Franc-maçonnerie en Roumanie

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.
Aller à : navigation, rechercher


La franc-maçonnerie en Roumanie est l'ensemble, d'une grande diversité, des loges maçonniques présentes dans ce pays durant son histoire. Aucune n'est endémique, car toutes sont, dès l'origine du mouvement, en lien avec des obédiences internationales. On y retrouve, comme ailleurs, le clivage entre loges dites régulières affiliées à la franc-maçonnerie déiste d'origine anglo-saxonne, et loges dites libérales affiliées à la franc-maçonnerie laïque d'origine française. Au XIXe siècle, la franc-maçonnerie roumaine a joué un rôle crucial dans la création, à partir des Principautés danubiennes, de l'état roumain moderne, mais au XXe siècle elle a largement perdu de son influence, pour finir persécutée et interdite par les dictatures nationalistes et communistes successives ; sa timide renaissance depuis la Libération de 1989 est loin de lui avoir permis un développement comparable à celui du passé.

Histoire ancienne[modifier | modifier le code]

Selon les historiens de la maçonnerie Radu Comănescu, Marcel Schapira et Jacques Pierre, la majorité des révolutionnaires et des fondateurs de la Roumanie (Vasile Alecsandri, Nicolae Bălcescu, Tudor Vladimirescu, Mihail Kogălniceanu) dont son premier souverain Alexandru Ioan Cuza, ainsi qu'un grand nombre d'universitaires, de scientifiques et d'artistes du XIXe siècle, étaient francs-maçons. Anecdotiquement, depuis 1848 il existait au centre de Bucarest une "Rue des francs-maçons" qui garda ce nom jusqu'en mars 1938 (actuelle rue Mircea Vulcănescu). Les francs-maçons étaient si nombreux qu'ils étaient familièrement appelés "farmazons" en roumain populaire et un dicton affirmait que tout dirigeant roumain "commence étudiant, passe farmazon, devient professeur, savant ou ministre, et finit piétiné et couvert de crachats en tant que boulevard" : en effet, de nombreux boulevards des centres-villes portent les noms de francs-maçons célèbres[1],[2].

Débuts[modifier | modifier le code]

Selon Radu Comănescu[3], la Balade du maître-maçon Manole atteste de l’existence d’une corporation des bâtisseurs d’églises au Moyen Âge sur le territoire de l'actuelle Roumanie. Le sacrifice consenti par le bâtisseur pour la sauvegarde des secrets de la construction, est un mythe très ancien que Mircea Eliade avait déjà relié aux mythes fondateurs de la franc-maçonnerie.

Selon Steliu Lambru, Mariana Tudose, Alex Diaconescu et Marcel Schapira, au XVIIIe siècle, Constantinople et Paris étaient les deux capitales où les hospodars, les boyards et la bourgeoisie roumaine envoyaient leurs jeunes étudier. D'autres faisaient venir à eux des précepteurs français, italiens ou anglais. Les professeurs et percepteurs de ces jeunes étaient parfois des Francs-maçons. Les principautés de Valachie et de Moldavie, vassales de l'Empire ottoman mais autonomes, étaient un terrain favorable à la franc-maçonnerie, étant déjà sous l'influence de l'esprit des Lumières depuis le XVIe siècle : des princes (Alexandru Lăpușneanu, Radu Șerban, Șerban Cantacuzène et Antioh Cantemir) et des lettrés (Ioan Piuariu-Molnar) y avaient fondé des académies (en 1561 Cotnari en Moldavie, en 1603 à Târgoviște et en 1688 à Bucarest en Valachie, en 1707 à Jassy en Moldavie et en 1795 à Alba Iulia en Transylvanie)[4].

Le Supplex libellus valachorum
Les étudiants roumains de Paris présentent leur tricolore au gouvernement provisoire de 1848, portant la devise „ΛІБЕРТАТЕ DРЕПТАТЕ ФРЪЦІЕ” = Liberté, Égalité, Fraternité. Aquarelle de C. Petrescu
Mihail Ștefănescu dit Melchisedec (1823-1892) historien, académicien, évêque orthodoxe et franc-maçon

Les princes Constantin II Brâncoveanu et Dimitrie Cantemir accomplissent des réformes juridiques et fiscales dans un sens plus équitable, et en 1741, le hospodar Constantin Mavrocordato instaure en Valachie une Constitution ("Marele Hrisov"), avant d'abolir le servage en 1746-49 en Valachie et en Moldavie, où il règne successivement. Le "Marele Hrisov" a été publié in extenso dans le "Mercure de France" de juillet 1742. En 1780, la "Pravilniceasca Condică", code de lois rédigé par le hospodar Alexandre Ypsilantis (ancêtre d'un autre Alexandre Ypsilantis célèbre en 1821) instaure la notion de citoyenneté. Ainsi, les principautés dites "danubiennes" étaient dotées de constitutions, pourvues de facultés et libérées du servage près d'un siècle avant les grands empires absolutistes voisins[4].

Les auteurs anglo-saxons ne reconnaissent pas l'ancienneté de la franc-maçonnerie dans les pays roumains, en partie parce qu'ils croient à tort que Moldavie et Valachie étaient des provinces ottomanes, ignorant qu'il s'agissait de principautés autonomes : ils consultent les archives turques, et n'y trouvent rien concernant les pays roumains. En outre, il existe dans la littérature anglo-saxonne un point de vue assez répandu qui fait de la Roumanie un pays fasciste et antisémite dont la Garde de fer serait un phénomène beaucoup plus représentatif que la franc-maçonnerie et le progressisme (mais on pourrait tenir le même discours à propos de la France de Gobineau, Maurras, Drieu La Rochelle, Alexis Carrel, Gustave Thibon, du Front national…)[5]. En revanche, les historiens de la maçonnerie Radu Comănescu, Marcel Schapira, Jacques Pierre et D.G.R. Șerbănescu[1] écrivent que la maçonnerie arrive en Moldavie vers 1734, donc assez rapidement, étant donné que la Grande Loge a été fondée à Londres en 1717. En Moldavie, les premières structures maçonniques ont été créées sous le règne de Constantin Mavrocordato grâce à Antonio Maria del Chiaro, le secrétaire italien du prince valaque Constantin II Brâncoveanu et d'autres princes phanariotes. C’est del Chiaro qui a fondé la maçonnerie roumaine. On ne sait pas si le souverain réformateur Constantin Mavrocordato a lui-même été initié. La seconde loge apparaît en 1749 parmi les Saxons de Transylvanie, à Brașov, la troisième en 1767 parmi ceux de Sibiu. En Valachie, la première loge a été fondée par un français, Jean-Louis Carrat, secrétaire du prince Grigore III Ghica, en 1769[6].

Selon Radu Comănescu, des roumains ont également été initiés en Transylvanie, car en 1784, la révolution en Transylvanie a été idéologiquement structurée autour du Supplex libellus Valachorum, un corpus de revendications envoyé à l'empereur d'Autriche, Joseph II, très semblable à la constitution américaine de 1783 et à la déclaration des droits de l'homme et du citoyen de 1789. Les rédacteurs de ce texte, Ignace Darabant, Samuil Micu, Petru Maior, Gheorghe Șincai, Ioan Piuariu-Molnar, Iosif Meheși, Ioan Budai Deleanu et Ioan Para, employaient de nombreuses expressions maçonniques.

La quatrième loge identifiée avec certitude apparaît en Bessarabie, à Chișinău, en 1820 : elle fut fondée par un médecin alsacien de l'armée napoléonienne nommé Schaller, et initia entre autres l'archimandrite orthodoxe Ephrem, qui fondera à son tour une cinquième loge, "Zorile" ("L'Aube" en roumain), à Silistra en Dobrogée et aussi une loge bulgare, "Spas" ("Le Salut" en bulgare) à Bassarbovo près de Roussé en 1830. Précisons ici que jusqu'en 1937, l'église orthodoxe entretînt de bonnes relations avec la franc-maçonnerie, au point que le métropolite et académicien Mihail Ștefănescu (1823-1892, connu comme Frère Melchisedec), y fut initié.

En 1821, l'Etería dirigée par Alexandre Ypsilantis, descendant de l'hospodar à la "Pravilniceasca Condică", et Tudor Vladimirescu animent la révolution qui échouera en Roumanie, mais aboutira à l'indépendance grecque en 1839. În 1825, les frères Golescu ouvrent à Bucarest une sixième loge : la "Societatea filarmonică", qui initiera la moitié des politiques, des universitaires et des artistes de la ville. Mais la plus connue des loges roumaines sera la septième : Steaua Dunării (l'"Étoile du Danube"), créée à… Bruxelles en Belgique en 1850, par les "frères farmazons", qui s'y étaient réfugiés après l'échec de la révolution de 1848[7].

Tombe d'un franc-maçon dans le cimetière de Ghencea, à Bucarest.

Développement[modifier | modifier le code]

À ces "Vechi farmazoni" (anciens francs-maçons) s'ajoutent de nombreux étudiants roumains de Paris, initiés par les loges "Athénée des étrangers" et "La Rose du silence". Revenus au pays, ceux-ci y créeront de nombreuses sociétés d'abord secrètes, puis publiques, telles Junimea ("Jeunesse"), Unirea ("Union") ou Frăția ("Fraternité") qui œuvrent pour la sécularisation de l'état, l'enseignement primaire gratuit, la libération des roms et l'unification de toutes les principautés et provinces roumaines. Selon l'historien de la maçonnerie Radu Comănescu, l’hymne actuel de la Roumanie, Réveille-toi, Roumain, qui date du XIXe siècle, est une production littéraire dominée par les idées maçonniques. La sécularisation de l'état, la nationalisation des biens ecclésiastiques et la libération des roms interviendront en 1865 sous le règne d'Alexandru Ioan Cuza, et l'unification des différents pays roumains, commencée en 1859, s'achèvera grâce à la victoire de 1918[8].

Les loges se multiplient ensuite (certaines ont des ateliers dans plusieurs villes) et le nombre de francs-maçons était estimé à 23 000 (pour 18 millions d'habitants) en 1938. Ils furent acteurs des réformes qui eurent lieu entre 1918 et 1938 (agraire en 1921 avec partage des grands domaines latifundiaires, constitutionnelle avec passage au droit du sol et au vote partiel des femmes en 1923, et administrative selon le modèle français en 1926). Le patriarche orthodoxe lui-même, Miron Cristea, était franc-maçon (il fut régent pendant la minorité du roi Michel 1). Mais la montée des extrémismes, les attentats commis par la Garde de fer contre leurs temples, le danger d'être fichés et assassinés (il faut dire que si la franc-maçonnerie est censée être discrète, elle l'était peu en Roumanie[9]) amenèrent le Grand-Maître Jean Pangal, en accord avec son ami et frère le roi Carol II, à décider la fermeture de toutes les loges en février 1938[10].

La clandestinité et la fin[modifier | modifier le code]

Après 1938 et pendant la Seconde Guerre mondiale les francs-maçons roumains, devenus clandestins sous le régime fasciste du Pétain roumain Ion Antonescu, mais majoritaires dans la direction du Service maritime roumain, ont néanmoins œuvré de manière coordonnée : en collaboration avec l'association Aliyah dirigée par les francs-maçons Eugène Meissner et Samuel Leibovici, ils sauvèrent autant de juifs que possible en les convoyant de Constanța à Istanbul ; le maire de Cernăuți, Traian Popovici ; le pharmacien de Jassy: Beceanu (deux justes reconnus) et l'aviateur Bâzu Cantacuzino sauvèrent, eux aussi, de nombreuses vies, non seulement de juifs, mais aussi de pilotes Alliés abattus par la Flak. Le films "Train de vie" de Radu Mihaileanu évoque ces épisodes.

Autorisée à nouveau fin août 1944, mais menacée cette fois par les communistes, qui s'étaient emparés des listes établies par la Garde de fer et qui la considéraient comme une „organisation bourgeoise cosmopolite", la franc-maçonnerie roumaine s'unit, toutes obédiences confondues (les Réguliers et les Libéraux se reconnaissant mutuellement) en une „Francmasonerie unită a României" ("Franc-maçonnerie unie de Roumanie"), dirigée par le général Pandele et l'académicien Mihail Sadoveanu. Malgré les tentatives de ceux-ci de se concilier les communistes, ces derniers interdisent la franc-maçonnerie en 1948, non sans avoir emprisonné un nombre important de frères et leurs familles. Mihail Sadoveanu échappe à ce sort en passant bruyamment au stalinisme et en manifestant ouvertement son mépris pour ses convictions précédentes, au moyen d'un manifeste à la gloire de Staline, titré Lumina vine dinspre Răsărit ("La Lumière vient de l'Orient"), diffusé dans tout le pays[11].

Histoire récente[modifier | modifier le code]

Le réveil de la Franc-maçonnerie[modifier | modifier le code]

Après la chute du dernier dictateur Nicolae Ceaușescu, des francs-maçons survivants du régime communiste se réunirent le 27 décembre 1989 à Bucarest dans l'ancien temple de la rue Radu de la Afumați en invitant diverses personnalités à découvrir les principes de la franc-maçonnerie.

En octobre 1990, à Paris, des exilés roumains constituent Marea Lojă Națională a României (la "Grande Loge nationale de Roumanie"). Cette première Grande Loge est constituée de trois loges : Steaua Dunării ("Étoile du Danube"), România Unită ("Roumanie unie") et Solidaritatea ("Solidarité"). Alexandre Paléologue, alors ambassadeur de Roumanie à Paris, est élu Grand maître.

Siège de la Grande Loge nationale de Roumanie (MLNaR), à Bucarest.

L'implantation des obédiences étrangères[modifier | modifier le code]

Très rapidement, les obédiences d'Europe occidentale contribuent à la relance de la maçonnerie en Roumanie.

Dissensions, unions et crises[modifier | modifier le code]

La société civile roumaine sortant affaiblie et très fragmentée des 45 ans de totalitarisme, des dissensions apparaissent vite, et 13 loges régulières créent un District Transilvania. En mars 1996, avec quelques loges d’obédience française, le District Transilvania constitue la "Grande Loge unie de Roumanie".

En 1997, les deux Suprêmes Conseils se réunissent.

En juillet 2000, la Grande Loge unie de Roumanie et la Grande Loge nationale en Roumanie tentent une union, qui échoue.

En 2003, La Grande Loge nationale de Roumanie et la Grande Loge nationale de la Roumanie se fédèrent au sein de la Confederația Marilor Loji din România de Rit Scoțian Antic și Acceptat ("Confédération des Grandes Loges de Roumanie du REAA").

En 2013, c'est le Grand Orient de Roumanie qui traverse une crise de légitimité, au point que celui de France doit y déléguer des observateurs pour aider à concilier les points de vue.

On estimait en 2009 le nombre de francs-Maçons en Roumanie à environ 8500, dont 7000 réguliers et 1500 libéraux, mais le "taux de rotation" des membres y est très supérieur à ce qu'il est en France, et le nombre de Roumains ayant été "frères" pendant une période de temps limitée est estimé au triple de ces chiffres. Le même phénomène s'observe dans la société civile : partis politiques, associations, syndicats. L'avantage de cette situation est que leur connaissance de la franc-maçonnerie par l'expérience existentielle contribue à relativiser les idées reçues à ce sujet dans le grand-public, idées qui proviennent le plus souvent de la théorie du complot ou du protochronisme nationaliste, très présents sur les réseaux sociaux[12].

Actuellement[modifier | modifier le code]

Aujourd’hui, sur le territoire roumain fonctionnent sept groupements maçonniques :

  • La Grande Loge nationale de Roumanie (Marea Lojă Națională a României)[13].
  • La Grande Loge nationale en Roumanie (Marea Lojă Națională din România).
  • La Grande Loge de Roumanie (Marea Lojă a României).
  • La Grande Loge nationale unie en Roumanie (Marea Lojă Națională Unită din România).
  • La Grande Loge féminine de Roumanie (Marea Lojă Feminină a României).
  • Le Grand Orient de Roumanie (Marele Orient al Romaniei).
  • Le Droit Humain en Roumanie (Dreptul Uman din România).

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Daniel Ligou, Dictionnaire de la Franc-maçonnerie, Paris, P.U.F.,‎ .
  2. D.G.R. Șerbănescu, La Franc-maçonnerie en Roumanie, Paris, éd. "lettres M",‎ (lire en ligne).
  3. « Article sur RRI », sur www.rri.ro.
  4. a et b Andrei Oțetea, Istoria lumii în Date, Ed. Enciclopedică, Bucarest, 1969
  5. Ce point de vue dans la littérature historique anglo-saxonne, trouve son équivalent chez certains historiens français tels Florence Heymann, Alexandra Laignel-Lavastine ou Carol Iancu ; d'autres auteurs récusent de point de vue, tels Catherine Durandin (Histoire des Roumains, Fayard, 1995) ou Lilly Marcou (Le roi trahi, Carol II de Roumanie, Pygmalion, 2002)
  6. Les premiers jours de la franc-maçonnerie en Roumanie - 82k
  7. André Combes, Encyclopédie de la Franc’Maçonnerie, Le Livre de Poche, 2000
  8. Abel Douay et Gérard Hetrault, Napoléon III et la Roumanie : influence de la franc-maçonnerie. Nouveau Monde Éditions, 2009
  9. André Combes : « Bénéficiant d’un recrutement relativement aisé, les loges roumaines ouvrent des écoles. Ainsi, à Bucarest, dans les années 1880, la loge "Les Sages d’Héliopolis" (fondée en 1863) ouvre une bibliothèque, une école des arts et métiers, donne des conférences scientifiques, publie une revue grâce aux dons et aux revenus de représentations théâtrales. En une seule année, elle assure des consultations gratuites et remet 456 livres à des enfants d’écoles publiques ou privées » : voir aussi [1]
  10. Paul Naudon, Histoire générale de la franc-maçonnerie, Presses Universitaires de France, 1981 (ISBN 2-13-037281-3) et Stan Stoica (coordinateur), Dicționar de Istorie a României, p. 153-155, Bucarest, Ed. Merona, 2007.
  11. Stan Stoica (coordinateur), Dicționar de Istorie a României, p. 153-155, Bucarest, Ed. Merona, 2007.
  12. Source : MLNR & MOAR
  13. reconnue , le 8 mars 2008 par la Grande Loge unie d'Angleterre.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Article connexe[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Daniel Beresniak, la Franc-maçonnerie en Europe de l'Est, Ed. Du Rocher,‎ (ISBN 2-268-01251-4), p. 101-121.

Liens externes[modifier | modifier le code]