Queer

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Auto-définition par un participant de la "Jerusalem Pride" 2012

Queer est un mot anglais signifiant « étrange », « peu commun », « bizarre ». Ce terme est apparu à partir des années 1980, selon le même phénomène d'appropriation du stigmate et d'insulte que lors de la création du mot négritude, "pour regrouper les identités non-straight (LGBT mais aussi BDSM, fétichistes soit les personnes non-hétéronormées) sous un même terme"[1]. Il est utilisé comme titre de roman partiellement autobiographique par William S. Burroughs en 1953 (publication en 1985), qui y parle de son homosexualité.

Sous la plume de Teresa de Lauretis, une théoricienne de ce mouvement, ce regroupement propose une nécessaire complémentarité au féminisme matérialiste : définir et construire une alternative crédible au patriarcat hétéronormatif et cisnormatif, à savoir un espace à la fois conceptuel et politique aux genres et aux sexualités décatégorisé-e-s. Cela est tout aussi nécessaire et ne vient pas en contradiction avec le matérialisme. Il faut lutter contre l’oppression réelle, matérielle des femmes et des personnes trans, tout en prenant soin de laisser cette oppression dans son contexte historique et social, à savoir la structure patriarcale de la société, pour éviter d’en faire un « étant-toujours-déjà-là »[2], ce qui rendrait sa destruction impossible.

Depuis les années 2000, les mots allosexuel et altersexuel constituent des tentatives de traduction en français. Le Grand dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française a entériné cet usage[3], proposé par le Regroupement d’entraide de la jeunesse allosexuelle du Québec (le REJAQ) en 2005[4].

Origine[modifier | modifier le code]

No gender, No Master, Activiste anarcho-queer en lutte contre "l'oppression patriarcale et sexiste"

En 1969, dans un bar appelé Stonewall Inn à New York, des émeutes ont éclaté, réponse de la clientèle gay et lesbienne à leur arrestation par la police. La cause de cette arrestation manquée était une loi qui interdisait le port des vêtements masculins par une personne du sexe féminin ou de vêtements féminins par une personne masculine. Ces émeutes, dont l'anniversaire se célèbre annuellement sous le nom de Gay Pride (aujourd'hui appelée la Pride ou la Marche des fiertés), marquent la naissance du mouvement lesbien, gay, bi et trans (LGBT).

Un des buts prioritaires de ce nouveau mouvement concernait la suppression de l'homosexualité, la bisexualité et la transsexualité, en tant que maladie du Manuel Diagnostic et Statistique des troubles mentaux (DSM), qui fournit la nosologie définitive de l'Association américaine de psychiatrie (APA). La question du statut médical dominait l'identité homosexuelle depuis le XIXe siècle, et a été l'élément décisif dans la conception de l'homosexualité en tant que catégorie. Cependant la honte de l'homosexualité travaillait toujours à l'intérieur de cette identité. Avec l'élimination de la classification officielle de perversion par l'APA, le « coming out », qui consiste à révéler sa propre homosexualité (à ne pas confondre avec le outing qui lui consiste à révéler l'homosexualité d'une autre personne) est devenu l'un des traits prépondérants de la nouvelle homosexualité. La pratique de faire son coming out constitue une revendication identitaire.

Avec la prédominance du coming out et donc la présence reconnaissable des homosexuels, l'homosexualité est devenue une identité basée autant, sinon plus, sur la discursivité et le comportement que sur la pratique des actes homosexuels.

Une autre différence entre ces mouvements et le mouvement LGBT est qu'il n'a pas eu de précédent au XIXe siècle. Il était donc nécessaire pour les militants gays et lesbiennes de choisir un modèle pour leur nouveau mouvement, et le succès récent des militants noirs a été très convaincant.

Les racines idéologiques de la théorie queer se trouvent bien dans le féminisme américain des années 1980. Avant cette date, le féminisme, comme d'autres mouvements semblables, espérait que le progrès social viendrait par un changement de législation. Les arguments pour le passage de législations progressistes ont perpétuellement fait la comparaison entre le groupe minoritaire en question et le citoyen universel, c'est-à-dire l'homme riche et blanc. Quelle que soit la raison, plusieurs mouvements ont commencé après les années 1970 à contester cette image du citoyen universel, et à valoriser leur propre agency (ce mot résiste à une traduction facile et s'emploie souvent en théorie queer. Plus souvent il reste non-traduit, ou se traduit par « la capacité ou la possibilité d'agir » en tant que sujet). Cette tendance (notablement postmoderniste) a provoqué une rupture plus grande encore entre l'homme et la femme, et a essentialisé ce qui constituait le féminin. Cette tendance se montre surtout dans La Femme mystifiée de Betty Friedan, chef de l'Organisation nationale des femmes (NOW), qui a été d'ailleurs critiqué parce qu'il ignorait toute la population des femmes qui n'étaient pas blanches ou d'une classe sociale aisée.

Cette vague de féminisme se situait donc dans la notion de la différence : soit la différence entre les hommes et les femmes, soit la conceptualisation du sujet et de l'objet de plusieurs phénomènes sociaux (le discours, l'art, le mariage...). Pourtant ce mouvement radical de la deuxième vague du féminisme a été troublé par deux phénomènes idéologiques, et tous les deux s'articulaient aux questions de sexualité et de genre.

Le premier concernait les « Sex Wars, » qui divisaient les théoriciennes et militantes féministes sur le rôle de la pornographie dans l'oppression des femmes.

L'autre fêlure, la « Lavender Menace », concernait la présence de lesbiennes dans les rangs de féministes. Comme les ennemis du féminisme utilisaient (et utilisent encore) souvent le « lesbian baiting » (le harcèlement (homophobique) des féministes, qui essayait de réduire ce qu'elles disaient en les accusant d'être des lesbiennes) contre les arguments féministes, une grande partie de militantes montraient leur propre homophobie en hésitant à avouer que quelques-unes parmi elles étaient bien des lesbiennes. Les lesbiennes de la « Lavender Menace » constataient qu'elles étaient plus féministes grâce à leur distance des hommes, tandis que les féministes hétérosexuelles récusaient cet argument, disant que les rôles butch et femme des lesbiennes ne font que singer le mariage hétérosexuel.

L'homophobie prévalente de la deuxième vague, sa concentration sur les pratiques sexuelles, et surtout la division qu'elle engendrait, ont fait naître la théorie queer au début des années 1990.

Aux États-Unis[modifier | modifier le code]

Le mouvement queer a aux États-Unis un aspect de mouvement politique qui a pour but de lutter contre l’hétéropatriarcat, à la fois en reconnaissant la légitimité de la lutte féministe matérialiste, et en cherchant à construire une alternative à cet hétéropatriarcat que le matérialisme combat. Le matérialisme se concentre sur l’étude et la destruction des procédés oppressifs du patriarcat, le queer construit le post-patriarcat.

Dans les pays francophones[modifier | modifier le code]

La critique des milieux féministes et universitaires[modifier | modifier le code]

Les milieux francophones notamment universitaires, définissent le queer comme « la transgression du genre », ou encore « l’effacement des frontières du genre », dans une perspective avant tout théorique voire esthétique [5]. Le queer y devient, contrairement à son usage dans le monde anglo-saxon, une idée, un concept voire un mouvement artistique, complètement dépolitisé.

Les milieux francophones proches du féminisme matérialiste parle de « cette idéologie faussement subversive […], le queer »[6], ou encore que « l’arrivée du queer me paraît rencontrer une démarche individualiste pour que des personnes changent de catégorie, sans remettre en cause ces catégories. »[7].

Les transpédégouines[modifier | modifier le code]

Certains mouvements français utilisent malgré tout le terme queer de façon politique. C'est le cas des transpédégouines , qui partagent et vivent les revendications d’abolition des normes de genre, d’abolition des normes sexuelles et, participe à la lutte collective de lutte contre le patriarcat par des actions collectives avec divers collectifs féministes [1].

Ce mouvement est notamment représenté par le bar La Mutinerie [8] sur Paris, les UEEH [9] tout les ans à Marseille, et par l'association les Flamands Roses[10] à Lille et l'association les Panthères Roses [11] à Paris et Montréal.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a et b Céline, « Transféminisme 101 », sur L'Écho des Sorcières,‎ (consulté le 15 juillet 2015)
  2. Teresa de Lauretis, Théorie queer et cultures populaires : De Foucault à Cronenberg,‎ , p. Chapitre "Technologie de Genre"
  3. « allosexuel », sur Grand dictionnaire terminologique, OQLF,‎
  4. Bruno Laprade, « Queer in Québec : étude de la réception du mouvement queer dans les journaux québécois », Cygne noir, no 2,‎ (ISSN 1929-090X, lire en ligne)
  5. Emmanuelle Coster, « Université Toulouse - Jean Jaurès - Une esthétique queer ? Transgression et subversion dans la littérature et les arts. », sur www.univ-tlse2.fr (consulté le 15 juillet 2015)
  6. Léo Thiers-Vidal, Rupture Anarchiste et Trahison Proféministe, Préface
  7. « Un entretien avec Christine Delphy – Politis » (consulté le 15 juillet 2015)
  8. « Paris: L’Unity devient La Mutinerie » (consulté le 15 juillet 2015)
  9. DRT Lyon, « UEEH », sur www.ueeh.net (consulté le 15 juillet 2015)
  10. « Les Flamands Roses », sur www.lesflamandsroses.com (consulté le 15 juillet 2015)
  11. « Les Panthères roses / The Pink Panthers :: Groupe queer radical à Montréal », sur www.lespantheresroses.org (consulté le 15 juillet 2015)

Bibliographie[modifier | modifier le code]

En anglais[modifier | modifier le code]

  • Sarah AhmedQueer Phenomenology, Durham, Duke University press, 2006.
  • Kate Bornstein, Gender Outlaw: On Men, Women, and the Rest of Us - New York, Routledge, 1994.
    • My Gender Workbook: How to Become a Real Man, a Real Woman, the Real You, or Something Else Entirely. New York: Routledge, 1998.
  • Judith Butler, "Against Proper Objects." differences: A Journal of Feminist Cultural Studies (Summer-Fall 1994), 6(2-3): 1-27.
    • Antigone's Claim: Kinship between Life and Death. Wellek Library Lecture at the University of California, Irvine. New York: Columbia University Press, 2000.
    • Bodies that Matter: On the Discursive Limits of "Sex". New York & London:Routledge, 1993.
    • Gender Trouble: Feminism and the Subversion of Identity. Thinking Gender. New York & London: Routledge, 1990.
    • Psychic Life of Power: Theories of Subjection. Stanford: Stanford UP, 1997.
  • Pat Califia (a.k.a. Patrick Rice-Califia). Sex Changes: The Politics of Transgenderism. San Francisco: Cleis Press, 1997.
  • Lee Edelman, No Future: Queer Theory and the Death Drive. Durham: Duke UP, 2004.
  • Anne Fausto-Sterling, Myths of Gender. New York: Basic Books, 1992.
    • Sexing the Body: Gender Politics and the Construction of Sexuality. New York: Basic Books, 2000.
  • Leslie Feinberg, Stone Butch Blues. Ann Arbor: Firebrand, 1993.
    • Transgender Warriors: Making History from Joan of Arc to Dennis Rodman. Boston: Beacon Press, 1996.
  • Scott Gunther, The Elastic Closet: A History of Homosexuality in France, 1942-present. New York: Palgrave-Macmillan, 2009.
    • Alors, are we 'queer' yet?, The Gay & Lesbian Review, Volume XII, no 3, mai-juin, 2005, pages 23-25.
  • David M. Halperin, Saint Foucault. Towards a Gay Hagiography. Oxford University Press, 1995.
  • Sheila JeffreysUnpacking Queer Politics, Cambridge, Polity Press, 2003.
  • Teresa de Lauretis, “Queer Theory, Lesbian and Gay Studies: An Introduction.” differences: A Journal of Feminist Cultural Studies 3/2 (Summer 1991; special issue), iii-xviii.
  • Julie A. Podmore, « Gone ‘underground’? Lesbian visibility and the consolidation of queer space in Montréal », Social & Cultural Geography, vol. 7, n˚4, 2006.
  • Carol Queen and Lawrence Schimel, ed. PoMoSexuals: Challenging Assumptions About Gender & Sexuality. 1997.
  • Rees-Roberts, Nick. French Queer Cinema. Edinburgh: Edinburgh University Press. 2008.
  • David V. RuffoloPost-queer Politics, Farnham (Angleterre), Ashgate, 2009.
  • Eve Kosofsky Sedgwick, Between Men: English Literature and Male Homosocial Desire. New York: Columbia UP, 1992.
    • Performativity and Performance. New York: Routledge, 1995.
    • “Queer Performativity.” GLQ, vol. 1, no. 1, 1993, p. 1-16.
    • Tendencies. Durham: Duke UP, 1993.
  • William B. Turner, A Genealogy of Queer Theory. Philadelphia: Temple UP, 200.
  • Michael Warner, Fear of a Queer Planet. Queer Politics and Social Theory. Minneapolis: University of Minnesota Press, 1994.
  • Riki Wilchins, Queer Theory, Gender Theory: An Instant Primer. Alyson: Los Angeles, 2004.
    • Read My Lips. Ann Arbor: Firebrand, 1997.
  • Queer People: Negotiations and Expressions of Homosexuality, 1700-1800, (dir) Chris Mounsey, Caroline Gonda, Bucknell University Press, U.S., 2007, 305 p.(ISBN 978-0838756676)

En français[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Le laboratoire politique Think Tank Different : Une théorie queer de l'espace public Virginie Martin, Pierre Lénel et Thomas Hollande.

Articles connexes[modifier | modifier le code]