Aller au contenu

Niddah

Un article de Wikipédia, l'encyclopédie libre.

Niddah
Image illustrative de l’article Niddah
Mougat goujo, hutte réservée aux « impures de sang » dans le rite des Beta Esraël, Ambober, 1976
Sources halakhiques
Textes dans la Loi juive relatifs à cet article
Bible Lévitique 15 & 19-24
Talmud de Babylone Niddah
Sefer Hamitzvot Assin n°99 (niddah) et 106 (zavah)
Sefer HaHinoukh Mitzvot n°181 & 207
Mishné Torah Sefer Tahara, Hilkhot Metamʿei mishkav oumoshav 1-5, 8 & 12 (impureté des femmes lors des flux utérins)
Sefer Kedousha, Hilkhot Issourei biʾa 4-11 (interdictions de rapports avec ces femmes)
Tour/Choulhan Aroukh Yore Dea 183-202

Les statuts de la niddah (hébreu : נִדָּה « éloignée »[note 1] ») forment une partie majeure des lois de la pureté rituelle familiale (hébreu : חוקי טהרת המשפחה ’houqei taharat hamishpa'ha) ainsi dénommées dans le judaïsme orthodoxe , régissent l’état d’impureté rituelle dans laquelle se trouve la femme en période de règles, et impliquent une séparation physique temporaire de certaines activités communautaires et relationnelles.

Dans le cadre du couple marié, ce retranchement implique que les époux sont tenus de vérifier les indices d’écoulement de sang menstruel à l’approche de la période supposée. A l'apparition de sang, le couple devraient alors s’abstenir de contacts physiques et, en conséquence, de relations sexuelles (certains couples ont pour coutume de dormir dans des lits séparés pendant cet intervalle). La durée de la période n'est pas fixée et peut être plus ou moins longue car dépendante des menstrue individuelle de la femme concernée. A l’issue de cette période, l'épouse se rend au mikvé afin de s'immerger dans un bain rituel; sortant le couple de la période d’impureté rituelle et reprendre, si souhaité, la vie intime conjugale.

L'observance de la niddah et son importanc dans la vie juive au cour des siècles était majeur, faisant l’objet d’un traité homonyme consacré au sujet. Il y est notamment enseigné qu’une communauté juive devrait faire passer la construction du bain rituel, mikvé, avant toute autre priorité. Le respect des lois de la niddah façonne ainsi un pan considérable de la vie des communautés juives du moyen-âge à l'époque moderne. Aujourd'hui la pratique est surtout investie par les communautés orthodoxes, où leur complexité suscite l'étude et l'enrichissement d'un important corpus de questions-réponses des autorités rabbiniques.

La niddah et ses lois dans les sources juives

[modifier | modifier le code]

Dans la Bible

[modifier | modifier le code]

Le terme niddah apparaît dans le Lévitique, au sein du Code de sainteté où ses lois sont principalement exposées : la Torah énonce d’abord, au sujet d’une parturiente qui mettrait un garçon au monde, qu’elle sera « impure durant sept jours kimei niddat devota, comme lorsqu'elle est isolée à cause de sa souffrance » (Lv 12:2) ou bien « deux semaines keniddata, comme lors de son isolement » si elle donne naissance à une fille (Lv 12:5).
L’isolement lui même, est décrit trois chapitres plus loin, après l’exposition des lois concernant les "Zav" hommes en impureté rituelle car présentant différentes formes d’écoulement génital (en) ou "Keri" hommes en impureté rituelle après émission de sperme hors de relations sexuelle (volontaire ou non) (en) :

« [litt. : Et[note 2] une] femme qui aura un flux, un flux de sang en sa chair, restera sept jours dans son impureté. Quiconque la touchera sera impur jusqu’au soir.Tout objet sur lequel elle repose lors de son isolement, sera impur ; tout objet sur lequel elle s'assied, sera impur. Quiconque touchera à sa couche devra laver ses vêtements, se baigner dans l'eau, et restera impur jusqu’au soir. Quiconque touchera à quelque meuble où elle s’assoirait, lavera ses vêtements, se baignera dans l’eau, et restera impur jusqu’au soir. S’il y a quelque chose sur le lit ou sur l’objet sur lequel elle s’est assise, celui qui la touchera sera impur jusqu’au soir. Et si un homme couche avec elle et que sa niddah [à elle] vienne sur lui, il sera impur pendant sept jours, et tout lit sur lequel il couchera sera impur. »

— Lévitique 15:19-24

La Torah interdit les rapports intimes avec une femme niddah (he) à plusieurs reprises, les comptant d’une part parmi les relations interdites (Lv 18:19), et proclamant d’autre part qu’« un homme cohabitant avec une femme menstruante, et a découvert sa nudité, découvrant sa source, et elle[-même] a dévoilé la source de ses sangs, ils seront retranchés tous deux du sein de leur peuple » (Lv 20:18).
Lorsque l’écoulement se prolonge au-delà de la période d’isolement ou survient en-dehors de celle-ci, elle est impure de la même manière mais le demeure en outre pendant une semaine après que le sang a cessé de couler, et elle doit apporter ensuite deux oiseaux en offrande, l’une expiatoire et l’autre holocauste (Lv 15:25-30).

L’emploi de niddah est ensuite élargi à d’autres fautes : c’est une niddah pour un homme que de découvrir la nudité de la femme de son frère, du vivant de celui-ci (Lv 20:21), c’est en niddah que Dieu place l’or et l’argent des habitants d’Israël qui sont tombés par eux dans le crime, l’orgueil et l’idolâtrie (Ez 7:19-20), et c’est de la niddah qu’Ézéchias prie les Lévites de débarrasser le temple de Jérusalem avant de le sanctifier (2 Chron 29:5). Le Livre des Nombres utilise quant à lui l’expression mei niddah à cinq reprises pour dénommer « l’eau de séparation » à laquelle ont été mélangées les cendres de la génisse rouge (Nb 19:9, 19:13, 20-21 & 31:21) car elle sert à laver les fautes qui séparent Israël de Dieu[1] ; c’est en ce sens que l’expression revient dans l’annonce eschatologique de Zacharie, qui prophétise l’apparition d’une source à Jérusalem pour la laver de ses fautes et péchés (Zach 13:1).

Dans la littérature tannaïtique

[modifier | modifier le code]

Les nombreux enseignements autour de ces versets bibliques, transmis de génération en génération par les sages dits « répétiteurs », sont regroupés par versets dans le Sifra puis, dans un second temps, par thèmes dans la Mishna et son « complément, » la Tossefta.

De l’« et » superflu accolé à « une femme » dans le verset Lv 15:19[note 2], les sages d’Israël tirent en loi que les règles de la niddah s’appliquent à toute femme dès son premier jour de vie, et non seulement à la « femme complète » (MetZav 4:1). Une lecture qui harmonise « un flux » avec « elle a révélé la source de [litt.] ses sangs » (Lv 20:18), conduit ces docteurs de la Loi à limiter l’impureté rituelle d’écoulement au sang et non à d’autres fluides ; il doit en outre provenir de « la source » et non d’autres endroits pour rendre la femme niddah mais « ses sangs » indique qu’il y a plus d’une teinte impurifiante — le « rouge » comme le sang qui s’écoule des plaies vives (mais non anciennes), le « noir » comme l’encre sèche, la teinte rouge-orange de la « racine de curcuma », celle rouge-brune de « l’eau de terre » qui charrie le limon fertilisé dans les vallées de Galilée, et le rouge violacé du « vin du Sharon dilué » dans deux mesures d’eau[2] — les sages de la maison de Shammaï mais non ceux de la maison de Hillel, ajoutent à ces nuances celles de “l’eau de fenugrec ou l’eau de viande rôtie” (MetZav 4:2-3 & mishna Niddah 2:6).
De surcroît, « dans sa chair » rend la femme impure « de l’intérieur comme de l’extérieur », c’est-à-dire dès l’émission de sang utérin dans le beit ha’hitson, avant même qu’il ne s’écoule du vagin (MetZav 4:4). Elle est dès cet instant impure pour sept jours et nuits consécutifs, qu’elle voie d’autres écoulements ou non au cours de cette période, et elle doit attendre la fin du septième jour, c’est-à-dire la nuit du huitième jour pour se purifier dans un bain rituel (MetZav 4:5-8 ; TazYol 1:12-14 applique ces mêmes statuts à la femme en couche d’après Lv 12:2).
Soulignant le contraste biblique entre la personne qui touche la niddah et celle qui couche avec elle, les sages enseignent que l’impureté rituelle de la première ne serait pas plus sévère que celle du zav puisqu’elle ne pas confère à son tour l’impureté rituelle aux personnes et récipients de terre qu’elle toucherait (MetZav 4:9-11). Les sages restreignent aussi la transmission de l’impureté rituelle non à « tout objet sur lequel elle repose [ou] s’assied » (Lv 15:20) mais aux lits ou sièges spécifiquement employés par elle à cet usage, puisqu’il est dit « sa couche » au verset suivant (MetZav 4:12 et seq.). En revanche, un homme — donc âgé de neuf ans et un jour ou plus — qui couche avec une niddah, que ce soit ou non dans un but d’union, et que celle-ci s’effectue ou non selon la nature, reçoit et communique son impureté rituelle mais non d’autres comme la tsara’t.

Perception et réinterprétation moderne

[modifier | modifier le code]

À l’époque contemporaine, le concept de niddah et les lois qui l'entoure fait l’objet d’interprétations diverses qui reflètent les transformations religieuses, sociales et culturelles du judaïsme. Si elle demeure une obligation centrale dans certains courants, elle est ailleurs réinterprétée, adaptée ou remise en question. Elle constitue ainsi un prisme privilégié pour analyser les enjeux de genre, d’autorité religieuse et d’identité juive dans la modernité.

Judaïsme orthodoxe

[modifier | modifier le code]

Dans le judaïsme orthodoxe, la niddah reste le pilier des lois de taharat hamishpaḥa (pureté familiale) perçue comme un commandement divin direct structurant la vie conjugale et la continuité du peuple juif. Les discours contemporains mettent souvent en avant sa dimension spirituelle et relationnelle, soulignant qu’elle favorise le respect mutuel et le renouvellement de l’intimité au sein du couple[3],[4].

Judaïsme massorti et conservateur réformé

[modifier | modifier le code]

Dans les courants massorti (conservateur), la niddah connaît des formes de réinterprétation. Elle peut être maintenue comme pratique spirituelle élective, réinvestie de sens symbolique ou adaptée aux valeurs contemporaines d’égalité et d’autonomie individuelle. L'obligation de séparation continue d'être présentée à tous les couples en préparation au mariage, dans le cadre d'une injonction rabbinique. L’accent est souvent mis sur le choix personnel et la signification éthique plutôt que sur l’obligation juridique[5].

Perspectives féministes

[modifier | modifier le code]

Depuis la fin du XXᵉ siècle, les théologiennes féministes juives de différents courants ont proposé des analyses critiques et reconstructives de la niddah[6],[7]. Certaines la considèrent comme un système historiquement lié aux rapports de pouvoir et au contrôle du corps féminin, tandis que d’autres cherchent à en réinterpréter la symbolique dans une perspective égalitaire et inclusive.

Approches académiques et sociologiques

[modifier | modifier le code]

Les études contemporaines abordent la niddah comme un phénomène historique et sociologique, révélateur des dynamiques d’identité, de genre et de normativité religieuse[8]. Elles tentent de contextualiser la diversité des pratiques et des interprétations à travers les époques et les contextes culturels.

Notes et références

[modifier | modifier le code]
  1. De la racine N-D-D qui marque l’éloignement, selon le Rashbam s.v. Lv 12:2 et d’après les traductions judéo-araméennes de la Bible ; Abraham ibn Ezra s.v. Nb 19:9 rapproche le terme de menadekhem (« [vos frères …] qui vous repoussent ») en Is 66:5, et le Hizqouni s.v. Lv 20:21 de mitnodedet, « errant [temporairement] du côté de l’impureté. »
  2. a et b Cet “et” est omis des traductions Cahen et du Rabbinat ainsi que de la Bible Louis Segond, n’apparaissant que dans la Bible Chouraqui

Références

[modifier | modifier le code]
  1. (en) Joseph Jacobs et Judah David Eisenstein, « Red Heifer », dans Jewish Encyclopedia, vol. 10, New York, Funk & Wagnalls, 1901-1906 (lire en ligne), p. 344-345, (en) G. Johannes Botterweck et Helmer Ringgren, Theological Dictionary of the Old Testament, vol. 4, Grand Rapids, Mich., Wm. B. Eerdmans, (OCLC 838020993), p. 344-345
  2. (he) Eliezer Melamed, « Dam veketem : Damim tmeʾim outehorim », dans Sefer Taharat Hamishpakha [« Sang et tache : sangs impurs et purs »], coll. « Pniné Halakha », (lire en ligne)
  3. (en) Charlotte Elisheva Fonrobert,, Menstrual Purity: Rabbinic and Christian Reconstructions of Biblical Gender,, Stanford University Press,,
  4. (en) Haym Soloveitchik, « « Rupture and Reconstruction », The Transfonnation of Contemporary Orthodoxy », Tradition,,‎ (lire en ligne)
  5. (en) Rachel Adler,, Engendering Judaism: An Inclusive Theology and Ethics,, Beacon Press,,
  6. (en) Judith Plaskow,, Standing Again at Sinai: Judaism from a Feminist Perspective,, HarperOne,
  7. (en) Tamar Ross, Expanding the Palace of Torah: Orthodoxy and Feminism,, Brandeis University Press,,
  8. (en) Shaye J. D. Cohen,, Why Aren’t Jewish Women Circumcised? Gender and Covenant in Judaism,, University of California Press,,

Liens externes

[modifier | modifier le code]

Bibliographie

[modifier | modifier le code]
  • (he) Shmouel Avraham Adler, Aspaklaria : Compendium of Jewish Thought, Jérusalem, 1992-1998 (lire en ligne), « Niddah Zavah »
  • Eliyahou Bakis (2021), La Couronne de son mari. Les lois de pureté rituellefamiliale. Préface du Dr Fabrice Lorin. 126 p. Montpellier/Kyriat Ata : Hotsaat Bakish.
  • Evyatar Marienberg, Niddah. Lorsque les juifs conceptualisent la menstruation, Paris, Les Belles Lettres, , 366 p. (ISBN 978-2-251-44246-4).
  • (he) Evyatar Marienberg, La Baraïta de-Niddah : un texte juif pseudo-talmudique sur les lois religieuses relatives à la menstruation, Turnhout, Brepols, , 228 p. (ISBN 978-2-503-54537-0)