Devchirmé

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"Devchirmé" en Bulgarie (gravure du Palais Topkapi)

Le devchirmé[1] (du turc devşirme ; en turc osmanli دوشيرمه, « le ramassage, la récolte » ; du verbe devşir ou devşirmek, « ramasser » ou « récolter »[2] ; en anglais devshirme[3] ; en grec παιδομάζωμα, pédomazoma, « enlèvement des enfants ») était, dans l'Empire ottoman, le système de recrutement forcé consistant à réquisitionner des garçons enfants et adolescents dans les populations chrétiennes pour les élever comme des Turcs musulmans, afin de les destiner, pour la plus grande part, à faire partie des troupes d'élite ottomane : les janissaires (du turc Yeni Çeri : « nouvelle troupe »), et pour occuper des fonctions au Palais et dans l’administration.

Contexte[modifier | modifier le code]

Dans le système des Milliyets de l'Empire ottoman, les non-musulmans avaient le statut de dhimmis : sujets de second ordre, ils n'avaient pas le droit de porter les armes, ni de posséder de la terre, leurs lieux de culte ne devaient en aucun cas dépasser la hauteur des mosquées, ils devaient une capitation supplémentaire (le haraç) et aussi un Impôt du sang : c'est le « Devchirmé ». C'est aussi pour échapper à ces inconvénients que tout au long de l'histoire de l'Empire ottoman, nombre de chrétiens pauvres se convertirent à l'Islam dans les territoires contrôlés par les Turcs : Anatolie, Proche-Orient, Égypte et Balkans, parfois par communautés entières (Albanais, Bogomiles, Égyptiens, Gorans, Torbèches, Pomaques, Méglénites, Pauliciens, Pontiques, Lazes…) grossissant d'autant le nombre des Turcs, et devenant ainsi des sujets de plein-droit. Le Devchirmé aussi a contribué à ces conversions, car passer à l'Islam permettait aux familles de rester en contact avec leurs enfants enlevés, et avoir des fils Janissaires effaçait leur statut de « nouveaux convertis »[4].

Modalités[modifier | modifier le code]

Les enfants ne devaient pas être trop jeunes (environ 6 ans), pour pouvoir supporter les longs déplacements, et pas trop âgés, pour qu'ils puissent être replacés dans des familles turques, séduits par leur nouvelle éducation et convertis à l'islam. Exception au Devchirmé, il était interdit de recruter un garçon s'il était l'unique fils de sa famille. Entre les XIVe et XVIIe siècles, en Europe, de 300 à 500 000 enfants chrétiens (serbes, grecs, bulgares, albanais, croates et hongrois) auraient été pris dans le système du Devchirmé[5].

L'« ascenseur social » ottoman était ouvert à ces enfants qui étaient valorisés comme « fils privilégiés du sultan », bien nourris, soumis à un entraînement intensif, mais aussi instruits, et les plus brillants pouvaient occuper à terme des hautes responsabilités au sein de l'appareil d'État. Il s'agissait non seulement de diminuer le nombre de « dhimmis » en augmentant celui des musulmans, mais aussi de ne pas donner de hautes responsabilités à trop de fils des familles turques rivales de la dynastie ottomane. Outre le Devchirmé proprement-dit, des enfants des familles aristocratiques chrétiennes (boyards, ispans, phanariotes) étaient aussi retirés à leurs familles, en otage, pour être formés à la cour du sultan. Ce fut, entre-autres, le cas de Skanderbeg, héros national albanais, de Dracula de Valachie et de Cantemir de Moldavie. Le sultan tentait ainsi de s'assurer la fidélité de ses vassaux chrétiens, avec, dans ces trois cas et dans bien d'autres, des résultats fort décevants (les trois essayèrent de se dégager de l'emprise ottomane).

Suites et fin[modifier | modifier le code]

Il convient de souligner qu'une fois promus au sein de l'appareil d'État, nombreux étaient les enfants ainsi enlevés qui n'oubliaient pas leurs origines, ni leur culture : on peut citer le cas de Konstantin Mihailović qui dans son livre "Mémoire d'un janissaire" publié en 1565, retrace le sort des enfants enlevés d'origine modeste, janissaires de base, voués à la guerre, aux campagnes de conquête lointaines, jusqu'en Afrique et en Perse, et qui ne revoyaient jamais ni leurs familles, ni leurs pays, mais aussi l'exemple du puissant Sokullu Mehmed pacha qui était d'origine serbe et qui recréa, malgré sa conversion à l'Islam, le patriarcat orthodoxe serbe à Peć, au Kosovo, en 1557. Plusieurs d'entre eux marquèrent leur époque : Sokullu Mehmed pacha fut, par exemple, le grand vizir de trois sultans successifs.

Sur les vingt-six grands vizirs choisis parmi les janissaires, et dont nous connaissons l'origine, onze étaient albanais, six grecs, d'autres encore circassiens, géorgiens, arméniens, serbes, ou même italiens de Dalmatie, et cinq seulement furent turcs d'origine.

Le Devchirmé, tombé en désuétude au XVIIe siècle, est officiellement supprimé en 1826 lorsqu'est dissout le corps des janissaires, après une mutinerie contre le sultan Mahmud II. Sept mille janissaires sont alors massacrés.

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Voir : [1].
  2. "New Standard Dictionary Turkish. Turkish-English / English-Turkish". Par MM. Resuhi Akdikmen, Ekrem Uzbay et Necdet Özgüven. Langenscheidt, Berlin et İstanbul, 2006. Page 121.
  3. Ménage, V. L.. "Devs̲h̲irme." in Encyclopédie de l’Islam, Brill Online, 2013, sur [2] Reference November 30, 2013.
  4. Voir : [3].
  5. Toujours selon : [4].

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • (en) V.L.Menage, Some Notes on the Devşirme, Bulletin of the School of Oriental and African Studies, Vol. 29, No. 1, 1966, (Cambridge University Press, 1966
  • (en) Lewis, Bernard, Race and Slavery in the Middle East: An Historical Enquiry. Oxford University Press. 1990.
  • (en) J.A.B. Palmer, The origin of the Janissaries, Bulletin of the John Rylands Library XXV/1953.
  • (en) Paul Wittek, Devshirsme et Shari’a, BSOAS XVII/1955.
  • (de) Papoulia, B.D., Ursprung und Wesen der “Knabenlese” im Osmanischen Reich. München 1963