Théorie féministe

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La théorie féministe est un aspect du féminisme porté sur la théorisation et la réflexion philosophique. Son but est de comprendre la nature de l'inégalité entre les genres. Il examine la place des femmes en faisant référence à des domaines des sciences sociales comme l'anthropologie, la sociologie, la communication, la psychanalyse, la philosophie, etc.

Histoire[modifier | modifier le code]

Les théories féministes apparaissent dès 1794 avec la publication de A Vindication of the Rights of Woman par Mary Wollstonecraft. En 1851, Sojourner Truth publie Ain't I a Woman ? qui traite des droits des femmes et dont la thèse essentielle est que les hommes refusent des droits aux femmes à cause d'une vision erronée qu'ils portent sur celles-ci[1]. Si des femmes de couleur peuvent exercer des travaux supposés masculins alors toutes les femmes doivent avoir le droit de pratiquer les mêmes métiers que les hommes. Enfin, Susan B. Anthony, arrêtée alors qu'elle avait voulu illégalement voter se défend devant la cour dans un discours intitulé Speech after Arrest for Illegal voting publié en 1872[2]. Dans ce manifeste, Susan B. Anthony critique la constitution et son parti-pris masculiniste qui se manifeste jusque dans le langage employé. Elle met en question la loi qui s'impose aux femmes alors que celles-ci ne sont jamais désignées clairement.

Disciplines[modifier | modifier le code]

La question du corps[modifier | modifier le code]

Selon certains auteurs le corps a été essentiellement associé à l'univers féminin alors que l'esprit serait le propre du masculin. Ainsi Susan Bordo, examine la pensée philosphique d'Aristote, Hegel et Descartes pour établir comment les oppositions esprit/matière et activité masculine/passivité féminine travaillent de concert pour imposer les catégories de genre. Bordo insiste sur le fait que les hommes sont liés à l'intellect et l'esprit alors que les femmes sont liées au corps et sont de ce fait mis dans un état de subordination[3] Comme la femme est avant tout un corps elle peut devenir une propriété, un objet d'échange. L'idéologie dominante en occident garde des restes de cet état en insistant sur la mode, les régimes alimentaires, la chirurgie esthétique, la grossesse lorsqu'il s'agit de penser le féminin. Le corps de la femme demeure donc un objet. Ces questionnements sur le corps ont été portés par les féministes de la deuxième vague féministe.

Épistémologie[modifier | modifier le code]

La production du savoir est un pan important de la théorie féministe et au centre des débats sur l'épistémologie féministe. Les questions portent sur l'existence d'un apprentissage des femmes ou d'un savoir féminin. La production d'un savoir des femmes sur elles-mêmes et la différence avec le savoir produit par le patriarcat est aussi un sujet important[4]. L'approche féministe de l'épistémologie cherche à établir la création de connaissance selon un point de vue féminin.

Un point essentiel du féminisme est que les femmes sont systématiquement mis dans une position d'infériorité et que les femmes qui acceptent cet état de fait, à cause d'une croyance religieuse par exemple, sont, selon les termes de Simone de Beauvoir « mutilées »[5],[6],[7],[8].

Intersectionalité[modifier | modifier le code]

L’Intersectionnalité est l’examen des situations des personnes sous le joug simultané de plusieurs systèmes d’oppression en postulant que ces systèmes (sexisme, racisme, classisme, lgbtphobie, validisme,…) ne font pas simplement que s’additionner entres-eux mais créent des situations spécifiques. Apparue sous la plume de l’universitaire féministe africaine-américaine Kimberlé Crenshaw en 1991, l’intersectionnalité a d’abord été pensée et théorisée au sein du mouvement du Black feminism, distinguant ainsi les femmes noires des femmes blanches en ce que ces premières doivent affronter simultanément le sexisme et le racisme[9]. L’intersectinonalité met en lumière la complexité de l’oppression vécut par les femmes, dont l’expérience est modelée par un ensemble de système de domination, et invite à diversifier les stratégies d’émancipation. Le concept est désormais repris dans l'élaboration de politiques publiques, quoi que souvent dans une compréhension simpliste de l'articulation des rapports sociaux.

Langage[modifier | modifier le code]

Les théorisations féministes se sont aussi attardées sur la langue, perçue à la fois comme un outil de pouvoir en ce qu’il crée une réalité, et comme une traduction verbale de la domination masculine offrant ainsi une possibilité de l’étudier. Une question centrale de la linguistique féministe est l’opposition subjectivité/universalité, les femmes étant constamment rejeter du côté de la subjectivité[10].

Les règles de grammaire françaises qui laisse place à l’omniprésence de la marque du genre masculin, tantôt présenté comme le marqueur universel ou indéterminé, tantôt comme le meilleur accord sujet/adjectif (au détriment de l’accord de proximité par exemple) ont ainsi fait l’objet de travaux de linguistes et/ou d’historiennes, telle que Eliane Viennot[11].

Ces réflexions ont amené des féministes à repenser la langue, préférant des termes plus englobant (« l’Humanité » au lieu de « l’Homme »), en réactualisant l’ancien français (« une autrice »), en proposant une écriture épicène (« les ami.e.s de Sophie ») ou mettant l’emphase sur le féminin (« les militant.E.s »). Il s’agit aussi parfois de disqualifier des expressions négatives pour leur substituer des appellations positives à l’instar du mouvement féministe pro-sexe qui préfèrent à « prostitués » la formule « travailleuses du sexe ». Monique Wittig dans Les Guérillères tente d’universaliser le féminin en centrant son œuvre sur le pronom plurielle « elles »[12].

Ces débats ont aussi lieu dans d’autres langues comme l’atteste en anglais la création des mots « womyn » (au lieu de « women ») ou « herstory » (à la place de « history ») qui visent à enlever les racines phallocentriques de ces derniers et donner de la visibilité aux sujet femmes.

Psychologie[modifier | modifier le code]

Critiquant la recherche en psychologie, historiquement dominée par des hommes avec pour référence le genre masculin comme norme, la psychologie féministe est portée par les principes du féminisme. Elle prend en compte le genre et les effets que celui-ci produit sur les femmes.

Psychanalyse[modifier | modifier le code]

La psychanalyse féministe se base sur les théories freudiennes tout en y apportant des critiques. Elle affirme que le genre n’est pas biologique mais né du développement psycho-sexuel des individus tout en notant que la différence sexuelles et le genre sont deux choses différentes. Les psychanalystes féministes pensent que les inégalités de genre proviennent des débuts de l’enfance lors desquels les hommes sont amenés à se croire comme masculin et les femmes comme féminines. Le genre conduit à un système social dominé par les hommes, ce qui en retour influence le développement psycho-sexuel des individus. Certaine psychanalystes féministes ont proposé de mettre fin à l’éducation genrée.

Les psychanalystes majoritairement post-lacaniennes de la fin du XXe siècle, issues du mouvement de pensée dit « French Theory », telles que Julia Kristeva, Maud Mannoni, Luce Irigaray et Bracha Ettinger ont mis l’accent plutôt sur la différence sexuelle que le genre, influençant les théories féministes ainsi que la philosophie et la psychanalyse elle-même.

Théorie littéraire[modifier | modifier le code]

La théorie littéraire féministe s’étend des travaux devenus classiques d’autrices telles que George Eliot, Virginia Woolf ou Margaret Fuller aux récents travaux théoriques d’autrices de la « troisième vagues » en études de genre. Avant 1970, la critique littéraire féministe se concentrait surtout sur le statut et les droit de autrices et la représentation de la condition féminine dans la littérature[13] Les théories se sont depuis complexifiées avec l’arrivée de nouvelles conceptions de genre, de la subjectivité et du pouvoir.

Théorie cinématographique[modifier | modifier le code]

Les féministes ont fourni de nombreuses réflexions sur le cinéma[14]. Ces réflexions portent principalement sur la présence et la fonction des personnages féminins dans le déroulement des films. Ces réflexions ont ainsi mis en lumière, le « male gaze », mis en lumière par Laura Mulvey[15]. Ce concept clé de la critique féministe du cinéma hollywoodien (qu'on pourrait traduire par « regard masculin ») décrit le fait que l’audience soit invitée à se mettre dans la peau d’un homme hétérosexuel ; la caméra pouvant s'attarder sur les formes des personnages féminins à l’écran d'une manière voyeuse plutôt que dans l'idée de créer une identification avec les spectateurs. La faible importance des rôles féminins a donné naissance au test de Bechdel. La critique féministe du cinéma réfléchit aussi à des genres particuliers, comme le film noir où les personnages féminins représentent souvent une sexualité subversive et dangereuse pour les hommes, et qui finit puni par la mort.

Histoire[modifier | modifier le code]

« L’Histoire féministe » fait référence à la relecture et la réinterprétation de l’Histoire via une perspective féministe. Cela est à distinguer de l’Histoire du féminisme qui s’intéresse à l’origine et l’évolution des mouvements féministes, ainsi que de l’Histoire des Femmes qui se concentre sur le rôle des femmes dans les événements historiques. Le but de « l’Histoire féministe » est de mettre en lumière le point de vue des femmes dans l’Histoire en redécouvrant autrices, artistes, philosophe,… afin d’entrevoir l’importance des voix des femmes et de leur choix dans l’Histoire. En France, la revue Clio est à cet égard un exemple[16].

Géographie[modifier | modifier le code]

La géographie féministe se focalise sur les expériences des individus et des groupes dans leur espaces de vie plutôt que sur le développement de théories, et peut en cela être considéré comme une approche postmoderne de la géographie. En outre, la géographie féministe fournit un travail de critique des étudies de géographie et de sciences sociales en questionnant les limites traditionnelles de ces matières, limites tracées par le patriarcat, ainsi que les biais que cela a entraîné dans les anciens travaux[17].

Philosophie[modifier | modifier le code]

La philosophie féministe aborde la philosophie avec une perspective féministe. Elle offre une critique de la philosophie traditionnelle, notamment concernant la dichotomie occidentale corps/esprit. La philosophie féministe ne constitue pas une école, à l'inverse de d'autres théories philosophiques, et les philosophes féministes sont issues de traditions philosophiques et féministes diverses. Les travaux de Judith Butler, Rosi Braidotti, Donna Haraway et Avital Ronell figurent parmi les critiques psychanalytiques ayant le plus d'influence sur la philosophie féministe contemporaine.

Sexologie[modifier | modifier le code]

Politique[modifier | modifier le code]

Économie[modifier | modifier le code]

L’approche féministe de l’économie est souvent pluridisciplinaire. Celle-ci inclut des débats sur la relation entre féminisme et économie à différentes échelles. Ainsi, elle réfléchit à l’application de la méthodologie en économie à des objets de recherche concernant des activités « féminines » peu étudiés, interroge la valorisation par les sciences économiques du secteur de reproduction, et remet en cause l’épistémologie et de la méthodologie (notamment le modèle de l’Homo oeconomicus)[18].

La mesure du PIB a été beaucoup étudié par des économistes féministes qui ont pointé la non-prise en compte par cet indice du travail non-payé effectué par les femmes, tel que le ménage et la garde des enfants et des personnes âgées. En France, Christine Delphy fait partie des pionnières de ce mouvement critique[19]. Dans son livre « Houseworker's Handbook », Betsy Warrior soutient que la reproduction et le travail domestique des femmes forment les piliers de l’économie, bien que ces travaux ne soit ni rémunéré ni inclut dans le calcul du PIB : « Economics, as it's presented today, lacks any basis in reality as it leaves out the very foundation of economic life. That foundation is built on women's labor; first her reproductive labor which produces every new laborer (and the first commodity, which is mother's milk and which nurtures every new "consumer/laborer"); secondly, women's labor composed of cleaning, cooking, negotiating social stability and nurturing, which prepares for market and maintains each laborer. This constitutes women's continuing industry enabling laborers to occupy every position in the work force. Without this fundamental labor and commodity there would be no economic activity.» Warrior note, de plus, que les activités illégales (vente d’armes, drogues, trafic d’êtres humains, corruption,…) sont une source importante de revenus pour les hommes (les femmes dans ces circuits étant avant tout utilisées) qui invalide encore plus les chiffres du PIB.

Ces critiques ont amené à la production de nouveaux modèles, tel que la « liberté substantielle », ainsi qu’à l’introduction de la variable « genre » dans les analyses économiques.

Droit[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Truth, Sojourner. “Ain’t I a Woman”. Feminist Theory: A Reader. 2nd Ed. Edited by Kolmar, Wendy and Bartowski, Frances. New York: McGraw-Hill, 2005. 79.
  2. Susan B Anthony, « Speech After Arrest for Illegal Voting », Feminist Theory: A Reader, 2nd Ed, edited by Kolmar, Wendy and Bartowski, Frances, New York, McGraw-Hill, 2005, p. 91-95.
  3. Bordo, Unbearable Weight, p. 4
  4. (en) [compiled by] Wendy K. Kolmar, Frances Bartkowski, Feminist theory : a reader, Mountain View, Calif [u. a.], Mayfield Pub. Co, (ISBN 1559349255), p. 45
  5. The Look as Bad Faith, Debra B. Bergoffen, Philosophy Today 36, 3 (1992), 221-227
  6. "It argues, with Simone de Beauvoir, that patriarchal marriage is both a perversion of the meaning of the couple and an institution in transition", Marriage, Autonomy, and the Feminine Protest, Hypatia, Volume 14, Number 4, Fall 1999, p. 18-35, [1]
  7. "mutilated... immanent...", The Second Sex, Simone de Beauvoir, H.M. Parshley (Trans), Vintage Press, 1952
  8. “… women are systematically subordinated… de Beauvoir labels women “mutilated” and “immanent”… women succumb to ‘bad faith’ and surrender their agency…”, Feminist Perspectives on the Self, Stanford Encyclopedia of Philosophy
  9. Kimberlé Crenshaw, « Cartographie des marges : Intersectionnalité, politiques de l'identité et violences contre les femmes de couleur] », dans les Cahiers du genre, no 39, 2005 (publication originale : « Mapping the Margins: Intersectionality, Identity Politics, and Violence against Women of Color », Stanford Law Review, 1991, vol. 43, no 6, p. 1241–1299). [lire en ligne] (Version française sur le portail Cairn.)
  10. Monique Wittig, « Le point de vue, universel ou particulier (avant-note à La Passion de Djuna Barnes) », La Pensée Straight, Paris, éd. Amsterdam, 2007.
  11. Eliane Viennot, Non, le masculine ne l'emporte pas sur le féminin ! petite histoire des résistances de la langue française, éd. iXe, 2014.
  12. Monique Wittig, « Quelques remarques sur Les Guérillères », La pensée Straight, Paris, ed. Amsterdam, 2007.
  13. voir notamment : Virginia Woolf, Une chambre a soi (titre original : A Room of One's Own), ed. Gonthier, Paris, 1951
  14. dir. Ginette Vincendeau, Bérénice Reynaud, Vingt ans de théories féministes sur le cinéma, Cinémaction no 57, 1993.
  15. Laura Mulvey, "Visual Pleasure and Narrative Cinema" in Screen no 16, 1975.
  16. Clio, Femmes, Genre, Histoire.
  17. Hancock Claire, Genre et géographie: les apports des géographies de langue anglaise, p. 257-264, in Espaces, Populations, Sociétés, no 3, numéro spécial "Question de genre", 2002.
  18. Barker, Drucilla K. and Edith Kuiper, eds. 2003. Toward a Feminist Philosophy of Economics. London and New York: Routledge.
  19. Christine Delphy, L'Ennemi principal, économie politique du patriarcat, Paris, éditions Syllepse, coll. « Nouvelles questions féministes », 1999.