Bataille de Lépante

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Bataille de Lépante
La Bataille de Lépante par Ferrando Bertelli (1572).
La Bataille de Lépante par Ferrando Bertelli (1572).
Informations générales
Date 7 octobre 1571
Lieu Golfe de Patras, à proximité de Naupacte, en Grèce
Issue Victoire de la Sainte Ligue
Belligérants
Sainte Ligue : Empire ottoman
Commandants
Juan d'Autriche
Álvaro de Bazán
Alexandre Farnèse
Giovanni Andrea Doria
Ali Pacha
Uludj Ali
Mohammed Sirocco
Forces en présence
208 navires 273 navires
Pertes
9 000 morts ou blessés 30 000 morts ou blessés
8 000 prisonniers
240 navires et 450 canons perdus
Quatrième guerre vénéto-ottomane
Coordonnées 38° 12′ 00″ N 21° 18′ 00″ E / 38.2, 21.338° 12′ 00″ Nord 21° 18′ 00″ Est / 38.2, 21.3  

La bataille de Lépante est l'une des plus grandes batailles navales de l'histoire. Elle s'est déroulée le 7 octobre 1571 dans le golfe de Patras en Grèce, à proximité de Naupacte — appelée alors Lépante. La puissante marine ottomane y affrontait une flotte chrétienne comprenant des escadres vénitiennes et espagnoles renforcées de galères génoises, pontificales, maltaises et savoyardes, le tout réuni sous le nom de Sainte Ligue à l'initiative du pape Pie V. La bataille se conclut par un désastre pour les Turcs qui y perdirent la plus grande partie de leurs vaisseaux et près de 30 000 hommes. L'événement eut un retentissement considérable en Europe car, plus encore que la défaite des janissaires lors du Grand Siège de Malte de 1565, il sonnait comme un coup d'arrêt porté à l'expansionnisme ottoman.

Certains historiens estiment qu'il s'agit de la bataille navale la plus importante par ses conséquences depuis celle d'Actium, qui marqua la fin des guerres civiles romaines[1].

Contexte[modifier | modifier le code]

Le prétexte est la prise de Chypre par les Ottomans en 1570 : la prise de cette possession de la République de Venise, au terme d'une conquête brutale (plus de 20 000 habitants de Nicosie sont mis à mort)[2], est l'élément déclencheur de la réaction européenne. Sous le nom de « Sainte Ligue », le pape Pie V mobilise sur le thème de la croisade, et réussit à constituer une alliance entre l'Espagne, Venise, les États Pontificaux, la République de Gênes, le Duché de Savoie, l’Ordre Souverain Militaire Hospitalier de Saint-Jean de Jérusalem, de Rhodes et de Malte et quelques autres puissances.

Mais, en réalité, le contexte plus général est celui d'une lutte généralisée d'influence pour le contrôle de la Méditerranée. La bataille s'inscrit sur fond de tensions géopolitiques et religieuses, avec la montée de l'expansionnisme musulman ottoman en Méditerranée, qui menace les puissances chrétiennes, et en particulier les intérêts espagnols, puissance dominante dans la région à cette époque. Depuis le début du XVIe siècle, les Turcs pratiquent des razzias en Méditerranée occidentale. Débarquant sur les côtes italiennes ou espagnoles, ils pillent les villes du littoral et emmènent certains habitants en esclavage.

À cette rivalité stratégique (le contrôle de la Méditerranée occidentale), s'ajoute en arrière-plan la rivalité religieuse traditionnelle entre chrétienté et islam.

Composition des flottes et ordre de bataille[modifier | modifier le code]

La flotte chrétienne est composée des flottes combinées pontificales, espagnoles et vénitiennes avec des contributions mineures de Gênes, d’autres États de la péninsule italienne, du duché de Savoie qui y envoie les trois galères de Nice, et des Hospitaliers. Elle est commandée par le jeune infant Juan d'Autriche (24 ans), fils naturel de Charles Quint et demi-frère du roi d'Espagne Philippe II — qui s'avère un excellent commandant.

Soldats chrétiens à bord : 8 000 Espagnols, 5 000 Vénitiens, 1 500 Pontificaux, 5 000 Allemands, 5 000 Italiens, 4 000 nobles aventuriers[3].

La flotte ottomane est commandée par le kapudan pacha Ali Pacha Moezzin, qui se place au centre. Il est assisté d'Uludj Ali (régent d'Alger) qui dirige l’aile gauche et de Mohammed Sirocco (gouverneur d'Égypte) qui dirige l’aile droite. Les galères ottomanes sont occupées par 13 000 marins expérimentés et 34 000 soldats.

La Sainte Ligue a mobilisé au total 202 galères et 6 galéasses[4] et pour la flotte ottomane, un total de 210 galères et 63 fustes et galiotes[5]

Déroulement[modifier | modifier le code]

Formation des flottes juste avant le contact

Au matin du 7 octobre 1571, la flotte chrétienne en provenance de Messine rencontre la flotte turque en provenance de Lépante (aujourd'hui Naupacte) dans le golfe de Patras, au large de la Grèce.

Cette bataille est restée dans les traités d’histoire militaire comme un tournant dans la stratégie navale. En effet, c’est la première fois que les galères se voient opposées (à grande échelle) à une flotte plus manœuvrante et armée de canons. Cette combinaison technique, une stratégie qui a consisté à enfermer les Turcs dans le golfe de Lépante, une tactique consistant à faire prendre à l’abordage les galères par l’infanterie espagnole (les tercios), alliées à des défections rapides dans la flotte turque contribua grandement à la réputation de cet affrontement.

Pendant le cours de la bataille, le navire du commandant ottoman est envahi par les hommes de la galère de Juan d'Autriche[6] ainsi que par celle de l’amiral de la flotte savoyarde André Provana de Leyni entre autres, et l’amiral turc est décapité et sa tête placée au bout du mât du navire principal espagnol, ce qui contribue à saper le moral turc.

La bataille dure une grande partie de la journée et est particulièrement violente.

Bilan[modifier | modifier le code]

Bataille de Lépante, vue par Paul Véronèse

La démesure de l’affrontement en fait un événement majeur : on dénombre au moins 7 000 morts et 20 000 blessés chez les Chrétiens, 30 000 morts ou blessés et 3 500 prisonniers chez les Turcs (sans compter ceux qui sont massacrés à terre par les Grecs révoltés), 15 000 forçats chrétiens libérés de leurs fers[7].

Les Ottomans subissent une lourde défaite : 117 galères et 13 galiotes sont capturées, et 62 galères coulées, alors que les Chrétiens ne perdent qu'une douzaine de galères[7]. 450 canons et 39 étendards sont pris aux Ottomans.

Les navires ottomans rescapés sont ramenés à Constantinople par Uludj Ali, seul amiral ottoman à s'être distingué et à avoir sauvé l'essentiel de son escadre, et qui est nommé kapudan pacha (grand amiral) le 28 octobre[8].

L'empire ottoman ne fera jamais état de sa défaite, selon son habitude. Gilles Veinstein, spécialiste des Ottomans, écrit en commentant l'affirmation que la flotte aurait été rapidement reconstituée et Chypre conquise malgré Lépante et sous-entendu qu'il n'y avait donc pas de défaite réelle : « Leur règle est d'encaisser en silence. Ils ne reconnaissent jamais leurs échecs. Dans le discours officiel le Pâdichâh est toujours victorieux et l'ennemi reste un mécréant méprisable voué à la subjugation[9] ».

Conséquences[modifier | modifier le code]

La victoire de la flotte chrétienne à dominante vénitienne, confirme l’hégémonie espagnole sur l'ouest de la Méditerranée et met un coup d’arrêt à la progression ottomane vers l'Europe. Psychologiquement, la victoire a un retentissement considérable en Europe, car c'était la première fois qu'une flotte chrétienne réussissait à vaincre la marine ottomane.

Cependant, les dissensions entre alliés empêchent de poursuivre l'avantage, et les projets de reconquête des Dardanelles, voire de Constantinople, doivent être abandonnés. Les Ottomans reconstituent rapidement leur flotte et reprennent le contrôle de la Méditerranée orientale, pour peu de temps toutefois. Venise, ruinée par la guerre et l'interruption de son commerce avec l'Orient, négocie avec les Turcs et leur reconnaît par traité le 7 mars 1573 la possession de Chypre, pourtant objet originel du conflit.

L’expansionnisme ottoman est en revanche irréversiblement marqué par la défaite de Lépante. Comme le souligne l'historien Bartolomé Bennassar : « Avant les coups d'arrêt de Malte et de Lépante (1565-1571), la poussée turque paraissait impossible à contenir. Or, après ce paroxysme de la guerre, la Méditerranée occidentale cesse d'être pour les Ottomans un objectif prioritaire[10] ». S'ils ont rapidement remplacé les navires, les Turcs n'ont jamais vraiment pu se remettre de la perte de 30 000 hommes, souvent hautement qualifiés — marins, rameurs, archers embarqués comme « artillerie légère ». Grâce à leur alliance avec la France, en lutte contre l'Espagne, les Ottomans réussissent à finaliser leur conquête du Maghreb avec la prise de Tunis en 1574, mais pour l'essentiel leur influence en Méditerranée occidentale prend fin avec Lépante[11].

Toutefois, le rôle prépondérant de la mer Méditerranée s’est progressivement atténué dans les années suivantes avec l’essor des flottes océaniques qui avait commencé quelques décennies plus tôt. De nouvelles routes sont empruntées par la chrétienté pour atteindre l'Orient en contournant l'Afrique, sans transiter par le Moyen-Orient. Cependant que la découverte de l'Amérique détourne le commerce international vers le nord de l'Europe, dont le développement signe une nouvelle primauté de l'Occident et le déclin de l'empire ottoman.

Militairement, la bataille montre la redoutable efficacité des galéasses vénitiennes (grosses galères à voiles armées de canons fixés au navire)[12]. Même si des batailles antérieures plus limitées l’avaient déjà annoncé, même si la flotte chrétienne comportait un nombre important de galères (mais la flotte turque ne comprenait pas de galéasse), et même si l’emploi du canon a été moins décisif que la légende ne l’a voulu, on considère généralement la bataille de Lépante comme la fin des flottes de galères au profit des galions armés de canons[13].

Portée[modifier | modifier le code]

Lépante apparut en Europe comme une grande victoire de la Chrétienté sur les musulmans, bien que peu de pays aient répondu à l'appel du Pape, en corrélation avec la Reconquista. Elle contribua de ce fait à isoler la France qui, bien que nation chrétienne, ne participa pas à la bataille en raison de son lien avec la Sublime Porte.

On peut penser que cette bataille vit également l'émergence ou le renforcement d'une certaine « conscience européenne », structurée ici autour de son identité religieuse[14].

Une analyse géopolitique voit dans cette victoire « une alliance classique d'États qui craignent de ne pas faire le poids face à un ennemi plus fort que chacun d'entre eux »[15].

Les représentations artistiques de la bataille[modifier | modifier le code]

La bataille de Lépante par Andries van Eertvelt (1590-1652).

Les représentations artistiques réalisées dans les années qui suivirent la bataille de Lépante pour célébrer la victoire du christianisme furent nombreuses dans toute l'Europe.

Pour l'Italie, à Venise, l'épisode fut peint par Andrea Vicentino dans le Palais des Doges, sur les murs de la Sala dello Scrutinio et remplaça la Victoire de Lépante du Tintoret, œuvre détruite par un incendie en 1577. Toujours à Venise, les Gallerie dell'Accademia abritent la peinture de Paolo Veronese, Allégorie de la bataille de Lépante.

À Pavie, dans la chapelle du collège Ghislieri, est conservée une œuvre de Lazzaro Baldi intitulé La Vision de saint Pie V, peinte en 1673. À Rome, le pape Pie V fit réaliser de nombreuses représentations de la victoire, dont celle réalisée par Vasari exposée dans la Sala Regia des musées du Vatican.

Intéressantes en raison du rôle controversé de Gianandrea Doria pendant la bataille, six tapisseries de Bruxelles commandées par l'amiral génois sont exposées dans Sala del Naufragio du Palazzo del Principe à Gênes. Les dessins réalisés par Lazzaro Calvi et Luca Cambiaso montrent les différentes étapes de la bataille. Ils ont été reproduits par les artisans belges au travers d'un effet de miroir, ce qui rend la compréhension de l'événement encore plus problématique.

Autres anecdotes[modifier | modifier le code]

L’un des participants les plus connus est l’écrivain espagnol Miguel de Cervantes, qui y perdit l’usage de sa main gauche, gagnant le surnom de « manchot de Lépante » mais il fut capturé à son retour par l'amiral algérois Mami Arnaute au large de Barcelone. De là, il fut emmené à Alger (La Bien Gardée)[16].

La tradition catholique attribue la victoire à la Vierge Marie : le pape Pie V avait demandé un rosaire universel pour obtenir la victoire. Il en eut surnaturellement connaissance avant que la nouvelle ne fut parvenue à Rome. L'anniversaire de la bataille fut inscrit sous le nom de Notre-Dame du Rosaire dans le calendrier liturgique romain.

Cette bataille opposant des nations chrétiennes à l'Empire ottoman a donné son nom à une tactique du jeu de stratégie Diplomatie popularisée par Edi Birsan où l'Autriche et l'Italie s'allient contre l'Empire ottoman.

À Saint-Raphaël, la basilique de style néo-byzantin « Notre Dame de la victoire de Lépante » (communément appelée « Notre Dame de la victoire ») abrite une copie de la « Croix de Lépante » qui se trouvait sur le vaisseau amiral de la flotte chrétienne, et dont l'original est conservé dans la cathédrale Sainte-Eulalie de Barcelone.

Gilles Veinstein, selon une lettre de la Sainte-Ligue publiée à Paris en 1572, mentionne que[17] « Le désastre de Lépante aurait semé la panique à Istambul. Sélim II aurait fait passer son trésor à Bursa, de même que les femmes et les jeunes enfants mâles du sérail. Lui-même et ses janissaires se seraient réfugiés à Edirne, tandis que les défenses d'Istambul étaient renforcées. La population musulmane aurait également fui la capitale ne la laissant peuplée que de Grecs et de chrétiens francs. »

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en) Paul K. Davis, 100 decisive battles: from ancient times to the present : The World’s Major Battles and How They Shaped History, New York, Oxford University Press,‎ 2001 (ISBN 9780195143669)
  2. (en) Christopher Hitchens, Hostage to History : Cyprus from the Ottomans to Kissinger. Verso (1997)
  3. (en) William Ledyard Rodgers, Naval Warfare Under Oars, 4th to 16th Centuries : A Study of Strategy, Tactics and Ship Design, United States Naval Institute,‎ 1940
  4. Edmond Jurien de la Gravière, La guerre de Chypre et la bataille de Lépante, 1ère édition 1951, réédition 2011, Éditions Laville, collection Batailles essentielles : mémoire des peuples, p 210-213
  5. Edmond Jurien de la Gravière, La guerre de Chypre et la bataille de Lépante, 1ère édition 1951, réédition 2011, Éditions Laville, collection Batailles essentielles : mémoire des peuples, p 214-218
  6. Une réplique grandeur nature de la galère de Juan d'Autriche est visible au musée maritime de Barcelone.
  7. a et b Daniel Panzac, La marine ottomane : de l'apogée à la chute de l'empire, 1572-1923, Paris, CNRS,‎ 2009 (ISBN 9782271067999), p. 15
  8. Daniel Panzac, La marine ottomane : de l'apogée à la chute de l'Empire, 1572-1923, Paris, CNRS éd,‎ 2012 (ISBN 9782271074447), p. 18-19
  9. Gilles Veinstein, L'Europe et l'Islam, p. 222.
  10. Bartolomé Bennassar, La Méditerranée du premier rang aux seconds rôles (16e-18e siècle), dans Jean Carpentier, François Lebrun, Histoire de la Méditerranée, Paris, éditions du seuil, 2001, pp. 220-221.
  11. (en) Andrew C.Hess, The Battle of Lepanto and Its Place in Mediterranean History, Past and Present, no 57, novembre 1972
  12. Voir Actes du colloque Autour de Lépante : guerre et géostratégie en Méditerranée au tournant des XVIe et XVIIe siècles, Centre d'Études d'Histoire de la Défense, Paris, 2001
  13. Stevens, William Oliver. A History of Sea Power. New York: Doubleday, Doran & Co., 1942
  14. (en) Andrew Wheatcroft, Infidels : A History of the Conflict between Christendom and Islam. Penguin Books, 2004
  15. Aymeric Chauprade, Géopolitique — Constantes et changements dans l'Histoire, Ellipses, 3e édition, 2008, p. 533.
  16. Herodote.net.
  17. Gilles Veinstein, L'Europe et l'Islam, p. 221, fait référence de une lettre dans The Turk in french history, Clarence Dana Rouillard, Parsi Boivin 1942, p. 72

Annexes[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Henri Pigaillem, La bataille de Lépante (1571), Paris, Economica,‎ 2003 (ISBN 9782717845617)
  • Actes du colloque Autour de Lépante : guerre et géostratégie en Méditerranée au tournant des XVIe et XVIIe siècles, Centre d'Études d'Histoire de la Défense, Paris, 2001.
  • Alessandro Barbero, La bataille des trois empires. Lépante, 1571 (coll. « Au fil de l'histoire »), Paris, Flammarion, 2012, 684 p.
  • Guy Le Moing, Les 600 plus grandes batailles navales de l'Histoire, Marines Editions,‎ 2011
  • (en) Bicheno, Hugh. Crescent and Cross: The Battle of Lepanto 1571, Phoenix, Londres, 2004, (ISBN 1-84212-753-5)
  • Carlo Campana, Marie Viallon, « Les célébrations de la victoire de Lépante », La fête au XVIe siècle, Le Puy-en-Velay, 2002, [lire en ligne].
  • Anonyme, La bataille de Lépante, texte d'époque traduit de l'espagnol par Jean Pagès, Éditions Atlantica, 2011, (ISBN 9782758803676)

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]