Romaniotes

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Romaniotes

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Moïse-Siméon Pessah, rabbin de la communauté romaniote de Volos, 1939.

Populations significatives par région
Drapeau de la Grèce Grèce 11.000
Drapeau d’Israël Israël 45.000
Drapeau des États-Unis USA 6.500
Drapeau de la Turquie Turquie 500
Autres
Régions d’origine

Empire hellénistique

Langues

grec, yévanique

Religions

Judaïsme

Ethnies liées

Juifs

Les Romaniotes (Ρωμανιώτες Rōmaniōtes, « citoyens de l'Empire romain d'Orient ») forment un groupe ethnique juif de culture grecque, issu du judaïsme hellénistique, qui a vécu autour de la Méditerranée orientale et de la mer Noire pendant plus de 2 400 ans.

Vivant dans la sphère d'influence des académies de la terre d'Israël, les Romaniotes détermineront pendant longtemps la Loi juive en fonction du Talmud de Jérusalem (alors que la majorité du monde juif a adopté le Talmud de Babylone[1],[2],[3]). Ils possèdent leur rite propre, leur langue propre et d'autres particularités, mais, avec l'arrivée des Juifs expulsés de la péninsule ibérique dans ce qui est devenu l'Empire ottoman, la culture romaniote se dissout progressivement dans celle des Séfarades. La communauté, décimée lors de la Shoah, ne compte plus qu'une dizaine de milliers de ses membres en Grèce et s'est en partie reconstituée en Israël et aux États-Unis.

Histoire[modifier | modifier le code]

Aux origines des Romaniotes[modifier | modifier le code]

Les Romaniotes descendent de Juifs hellénisés, qui ont préféré demeurer en diaspora après l'exil des Juifs en Babylonie. Une tradition orale romaniote fait remonter l'arrivée des premiers Juifs à Ioannina en 70 EC, peu après la destruction du Second Temple[4].

Les Juifs hellénisés sont établis dans les États royaux issus de l'Empire d'Alexandre, en particulier dans l'Égypte des Ptolémées. Ils en ont adopté la langue et la culture grecques, mais ont conservé leur foi, et sont à l'origine d'un important corpus de littérature judéo-hellénistique, qui comporte entre autres les premières traductions de la Bible hébraïque (dont la Septante), les livres deutérocanoniques, qui ne sont pas acceptés dans le Tanakh, les livres intertestamentaires, et les premières tentatives d'intégrer la philosophie au judaïsme, dont le plus brillant représentant est Philon d'Alexandrie.

Ils se répandent dans tout l'espace hellénistique, notamment en Égypte, en Syrie, dans les cités d'Asie mineure et de Grèce, et sur les rives de la Mer Noire, ainsi qu'en attestent les écrits de Luc et, en particulier, le détail des voyages de Paul. Ces communautés hellénisées répandues dans un Orient romain où le grec est la langue universelle, à la fois langue intellectuelle, langue des affaires et langue urbaine. L'importante communauté d'Alexandrie a essaimé partout en Méditerranée, contribuant activement à l'expansion de la culture grecque de l'Antiquité tardive, parallèlement au développement du christianisme, dont les fidèles, à l'instigation probable du patriarche Cyrille, cèdent à la violence et commettent un des tout premiers pogroms (415)[5].

Les Romaniotes au Moyen Âge[modifier | modifier le code]

Avec l'avènement de l'Empire romain d'Orient, ces communautés suivent le sort des autres populations hellénisées d'Orient, citoyens romains proches des populations de langue grecque d'Anatolie, de Grèce continentale ou de la Mer Noire. Elles prennent le nom de la Romania (Ρωμανια, nom officiel de l'Empire romain d'orient), duquel proviennent également ceux de la Romagne, de la Roumanie, et de la Roumélie (du turc Roum-ili, « pays des Roumis », nom turc des chrétiens, dérivé de Ρωμαιoι Romaioi, « citoyens de l'Empire romain d'Orient »)

Les communautés romaniotes prospèrent de l'Italie du sud à l'Égypte, et essaiment dans le sillage de Bélisaire, jusqu'en Espagne et en SeptimanieNarbonne), et, au XIe siècle, plus au nord à Mayence : on y trouve des patronymes d'origine romaniote comme Kalonymos, Chryssologos, Margolis, Mellinis, Nassis... Les Romaniotes diffusent ainsi leur culture et leur art au sein des nouvelles communautés d'Occident, ashkénazes (c'est-à-dire « allemandes ») et séfarades (c'est-à-dire « espagnoles »). Au XIIe siècle, Benjamin de Tudèle rapporte la présence de Juifs à Corfou, Arta, Aphilon, Patras (dont est originaire la famille de Sabbataï Tsevi), Corinthe, Thèbes (comportant près de 2 000 Juifs, pour la plupart teinturiers ou tailleurs d'habits de soie), Chalcis, Salonique, Dráma et Constantinople. En Occident, les Romaniotes sont attestés à Venise, dans la vallée du Rhin et en Languedoc.

La communauté Alexandriote, revenue après la mort du patriarche Cyrille, continue d'essaimer elle aussi et subsiste, avec des hauts (Égypte byzantine) et des bas (règne du calife et imâm fatimide, Al-Hakim, au XIe siècle), jusqu'au XVe siècle, passant progressivement ensuite au rite sépharade et au judéo-espagnol sous l'Empire ottoman. L'arrivée des Séfarades dans l'Empire ottoman se produit après leur expulsion d'Espagne en 1492. Au début, les Séfarades maintiennent, comme à leur habitude, une séparation sociale et cultuelle avec les populations autochtones, mais à la longue ils assimilent progressivement la plupart des communautés romaniotes. Les communautés dont les membres sont devenus ottomans, forment un millet au sein du système turc, et prennent leurs distances avec les populations chrétiennes, devenues elles aussi minoritaires. Une minorité de juifs, les les Avdétis, embrassent l'Islam et deviennent turcs, non sans rejoindre, pour certains, les confréries soufies.

Les Romaniotes sont, depuis la période hellénistique, considérés par les Grecs d'Asie mineure comme des frères de culture. Lors de la Quatrième croisade, les Croisés sont choqués de trouver dans Constantinople, ville chrétienne, des synagogues ayant pignon sur rue, ainsi que des Juifs se promenant librement et parfois en armes, comme les chrétiens. Au cours d'une attaque des Croisés sur l'une de ces synagogues, un quartier de Constantinople est brûlé[6]. À la suite de ces incidents, la guerre éclate entre Croisés et Byzantins. Lorsque les premiers s'emparent de Constantinople pour 58 ans, ils pillent la ville, et parquent les juifs dans des quartiers isolés.

Les Romaniotes aux temps modernes[modifier | modifier le code]

Une femme en pleurs au cours de la déportation des Juifs de Ioannina, le 25 mars 1944. La plupart des déportés sont assassinés dès leur arrivée à Auschwitz, le 25 mars 1944, ou peu après.

Lors de l'éveil des nationalismes, les persécutions turques des XIXe et XXe siècles contre les chrétiens d'Anatolie épargnent les Séfarades, qui ne présentent pas de revendication d'indépendance ou d'autonomie. Ceci constitue une différence avec les Romaniotes, qui ont tendance à considérer les Séfarades comme trop complaisants à l'égard du persécuteur de leur culture, l'hellénisme. Après 1922, les Séfarades turcs se déclarent fidèles citoyens de la république d'Atatürk, où ils ne sont pas inquiétés (si l'on excepte quelques actions isolées d'extrémistes islamistes). Quant aux communautés romaniotes, elles se regroupent en Grèce au début du XXe siècle, notamment à Thèbes, Ioannina, Chalcis, Arta, Corinthe, ainsi que sur les îles de Corfou, Lesbos, Chios, Samos, Rhodes et à Chypre.

Au cours de la Seconde Guerre mondiale, la Grèce est occupée par les forces de l’Axe. En dépit des tentatives de l’église orthodoxe de Grèce, de la résistance et de nombreux civils, la communauté juive de Grèce est exterminée à 86 %. Les Avdétis (juifs turcophones passés à l’islam), assimilées aux Turcs par le traité de Lausanne, sont relativement protégés ou peuvent en profiter pour se réfugier en Turquie, mais les autres subissent de plein fouet la Shoah. Il reste aujourd'hui entre 1 000 et 2 000 Avdétis à Ioannina, Thessalonique et Alexandroupolis. Les plus repérables et exposés sont les Ashkénazes (parlant yiddish et apatrides ou citoyens allemands, tchécoslovaques, polonais, roumains...) et les Séfarades (parlant judéo-espagnol). Les Romaniotes, citoyens grecs et parlant grec sans accent, sont moins difficiles à cacher, mais la Gestapo fait du zèle et à Ioaninna par exemple, sur 1 950 Romaniotes, seuls 90 échappent à la déportation.

La plupart des survivants ont émigré pendant ou après la guerre civile grecque (1945-1949) vers les pays anglophones ou Israël.

Les Romaniotes de nos jours[modifier | modifier le code]

Synagogue à Thessalonique.
Synagogue romaniote de Constanza (Mer Noire, Roumanie)

Au début du XXIe siècle, il ne reste que quatre petites communautés romaniotes actives : à Thessalonique et Ioannina en Grèce, à New York et à Jérusalem[7]. D'anciennes synagogues peuvent également être visitées à Athènes ou dans l'île d'Égine. Celle de Constanza, sur la Mer Noire, est en ruines depuis 2005, faute de fidèles.

La communauté de Ioannina[modifier | modifier le code]

La communauté romaniote de Ioannina (Janina) compte environ 50 membres, pour la plupart fort âgés. Leur synagogue, la Kehila Kedosha Yashan, n'est ouverte que sur demande expresse des visiteurs et lors de rassemblements d'émigrants romaniotes chaque été. Une Bar Mitzva y a été tenue en 2000, et a été considérée comme un évènement exceptionnel[4].

La synagogue se situe dans la vieille partie fortifiée de la ville, le Kastro, au 16, rue Ioustinianou. Construite en 1829, probablement sur les ruines d'une synagogue plus ancienne, son architecture est typique de l'ère ottomane. La Bimah, où les rouleaux de la Torah sont lus lors des offices de prière, est placée sur un dais surélevé du mur occidental, l'Aron Kodesh (où les rouleaux sont rangés entre les offices) est sur le mur oriental, une large aile séparant les deux. Les noms des Juifs de Ioannina assassinés pendant la Shoah sont gravés dans la pierre des murs de la synagogue.

Voir aussi Times of Israel

La communauté de New York[modifier | modifier le code]

La Kehila Kedosh Janina de New York

La Kehila Kedosha Janina, située à Chinatown, dans le Lower East Side de Manhattan, est la seule synagogue romaniote des Amériques. Fondée en 1927, elle est encore en usage lors du chabbat et des fêtes juives, mais peine à atteindre le quorum de dix personnes nécessaire à la tenue des offices publics[8].

La communauté de Jérusalem[modifier | modifier le code]

Des Romaniotes originaires de Ioannina et de Constanţa ont émigré à Jérusalem et y ont construit deux synagogues de rite romaniote, la synagogue Yanina, située dans le quartier chrétien de la vieille ville de Jérusalem et la synagogue Beit Avraham veOhel Sarah LaKehilat Yanina, dans le quartier Ohel Moshe[9], mais seule la dernière est encore en activité. De plus, même si elle conserve une partie des poésies liturgiques romaniotes et les mélodies de la communauté de Yanina, son rite n'est plus romaniote mais séfarade.

Romaniotes célèbres[modifier | modifier le code]

Par ordre alphabétique :

  • Albert Cohen (1895-1981), poète, écrivain et dramaturge, dont les héros, Solal et les Valeureux sont des Juifs romaniotes originaires de Céphalonie
  • Mordehai Frizis (1893-1940), colonel de l'armée grecque pendant la seconde guerre mondiale.
  • Eliyahou Mizrahi (c.1450-c.1525), rabbin et savant.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. http://judaism.stackexchange.com/questions/6067/yerushalmi-versus-bavli
  2. (en)http://www.yeshiva.org.il/ask/eng/?id=4612
  3. (it)http://www.morasha.it/sbr/sbr_somekh.html
  4. a et b E. Victor, Ioannina, Greece, publié en 2002, consulté le 7 octobre 2009
  5. Selon Socrate le Scolastique, Cyrille d'Alexandrie s'attache, avec un égal fanatisme, à éradiquer le paganisme, le nestorianisme, les novatiens et les Juifs malgré les tentatives d'Oreste, préfet d'Égypte, d'empêcher les violences, au cours desquelles périt aussi la philosophe Hypatie.
  6. Robert de Clari, La conquête de Constantinople, XIV, éd. Honoré Champion, Paris 2004, ISBN 2-7453-1135-2
  7. La diversité géographique des traditions juives sur la site du CICAD
  8. Laura Silver, Spreading little-known history of Romaniote Jews, Daily News (New York), publié le 18/06/2008
  9. Rabbi Y. Goldman, Jerusalem Quartered: The 'Armenian' Quarter, Joint Distribution Committee 1975, consulté le 7/10/2009