de renforcer [les personnes invitées] pour les luttes et mobilisations à venir[13] ». La non-mixité y est défendue par les organisatrices comme une nécessité politique, car « les paroles blanches sont survalorisées, surinterprétées, surlégitimées comparées aux paroles et pensées non-blanches[15] ». L'évènement est cependant accusé de « racisme à l'envers » ou de « racisme anti-blanc[15] ». Critiquées par des associations comme SOS Racisme, plusieurs personnalités politiques appellent à l'interdiction de cet évènement, dont le vice-président du Front national Florian Philippot[13],[15]. Ce rassemblement, jugé par le préfet comme n'étant pas une « expression publique de racisme ou d'exclusion » et ne présentant pas de « trouble à l'ordre public », a finalement lieu durant l'été 2016[15],[14].

Militantisme LGBT[modifier | modifier le code]

Références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c, d, e, f et g Marie Kirsche, « On vous explique les réunions non-mixtes », .
  2. a, b, c, d, e et f Clarence Edgard-Rosa, Les gros mots - Abécédaire joyeusement moderne du féminisme, (ISBN 978-2755624908)
  3. a, b, c, d et e Camille Bordenet, « À la Nuit debout, les réunions non mixtes des féministes font débat », sur www.lemonde.fr, .
  4. a, b, c et d Caroline de Haas, « De l'utilité de la non mixité dans le militantisme », sur www.blog.mediapart.fr, .
  5. a, b et c Ashley Fortier (dir.), Anna Kruzynski (dir.), Jacinthe Leblanc, Leah Newbold, Magaly Pirotte et Coco Riot, « Questionnements sur la compréhension de militantEs libertaires : Queer et féministes au Québec à l’égard du Nous femmes et de la non-mixité : recoupements et divergences », Cahiers de l’IREF, no 19,‎ (lire en ligne [PDF]).
  6. a, b, c, d, e et f Liane Henneron, « Être jeune féministe aujourd’hui : les rapports de génération dans le mouvement féministe contemporain », L'Homme et la société, no 258,‎ , p. 93-111 (DOI 10.3917/lhs.158.0093, lire en ligne).
  7. a, b, c, d et e Sylvie Chaperon et Christine Bard, Dictionnaire des féministes. France - XVIIIe-XXIe siècle, Presses universitaires de France, .
  8. Christine Delphy, « Retrouver l’élan du féminisme » [PDF], Le Monde diplomatique, .
  9. a, b et c Patricia Roux, Céline Perrin, Gaël Pannatier et Valérie Cossy, « Le militantisme n'échappe pas au patriarcat », Nouvelles Questions Féministes, vol. 24,‎ , p. 4-16 (DOI 10.3917/nqf.243.0004, lire en ligne).
  10. Christine Delphy, « Nos amis et nous. Les fondements cachés de quelques discours pseudo-féministes », Questions Féministes, no 1,‎ , p. 20-49 (présentation en ligne, lire en ligne).
  11. a et b Christine Delphy, « La non-mixité, une nécessité politique : Domination, ségrégation et auto-émancipation », sur www.lmsi.net, .
  12. Aude Lorriaux, « Comment (et pourquoi) des hommes deviennent-ils des militants féministes ? », sur www.slate.fr, .
  13. a, b et c Anne-Charlotte Dancourt, « Un camp d’été “décolonial” non-mixte à Reims suscite de nombreuses réactions », sur www.lesinrocks.com, .
  14. a et b Jean-Bernard Gervais, « Les organisatrices du camp d'été décolonial », sur www.vice.fr, .
  15. a, b, c et d Maxime Bourdier, « Le camp d'été "décolonial" à Reims ne sera pas interdit », sur www.huffingtonpost.fr, .

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Liens internes[modifier | modifier le code]