Histoire du genre

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L'histoire du genre est un champ de recherche lié à l'histoire et aux études de genre qui étudie le passé dans une perspective de genre. Issue de l'histoire des femmes, l'histoire du genre étudie comment les événements historiques affectent les femmes de manière différente des hommes.

L’histoire de genre s’impose pour se différencier de l’histoire des femmes qui, par son appellation, semble centrée sur les femmes de manière étroite et descriptive alors que l’histoire du genre s’intéresse au relationnel[1]. Le genre désigne les rapports sociaux entre les sexes. L’histoire du genre examine donc comment les différences sexuelles ont été perçues et mises en place dans différents lieux et à différentes époques, dans l'idée que ces différences sont socialement construites. L’histoire des femmes y est donc autant étudiée que l’histoire des hommes.

Une des pionnières du mouvement est Joan W. Scott. Elle a mis en œuvre un discours de la méthode du genre dans son article célèbre de 1986 « Genre : Une catégorie utile d'analyse historique ».

 Historique du courant[modifier | modifier le code]

Les débuts[modifier | modifier le code]

En 1920, Virginia Woolf, femme de lettres anglaise, déclare dans le supplément littéraire du Time que, malgré quelques travaux isolés, la vie des femmes et leurs conditions de vie dans l’histoire sont très peu décrites. Il y a une volonté de rendre visible celles qui ont été trop longtemps cachées[2].

Cette situation va perdurer jusque dans la deuxième moitié des années 1960. En effet, l’intérêt porté par les historiens aux histoires de femmes naît avec les luttes militantes politiques de la seconde vague féministe, d’abord aux États-Unis. C’est de ce courant que va découler l’histoire du genre[3].

Première phase[modifier | modifier le code]

Fin des années 1970, Catherine Hall, historienne anglaise, et Léonore Davidoff, sociologue anglo-américaine, ont contribué ensemble à appliquer le concept de genre à l’histoire des femmes, notamment à travers l’ouvrage suivant : Family Fortunes. Men and Women of the English Middle Class, 1780 – 1850. Il ne s’agit plus de mettre en avant la vie de ces femmes dont l’histoire ne parlait pas auparavant « mais de réécrire cette histoire afin de montrer comment le genre, axe crucial du pouvoir dans la société, ouvrait les perspectives sur l'organisation de n'importe quelle société »[4].

Ce glissement de l’histoire des femmes à l’histoire du genre a reçu énormément de critiques, notamment de la part des chercheuses qui avaient peur de voir l’aspect militant du courant disparaître. Malgré cela il vit l’apparition de nombreuses recherches sur les relations hommes/femmes.

Deuxième phase[modifier | modifier le code]

À la suite des travaux de Hall et Davidoff, le concept de genre se modifie, notamment à travers les recherches de Joan W. Scott et Denise Riley. Débute la phase « post-moderne » du courant de l'histoire du genre.

Une des pionnières de l’histoire du genre « post-moderne » est Joan W. Scott, historienne américaine dont les travaux, initialement consacrés au mouvement ouvrier français, se sont orientés à partir des années 1980 vers l'histoire des femmes dans une perspective du genre. Depuis son article « Le genre : une catégorie utile d’analyse historique » datant de 1986, Joan W. Scott met en œuvre un discours de la méthode du genre[5]. Elle utilise notamment la psychanalyse et les théories de Freud. Joan W. Scott, par le biais des faits, des discours, montre la façon dont les catégories se construisent. Dans sa carrière, elle a insisté sur la différenciation entre le sexe et le genre, le deuxième terme faisant référence à une construction.

En France[modifier | modifier le code]

Le premier cours sur l’histoire des femmes à être donné en France se déroule en 1973 et est celui de Fabienne Bock, Pauline Schmitt et Michelle Perrot. Il est nommé « Les femmes ont-elles une histoire ? ». Cette histoire ne se pose pas le problème du genre et n’utilise que peu ce terme. Mais ces historiennes réfléchissent plutôt à la différence entre les sexes[6].

Le terme de genre rencontre en France une plus grande résistance que dans les pays anglo-saxons comme les États-Unis ou la Grande-Bretagne où les historiens l’utilisent depuis le début des années 1980. Il arrive à s’imposer en Allemagne, en Espagne, en Italie mais reste tardif en France. Le terme « genre » n’apparaît que dans la deuxième moitié des années 1990, majoritairement par de jeunes historiennes francophones belges et suisses[7]. Cette réticence peut s’expliquer par le sens de « genre » dans la langue française[8]. Elle peut également être expliquée par la crainte des auteurs et éditeurs à une incompréhension du terme « genre » par le public selon Françoise Thébaud. Même si le terme n’est que peu utilisé, l’histoire relationnelle entre les deux sexes est pourtant déjà analysée par les historiens français mais ils préfèrent le désigner par « rapports de sexes » que par genre[9].

Françoise Thébaud explique que ce n’est qu’au début des années 2000 que le terme « genre » s’affirme. Par exemple avec « Mnémosyne », l’association pour le développement de l’histoire des femmes et du genre est fondée en 2000. L’université Rennes 2, pour la première fois dans un colloque d’historiens en 2002, affirme et affiche le terme : « Le genre face aux mutations du Moyen Âge à nos jours ». Avant cela, l’histoire des femmes et l’histoire du genre sont assimilées[10].

Historiographie actuelle[modifier | modifier le code]

Les années 2000[modifier | modifier le code]

Depuis le début du XXIe siècle, il y a la volonté de faire de l’histoire du genre une histoire plus globale. Les thèmes traités par les historiens du genre se concentrent habituellement sur un espace national et gagneraient à être étudiés dans un espace plus international[5].

On remarque également une approche positive, qui prend du terrain sur l’approche pessimiste que l’on pouvait avoir auparavant. On se pose la question de savoir quel était le pouvoir d’action des femmes (agency) plutôt qu’écrire sur leurs faiblesses[5]. On traite également beaucoup plus sur l’appropriation de l’espace public par les femmes plutôt que l’espace privé[5].

Certains thèmes récurrents de l’histoire des femmes sont revisités avec une approche « genrée » (la maternité par exemple). L’approche « genrée » est également intégrée par de nombreux historiens dans leurs travaux, tout type d’histoire confondu (histoire culturelle, histoire religieuse)[11]. Des événements et des thèmes historiques sont réétudiés avec une approche genrée (la colonisation, la laïcité, etc.)[5].

L’historiographie des années 2000 montre que l’histoire du genre n’est plus une histoire écrite uniquement par des historiennes. Des hommes écrivent et participent au courant[5].

Depuis quelques années, un nouveau courant voit le jour, comme pendant à l’histoire des femmes et du genre : l’histoire de la masculinité. Il s’agit de comprendre comment la manifestation de la virilité des hommes influe sur leur comportement[12].

Ouverture[modifier | modifier le code]

Un nouvel objet d’étude pour l’histoire du genre serait d'étudier l’historiographie du courant comme un objet d’histoire en soi, c’est-à-dire analyser l’histoire des personnes et des groupes sociaux qui ont participé au courant depuis les années 1980[13].

Reconnaissance[modifier | modifier le code]

Aux débuts du courant, l'espace scientifique pour les historiens du genre était beaucoup plus favorable et reconnu aux États-Unis qu'en France[14]. Françoise Thébaud émet plusieurs raisons dont : la postériorité du courant en France par rapport aux États-Unis et la rigueur des programmes scolaires français[15]. Cependant, depuis quelques années on remarque en France une reconnaissance intellectuelle et une institutionnalisation de l'histoire du genre en parallèle des institutions classiques, notamment via la création de revues : Clio, Histoire, femmes et sociétés et Les Cahiers du Mage en 1995, Travail, genre et sociétés en 1999, et Genre et histoire et Genre, sexualité et sociétés dans les années 2000[16]. Depuis peu, les institutions traditionnelles françaises (le CNRS ou encore le ministère de la Recherche et de l’Enseignement supérieur) créent des groupes d'étude « genre »[17]. D'une situation très différente entre les États-Unis et la France, on arrive à une situation de plus en plus similaire au fil des années[18].

Méthodologie[modifier | modifier le code]

Quelles sources pour écrire l'histoire des femmes et du genre ?[modifier | modifier le code]

La grande difficulté pour faire l'histoire des femmes et du genre est que les femmes sont absentes et silencieuses dans les sources, dans les fonds d'archives, etc. Nous n'avons quasiment aucun témoignage direct de leur part, et a fortiori beaucoup d'écrits d'hommes sur les femmes (médecins, pédagogues, hommes de loi). Malgré cela, on réussit tout de même à écrire l'histoire des femmes, notamment grâce aux archives judiciaires. Celles-ci mentionnent des femmes et ont parfois l'avantage de leur donner la parole. On peut également lire en filigrane l'histoire des femmes dans d'autres types de sources : on a une possibilité d'apprendre à les connaître grâce à leurs papiers personnels (correspondance, journaux intimes, livres de compte, photographies)[19]. Depuis environ 200 ans, les femmes se font de moins en moins silencieuses dans des périodiques, des lettres, des ouvrages[20]

Historiennes des femmes et du genre[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Violaine Sébillotte Cuchet (dir.) et Nathalie Ernoult (dir.), Problèmes du genre en Grèce ancienne, Publications de la Sorbonne, , 347 p. (ISBN 9782859445652)
  • Françoise Thébaud, Corbin Alain, Écrire l’histoire des femmes et du genre, 2e éd., Lyon, Ecole normale supérieure, 2007.
  • Françoise Thébaud, « Genre et histoire en France. Les usages d'un terme et d'une catégorie d'analyse » dans Hypothèses, vol. 27, n°1, 2005, p. 267-276.
  • Françoise Thébaud, « Propos d’une historienne des femmes et du genre » dans Questions de communication, vol. 15, 2009, p. 221-245.
  • Pauline Schmitt-Pantel, « Une histoire du genre est-elle possible ? Éléments de conclusion » dans Hypothèses, vol. 8, no. 1, 2005, p. 343-348.
  • Juliette Grange, « Genre Et Sexe : Nouvelles Catégories Épistémologiques Des Sciences Humaines » dans Cités, n°44, 2010, p. 107–121.
  • Natalie Zemon Davis, Women on the margins : three seventeenth-century lives, Cambridge, Harvard University Press, 1995.
  • Laura Downs, « Histoires du genre en Grande-Bretagne, 1968-2000 » dans Revue d’histoire moderne et contemporaine, n°51, 2004, p. 59-70.
  • Laura Downs, Writing Gender History, London, Oxford University Press, 2004.
  • Laura Downs , Rogers Rebecca, Thebaud Françoise, « Gender studies et études de genre : le gap » dans Travail, genre et sociétés, n°28, 2012, p. 151-168.
  • Jacqueline Laufer, Catherine Marry, Margaret Maruani (dir.), Le travail du genre. Les sciences sociales du travail à l’épreuve des différences de sexe, Paris, La Découverte, 2003.
  • Michelle Perrot, « Histoire des femmes, histoire du genre » dans Travail, genre et sociétés, vol. 31, n°1, 2014, pp. 29-33.
  • Fabrice Virgili, « L'histoire Des Femmes Et L'histoire Des Genres Aujourd'hui » dans Vingtième Siècle. Revue D'histoire, n°75, 2002, p. 5–14.
  • Oxana Kis, « L'approche Du « Genre » Dans Les Recherches Historiques Et Ethnologiques » dans Ethnologie Française, vol. 34, no. 2, 2004, p. 291-302.
  • Michèle Riot-Sarcey, « L'historiographie Française Et Le Concept De ‘Genre.’ » dans Revue D'histoire Moderne Et Contemporaine, vol. 47, n°4, 2000, p. 805-814.
  • Joan Wallach Scott, Gender and the politics of history, New York, Columbia university press, 1999.
  • Nicole Mosconi, « Joan W. Scott, De l'utilité du genre », dans Travail, genre et sociétés, n° 32, 2014, p. 197-201.
  • Jane Rendall, Keith McClelland, « Leonore Davidoff and the Founding of Gender &  History », dans Gender & History, vol. 28, n° 2, 2016, p. 283-287.
  • Joan Scott, « Genre : Une catégorie utile d'analyse historique », dans Les Cahiers du GRIF, n°37-38, 1988, p. 125-153.
  • Alain Corbin (dir.), Jean-Jacques Courtine (dir.) et Georges Vigarello, Histoire de la virilité, Seuil, coll. « L'Univers historique », (3 tomes)
  • Juliette Rennes (dir.), Encyclopédie critique du genre, Paris, La Découverte, (ISBN 9782707190482)

Références[modifier | modifier le code]

  1. Scott Joan, « Genre : Une catégorie utile d'analyse historique », Les Cahiers du GRIF,‎ , p. 129
  2. (en) Lee Downs Laura, Writing gender history, Oxford, Oxford University Press, , p. 2
  3. (en) Downs Laura, Writing gender history, London, Oxford university press, , p. 2-6
  4. (en) Hall Catherine, White, Male and Middle-Class : Explorations in Feminism and History, Oxford, Oxford University Press, , 320 p., p. 11
  5. a, b, c, d, e et f Thébaud Françoise, Corbin Alain, Écrire l'histoire des femmes et du genre, Lyon, Ecole normale supérieure, , 312 p., p. 125
  6. Perrot Michelle, « Histoire des femmes, histoire du genre », Travail, genre et sociétés,‎ , p. 30
  7. Thébaud Françoise, « Genre et histoire en France. Les usages d'un terme et d'une catégorie d'analyse », dans Hypothèses, vol. 27, n°1, 2005, p. 267-276,, « Genre et histoire en France. Les usages d'un terme et d'une catégorie d'analyse », Hypothèses,‎ , p. 269
  8. Virgili Fabrice, « L'histoire des Femmes et l'histoire des genres aujourd'hui », Vingtième Siècle. Revue D'histoire,‎ , p. 10
  9. Thébaud Françoise, Corbin Alain, Écrire l’histoire des femmes et du genre, Lyon, Ecole normale supérieure, , 312 p., p. 121-125
  10. Riot-Sarcey Michèle, « L'historiographie française et le concept de « genre » », Revue d’histoire moderne et contemporaine,‎ , p. 810
  11. Virgili Fabrice, « L'histoire des femmes et l'histoire des genres aujourd'hui », Vingtième siècle. Revue d'histoire,‎ , p. 9
  12. Virgili Fabrice, « L'histoire des femmes et l'histoire des genres aujourd'hui », Vingtième siècle. Revue d'histoire,‎ , p. 14
  13. Thébaud Françoise, Corbin Alain, Écrire l'histoire des femmes et du genre, Lyon, Ecole normale supérieure, , 312 p., p. 230
  14. Laura Lee Downs e.a, « Gender studies et études de genre : le gap », Travail, genre et sociétés,‎ , p. 151
  15. Laura Lee Downs e.a, « Gender studies et études de genre : le gap », Travail, genre et sociétés,‎ , p. 152-154
  16. Laura Lee Downs e.a, « Gender studies et études de genre : le gap », Travail, genre et sociétés,‎ , p. 155
  17. Laura Lee Downs, « Gender studies et études de genre : le gap », Travail, genre et sociétés,‎ , p. 156
  18. Laura Lee Downs, « Gender studies et études de genre : le gap », Travail, genre et sociétés,‎ , p. 157
  19. Thébaud Françoise, Corbin Alain, Écrire l'histoire des femmes et du genre, Lyon, École normale supérieure, , 312 p., p. 71-72
  20. Thébaud Françoise, Corbin Alain, Écrire l'histoire des femmes et du genre, Lyon, École normale supérieure, , 312 p., p. 72

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]