Racisation

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche

En sociologie, la racisation est le processus par lequel une personne est, en raison de certaines de ses caractéristiques, assimilée à une race déterminée[1],[2],[3].

Concept sociologique[modifier | modifier le code]

C'est en France, dans l'ouvrage L'idéologie raciste, publié en 1972 par la sociologue Colette Guillaumin, que le mot « racisation » apparaît[4],[5].

Le racisme repose sur le postulat — reconnu aujourd'hui comme dénué de pertinence biologique — d'une division de l'espèce humaine en races distinctes, et d'une hiérarchie entre ces races. Cette idéologie a disparu du champ scientifique mais aussi du discours politique dans la seconde moitié du XXe siècle[6]. Cependant, cette disqualification n'a pas signifié la fin du racisme[6]. Si les « races » humaines ont cessé d'exister, il n'en va pas de même pour le racisme et ses discriminations fondées sur une double logique d'hostilité et de domination[6].

En effet, selon Colette Guillaumin, la construction sociale qu'est le racisme est essentiellement le fait des groupes majoritaires, qui tendent à nier l'individualité de ceux qui appartiennent aux groupes minoritaires[7]. C'est à cet endroit précis que se situe le fondement de la racisation : la notion de race « est justement ce qui permet au majoritaire de s'auto-identifier et d'affirmer sa permanence »[7]. En ce sens, Colette Guillaumin écrit : « Non, la race n’existe pas. Si, la race existe. Non certes, elle n’est pas ce qu’on dit qu’elle est, mais elle est néanmoins la plus tangible, réelle, brutale, des réalités »[8].

Les catégories raciales ont été créées de manière à justifier diverses formes d'exploitation et de discrimination envers des groupes perçus comme différents du groupe dominant au sein d'une société donnée[9]. Dans le processus de racisation, l'individu est racisé lorsqu'il est perçu comme appartenant à un groupe altérisé, celui-ci étant alors considéré comme homogène[6],[10].

Ces catégories étant des constructions sociales, elles sont susceptibles de disparaître. Ainsi, aux États-Unis, les immigrés irlandais ont d’abord été victimes de racisme, et donc racisés, puis progressivement incorporés au groupe dominant : ils sont donc « devenus blancs »[11]. Dans cette perspective, il ne s'agit donc pas de couleur de peau mais d'un rapport social. Par exemple, les Juifs sont régulièrement considérés comme « non blancs »[12].

Le processus de racisation peut être alimenté par les médias, dans la mesure où ceux-ci contribuent à la diffusion de stéréotypes et influencent ainsi l’opinion publique, ou du moins l'opinion de certains groupes culturels. Ces opinions et stéréotypes peuvent devenir institutionnalisés, débouchant sur une forme de « racisme systémique »[13]. Par exemple, le sociologue Marcello Maneri s'emploie à montrer comment le discours médiatique italien essentialiserait l'immigré et renforcerait l’idée d’une « urgence sécuritaire » en publiant à intervalles réguliers des sondages sur le sentiment d’insécurité des Italiens. Il note aussi que le traitement médiatique de certains faits divers déclencherait des paniques morales qui auraient des effets bien concrets sur la criminalisation des étrangers comme le renforcement des activités policières visant à contrôler le territoire et une production législative qu'il juge « gravement discriminatoire vis-à-vis des étrangers »[14].

Pour la chercheuse Françoise Lorcerie, la racisation constitue une forme aggravée et biologisée de l'ethnicisation[15]. Une autre chercheuse, Véronique de Rudder, observe dans l'évolution du vocabulaire de la langue française une prégnance de plus en plus forte de la réduction de l'autre à son identité ethnique, puis raciale : elle estime que le slogan « black-blanc-beur » — malgré l'optimisme et l'euphorie qu'il exprimait à l'origine — illustre à sa manière ce phénomène, par lequel l'identité ethnique est réduite à une simple couleur. Elle voit dans ce processus le passage d'une ethnicisation à une racisation, ce qui ouvre la voie à un racisme basé sur la couleur de la peau humaine[16].

Utilisation politique du terme « racisé » et controverses[modifier | modifier le code]

Dans les années 2010, le mot « racisé » a fait son apparition, utilisé comme adjectif ou comme substantif, dans le vocabulaire de divers groupes politiques français[17],[10], parmi lesquels les Indigènes de la République[18], pour désigner les personnes qu'ils estiment victimes du « racisme systémique »[19]. Le mot est entré en 2018 dans le Robert, qui le définit par « Personne touchée par le racisme, la discrimination »[20]. La journaliste Louise Tourret souligne que ce concept est utilisé par des militants pour désigner simplement les non-blancs dans leur ensemble. Critiquant le terme, elle lui reproche notamment de ne pas prendre en compte le métissage et juge que le concept de personne « racisée » est à la fois mal défini et trop focalisé sur la couleur de peau, négligeant le fait que « le malheur, c’est essentiellement de naître pauvre et de vivre dans un quartier victime de ségrégation, pas avec certaines caractéristiques physiques »[21].

L'Express range l'expression « racisé » dans la même catégorie que le mot « souchien » utilisé par les Indigènes de la République pour désigner les « Français de souche », et juge que ce type de vocabulaire militant participe du communautarisme, d'une « nouvelle façon de voir la société comme un catalogue de minorités », une sorte de « saucissonnage identitaire, qui met à la question l'idéal républicain ». L'écrivaine d'origine iranienne Abnousse Shalmani, qui y voit une atteinte à l'universalisme, souligne, en 2017 : « Avant, on ne me demandait jamais ce que je pensais de telle ou telle chose en tant que 'femme racisée'. Aujourd'hui, la participation au débat de la cité est livrée avec test ADN. Votre genre, votre sexualité, votre religion et votre couleur de peau définissent si vous êtes ou non une minorité souffrante ayant voix au chapitre »[17].

Fin 2017, le terme a été médiatisé en France, notamment du fait de son emploi dans des ateliers organisés en « non-mixité » — réservés aux personnes non blanches — par SUD Éducation, et qui dénonçaient un « racisme d'État » en France. Dans le cadre de la polémique autour de ces ateliers, le ministre de l'Éducation nationale Jean-Michel Blanquer classe le terme racisé parmi « les mots les plus épouvantables du vocabulaire politique »[22], qui « véhiculent un racisme »[23] et la LICRA a jugé que le mot est une « résurgence raciste qui vise à assigner à des groupes une identité victimaire »[22]. Libération publie peu après une tribune d'une « militante féministe et antiraciste » défendant le terme racisé ainsi que d'autres concepts condamnés par le ministre, car ils seraient des « outils intellectuels et politiques nécessaires à la lutte contre le racisme »[24] ; Le Figaro répond en publiant une tribune de Naëm Bestandji, « militant laïc et féministe », qui voit dans ce vocabulaire un symptôme de « l'invasion des thèses néoracistes, véhiculées par les Indigènes de la République, dans les universités françaises et défendues dans les colonnes de Libération »[25].

Sarah-Jane Fouda, spécialiste de la communication et enseignante à l'université Paris-III Sorbonne-Nouvelle, classe le substantif « racisé » comme un élément de la « novlangue » des « dévots de la race », qui l'emploient dans le cadre d'un discours où toute personne non-blanche est considérée comme étant, par essence, victime de racisme : « À l’origine, un concept sociologique, utile à l’étude du racisme structurel mais qui, une fois entré dans la novlangue ordinaire, brille de sa nouvelle indigence (...) De fait, dans sa nouvelle acception, le mot ne renvoie plus au processus de racisation mais réduit la personne à une identité fixe, à « l’être racisé.e ». Autrement dit, on ne se fait pas raciser, on est un ou une racisé.e »[26].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Micheline Labelle, Un lexique du racisme : Étude sur les définitions opérationnelles relatives au racisme et aux phénomènes connexes, Montréal/Paris, CRIEC/UNESCO, , 49 p. (lire en ligne), p. 35
  2. Christian Poiret, « Les processus d’ethnicisation et de raci(ali)sation dans la France contemporaine : Africains, Ultramarins et « Noirs » », Revue européenne des migrations internationales, vol. 27,‎ , p. 107–127 (ISSN 0765-0752, DOI 10.4000/remi.5365, lire en ligne, consulté le 13 mars 2016)
  3. Jean-Luc Primon, « Ethnicisation, racisation, racialisation: une introduction », sur discriminations-egalite.cidem.org, (consulté le 13 mars 2016)
  4. Colette Guillaumin, « L'idéologie raciste. Genèse et langage actuel », Collection IDERIC, vol. 2, no 1,‎ (lire en ligne, consulté le 24 juin 2018)
  5. Asma Benazouz, « D’où viennent les mots "souchien" et "racisé" ? », sur neonmag.fr, (consulté le 24 juin 2018)
  6. a b c et d Mélusine, « «Blanchité», «racisé», «racisme d’État» : M. Blanquer, ces concepts sont légitimes dans le débat public », Libération,‎ (lire en ligne)
  7. a et b Delphine Naudier, « Colette Guillaumin. La race, le sexe et les vertus de l'analogie », Cahiers du Genre, no 48,‎ , p. 193 à 214 (lire en ligne)
  8. Colette Guillaumin, Sexe, race et pratique du pouvoir : L’idée de nature, Paris, iXe, , 240 p. (ISBN 979-1090062313), p. 211
  9. Delphine Naudier, « Colette Guillaumin. La race, le sexe et les vertus de l'analogie », Cahiers du Genre, no 48,‎ , p. 193-214 (lire en ligne)
  10. a et b Anne Chemin, Marc-Olivier Bherer, Julia Pascual et Séverine Kodjo-Grandvaux, « « Racisé », « racisme d’Etat », « décolonial », « privilège blanc » : les mots neufs de l’antiracisme », Le Monde.fr,‎ (lire en ligne, consulté le 26 juin 2020)
  11. (en) Noel Ignatiev, How the Irish Became White, Paris, Routledge,
  12. João Gabriell, « Définir le racisme, un enjeu profondément politique », Hustle Magazine,‎ (lire en ligne)
  13. (en) Herbert J. Gans, « Racialization and racialization research », Ethnic and Racial Studies, vol. 40, no 3,‎ , p. 341-352 (DOI 10.1080/01419870.2017.1238497, lire en ligne)
  14. Marcello Maneri (trad. Carmela Lettieri), « Les médias dans le racisme consensuel », Italies, no 14,‎ , p. 503-514 (DOI 10.4000/italies.3383, lire en ligne, consulté le 24 avril 2019)
  15. Françoise Lorcerie, L'école et le défi ethnique: éducation et intégration, Esf Editeur, (ISBN 9782710115922, lire en ligne), p. 38
  16. Véronique De Rudder, « Identité, origine et étiquetage », Journal des anthropologues. Association française des anthropologues,‎ , p. 31-47 (ISSN 1156-0428, lire en ligne, consulté le 13 mars 2016)
  17. a et b Les risques du politiquement correct , L'Express, 10 octobre 2017
  18. Revendiquer un monde décolonial, entretien avec Houria Bouteldja, revue Vacarme, n°71, février 2015
  19. A Paris, un cortège de tête animé veut repolitiser la Marche des fiertés, Le Monde, 20 juin 2018
  20. Queer, antisystème et rançongiciel entrent dans le dictionnaire, L'Obs, 14 mai 2018
  21. Louise Tourret, « Pourquoi je ne veux pas être racisée », sur Slate.fr, (consulté le 30 juillet 2017)
  22. a et b "Ateliers en non-mixité raciale" : un syndicat d’enseignant crée la polémique, Europe 1, 21 novembre 2017
  23. Blanquer porte plainte contre un syndicat qui a utilisé l'expression «racisme d’État» , Libération, 21 novembre 2017
  24. Mélusine, militante féministe et antiraciste, « “Blanchité”, “racisé”, “racisme d'État : M. Blanquer, ces concepts sont légitimes dans le débat public », Libération, 23 novembre 2017.
  25. Naëm Bestandji, « "Blanchité", "racisé", "racisme d'État" : ces concepts qui légitiment le néoracisme », Le Figaro', 27 novembre 2017.
  26. « Non-souchiens ou racisé.e.s : la novlangue des dévots de la race », Le Monde, 26 décembre 2017

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Sur les autres projets Wikimedia :

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Didier Fassin (dir.) et Éric Fassin (dir.), De la question sociale à la question raciale ? : Représenter la société française, La Découverte, , 280 p. (ISBN 9782707158512)

Articles connexes[modifier | modifier le code]