Nicolae Ceaușescu

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Nicolae Ceaușescu
Image illustrative de l'article Nicolae Ceaușescu
Fonctions
Président de la République socialiste de Roumanie

(15 ans 8 mois et 24 jours)
Élection
Réélection
Président du Conseil Manea Mănescu
Ilie Verdeț
Constantin Dăscălescu
Prédécesseur Lui-même
(président du Conseil d'État)
Successeur Ion Iliescu
(Président du Front de salut national)
Président du Conseil d'État de la République socialiste de Roumanie
(chef de l'État)

(6 ans 3 mois et 19 jours)
Président du Conseil Ion Gheorghe Maurer
Prédécesseur Chivu Stoica
Successeur Lui-même
(président de la République)
Secrétaire général du
Parti communiste roumain

(24 ans et 9 mois)
Prédécesseur Gheorghe Gheorghiu-Dej
Successeur Aucun (parti dissous)
Biographie
Nom de naissance Nicolae Andruță Ceaușescu
Date de naissance
Lieu de naissance Scornicești (Royaume de Roumanie)
Date de décès (à 71 ans)
Lieu de décès Târgoviște (Roumanie)
Nature du décès Exécution par arme à feu
Nationalité roumaine
Parti politique Parti communiste roumain
Conjoint Elena Petrescu
Enfants Valentin Ceaușescu
Zoia Ceaușescu
Nicu Ceaușescu
Résidence Maison de la République (Bucarest)

Signature de Nicolae Ceaușescu

Nicolae Ceaușescu
Présidents de la République socialiste de Roumanie

Nicolae Ceaușescu Prononciation du titre dans sa version originale Écouter, né le à Scornicești et mort le à Târgoviște, est un homme d'État et dictateur roumain.

Après la mort de Gheorghe Gheorghiu-Dej, en 1965, il accède à la tête du pays en devenant secrétaire général du Parti communiste roumain (PCR). Il est élu président de la République socialiste de Roumanie par la Grande Assemblée nationale de Roumanie en 1974 (réélu en 1980 et 1985) et exacerbe le culte de la personnalité propre à ce régime totalitaire, dont il sera le dernier dirigeant et dont la police politique nommée Securitate forme l'armature. Il s'arroge les titres de « Conducător », de « génie des Carpates », de « Danube de la pensée » et pratique le népotisme.

Le régime communiste qui a été mis en place le et dont Ceaușescu est l'ultime dirigeant, s'effondre le , lors du coup d'état faisant suite aux révoltes de la population débutées à Timișoara. Trois jours plus tard, le , Nicolae Ceaușescu et son épouse Elena sont jugés, condamnés et exécutés à l'issue d'une procédure expéditive que le régime utilisait contre ses opposants et dissidents.

Jeunesse[modifier | modifier le code]

Ceaușescu en 1936, à 18 ans.
Elena Ceaușescu, son épouse.

Il quitte sa famille et s'installe à Bucarest en 1929 à 11 ans. Apprenti cordonnier, il est vite « connu des services de police ». L'histoire officielle veut qu'il ait adhéré au Parti communiste roumain dès 1932, qu'il ait été arrêté l'année suivante pour activités séditieuses au cours d'une grève, puis à nouveau en 1934 pour avoir collecté des signatures pour une pétition contre un procès fait à des cheminots, et encore en 1936 pour des activités anti-fascistes. Sa fiche de police présentée de 1972 à 1989 dans tous les musées d'histoire de Roumanie, contenait les appréciations suivantes : « dangereux agitateur communiste » et « activiste de la propagande communiste et anti-fasciste ». Mais après 1989, plusieurs biographies indiquent qu'il aurait été arrêté pour des affaires de droit commun, et que c'est dans la prison de Doftana qu'il aurait connu des communistes et qu'il les aurait rejoints, en 1937 ou 1938, de toute manière avant que le fascisme ne prenne le pouvoir[1],[2],[3],[4].

En 1939, il fait la connaissance d'Elena Petrescu, qui devient son épouse en 1946 et qui va connaître la même ascension et la même chute finale. Son influence et son rôle grandissent au fil des années.

En 1940, il est à nouveau arrêté et emprisonné. En 1943, il est transféré au camp d'internement de Târgu Jiu, où il fait la connaissance de Gheorghe Gheorghiu-Dej, dont il devient le protégé.

Ascension vers le pouvoir[modifier | modifier le code]

À la fin de la Seconde Guerre mondiale, alors que la Roumanie est occupée par l'Union soviétique, il devient secrétaire de l'Union des jeunesses communistes (1944-1945).

Après la prise du pouvoir par les communistes le 6 mars 1945 et l'abolition de la monarchie en décembre 1947, il devient successivement ministre de l'agriculture, puis ministre délégué aux forces armées sous la direction de Gheorghe Gheorghiu-Dej. En 1952, quelques mois après l'éviction de la ministre des Affaires étrangères Ana Pauker, il est nommé au comité central du « Parti des travailleurs roumains » (nom du PCR à l'époque).

En 1954, Nicolae Ceaușescu est promu au bureau politique et son influence s'accroît jusqu'à faire de lui le « numéro deux » du parti.

Exercice du pouvoir[modifier | modifier le code]

Arrivée à la tête de l'État[modifier | modifier le code]

En mars 1965, trois jours après la mort de Gheorghe Gheorghiu-Dej, Nicolae Ceaușescu est coopté comme premier secrétaire du « Parti des travailleurs roumains ». L'une de ses premières décisions est de revenir au nom de « Parti communiste roumain » (PCR) et de déclarer que son pays, plutôt qu'une « république populaire », est désormais la « République socialiste de Roumanie ». Ceaușescu consolide sa position en se faisant élire, en 1967, président du Conseil d'État. En 1974, il ajoute à sa liste de titres officiels celui de président de la République[5].

Culte de la personnalité[modifier | modifier le code]

Timbre postal à l'effigie de Nicolae Ceaușescu, diffusé en 1988 pour les 70 ans du président.
Le réseau de prisons et de camps de la Roumanie communiste.

Depuis Joseph Staline, le culte de la personnalité est un aspect important de la vie politique des états communistes, mais Ceaușescu en accentue et hypertrophie l'usage, reprend le qualificatif de « Conducător » (guide) jadis employé par le dictateur fasciste Ion Antonescu, y associe son épouse Elena, prétendument chercheuse universitaire de haut niveau et promue à des fonctions ministérielles, et encourage pour leur couple des louanges outrancières comme « génie des Carpates » (Geniul Carpaților) et « Danube de la pensée » (Dunărea gândirii), déclinés sous toutes les formes (fêtes, livres, films, émissions de télévision, festivals musicaux, concours de poésies...) dont l'aspect caricatural n'échappe qu'à eux-mêmes. Des dissidents ou de simples citoyens ridiculisent les slogans du régime en les réécrivant sur les murs : ainsi, l'omniprésent « Ceaușescu-Eroism, România-Comunism » (Ceaușescu : héroïsme ; Roumanie : communisme) est inversé en « Ceaușescu-Comunism, România-Eroism » (Ceaușescu : communisme ; Roumanie : héroïsme)[6]. Comme dans tout régime autoritaire, les média ne cessent de le comparer avec les grands héros du passé et aucune critique des dirigeants n'est tolérée : de sévères peines de prison ou de camp sont prononcées contre les citoyens protestataires (accusés de « sabotage ») et les écrivains dissidents, comme Virgil Ierunca, Paul Goma ou Virgil Tănase, exilés à Paris, ne sont pas à l'abri des tentatives de meurtre de la Securitate, la police politique du régime[7].

Le népotisme est également une caractéristique de l'époque Ceaușescu : outre son épouse, d'autres membres de leurs familles respectives se voient octroyer de multiples avantages matériels et honorifiques. Leur plus jeune fils, Nicu (1951-1996), premier secrétaire des Jeunesses communistes et héritier politique présomptif, fut un grand bénéficiaire des largesses du régime communiste. Nicu ne se refusait rien : grand amateur de femmes et d'alcool, il eut une relation, dont on a appris par la suite qu'elle avait été imposée, avec la gymnaste Nadia Comăneci, triple championne olympique aux Jeux d'été de Montréal en 1976. Les autres enfants, Valentin (né en 1948) et Zoia (1949-2006), ont l'un et l'autre des diplômes universitaires en physique ou en mathématiques. Seule Zoia était une vraie mathématicienne, auteur d'une trentaine d'articles publiés dans des revues d'audience internationale. On considère généralement qu'elle se tenait à l'écart des affaires publiques et qu'elle a contribué à protéger la communauté mathématique roumaine durant la dictature de son père, permettant à la Roumanie de continuer à former des mathématiciens de premier plan, conformément à sa tradition. Zoia entra d'ailleurs très vite en conflit avec son père, allant même jusqu'à renier son nom de famille (elle se faisait appeler uniquement « Mademoiselle Zoia »). Nicolae Ceaușescu la fera alors surveiller en permanence par la Securitate.

Valentin resta, lui, totalement à l'écart du pouvoir, qui ne l'intéressait pas. Il était en opposition constante avec ses parents, qui n'hésitèrent pas à le rejeter, et s'était marié avec Iordana (dite Dana) Borilă, fille de Petre Borilă, l'un des plus sérieux rivaux de son père au sein du parti. Ses parents désapprouvèrent cette union. Ce comportement rebelle explique certainement les rumeurs colportées à son sujet sur la prétendue absence de liens de parenté entre lui et le couple Ceaușescu. Ces rumeurs semblent infondées puisque, à la demande de Valentin lui-même, des analyses d'ADN ont été réalisées sur les restes des époux Ceaușescu à des fins d'identification en novembre 2010[8]. Il s'exilera pendant plusieurs années avec sa femme et ses enfants au Canada. Revenu en Roumanie dans les années 1980, il s'investira dans la direction du club de football FC Steaua Bucarest, aux côtés de son oncle paternel Ilie.

Actifs ou passifs en politique, alliés ou rivaux, les membres du « clan » Ceaușescu-Petrescu étaient représentatifs de la « nomenklatura », dont ils partageaient le mode de vie et les pratiques, et qui, avec les parentèles collatérales n'exerçant pas d'aussi hautes responsabilités, mais bénéficiant des mêmes avantages, représentaient les 15 à 20% de la population ayant tiré profit de la dictature[9]. Après la « Libération de 1989 », les médias désormais libres ont beaucoup exagéré ces privilèges, qui ne paraissaient exorbitants qu'en comparaison de la vie des citoyens ordinaires : en fait, la « nomenklatura » roumaine et même la famille Ceaușescu n'étaient propriétaires d'aucun bien ni de comptes à l'étranger, mais bénéficiaient selon une priorité proportionnelle aux responsabilités exercées, de l'usufruit des nombreux biens du Parti communiste roumain et d'autres institutions (villas, hôtels, discothèques, bars, restaurants, fermes, magasins, voitures, bateaux, avions, cliniques, divers services réservés aux nomenklaturistes et aux touristes venus de l'Ouest)[10]. Leur vie, sans pénuries ni files d'attente, avec libre accès à l'information, aux voyages y compris à l'étranger, et un niveau de consommation comparable à celui des classe moyennes des pays développés, n'avait rien de luxueux aux yeux de leurs visiteurs occidentaux, qui, suivant des circuits bien balisés et étant hébergés dans des résidences interdites aux citoyens ordinaires, ignoraient la situation de ces derniers[9],[11],[12].

Relations internationales[modifier | modifier le code]

Nicolae Ceaușescu accueillant le président américain Richard Nixon à Bucarest en 1969.
Nicolae Ceaușescu et Kim Il-sung en 1971.
Nicolae Ceaușescu en compagnie de Gerald Ford et Richard Nixon en 1973.

En politique étrangère, la popularité du régime Ceaușescu sur la scène internationale est à son zénith : la Roumanie est le seul pays du bloc de l'Est qui ne participe pas à l'invasion de la Tchécoslovaquie par le Pacte de Varsovie en 1968 à la suite du Printemps de Prague (que Ceaușescu avait d'ailleurs soutenu[13]) et qui ne rompt pas ses relations diplomatiques avec Israël après la guerre des Six Jours. Ceaușescu conclut alors un traité de défense avec la Yougoslavie et refuse de prendre parti dans la querelle intestine communiste qui oppose l'Union soviétique et la Chine. Du 14 au 19 mai 1968, Nicolae Ceaușescu reçoit la visite du président français, Charles de Gaulle, acclamé à Bucarest alors qu'il était hué à Paris. L'année suivante, c'est au tour du président américain Richard Nixon de se faire acclamer à Bucarest, alors qu'il passait dans son pays pour un bourreau de vietnamiens et de soldats américains, dans le contexte de la guerre du Viêt Nam. En 1977, Ceaușescu reçoit successivement Menahem Begin, le Premier ministre israélien, et Anouar el-Sadate, le président égyptien, avant leur rencontre historique, qui eut lieu le [14].

En 1978, de fortes tensions entre la Roumanie et ses alliés du Pacte de Varsovie éclatent lorsque trois des six pays membres du Pacte rappellent leurs ambassadeurs en consultations pour protester contre la politique étrangère indépendante de Ceaușescu[14]. Ceaușescu donne son aval à la participation de la Roumanie aux Jeux olympiques d'été de 1984 à Los Angeles, qui sont pourtant boycottés par l'immense majorité des pays du bloc de l'Est. La Roumanie est le premier des pays de l'Est à entretenir des relations officielles avec la Communauté économique européenne : un accord incluant la Roumanie dans le système de préférences généralisées de la Communauté est signé en 1974 et un autre, sur les produits industriels, en 1980. Mais l'« affaire Ariane » (des agents de renseignement roumains font passer des informations aux Soviétiques) montre, dans les années 1980, que cette politique « indépendante de Moscou » n'est qu'une façade : la Roumanie ne semble prendre ses distances que pour mieux assumer le rôle d'« ambassadeur » du Bloc de l'Est auprès des puissances infréquentables par celui-ci. Et à l'intérieur du pays, refuse de mettre en œuvre la moindre réforme d'inspiration libérale, suivant en cela la position de Gheorghe Gheorghiu-Dej : au contraire, il accroît la mainmise de la Securitate, qui ne tolère aucune opposition interne, sur la société.

Durcissement du régime[modifier | modifier le code]

Nicolae Ceaușescu, lors d'une visite aux États-Unis, le 12 avril 1978.

Lors de son accession au pouvoir en 1965, Ceaușescu mène une politique plus détendue que celle de son prédécesseur Gheorghiu-Dej : une modeste libéralisation s'amorce dans le domaine politique (moins de répression) et économique (plus d'autogestion), tandis que le népotisme et le clientélisme sont des phénomènes bien moins présents qu'ultérieurement. Les résultats économiques sont notables et les rapports diplomatiques avec des puissances occidentales favorisent un climat international moins tendu. Cependant, le régime se transforme progressivement pour laisser place à une autocratie de plus en plus prégnante. Le début des années 1970 peut être considéré comme le tournant du régime.

En 1971, Ceaușescu se rend en visite officielle en République populaire de Chine, puis en Corée du Nord. Il manifeste un grand intérêt pour l'idée de la « transformation nationale totale », telle que développée dans le programme politique du Parti du travail de Corée ou telle que l'avait mise en œuvre la Chine durant la Révolution culturelle. Peu après son retour en Roumanie, il commence à imiter la dictature nord-coréenne, influencé par la « philosophie du Juche » du président Kim Il-sung, faisant traduire en roumain, et largement distribuer dans le pays, divers ouvrages consacrés au Juche et à la création idéologique de l'homme nouveau roumain, façonné à la fois par le communisme et l'héritage national.

Le « national-communisme »[modifier | modifier le code]

Avec le président bulgare, Todor Jivkov, en 1979.

La symbolique identitaire d'ordre national est jointe au communisme dans le régime du Conducător : l'historienne française Catherine Durandin a qualifié cette idéologie de « national-communiste ». Cet apport tente de légitimer un pouvoir rejeté par la population, en s'appuyant sur des personnages historiques comme Burebista, roi des Daces dans l'Antiquité, et les souverains des principautés roumaines médiévales comme Alexandre le Bon et Étienne le Grand de Moldavie, ou encore Mircea l'Ancien, Vlad Tsepes et Michel Ier le Brave de Valachie[15].

Nicolae Ceaușescu contrôle étroitement la recherche historique et favorise le protochronisme, courant pseudo-historique, au détriment de l'histoire scientifique vérifiable, démontrable et conforme aux sources. Dans les régimes communistes, l'histoire est réinterprétée dans l'optique du marxisme-léninisme[16] ; l'idéologie de Ceaușescu y ajoute le protochronisme qui projette dans le passé l'isolationnisme du régime, en postulant que la civilisation dace n'a pas reçu d'apports extérieurs et n'en avait nul besoin, mais a au contraire elle-même influencé Athènes, Rome et toute l'Europe de l'Atlantique à l'Oural[17]. À certains noms de villes sont accolés le nom antique : Cluj-Napoca, Drobeta-Turnu Severin ; d'autres villes sont renommées au contraire pour commémorer des événements ou des personnages modernes liés au communisme : 23 august, 6 martie ou Gheorghe Gheorghiu-Dej. Certains noms sont également modifiés (Tatanir au lieu de Tatomiresti). Ce nationalisme de façade se renforce à partir de 1977 alors que la crise économique se profile à l'horizon et que le régime cherche des dérivatifs : à cette période non seulement la majorité roumaine mais aussi les minorités subissent des pressions politiques et culturelles, notamment la plus nombreuse, celle des Magyars, qui voit disparaître les cours en hongrois dans les lycées et les universités, et dont la persécution est alors prise en compte par Amnesty International[18],[19].

En pratique, l'instrumentalisation de l'identité roumaine par le Conducător se traduit par des festivals en costumes historiques et des discours « fleuves » sur l'histoire du pays. Ainsi, en 1980, est organisée une commémoration du 2 050e anniversaire du début du règne de Burebista, roi dace, au motif qu'il aurait créé le premier « État centralisé » de Dacie (en fait, il n'a fait que fédérer les tribus daces pour s'immiscer dans la troisième guerre de Mithridate contre la république romaine, et cette confédération ne lui a pas survécu)[18],[20].

« Systématisation »[modifier | modifier le code]

Seuls les ouvrages signés Ceaușescu remplissent les vitrines des librairies dans les années 1980.

Signe du caractère factice de ce nationalisme[21], pendant ce même temps sur le terrain, le patrimoine culturel, architectural et paysager du pays subit à partir de 1972 de profondes atteintes : dans les villes et les bourgades, des centaines de localités voient leurs centres historiques, jugés obsolètes et témoins de l'ancienne oppression du prolétariat par la bourgeoisie, sont démolis, monuments historiques inclus, au profit de barres de béton et d'habitations de masse selon les préceptes des architectes Cezar Lăzărescu et Anca Petrescu, eux-mêmes affirmant s'inspirer des principes de Charles-Édouard Jeanneret-Gris et de Ricardo Bofill ; dans les campagnes, des centaines de villages sont également démolis et remplacés chacun par quelques immeubles collectifs, cette politique affirmant s'inspirer du principe de la « systématisation du territoire (en) » et de la « réduction des inégalités entre la ville et la campagne » de Friedrich Engels.

En pratique, le but poursuivi est de contrôler plus facilement la population et ses réseaux sociaux et économiques informels (clés de sa survie) ; les immeubles en question sont le plus souvent inachevés, mal isolés, l'eau courante et le gaz n'ont pas assez de pression pour parvenir aux étages, les chaudières insuffisamment puissantes tombent en panne l'hiver et les habitants sont ainsi forcés de pallier eux-mêmes tous ces inconvénients, non sans risques techniques (fuites, incendies, explosions de gaz) mais aussi politiques et pénaux (ces activités interdites étant assimilées à du « sabotage »)[22]. Conçue comme un moyen de parvenir à une « société socialiste multilatéralement développée », cette ambitieuse politique vise à placer la Roumanie dans le peloton de tête des pays approchant la « société communiste » qui, dans l'optique marxiste de l'évolution des sociétés, succède à la « société socialiste » qui elle-même succède à la « société populaire » issue de la « révolution prolétarienne » ayant abattu le « capitalisme », stade ultime de l'évolution des sociétés d'exploitation de l'Homme par l'Homme (stade précédé par le féodalisme et l'esclavagisme)[23].

La systématisation est la plus visible à Bucarest même, où environ un cinquième de la vieille ville est rasé pour être reconstruit selon les vues du dictateur. Parmi les édifices détruits, on relève un certain nombre de bâtiments classés, certains bâtiments historiques, notamment des monastères, étant détruits pour « vétusté » après le tremblement de terre de 1977. Un « palais du peuple », deuxième bâtiment au monde par sa superficie après le Pentagone, est ainsi édifié en lieu et place d'un quartier ancien de Bucarest.

Malgré le régime totalitaire, la politique étrangère indépendante vis-à-vis de l'Union soviétique suscite l'intérêt des puissances occidentales. Ceaușescu obtient de nombreux prêts des institutions financières occidentales qui permettent de financer des programmes de développement économique, mais qui déséquilibrent gravement les finances du pays. Dans les années 1980, Ceaușescu ordonne l'exportation d'une grande partie des productions industrielle et agricole, afin de rembourser les dettes du pays. Ce qui n'était jusque-là que des pénuries courantes dans les régimes des pays de l'Est, se transforme pour de nombreux Roumains en un combat quotidien pour la survie.

Politique démographique[modifier | modifier le code]

La politique démographique mise en œuvre sous Ceaușescu contribue à aggraver une situation déjà difficile. La diminution de la natalité détermine Ceaușescu à lancer une politique nataliste contraignante, interdisant l'avortement en 1966, par le décret 770. La même année, le décret 779 impose de sévères restrictions aux modalités du divorce[24]. Les couples sans enfant doivent payer un supplément d'impôts[25]. Les médecins sont soumis à de sévères enquêtes en cas de décès d'un fœtus ou d'un enfant de moins de trois ans dans sa famille ou à l'hôpital : en cas de doute sur leur probité ou responsabilité, le verdict de « sabotage » de la politique du Parti est prononcé, la prison ou le camp les attend.

La population ré-augmente, mais au prix de l'abandon de milliers d'enfants par leurs familles, incapables de subvenir à leurs besoins. Ces enfants sont placés dans des orphelinats d'État, eux-mêmes soumis d'une part aux pénuries générales mais aussi à une discipline absurde héritée des préceptes éducatifs du XIXe siècle (avec des heures fixes et des activités obligatoires, mais aussi de longues heures d'oisiveté dans des lits à barreaux), d'où corruption (le lait est si rare que les doses sont volées), épuisement et démotivation des équipes de puéricultrices ; il y sévit une mortalité surélevée en raison du manque chronique de soins et de médicaments. Seuls bénéficient de soins corrects les pensionnaires de quelques établissements privilégiés, adoptables par des couples occidentaux, les taxes servant de sources de devises à l'État[26].

Le régime (théoriquement exempt de toutes les tares du capitalisme) refuse de reconnaître l'existence de malades du sida au sein de la population roumaine, et il n'y a donc pas de tests de dépistage avant les collectes de sang : l'utilisation, lors de transfusions sanguines faites sur des orphelins, d'aiguilles mal stérilisées (faute d'alcool, de gaz, d'eau bouillante), provoque la contamination de nombreux enfants par le virus. Les conséquences de la politique démographique de Ceaușescu n'apparaîtront au grand jour qu'en 1990, lorsque s'ouvriront après la Libération de 1989, les portes des orphelinats roumains[27]. Cette situation est évoquée par le film 4 mois, 3 semaines, 2 jours réalisé en 2007 par Cristian Mungiu.

Chute[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Révolution roumaine de 1989.
Nicolae Ceaușescu, en novembre 1988.

En 1978, le lieutenant général Ion Mihai Pacepa, vétéran de la Securitate, fait défection et se réfugie aux États-Unis, ce qui porte un sévère coup au régime et contraint Ceaușescu à revoir toute l'« architecture » de sa police secrète. En 1986, Pacepa révèle, dans son livre Red Horizons: Chronicles of a Communist Spy Chief[28], plusieurs détails sur le régime de Ceaușescu, tels que sa collaboration avec des terroristes arabes, ses entreprises d'espionnage industriel aux États-Unis et ses efforts pour obtenir le soutien des pays occidentaux.

Le régime de Ceaușescu s'effondre après l'ordre donné aux forces armées et à la Securitate d'ouvrir le feu sur les manifestants anti-communistes dans la ville de Timișoara, le . Les manifestations faisaient suite à la tentative d'expulsion, par le régime, du pasteur hongrois László Tőkés. La rébellion se propage à Bucarest le , à l'occasion d'un rassemblement de masse exigé par Ceaușescu pour montrer le soutien populaire au régime. La manifestation, diffusée en direct à la télévision, se transforme en une démonstration de protestation contre le régime : huit minutes après le début du discours du chef de l'État, la foule crie « Timișoara » et Ceaușescu, installé sur le balcon du Comité central (Calea Victoriei), tente de couvrir les huées, puis interrompt son discours avec inquiétude alors que la transmission télévisée est coupée.

Le lendemain, le , des manifestants envahissent le bâtiment du Comité central, où le chef de l'État préside une réunion. Les époux Ceaușescu rejoignent un hélicoptère sur le toit du bâtiment pour s'enfuir avec deux conseillers et trois hommes d'équipage dans le but de rejoindre une caserne de province et d'y rallier les forces encore fidèles au régime. Les manifestants s'attaquent ensuite à la chaîne de télévision publique et, à 13 heures, parviennent à en prendre le contrôle. Les forces armées fraternisent spontanément avec les insurgés. Selon la version officielle ultérieure, Nicolae et Elena Ceaușescu auraient pris la fuite en hélicoptère en prenant en otage son pilote, menacé avec une arme à feu. À cause du manque de carburant, ce dernier pose l'hélicoptère dans la campagne, à proximité des bâtiments d'une ferme. S'en serait suivie une fuite erratique du couple présidentiel, au cours de laquelle il aurait notamment été pris en chasse par des citoyens insurgés tentant de les arrêter, avant de parvenir à trouver un répit de courte durée dans une école. Ils auraient finalement été retenus prisonniers pendant plusieurs heures dans une voiture de police (les policiers restant dans l'expectative et écoutant la radio pour connaitre l'évolution de la situation) avant d'être livrés aux forces armées.

Le , à l'issue d'une procédure expéditive de 55 minutes jusque-là réservée aux résistants et dissidents opposés au régime, un tribunal réuni ad hoc dans une école de Târgoviște, à 50 km de Bucarest, déclare Nicolae Ceaușescu et Elena Petrescu coupables de génocide et les condamne à mort. Ils sont aussitôt fusillés dans la base militaire de Târgoviște. La procédure et l'exécution sont filmés[29].

Première tombe de Ceaușescu.

Le soir même, les images des cadavres du couple Ceaușescu sont diffusées à la télévision. Les corps sont enterrés dans le cimetière civil de Ghencea à Bucarest, dans une tombe sans nom. Par la suite, la tombe est identifiée et des fidèles du couple présidentiel passent encore aujourd'hui la fleurir. Plusieurs proches des Ceaușescu, dont leurs propres enfants, ont pourtant toujours douté que le couple ait été enterré à Ghencea. Le , les corps présumés de l'ancien dictateur et de sa femme sont exhumés, à la demande de leur fils Valentin et de leur gendre Mircea Oprean (veuf de Zoïa), afin d'effectuer des prélèvements d'ADN pour vérifier leur identité[30]. Les analyses confirment qu'il s'agit bien du corps de Nicolae Ceaușescu[8].

De tous les pays de l'Est ayant renversé leur régime communiste après la chute du rideau de fer et du mur de Berlin au cours de l'automne et l'hiver 1989-1990, la Roumanie a été le seul où cette évolution s'est faite dans le sang : 1 104 morts (dont 564 à Bucarest, 93 à Timișoara, 90 à Sibiu, 66 à Brașov, 26 à Cluj-Napoca) et 3 321 blessés (dont 1 761 à Bucarest). Plusieurs historiens évoquent l'idée que la révolution n'était qu'un coup d'État déguisé, auquel aurait notamment pris part Ion Iliescu, ancien dignitaire du régime communiste qui deviendra le premier chef de l'État de l'ère post-communiste[31].

Mémoires du régime de Ceaușescu[modifier | modifier le code]

Encore aujourd’hui, la société roumaine présente de nombreuses séquelles du régime communiste : manque de confiance dans les autorités et la loi[32], fraude fiscale massive[33], clientélisme[34], corruption[35], crainte d’utiliser la liberté d'expression chez certains citoyens[36]. Lorsque les média les interrogent, beaucoup de citoyens hésitent toujours à confier leurs sentiments envers l’ancien dictateur. Les opinions exprimées montrent d’importants clivages, Ceaușescu étant soit éperdument détesté, soit nostalgiquement regretté. Le débat, sensible, est revenu sur le devant de la scène, à la faveur d’une initiative du ministère du Tourisme roumain : réaliser et ouvrir au public un musée consacré au régime Ceaușescu. Il s’agit de l’ancienne caserne de Târgoviște, où le couple a vécu ses derniers jours avant son exécution[36].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en) Edward Behr, Kiss the Hand You Cannot Bite: The Rise and Fall of the Ceauşescus, Villard Books, (ISBN 9780679401285).
  2. (en) Steven W. Sowards, « Twenty-Five Lectures on Modern Balkan History. Lecture 24: The failure of Balkan Communism and the causes of the Revolutions of 1989 »,‎ .
  3. (en) John Sweeney, The life and evil times of Nicolae Ceausescu, Hutchinson, (ISBN 9780091746728).
  4. (en) Dennis Deletant, Ceauşescu and the Securitate: Coercion and Dissent in Romania, 1965-1989, M.E. Sharpe, (ISBN 9781563246333, lire en ligne).
  5. Ces décisions de Nicolae Ceaușescu s'inscrivent dans la pensée officielle se réclamant du marxisme-léninisme : elles signifient que la Roumanie a franchi une étape importante dans la construction de la société communiste, que le « socialisme » (dans le sens communiste du terme) y est non seulement en voie de s'imposer par la lutte des classes contre les anciennes élites dépossédées, la vigilance révolutionnaire contre les idées réactionnaires et le combat aux côtés des « pays-frères » contre l'impérialisme capitaliste, mais est désormais en voie de réalisation avec l'assentiment de tout le peuple unanime.
  6. (ro) Mircea Dinescu, Moartea citește ziarul, Rodopi, (ISBN 9051831463)
  7. (en) Espionage: Rumanian Sting dans le Time, le 13 septembre 1982.
  8. a et b « Le corps de Ceausescu identifié par des tests ADN », sur lemonde.fr,‎ (consulté le 30 septembre 2015).
  9. a et b Nicolas Bauquet (dir.) et François Bocholier (dir.), Le communisme et les élites en Europe centrale, Presses universitaires de France, (ISBN 9782130553328).
  10. Ce n'est qu'après la chute du régime en 1989 que des nomenklaturistes, mais aussi, cette fois, des citoyens ordinaires, ont pu profiter des libertés et de la privatisation pour devenir propriétaires, souvent à bas prix, des biens jusque-là appartenant à l'État ou au Parti communiste.
  11. (ro) Victor Frunză, Istoria comunismului în România, EVF, .
  12. Catherine Durandin, Histoire des Roumains, Fayard, (ISBN 9782213638898).
  13. Lorsque les chars du Pacte de Varsovie mettent fin au Printemps de Prague, la Roumanie se tient à l'écart. Ceaușescu parle de « grave erreur, une menace sérieuse pour la paix, un moment de honte dans l'histoire du mouvement révolutionnaire ».
  14. a et b Journal télévisé d'Antenne 2 du 28 novembre 1978.
  15. Claude Karnoouh, L'invention du peuple : chroniques de la Roumanie, éd. Arcantère, Paris 1990 ; 2-e édition revue, corrigée et augmentée d'une longue postface sur les années 1989-2007, L'Harmattan, Paris 2008.
  16. On disait alors que « Le communisme est la doctrine scientifique qui prépare le futur, organise le présent et modifie le passé. ».
    (ro) Bancuri din iepoca odiosului, éd. Orientul Latin, Braşov, 1992 et Dana Maria Niculescu-Grasso, Bancuri politice, éd. Fundaţia Culturală Română, Bucarest 1999.
  17. (ro) Alexandra Tomiță, O « istorie » glorioasă : dosarul protocronismului românesc, éd. Cartea Românească, Bucarest 2007.
  18. a et b Catherine Durandin, Histoire des Roumains, éd.Fayard, Paris 1995, ISBN 2-213-59425-2.
  19. (en) Katherine Verdery, National ideology under socialism : identity and cultural politics in Ceaușescu's Romania, éd. University of California Press, 1991, ISBN 0-520-20358-5.
  20. Florin Constantiniu, Une histoire sincère du peuple roumain, éd. Univers, Bucarest 2002.
  21. Jean-Baptiste Naudet et Ion Cepleanu : Les racines du nationalisme roumain et Le nationalisme roumain : danger réel ou pétard mouillé ? in : "La Nouvelle Alternative" no 22, juin 1991.
  22. (en) Dennis Deletant, Ceauşescu and the Securitate: Coercion and Dissent in Romania, 1965-1989, M.E. Sharpe, (ISBN 9781563246333).
  23. Nicolae Ceaușescu, Istoria poporului Român în concepția președintelui, 1988.
  24. Cornelia Muresan, « L'évolution démographique en Roumanie : tendances passées (1948-1994) et perspectives d'avenir (1995-2030) », Population, no 4, vol. 51,‎ , p. 813-844 (lire en ligne)
  25. Mirel Bran et Anne Chemin, « La folie nataliste de Ceausescu », Le Monde,‎ (lire en ligne)
  26. François de Combret, « Le malheur fait aux enfants roumains », Quart-Monde, no 178.
  27. François de Combret, « Compte-rendus de voyage » en Roumanie entre 1990 et 2006 en tant que Président de l'Association Solidarité Enfants Roumains Abandonnés et Vice-Président de l'Association CARE France, dans les archives de l'Association CARE France [1].
  28. publié en France en 1988, sous le titre Horizons rouges (Paris : Presses de la Cité. 323 p.).
  29. Journal télévisé d'Antenne 2 du 26 décembre 1989 qui relate l'exécution des Ceaușescu Sur le site ina.fr.
  30. « Roumanie: les corps des époux Ceausescu exhumés à Bucarest pour vérifier leur identité », dépêche AFP, 21 juillet 2010.
  31. « La révolution roumaine, un coup d'Etat de l'armée », sur lexpress.fr,‎ (consulté le 29 septembre 2015).
  32. (ro) « Sondaj: A crescut încrederea românilor în Președinție și a scăzut încrederea în Biserică », sur www.digi24.ro,‎ (consulté le 18 février 2016).
  33. (ro) « Cum a ajuns evaziunea fiscală o problemă de siguranţă naţională », sur www.evz.ro,‎ (consulté le 18 février 2016).
  34. (en) Oleh Protsyk et Marius Lupsa Matichescu, « Clientelism and Political Recruitment in Democratic Transition: Evidence from Romania », Comparative Politics, vol. 48, no 2,‎ (lire en ligne).
  35. (en) Transparency International e.V., « How corrupt is your country? », sur www.transparency.org (consulté le 18 février 2016).
  36. a et b Mădălina Crețu, « Roumanie : « et si Ceausescu était encore vivant … ? », sur lejournalinternational.fr,‎ .

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Katherine Verdery, National Ideology under socialism. Identity and cultural politics in Ceausescu's Romania, 1990.
  • Pierre du Bois de Dunilac, Ceausescu au pouvoir : enquête sur une ascension, Chêne-Bourg, Georg, 2004, 147 p.
  • (ro) Consiliul Național pentru Studirea Arhivelor Securității, « Luca Vasile (Luka Laszlo) », Membrii CC al PCR 1945-1989 dicționar, Bucarest, Editură Enciclopedică,‎ , p. 140 (lire en ligne)

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