Histoire des Juifs en Roumanie

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Les Juifs ont une histoire plus que bimillénaire sur l'actuel territoire de la Roumanie[1], mais la communauté juive n'a commencé à jouer un rôle significatif tant du point de vue démographique que du point de vue économique ou culturel, qu'à partir du XIXe siècle, avec l'arrivée des Ashkénazes. Selon le recensement officiel de 1930, en Roumanie, il y avait 756 930 Juifs[2]. À présent et selon le recensement de 2011, le pays ne compte plus que 3 271 Juifs[3].

Histoire[modifier | modifier le code]

Antiquité et période byzantine[modifier | modifier le code]

Des traces archéologiques et paléographiques de judaïsme romaniote ont été trouvées à Tomis, en Scythie mineure : stèles, ruines de synagogues. Ces communautés Romaniotes, de langue yévanique, sont également présentes dans les comptoirs génois de la Mer Noire et du bas-Danube : San Giorgio, Barilla, Caladda, Licovrissi, Licostomo, Montecastro et Polychronia en Moldavie, Eraclea aujourd'hui ruinée et Constanța, comme le signale le Codex Latinus Parisinus de 1395[4],[5]. Des communautés romaniotes subsistèrent à Constanța jusqu'au milieu du XXe siècle.

Moyen Âge et Renaissance[modifier | modifier le code]

La Grande Synagogue de Iași, construite entre 1657 et 1671.

Au Moyen Âge, de nouvelles populations hébraïques arrivent en plusieurs étapes dans les principautés roumaines de Moldavie et Valachie, ainsi qu'en Transylvanie. Ainsi, au XIVe siècle s'y sont installés des Juifs Ashkénazim (« allemands ») parlant yiddish, venus d'Europe centrale. Par la suite, alors que les principautés roumaines étaient sous suzeraineté ottomane, s'y sont établis les Juifs Séfardim (« espagnols ») de langue évréohispanique et de liturgie ladino, venus de la péninsule Ibérique. La communauté juive valaque, initialement issue des branches romaniote et séfarade du judaïsme, est rejointe par la branche ashkénaze arrivant de Moldavie, mais venant de Galicie et de Podolie, suite des pogroms qui y eurent lieu au XVIe siècle. À Bucarest, les Juifs sont d’abord attestés comme sudiţi (grossistes) vers 1550 : sujets du Kaiser autrichien, du Tsar russe ou du Sultan ottoman, ils n’étaient pas soumis à la loi valaque et n’étaient pas citoyens de la Principauté de Valachie, ni, par suite, de la Roumanie. En 1740, il y avait des communautés juives dans les villes moldaves de Roman, de Bacău et de Galați.

Traditionnellement, les musulmans considèrent les Principautés roumaines tributaires de l’Empire ottoman, comme situées dans le Dar el Ahd (« maison du pacte », en arabe : دار العهد), qui définit de jure leur statut d’états chrétiens orthodoxes tributaires des Ottomans, états dont seuls des orthodoxes pouvaient être citoyens : les musulmans, avdétis, romaniotes et sépharades étaient sujets et protégés de l’Empire ottoman ; les catholiques, protestants et ashkénazes étaient sujets et protégés de l’Empire des Habsbourg ou des états d’Europe centrale et occidentale dont ils étaient originaires. Certaines fonctions, droits et devoirs, comme servir l’État, accomplir le service militaire, acquérir des terres et ouvrir des entreprises, étaient réservées aux citoyens orthodoxes ; concernant les Juifs, les dreptari, pour la plupart Romaniotes et Sephardim depuis longtemps intégrés à la société phanariote roumaine et peu nombreux (environ 12 000 personnes) sont devenus citoyens à l'indépendance du pays en 1878 et ont été exemptés des mesures discriminatoires durant la période 1938-44[6], alors que les Ashkenazim venus au XIXe siècle d'Allemagne, d'Autriche (Galicie) et de Russie, ou citoyens de ces empires avant le rattachement à la Roumanie de leurs territoires d'origine, et beaucoup plus nombreux (environ 700 000 personnes), n'obtiendront l'égalité des droits qu'en 1919 suite aux pressions occidentales, et la perdront lors de la montée des extrémismes dans la période 1938-44[7].

Pendant la deuxième moitié du XVIIIe siècle et la première moitié du XIXe siècle, ce sont des ashkénazes souvent très traditionalistes de Galicie qui se réfugient dans les principautés roumaines où les autorités étaient plus tolérantes ; une autre vague ashkénaze fuyant les pogroms qui eurent lieu en Ukraine durant le XIXe siècle vient étoffer les rangs des juifs roumains[8].

Époque moderne[modifier | modifier le code]

Période 1866 - 1938[modifier | modifier le code]

La population juive de la Roumanie au recensement de 1930.

La première constitution de la Roumanie moderne en 1866 (article 7) n'attribuait la nationalité roumaine qu'aux chrétiens orthodoxes, car le pays était alors encore défini comme une principauté orthodoxe autonome, mais vassale de l'Empire ottoman musulman. Les Juifs roumains étaient alors considérés comme « sujets autrichiens » ou « ottomans », et ceux qui ne relevaient d'aucun de ces deux empires étaient apatrides. En 1878, sous la pression des francs-maçons et des laïcs, alors que l'indépendance de la Roumanie vis-à-vis de l'Empire ottoman était reconnue au Traité de Berlin, l'article fut laïcisé pour permettre aux non-orthodoxes désireux de devenir Roumains, d'accéder à la citoyenneté. En pratique, il s'agissait d'une procédure de naturalisation individuelle étalée sur dix ans, qui ne bénéficia qu'à 52 924 Juifs[9], car le droit du sang continuait de dominer la législation, et surtout l'église et les boyards, attachés à la société patriarcale et rurale traditionnelle, voyaient d'un mauvais œil l'assimilation de populations arrivant nombreuses d'Europe centrale ou de Russie, et apportant des idées nouvelles, des technologies nouvelles, des réseaux commerciaux nouveaux, bref la modernité. Pour devenir tous pleinement citoyens, les Juifs devront attendre les réformes du début du XXe siècle. Rétrospectivement, ces réticences des élites sont décrites comme étant de l'antisémitisme, même si elles ne rejetaient pas seulement les Juifs, mais tous les étrangers (xénophobie) et les innovations en général (conservatisme)[10]. Ce n'est qu'en 1923, sous la pression des alliés occidentaux de la Roumanie, qu'une nouvelle constitution fut introduite, dont l'article 133, inspiré du droit du sol, étendant la nationalité roumaine à tous les résidents, indépendamment de leurs origines, langues et religions[11]. Contestée par les conservateurs et les nationalistes tant juifs que non juifs, cette même constitution accordait l'égalité juridique aux femmes, ce qui posa des problèmes dans les communautés traditionalistes du nord du pays.

En 1930 des villes comme Cernăuți (patrie de Paul Celan), Suceava (patrie de Norman Manea), Dorohoi, Botoșani, Bălți, Iași, Orhei ou Chișinău sont peuplées à moitié par des Ashkénazim, le yiddish y est couramment parlé (et souvent compris en dehors de la communauté) et l'écriture hébraïque partout présente (enseignes, librairies, journaux, théâtres). Sur le plan religieux, d'importantes communautés hassidiques de la mouvance Loubavitch y vivaient ; sur le plan politique, le Bund socialiste et le sionisme nationaliste, opposés l'un à l'autre, se partageaient la communauté.

Période 1939 - 1945[modifier | modifier le code]

Le Juif à l'oie, Nicolae Grigorescu (c 1880)
Articles détaillés : Shoah en Roumanie et Pogrom de Iași.

La Roumanie resta une démocratie parlementaire jusqu'en février 1938, mais les cercles humanistes, qui voyaient les Juifs comme un facteur de modernité, de développement et d'échanges culturels, étaient alors en perte de vitesse face aux cercles xénophobes, qui les décrivaient comme des « étrangers nuisibles à la nation ». Dans les années 1930, comme dans toute l'Europe, la situation des Juifs se dégrade au rythme des atteintes à la démocratie consécutives à la crise de 1929, et en raison de la montée des extrémismes, qui culminent pendant la Seconde Guerre mondiale avec la Shoah. Dans les années 1930, des gouvernements comme celui d'Octavian Goga introduisent dans les universités et la fonction publique des « numerus clausus » (qui concernaient aussi d’autres minorités, notamment les Magyars, mais épargnaient les Allemands), et retirent la citoyenneté roumaine à plus de 100 000 juifs transylvains, bucoviniens et bessarabiens de langues allemande, hongroise ou russe naturalisés en 1923, sous prétexte qu'ils ne parlaient pas correctement le roumain ou qu'ils avaient servi dans les forces austro-hongroises ou russes[12].

La Garde de fer et l'armée du régime Antonescu (le « Pétain roumain » selon sa propre définition) ont été les vecteurs principaux de la Shoah en Roumanie. Les persécutions commencent en octobre 1940 et un premier pogrom est commis par la Garde de fer en janvier 1941 (131 morts)[13]. Sur les 756 930 Juifs roumains de 1938, 420 000 changent de nationalité en 1940, lorsque la Roumanie cède de vastes régions à l'URSS, à la Hongrie ou à la Bulgarie, 356 237 conservent la nationalité roumaine et apparaissent au recensement de 1941[14].

Les crimes de la Garde de Fer et du régime Antonescu ont été officiellement reconnus en 2004, en même temps que ceux du communisme, sous la présidence de Traian Băsescu, après que la Commission Wiesel mise en place sous le mandat d'Ion Iliescu eut rendu ses conclusions[15].

Période communiste[modifier | modifier le code]

Ce « certificat de voyage » de l'état communiste de 1961, autorisation très difficile à obtenir et sans laquelle il était impossible de sortir du pays, était, pour les Juifs de Roumanie, le premier obstacle à surmonter sur le chemin de l’Alya. L’une des exigences pour l’obtenir, était d’être invité par un citoyen du pays de destination (ici Israël) qui devait pour cela acquitter une lourde taxe à l’ambassade roumaine de ce pays : cette taxe était proportionnelle au niveau d’études de la personne invitée.
Le musée juif de Bucarest.

Après la guerre, l'instauration du communisme ne séduisit que fort peu de Juifs (même si quelques-uns se trouvèrent durant quelques années aux commandes du Parti communiste roumain qui prit le pouvoir par le coup d'état du ), d'autant que le judaïsme était considéré comme du « nationalisme bourgeois archaïque et rétrograde » ou du « cosmopolitisme ».

Les juifs présents dans la direction du parti communiste, dont les plus connus sont Anna Pauker et Joseph Kichinevski[16] ne se sont pas comportés en juifs (cela aurait été du « nationalisme petit-bourgeois » ou pire, du « cosmopolitisme ») mais en communistes staliniens, et, à ce titre, bien des juifs se retrouvent eux aussi en camp comme « exploiteurs », « bourgeois » ou « éléments douteux », après la consolidation du régime en 1946-1947[17]. Si le régime communiste permet la résurgence de théâtres et de journaux en yiddish, ainsi que de quelques orchestres klezmer, ce folklore d'opérette, comme le folklore roumain, magyar ou saxon, coupé de ses racines et embrigadé par la propagande officielle, ne parvient pas à dissimuler l'étouffement de toute vie intellectuelle et économique, ce qui est rétrospectivement considéré comme un « antisémitisme occulte » du régime communiste[18].

Au fil des années, la communauté s'étiole, émigrant vers Israël, vers la France ou vers les États-Unis, et les Juifs ne sont plus que 146 274 au recensement de 1956[19].

Comme le fascisme d'Antonescu avant lui, le régime communiste a bien tiré profit de cette émigration, en faisant payer le droit d'émigrer (comme pour les Allemands ou les Grecs de Roumanie) au prorata du niveau d'études ou de formation atteint qui, chez les Juifs roumains, était bien sûr généralement élevé. Entre fascisme et communisme, le judaïsme roumain a péri mais son histoire est bien connue en Israël où plusieurs journaux et de nombreux livres paraissent en roumain.

Période post-communiste[modifier | modifier le code]

Démographie[modifier | modifier le code]

Évolution de la population juive[modifier | modifier le code]

Année Juifs Personnes de langue maternelle yiddish Personnes de religion juive
Nombre % Nombre % Nombre %
1930[20] 728 115 4,0 518 754 2,9 756 930 4,2
1941[21]
(sans les territoires perdus en 1940)
356 237
1948[22] 138 795 0,9
1956[23] 146 264 0,8 34 337 0,2
1966[22] 42 888 0,2 5 143 0,03
1977[22] 24 667 0,1 3 429 0,02
1992[22] 8 955 0,04 964 9 670 0,04
2002[24],[25] 5 785 0,02 951 6 057 0,03
2011[3],[26] 3 271 0,02 643 3 519 0,02

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Revue Pontica
  2. (en) Gyémánt Ladislau: „The Romanian Jewry - Historical Destiny, Tolerance, Integration, Marginalisation”, JSRI (Journal for the Study of Religions and Ideologies), No.3 /Winter 2002, p. 85-98.
  3. a et b (ro) « Tab14. Populaţia stabilă după etnie şi religie – categorii de localităţi », sur Institutul Național de Statistică din România (consulté le 2 septembre 2015)
  4. (en) Elias Schwarzfeld, « The Jews of Roumania from the Earliest Times to the Present Day », American Jewish Yearbook,‎ , p. 25-62
  5. Nicolae Gudea, « Les Juifs dans les territoires daces, 106-275 de notre ère », Ephemeris Napocensis, no 9-10,‎ 1999-2000, p. 179-208 (lire en ligne [PDF])
  6. Victor Eskenasy „Izvoare și mărturii referitoare la evreii din România” (« Sources et témoignages concernant les Juifs de Roumanie »), vol. I, éd. de la Fédération des communautés hébraïques de Roumanie, 1986, p. 141-144.
  7. Raul Hilberg, La Destruction des Juifs d'Europe, pp. 1410-1411.
  8. Victor Eskenasy Op. cit., vol. I, p. 141-144.
  9. Carol Iancu, Les Juifs en Roumanie 1866-1912 : de l'exclusion a l'émancipation, Aix-en-Provence 1978, p. 142-143
  10. Oișteanu 2012.
  11. Chronology - From the History Museum of the Romanian Jews; Hasefer Publishing House, The Romanian Jewish Community [lire en ligne (page consultée le 6 décembre 2007)]
  12. Constantiniu 1999, p. 351.
  13. Neagu Djuvara, (ro) Între Orient şi Occident : Ţările române la începutul epocii moderne, Humanitas, Bucarest, 1995 p. 179 et (ro) Constantin C. Giurescu, Istoria Bucureştilor din cele mai vechi timpuri pînă în zilele noastre, Ed. pentru Literatură, Bucarest, 1966, p. 271-272
  14. Institutul Central de Statistică : Recensământul General al României din 1941, 6 avril 1941, in Publikationstelle, Die Bevölkerungzählung in Rumänien, 1941, Wien 1943. Selon Raul Hilberg La destruction des juifs d'Europe, Gallimard, collection Folio, 2006, TII, p. 1408, seuls 53 % des juifs roumains de 1938 (près de 760 000 personnes) y vivaient encore en 1952. Selon les conclusions de la Commission Wiesel, les 47 % manquants (près de 380 000 personnes) avaient soit émigré vers la Palestine de Roumanie (environ 90 000 personnes) ou des régions ex-roumaines de l'URSS (36 000 personnes), soit été victimes du régime Horthyste après la cession de la Transylvanie du nord à la Hongrie (130 000 personnes dont 120 000 furent déportés vers l'Allemagne), et du régime Antonescu lors de l'Opération Barbarossa (250 000 personnes devenues soviétiques par la cession à l'URSS des territoires où elles vivaient, dont plus de 120 000 périrent en Transnistrie ; à cela il faut ajouter environ 4 000 autres juifs devenus soviétiques qui s'étaient enfuis vers l'est lors de l'attaque germano-roumaine, et qui furent rattrapés par les Einsatzgruppen et tués en Ukraine). Au total, parmi les 380 000 personnes manquantes, il y aurait 290 000 victimes et 126 000 déplacés ou émigrés.
  15. (en) International Commission on the Holocaust in Romania (Commission Wiesel), Final Report of the International Commission on the Holocaust in Romania, Yad Vashem (The Holocaust Martyrs' and Heroes' Remembrance Authority), 2004, [1].
  16. Voir [he:יוסיף קישינבסקי]
  17. Raoul S. Rubsel (trad. Alain Combier), Messages de l'enfer, éd. Fischbacher 1958
  18. Andrei Oișteanu, Op. cit., Ed. Polirom 2012
  19. Republica Populară Romînă, guide général, Ed. pentru răspîndirea științei și culturii, Bucarest 1960, p. 94
  20. https://upload.wikimedia.org/wikipedia/commons/3/3d/Recensamant1930-II-XXIV.jpg
  21. Institutul Central de Statistică : Recensământul General al României din 1941, 6 avril 1941, in Publikationstelle, Die Bevölkerungzählung in Rumänien, 1941, Wien 1943
  22. a, b, c et d « Hungarians in Transylvania between 1870 and 1995 » (consulté le 15 novembre 2014)
  23. Republica Populară Romînă, Ghid general, Ed. pentru răspîndirea științei și culturii, Bucharest 1960, p. 94.
  24. http://www.insse.ro/cms/files/rpl2002rezgen1/14.pdf
  25. http://www.insse.ro/cms/files/rpl2002rezgen1/17.pdf
  26. (ro) « Tab13. Populaţia stabilă după religie – judeţe, municipii, oraşe, comune », sur Institutul Național de Statistică din România (consulté le 2 septembre 2015)

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

Document utilisé pour la rédaction de l’article : document utilisé comme source pour la rédaction de cet article.

  • Carol Iancu, L'Émancipation des Juifs de Roumanie (1913-1919), Centre de recherches et d'études juives et hébraïques, 1992
  • Mehdi Chebana et Jonas Mercier, Mémoires des Juifs de Roumanie, Non lieu, (ISBN 2352701058)
  • (ro) Florin Constantiniu, O istorie sinceră a poporului român, Bucarest, Univers Enciclopedic, . 
  • (ro) Andrei Oișteanu, Imaginea evreului în cultura română : studiu de imagologie în contextul est-central european, Iași, Polirom, . 

Articles connexes[modifier | modifier le code]