Féminisme radical

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Graffiti Woman Power sur un mur de São Paulo à l'occasion d'une manifestation en 2012.

Le féminisme radical est un courant du féminisme qui considère qu'il existe une oppression spécifique des femmes au bénéfice des hommes, résultant avant toute autre cause du patriarcat, et qui se donne pour objectif de l'abolir. Il dénonce la naturalisation du rôle social des femmes. Montrer que l’oppression des femmes est socialement construite est dans la perspective des féministes radicales la première étape pour lutter contre elle[1].

Le féminisme radical apparaît à la fin des années 1960 aux États-Unis, en Angleterre, au Canada et en France, dans ce que l'on nomme la « seconde vague féministe » (le mouvement de libération des femmes). Le terme remonte au moins à 1969 avec la naissance du Front de libération des femmes du Québec[2]. Le féminisme radical se distingue du féminisme libéral (en) de la première vague qui réclamait seulement l'égalité des droits entre hommes et femmes (notamment le droit de vote) mais aussi du féminisme socialiste qui considère que la raison prépondérante de l’oppression des femmes n'est qu'un sous-produit du capitalisme et que l'abolition de celui-ci suffira à libérer les femmes.

Une doctrine commune[modifier | modifier le code]

Dans la mouvance du Deuxième Sexe de Simone de Beauvoir, le féminisme radical poursuit la critique de la domination masculine et des rôles féminins à travers une critique du patriarcat[3] et une remise en cause des contraintes liées au genre. Il part du postulat de la domination masculine en sociologie, dans le droit, en philosophie politique ou dans le langage et mettant en évidence le caractère sexiste de la société, et propose des moyens pour s'y opposer. La ségrégation sociale selon les sexes y est vue non pas comme un fait de nature mais comme un fait politique qui sert une division du travail qui n'a rien de naturel. Le féminisme radical rejette ainsi une vision essentialiste des femmes.

Selon Danielle Juteau et Nicole Laurin, les premières féministes radicales, américaines et françaises, avaient plusieurs points d'analyse communs : « antagonisme fondamental entre les hommes et les femmes, relations patriarcales, oppression commune, centrale et principale des femmes comme femmes, bénéfices perçus par tous les hommes[4] » : mais elles ne s’entendaient pas toutes sur les fondements de l’oppression (reproduction biologique, relations sexuelles, etc.).

L’institution du mariage est souvent vue comme la pérennisation des inégalités[5] (non-rétribution du travail de l’épouse, services sexuels, répartition sexuée des tâches…). Certaines féministes radicales, telles Shulamith Firestone, militaient ainsi en faveur de l'amour libre et de la libre expression sexuelle.

Une diversité de positions[modifier | modifier le code]

Le terme « féminisme radical » regroupe des militantes ayant des positions variées, voire antagonistes. Ainsi, Monique Wittig, proche du féminisme matérialiste et ex-membre des Gouines rouges, ou Valerie Solanas, auteur de SCUM Manifesto, sont des représentantes du féminisme lesbien, qui vont jusqu'à prôner le séparatisme des sexes ; Shulamith Firestone prône l'usage de la technologie moderne (fécondation in vitro, contraception, avortement, etc.) pour libérer la femme des contraintes liées à la maternité ; Catharine MacKinnon et Andrea Dworkin se sont attaquées à la pornographie, qu'elles accusent d'être une « chosification » de la femme et qu'elles ont voulu interdire, suscitant ainsi des débats avec Judith Butler, représentante du mouvement queer et autrice de Trouble dans le genre.

Relations avec d'autres mouvements et théories politiques[modifier | modifier le code]

Influence du mouvement des droits civiques : non-mixité et séparatisme[modifier | modifier le code]

Influencé par le mouvement des droits civiques et notamment par l'influence du Black Power , le féminisme radical valorise la solidarité entre femmes et les réunions et groupes non-mixtes. Il peut aller jusqu'au séparatisme, au sein de communautés de femmes parfois lesbiennes issu de la théorisation radicale de Monique Wittig.

Les critiques du féminisme radical en font une forme de communautarisme identitaire. Ce qui est perçu comme tel est en fait une option politique prise par les militants des droits civiques noirs américains quand ils se sont rendu compte que leurs revendications étaient trahies et détournées par leurs comilitants blancs pourtant bien intentionnés. Ils ont fait le choix de la non mixité de la lutte en insistant sur les différences de points de vue (allant jusqu'à une théorisation d'une différence épistémologique dans les perspectives d'analyse sociale) considérant radicalement l'antagonisme de classe qu'il existe entre les individus des deux bords de la lutte. Ce point de vue est particulièrement bien représenté par le Black feminism, qui opère la jonction entre le féminisme radical et la lutte pour les droits civiques.

Influence et critique du marxisme : le féminisme matérialiste[modifier | modifier le code]

Une partie du féminisme radical, le féminisme matérialiste, née en France autour de la revue Questions féministes, utilise le vocabulaire conceptuel du marxisme mais opère une critique de l'orthodoxie marxiste.

Les féministes radicales considèrent qu'il existe une oppression patriarcale et des rapports sociaux de sexe distincts de l’oppression capitaliste et des rapports sociaux de classe.

Pour Christine Delphy, l'oppression patriarcale repose principalement sur l'extorsion du travail domestique des femmes par les hommes au sein des foyers. Il s'agit d'une exploitation au sens marxiste du terme : appropriation de la force de travail du subalterne par le dominant[6]. Il existe ainsi un mode de production patriarcal distinct du mode de production capitaliste bien que les deux soient imbriqués dans les sociétés contemporaines. Les fonctions subalternes de l'appareil de production capitaliste sont en effet préférentiellement occupés par des femmes[7].

Pour Colette Guillaumin, les rapports sociaux de sexe vont au-delà de la simple exploitation de la force de travail, ils reposent sur une appropriation physique du corps des femmes par les hommes. En cela, la situation des femmes se rapprocherait plus de celles des serfs et des esclaves que de celles de prolétaires. En référence au servage et à l'esclavage, elle nomme donc ce système sexage[8].

Ayant pour prémisse, les analyses de Delphy et de Guillaumin, Monique Wittig définit les lesbiennes comme des transfuges à leur classe de sexe, de la même façon que les esclaves « marrons » l'étaient en échappant à l'esclavage. Elle en arrive à la conclusion que les lesbiennes ne sont pas des femmes et que la libération des femmes ne peut s'accomplir que par la destruction de l'hétérosexualité comme système social qui produit le corps de doctrines sur la différence entre les sexes qui justifie leur oppression[9].

Pour Paola Tabet la base matérielle de l'oppression des femmes est à chercher dans l'exclusion des femmes des outils complexes et des armes[10]

Les féministes radicales défendent, contre l'orthodoxie marxiste, que l'émancipation des femmes ne constitue pas un front secondaire de luttes au regard de la lutte des classes qui serait le front principal. Pour elles, le patriarcat n'est pas un simple effet du capitalisme qui disparaîtra une fois celui-ci aboli. C'est pourquoi patriarcat et capitalisme doivent être combattus simultanément.

Roswitha Scholtz a tenté de théoriser une synthèse féministe et marxiste nommée théorie de la dissociation de la valeur, comme mouvement rattaché à la théorisation marxiste de la critique de la valeur[11],[12].

Féminisme radical, féminisme pro-sexe, et mouvement queer[modifier | modifier le code]

Les féministes radicaux sont unanimes sur la lutte contre les violences sexuelles que sont les viols et les agressions sexuelles. Une partie des féministes radicaux, notamment Catharine MacKinnon[13] et Andrea Dworkin[14], ont développé une analyse originale des violences sexuelles qui aurait pour fondement la prostitution et la pornographie, cette dernière étant également productrice de formes de sexualité jugées par elles comme dégradantes, tel que le sado-masochisme.

Selon Catharine MacKinnon, la pornographie est une représentation de la réification et de l'humiliation des femmes dont procède la sexualité patriarcaleLe[15]. Avec Andrea Dworkin, elle a proposé les lois sur le harcèlement sexuel, sanctionnant ainsi le contexte de sexualisation auquel sont soumises les femmes pour les contrôler et les briser mentalement.

Cette critique de la prostitution et de la pornographie a suscité une controverse au sein du mouvement féministe. Elle est rejetée par les féministes « pro-sexe » (cf. Elsa Dorlin dans « Autopsie du sexe ») , influencés par le mouvement Queer. Il est néanmoins à noter que le mouvement Queer est apparenté au féminisme radical. En effet, les travaux de Monique Wittig, féministe radicale française, ont influencé la principale théoricienne du féminisme Queer, Judith Butler.

Elsa Dorlin a par ailleurs critiqué l'intolérance présumée de certaines féministes radicales françaises[16] (Isabelle Alonso, Suzanne Képès, Marie-Victoire Louis) en ce qui concernerait les questions sexuelles (« pornographie féministe », féminité masculine des lesbiennes butches, BDSM…).

Les féministes radicaux reprochent généralement aux théoriciennes queer d'avoir repris leur constructivisme social en le vidant de son engagement féministe tout en souscrivant à une recherche identitaire individuelle qui ne résoudrait pas les problèmes structurels posé par la hiérarchisation des genres dans le système patriarcal[17].

Dans ce courant on peut citer dans ses formes les plus récentes le xénoféminisme[18], appartenant également au transféminisme et au cyberféminisme.

Critiques du féminisme radical[modifier | modifier le code]

À l'origine, les analyses féministes radicales ont été jugées insuffisantes, par certaines féministes, pour appréhender le fondement matériel de l'oppression des femmes[4]. Les féministes radicales défendaient une autonomie théorique et politique qui les aurait amenées à rejeter trop rapidement les outils marxistes, ce qui, selon Juteau et Laurin, ouvrait par ailleurs la porte au féminisme différentialiste[4]. C'est ce problème qu'auraient adressé les féministes radicales françaises en développant le courant féministe matérialiste, qui peut être considéré aujourd'hui comme une branche du féminisme radical[4].

Les critiques marxistes orthodoxes du féminisme radical considèrent que la production et l'économie constituent la dynamique centrale de la société moderne, génératrice de phases d'expansions, de crises, de guerres etc. et accusent le féminisme radical de ne pas prendre pleinement ce facteur en compte.

Le féminisme radical est également critiqué, avec divers arguments, par Élisabeth Badinter dans Fausse route, par Paul-Edmond Lalancette dans La nécessaire compréhension entre les sexes, par Jean-Philippe Trottier dans Le grand mensonge du féminisme, par Hélène Vecchiali dans Ainsi soit-il. Sans de vrais hommes, point de vraies femmes...

Principales représentantes[modifier | modifier le code]

Le féminisme radical étant un courant influent mais assez informel, sont citées aussi bien des féministes l'ayant théorisé que de grandes influences ou des féministes qui en sont particulièrement redevables.

Personnalités[modifier | modifier le code]

États-Unis[modifier | modifier le code]

France[modifier | modifier le code]

Autres pays[modifier | modifier le code]

Presses écrites[modifier | modifier le code]

Organismes[modifier | modifier le code]

Annexes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Sources et bibliographie[modifier | modifier le code]

Ouvrages[modifier | modifier le code]

En français
  • Nicole-Claude Mathieu, L’Anatomie politique : catégorisations et idéologies du sexe, Côté Femmes et Indigo, 1991, 291 p. (ISBN 978-2907883207)
  • Colette Guillaumin, Sexe, Race et Pratique du pouvoir. L’idée de nature, Éditions Indigo & Côté-femmes, 1992, 239 p. (ISBN 978-2907883399)
  • Colette Guillaumin, L’Idéologie raciste, genèse et langage actuel, Gallimard, 2002, 378 p. (ISBN 978-2070422302)
  • Christine Delphy, L'ennemi principal : Tome 1, Economie politique du patriarcat, Éditions Syllepse, 262 p. (ISBN 978-2849503942)
  • Paola Tabet, La construction sociale de l’inégalité des sexes: Des outils et des corps, L'Harmattan, 1998, 208 p. (ISBN 978-2738467737)
  • Christine Delphy, L'ennemi principal : Tome 2, Penser le genre, Éditions Syllepse, 2001, 366 p. (ISBN 978-2849503959)
  • Helena Hirata, Françoise Laborie, Hélène Le Doaré, Danièle Senotier, Dictionnaire critique du féminisme, Presses Universitaires de France, 2004, 315 p. (ISBN 978-2130524175)
  • Michèle Ferrand, Féminin, masculin, La Découverte, 2004, 128 p. (ISBN 978-2707131690)
  • Paola Tabet, La grande arnaque : Sexualité des femmes et échange économico-sexuel, L’Harmattan, 2004, 214 p. (ISBN 978-2747576727)
  • Catharine MacKinnon, Le Féminisme irréductible. Discours sur la vie et la loi, Éditions des femmes, 2005, 352 p. (ISBN 978-2721004864)
  • Beverley Skeggs, Des femmes respectables: Classe et genre en milieu populaire, Agone, 2015, 428 p. (ISBN 978-2748902174)
En anglais
  • (en) Shulamith Firestone, The Dialectic of Sex: The Case for Feminist Revolution, Farrar, Straus and Giroux, 1970, 240 p. (ISBN 978-0374527877)
  • (en) Anne Koedt, Ellen Levine, Anita Rapone, Radical Feminism, Times Books, 1973, 424 p. (ISBN 9780812962208)
  • (en) Mary Daly, Gyn/Ecology: The Metaethics of Radical Feminism, Beacon Press, 1978, 544 p. (ISBN 978-0807014134)
  • (en) Beatrix Campbell, Anna Coote, Sweet Freedom: The Movement for Women's Liberation, Blackwell Publishers, 1987, 300 p. (ISBN 978-0631149583)
  • (en) Alice Echols, Daring To Be Bad: Radical Feminism in America 1967-1975, University of Minnesota Press, 1989, 440 p. (ISBN 978-0816617876)
  • (en) Carol Hurd, Blanche Linden-Ward, American Women in the 1960s: Changing the Future, Twayne Publishers, 1993, 585 p. (ISBN 978-0805799057)
  • (en) Diane Bell, Renate Klein, Radically Speaking: Feminism Reclaimed, Spinifex Press, 1996, 654 p. (ISBN 978-1875559381)
  • (en) Barbara A. Crow, Radical Feminism, a Documentary History, New York University Press, 2000, 592 p. (ISBN 978-0814715550)
  • (en) Nancy F. Cott, Barbara J. Love, Feminists Who Changed America, 1963–1975, University of Illinois Press, 2006, 576 p. (ISBN 978-0252031892)
  • (en) Susan Ehrlich, Janet Holmes, Miriam Meyerhoff, The Handbook of Language, Gender, and Sexuality, Wiley-Blackwell, 2014, 688 p. (ISBN 978-1118584286)
  • (en) Sheila Jeffries, Gender Hurts: A Feminist Analysis of the Politics of Transgenderism, Routledge, 2014, 224 p. (ISBN 978-0415539395)
  • (en) Robert Jensen, The End of Patriarchy: Radical Feminism for Men, Spinifex Press, 2017, 200 p. (ISBN 978-1742199924)

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. « Les courants de pensée féministe », Louise Toupin, Version revue du texte Qu'est-ce que le féminisme? Trousse d'information sur le féminisme québécois des 25 dernières années, 1997, texte intégral
  2. Élaine Audet, « Chroniques plurielles des luttes féministes au Québec », 27 novembre 2003.
  3. Delphy 2001, « Le patriarcat, le féminisme et leurs intellectuelles », p. 226, publié initialement dans Nouvelles Questions féministes, n°2, 1981.
  4. a b c et d DANIELLE JUTEAU et NICOLE Laurin, « Ľévolution des formes de ľappropriation des femmes: des religieuses aux ‘mères porteuses’ », Canadian Review of Sociology/Revue canadienne de sociologie, vol. 25, no 2,‎ , p. 183–207 (ISSN 1755-618X, DOI 10.1111/j.1755-618X.1988.tb00102.x, lire en ligne, consulté le 5 février 2019)
  5. (en) Marriage, Family and Gender Inequality, Université d'Utrecht (lire en ligne)
  6. Christine Delphy, « L'ennemi principal », Partisan, nos 54-55,‎ (lire en ligne)
  7. Christine Delphy, « Marxisme, féminisme et enjeux actuels des luttes en France », Colloque Marx International,‎
  8. Colette Guillaumin, « Pratique du pouvoir et idée de Nature (1) L'appropriation des femmes », Questions féministes, no 2,‎ (lire en ligne)
  9. Monique Wittig, « On ne nait pas femme », Questions féministes, no 8,‎ , p. 75-84 (lire en ligne)
  10. Paola Tabet, « Les Mains, les outils, les armes », L'Homme, no 19,‎ (lire en ligne)
  11. « Roswitha Scholz, Valeur et genre / Production et reproduction - Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue », Divergence transse, féministe, communiste - Le placard à Plume, la fem-garoue,‎ aucune (lire en ligne, consulté le 2 janvier 2017)
  12. Sandra Ernst Kaiser, « « Le queer a fait son temps » (entretien avec Roswitha Scholz) - Critique de la valeur-dissociation. Repenser une théorie critique du capitalisme », Critique de la valeur-dissociation. Repenser une théorie critique du capitalisme,‎ (lire en ligne, consulté le 2 janvier 2017)
  13. (en) « Catherine MacKinnon on the role of pornography in the Clearance Thomas sexual harasssment scandal », babyradfem.tv, (consulté le 2 mai 2019)
  14. (de) Pornographie. Männer beherrschen Frauen, Emma Frauenverlag, (ISBN 978-3922670155)
  15. Catharine A. MacKinnon, Féminisme irréductible, Editions des Femmes, (ISBN 978-2721004864)
  16. Éric Fassin, Au-delà du consentement : pour une théorie féministe de la séduction, coll. « Raisons politiques », 46) éd., p. 47 – 66
  17. Roswitha Scholtz, Simone de Beauvoir aujourd'hui, Lormont, Editions Le bord de l'eau, (978-2-35687-3446), p. 29-33.
  18. Mladen Gladic, « Kommentar: Schneller, Frauen! », DIE WELT,‎ (lire en ligne, consulté le 1er octobre 2017).

Liens externes[modifier | modifier le code]