Phanariotes

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Les Phanariotes sont les membres des riches familles chrétiennes orthodoxes regroupées dans le quartier du Phanar à Constantinople et exerçant des fonctions importantes dans l'administration ottomane et dans les principautés roumaines de Valachie et de Moldavie aux XVIIe et XVIIIe siècles.

Le quartier de Phanar à Istanbul, dominé par le Fener Rum Lisesi, l'ancien lycée grec de Constantinople construit à l'emplacement du sémaphore byzantin ; à ses pieds, le Patriarcat orthodoxe.
Nicolas Mavrocordato, un phanariote au parcours classique : drogman à Constantinople, puis hospodar des principautés roumaines.
Le hospodar phanariote Alexandre Mourousi recevant une ambassade occidentale auprès de son trône à Bucarest. Le prince est descendu de son trône pour se mettre à portée de son interlocuteur. Au-dessus du trône, le monogramme du sultan ottoman, suzerain de la Valachie. Bien qu'ils soient chrétiens, le hospodar et sa suite sont tous vêtus à l'orientale.
Le prince phanariote Mavroyeni fuyant Bucarest en 1789 devant l'invasion autrichienne : sa calèche est tirée par les cerfs de la ménagerie princière.
Le prince Alexandros Soutsos coiffé de la tiare de hospodar.

Origines[modifier | modifier le code]

Le Phanar ou Fanar (Φανάρι en grec, Fener en turc) est un quartier d'Istanbul, précédemment Constantinople. Son nom vient du mot grec « Fanari », signifiant phare, en référence au grand sémaphore qui avait dominé le quartier durant la période byzantine, et qui ne servait pas seulement d'amer aux navires, mais aussi de moyen de communication à grande distance (par fumées le jour et par feux la nuit, de différentes couleurs comme le décrit Skylitzès).

Après la prise de Constantinople par les Ottomans en 1453, le quartier du Fanar devint le refuge des chrétiens qui restèrent dans la ville, regroupés autour du Patriarcat orthodoxe. En Grèce, le mot Phanar est parfois utilisé pour désigner le Patriarcat.

Familles[modifier | modifier le code]

On dénombre une cinquantaine de familles phanariotes, pour la plupart d’origine grecque. Certains Phanariotes descendaient des familles impériales byzantines, de Constantinople ou de Trébizonde, d'autres étaient originaires des îles de l'Égée, d’Épire, parfois d’origine albanaise comme les Ghica, roumaine comme les Racoviță, aroumaine comme les Callimaki, voire italo-levantine comme Gaspar Gratiani. En voici une liste (le signe † indique que le nom s'est éteint) :

Argyropoulos - Aristarchi † - Balassaki †- Callimachi - Canano † - Cantacuzène - Caradja - Caratheodori - Caryophyle † - Catargi(u) - Chrisoscoleo - Dimaki - Evpraghioti † - Gheraki de Céphalonie - Ghermani - Ghica - Gratiani - Guliano-Paléologue[1] - Hangerli - Hrisoverghi - Iancoleo (della Rocca) † - Kavadas de Scio - Lambrino - Lapithi de Crète - Lascaris - Mamona - Manos - Mavrocordato - Mavrodi - Mavroyeni † - Morona † - Mourousi - Negri † - Palada de Crète - Plagino † - Ralli de Byzance - Rizo-Neroulo † - Rizo-Rangavi - Racoviță - Rallet - Ramadan † - Romalo - Rosetti - Scanavi - Schina - Souldjaroglou † - Soutzo - Tzouki † - Văcărescu - Vatatzès † - Veliki - Ventura - Vlahuță - Vlasto de Crète - Vogoridi † - Ypsilanti - Zerra.

Spécificités[modifier | modifier le code]

Polyglottes parlant couramment grec, turc, russe, français, italien, roumain, parfois aussi allemand ou anglais, beaucoup de Phanariotes furent Drogmans (interprètes en chef) de la « Sublime Porte » de 1661 à 1821. Le mot « dragoman » est d'ailleurs à l'origine du mot français truchement qui désigne un intermédiaire, ce qu'est l'interprète. Cette fonction leur permit de diriger, avec le reis effendi la politique étrangère de l'Empire ottoman, et, avec le Capitan Pacha, les îles de l'Égée, ainsi que de gouverner, comme Hospodars, les principautés roumaines de Valachie et de Moldavie[2].

Très cultivés, certains des Hospodars des principautés roumaines furent des humanistes, créèrent des écoles, des hôpitaux, des routes, ou abolirent le servage (Constantin Mavrocordato) ; inspirés par la philosophie des Lumières et encouragés par les progrès de la Russie qui commence à se poser en protectrice des chrétiens des Balkans et en éventuelle restauratrice de l'empire byzantin, plusieurs Phanariotes participèrent à des conspirations comme celles de la « Société des Amis ». Leurs liens avec la Russie et leur politique sur les trônes de moldave et valaque furent parfois à l'origine de guerres comme la guerre russo-turque de 1806-1812, et ils furent nombreux à être pour cela exécutés par les Ottomans. Dans l'Empire ottoman, ils s'étaient également très fortement engagés dans le développement de l'éducation et de la culture grecque.

Mais d'autres Phanariotes, intéressés uniquement par l'argent et le pouvoir, se rendirent coupables aussi bien à Constantinople que dans les principautés roumaines, de corruption et d'intrigues qui finirent par leur donner mauvaise réputation : trop d'entre eux s'étaient étroitement intégrés au système clientéliste ottoman[3].

L’historiographie nationale roumaine considère traditionnellement que les règnes des princes Phanariotes débutent en 1711 en Moldavie et en 1716 en Valachie. Ces dates marquent un changement politique : de 1711 et 1716, respectivement, jusqu'en 1821, les voïvodes ou hospodars ne furent plus élus par la noblesse roumaine, mais directement nommés par le Sultan ottoman, et choisis parmi les Phanariotes. Avant ces dates, toutefois, des princes hellénophones régnèrent déjà, tels les Ghica d’origine albanaise ou les Cantacuzènes.

L'insurrection grecque de 1821 mit un terme à leur crédit auprès du Sultan, et la plupart s'exilèrent en Roumanie, Russie, Grèce et France, tels les princes Mourousi[4] devenus russes, mais aussi une branche des Cantacuzènes et quelques autres.

Notes[modifier | modifier le code]

  1. "Au début du XVIIe siècle, le savant allemand Martin Crusius rencontrait des Paléologue au Phanar et les qualifia d'authentiques. Ils portaient ce nom accolé à celui de Guliano, qui paraît avoir été leur véritable nom de famille, et au surnom de muselim, qui était la désignation d'une magistrature turque. Apparentés à plusieurs des grandes maisons phanariotes, leurs descendants finirent par s'établir dans les principautés roumaines à partir du XVIIIe siècle, sans qu'ils y soit question de prétentions impériales de la part de ces Paléologue ou Cantacuzène devenus boyards roumains. À la fin du XIXe siècle, ces Paléologue roumains ne subsistaient plus que par une branche par alliance qui, sans doute pour réparer la "tache" de son origine collatérale, fit imprimer à Constantinople un arbre généalogique lui attribuant une origine byzantine directe. Ce curieux document est préservé dans ce qui reste des archives d'Eugène Rhizos-Rhangabé à l'Académie d'Athènes, et mérite d'être cité, car celui en qui s'éteignit cette famille gréco-roumaine ne fut autre que Maurice Paléologue (1859-1944), ambassadeur de France, l'un des grands artisans de l'alliance franco-russe. Ce diplomate fit d'ailleurs insérer dans la Grande Encyclopédie du XIXe siècle une notice le concernant, et où il se présente, lui aussi, comme un rejeton de Byzance (ce qui est exact culturellement, mais n'a aucun sens génétiquement). Compte tenu de l'absence de documents, des hiatus générationnels et de l'habitude de se revêtir de noms prestigieux parmi les Grecs ottomans, rien n'étaye la légitimité des prétentions impériales des Paléologues et des Cantacuzènes qui réapparaissent au Phanar sous la domination turque bien après la chute de Constantinople. D'autant que depuis, imposteurs, aventuriers de haut vol ou charlatans de bas étage ont abondamment fait usage du nom et du blason des anciennes maisons impériales de Byzance. Leurs divertissantes aventures n'ont pas de place ici. Il suffit de rappeler que les derniers descendants directs indiscutables des Paléologue s'éteignirent en la branche des marquis de Montferrat, possessionnés en Italie du Nord : voir Mihail Dimitri Sturdza, Grandes familles de Grèce, d'Albanie et de Constantinople, dictionnaire historique et généalogique, Paris, chez l'auteur, 1983, p. 374-375.
  2. La monarchie était élective dans les principautés roumaines de Moldavie et de Valachie. Le souverain (voïvode, hospodar ou domnitor selon les époques et les sources) était élu par (et souvent parmi) les boyards, puis agréé par les Ottomans : pour être nommé, régner et se maintenir, il s'appuyait sur les partis de boyards et fréquemment sur les puissances voisines, russe et surtout turque, car jusqu'en 1859 les deux principautés étaient vassales et tributaires de la « Sublime Porte ». Le candidat au trône devait ensuite "amortir ses investissements" par sa part sur les taxes et impôts, verser en outre le tribut aux Ottomans, payer ses mercenaires et s'enrichir néanmoins. Pour cela, un règne d'un semestre au moins était nécessaire, mais la "concurrence" était rude, certains princes ne parvenaient pas à se maintenir assez longtemps sur le trône, et devaient ré-essayer. Cela explique le "jeu des chaises musicales" sur les trônes, la brièveté de beaucoup de règnes, les règnes interrompus et repris, et parfois les règnes à plusieurs (co-princes). Quant au gouvernement, il était assuré par les ministres et par le Sfat domnesc (conseil des boyards).
    Concernant le tribut aux Turcs, la vassalité des principautés roumaines envers l'Empire ottoman ne signifie pas, comme le montrent par erreur beaucoup de cartes historiques, qu'elles soient devenues des provinces turques et des pays musulmans. Seuls quelques petits territoires moldaves et valaques sont devenus ottomans : en 1422 la Dobrogée au sud des bouches du Danube, en 1484 la Bessarabie alors dénommée Boudjak, au nord des bouches du Danube (ce nom ne désignait alors que les rives du Danube et de la mer Noire), en 1538 les rayas de Brăila alors dénommée Ibrahil et de Tighina alors dénommée Bender, et en 1713 la raya de Hotin. Le reste des principautés de Valachie et Moldavie (y compris la Moldavie entre Dniestr et Prut qui sera appelée Bessarabie en 1812, lors de l'annexion russe) ont conservé leurs propres lois, leur religion orthodoxe, leurs boyards, princes, ministres, armées et autonomie politique (au point de se dresser plus d'une fois contre le Sultan ottoman). Les erreurs cartographiques et historiques sont dues à l'ignorance ou à des simplifications réductrices. Voir Gilles Veinstein et Mihnea Berindei : L'Empire ottoman et les pays roumains, EHESS, Paris, 1987.
  3. Neagu Djuvara: les pays roumains entre l'occident et l'Orient, PUF, Paris, ISBN 978-2716902694
  4. http://ghika.net/Familles/Mourousi/Mourousi.pdf généalogie d'Yves Mourousi

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Marie-Nicolas Bouillet et Alexis Chassang (dir.), « Phanariotes » dans Dictionnaire universel d’histoire et de géographie,‎ 1878 (Wikisource)
  • Jean-Michel Cantacuzène, Mille ans dans les Balkans, Éditions Christian, Paris, 1992. (ISBN 2-86496-054-0)
  • Joëlle Dalegre Grecs et Ottomans 1453-1923. De la chute de Constantinople à la fin de l’Empire Ottoman L’Harmattan Paris (2002) (ISBN 2747521621)
  • Mihail Dimitri Sturdza, Dictionnaire historique et généalogique des grandes familles de Grèce, d'Albanie et de Constantinople, M.-D. Sturdza, Paris, chez l'auteur, 1983 (ASIN B0000EA1ET)