Structuralisme

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Le structuralisme est un terme générique désignant un ensemble hétérogène de paradigmes intellectuels, de théories ou de périodes de l'histoire des idées, apparus au sein de diverses disciplines, essentiellement en sciences humaines et sociales ainsi qu'en littérature, et ayant pour principal point commun l'utilisation du terme de structure. La définition de la structure n'est pas non plus unifiée entre les différents courants de pensée concernés, mais une prépondérance est en général attribuée aux relations entre les éléments étudiés au détriment des éléments eux-mêmes. La référence explicite au terme structure se systématise pour l'essentiel au début du XXe siècle, avec la construction institutionnelle progressive des sciences humaines et sociales; elle est rattachée en général à la filiation positiviste du XIXe siècle, cependant certains auteurs font remonter bien antérieurement cette filiation intellectuelle, par exemple à la notion de monade chez Leibniz.

La définition du structuralisme et de ses frontières disciplinaires est devenue un champ de recherche à part entière, complexe et en évolution rapide. Actuellement, le terme en français tend à désigner, pour la plupart des auteurs spécialisés, deux types de phénomènes:
- dans son acception internationale, un paradigme intellectuel et scientifique dont la généalogie peut être retracée sur plusieurs siècles au moins, et qui garde au XXIe siècle toute son actualité malgré un certain reflux dans les sciences humaines et sociales depuis la fin du XXe siècle face à l'individualisme méthodologique; le structuralisme en tant que paradigme consiste à expliquer la diversité des faits de société dans le monde par la combinatoire d'un petit nombre de différences irréductibles liées à l'architecture de la société considérée en tant que système, par opposition notamment à l'évolutionnisme, au diffusionnisme, au culturalisme ou au fonctionnalisme. Les disciplines où ce paradigme est le mieux attesté sont, en France comme ailleurs, la linguistique, l'ethnologie et l'anthropologie (avec le rôle majeur de l'anthropologie structurale de Lévi-Strauss), et d'une façon plus hétérogène, la philosophie;
- dans une acception plus spécifiquement française (voir la page Structuralisme (histoire des idées)) , une période particulière de l'histoire des idées, un phénomène de mode intellectuelle aussi massif que transitoire à caractère contestataire ayant eu cours durant la décennie 1960 et le début des années 1970, essentiellement en France, débordant très largement les frontières universitaires pour envahir le champ littéraire, médiatique et politique. Le terme de « structuralisme généralisé » ou encore de « moment structuraliste » est parfois utilisé pour différencier ce mouvement de société du paradigme structuraliste dans les disciplines scientifiques[1] [2] [3].

Origine du concept holiste de structure[modifier | modifier le code]

La notion de structure (structura en latin, du verbe struere), issue historiquement de l’architecture pour désigner la façon dont est organisée une construction, est apparue dans les sciences de la terre puis s’est progressivement élargie aux sciences du vivant à mesure que se sont constituées ces disciplines entre les XVIIe et le XIXe siècles. La structure vient peu à peu désigner, en biologie, la manière dont les parties d’un être concret s’organisent en une totalité douée de propriétés autonomes. Elle se rapproche en ce sens de la notion philosophique classique de déterminisme, également intégrée à cette époque dans la construction des différentes disciplines scientifiques. La philosophie et la logique leibniziennes, et notamment la position innéiste défendue dans les Nouveaux Essais sur l’entendement humain, sont elles aussi souvent considérées comme une des grandes sources d’inspiration du structuralisme[4].

Lorsque se constituent académiquement les sciences sociales dans le courant positiviste et matérialiste du XIXe siècle, la démarche globalisante y fait logiquement son apparition, par emprunt aux autres disciplines scientifiques. Elle ne prend que lentement et tardivement le nom de structure et/ou de démarche structurale : durant la deuxième moitié du XIXe siècle et les premières décennies du XXe siècle, les termes de totalité, système, catégorie, ordre ou organisation restent beaucoup plus souvent employés que celui de structure, que l’on trouve surtout (mais épisodiquement) chez Spencer, Morgan ou Marx[5]. La méthode scientifique globalisante (holiste) s’étend cependant de façon large en sociologie avec Auguste Comte puis Emile Durkheim, en ethnologie avec Marcel Mauss. Ces auteurs affirment leur ambition de traiter chaque phénomène collectif comme un tout non réductible à la somme de ses parties et doué de propriétés autonomes que ne possèdent pas les parties : un « fait social total » pour Durkheim (par exemple dans Le Suicide) et Mauss (Essai sur le don). Les mathématiciens interviennent également dans ce mouvement intellectuel, notamment avec la fondation à Paris en 1934 du groupe Bourbaki, qui contribue à mettre au centre de sa discipline la notion de structure.

Une première définition de la notion de structure apparaît en 1926, dans le Vocabulaire de Lalande : « Une structure est un tout formé de phénomènes solidaires, tels que chacun dépend des autres et ne peut être ce qu’il est que dans et par sa relation avec eux[6] ».

Le structuralisme en linguistique[modifier | modifier le code]

C’est à partir de la linguistique, au début du XXe siècle, que la notion de structure commence à diffuser dans les sciences humaines et sociales, avec Ferdinand de Saussure (qui emploie cependant le terme de système beaucoup plus que celui de structure[7]), puis surtout avec le Cercle linguistique de Prague qui substitue la notion de structure à celle saussurienne de système (Nicolaï Troubetzkoy, Sergeï Karcevski, Roman Jakobson). La première version du manifeste du Cercle de Prague en 1929 mentionne le terme de structure, et ouvre le programme explicitement structural des travaux du Cercle[8]. Dix ans plus tard est créé le cercle de Copenhague et sa revue Acta linguistica par le linguiste danois Louis Hjelmslev, reprenant la « linguistique structurale » comme programme fondateur.

C'est donc principalement en Europe du Nord et de l'Est, et parallèlement aux États-Unis autour notamment de Roman Jakobson qui y a émigré en 1941, que se développent de façon constituée des écoles structuralistes en linguistique, tandis que Saussure est resté relativement isolé à Genève au début du XXe siècle[9]. Son Cours de linguistique générale, œuvre orale publiée en 1916 un an après sa mort par deux universitaires genevois à partir de fragments de notes écrites, ne rencontre pas d'écho important avant sa redécouverte dans les années 1960[10].

Il n'est pas établi que Saussure ait été le premier, au XIXe siècle, à trancher définitivement en faveur de l'arbitraire du signe dans la vieille querelle philosophique (déjà présente dans Le Cratyle de Platon) sur l'origine des noms de choses[11], néanmoins il développe amplement cette conception originale du signe qui sera à l'origine du mouvement structuraliste: toute langue doit être appréhendée comme un système dans lequel chacun des éléments (ou signes) n'est définissable que par les relations d'équivalence ou d'opposition qu'il entretient avec les autres, cet ensemble de relations formant la « structure ». Par exemple, [bu] et [vu] (« bout » et « vous ») sont deux mots différents en français parce que [v] s'oppose à [b]. Mais en espagnol, cette opposition n'existe pas, [v] et [b] étant un seul et même phonème. On voit dès lors que « le contenu sensoriel de tels éléments phonologiques est moins essentiel que leur relation réciproque au sein du système »[12].

Saussure fait le choix d'une formalisation très restrictive du code linguistique, en conférant une prévalence absolue[13]:
- à la forme du langage au détriment du sujet parlant (« la langue est forme et non substance »): la langue est un système entièrement autonome, qui existe pour son propre compte; le signe est la combinaison indissociable d'un signifiant (son image sensorielle) et d'un signifié (le concept porté), à l'exclusion de toute référence au sujet percevant (la fonction référentielle, ou dénotation) et au cerveau humain qui est purement et simplement évacué de la théorie;
- à la synchronie au détriment de l'histoire (diachronie), de la même manière qu'une partie d'échec en cours s'appréhende dans sa structure présente, indifféremment des voies par lesquelles elle s'est constituée; une langue ne change pas suivant les mêmes lois que le société (selon des particularismes locaux): elle n'a pas d'histoire et ne fait que passer d'une synchronie à une autre, par des mécanismes de transformation.

Pour le linguiste danois Louis Hjelmslev[14], une structure est « une entité de dépendances internes ». La structure s'oppose ainsi à l'atome (au sens linguistique), qui n'entre dans aucune relation de dépendance avec un autre atome. Le terme apparaît dans les Travaux du cercle linguistique de Prague[15]. S. Karcevsky et N. Troubetskoï y préconisent pour la linguistique « une méthode propre à découvrir les lois de structure des systèmes linguistiques et de l'évolution de ceux-ci ».

Le paradigme structural continuera de dominer en linguistique jusqu'aux années 1960 et l'apparition du générativisme de Noam Chomsky[9].

Le structuralisme en anthropologie[modifier | modifier le code]

Les origines du paradigme structuraliste en ethnologie et en anthropologie peuvent être identifiées [16] chez certains auteurs influencés par le holisme méthodologique: Durkheim et Marcel Mauss en France, J.P.B. de Josselin de Jong aux Pays-Bas, et les anthropologues américains héritiers de l’école historique allemande et autrichienne (Robert Lowie, Alfred Kroeber, Franz Boas). Lévi-Strauss affirmera régulièrement sa dette à l'égard de ces grandes figures du début du XXe siècle[17].

Lévi-Strauss va considérablement populariser le paradigme structuraliste dans sa discipline, l'ethnologie (qu'il rebaptise en France anthropologie sociale, sur le modèle anglo-saxon), et en devenir la figure tutélaire durant toute la deuxième moitié du XXe siècle. Il assure au structuralisme une solide assise institutionnelle, grâce à l'étendue de son réseau relationnel en France comme aux Etats-Unis, à son élection au Collège de France puis à l'Académie Française, à ses interventions régulières à l'UNESCO, puis grâce à la notoriété scientifique internationale qu'il acquiert à partir des années 1960. C'est aussi à partir de cette époque que son nom est associé au « structuralisme généralisé », bien qu'il se soit toujours défendu d'une quelconque affinité avec ce qu'il considère comme un emballement intellectuel sans rapport avec son travail scientifique[18].

Après Lévi-Strauss, qui décède en 2009 à l'âge de 100 ans, c'est dans sa discipline que le structuralisme résiste le mieux à son reflux général de la fin du XXe siècle. Bien qu'en retrait par rapport à l'individualisme méthodologique dominant, il continue de représenter actuellement un des courants actifs de l'anthropologie, trouvant une certaine homogénéité comme posture scientifique de filiation holiste et cognitiviste. En France, le Laboratoire d'Anthropologie Sociale[19] fondé en 1960 par Claude Lévi-Strauss participe à cette tendance[20] en prolongeant notamment ses travaux sur les structures complexes de la parenté, et son approche systémique des phénomènes de parenté par un vaste chantier de traitement informatique[21]. Un certain nombre d'anthropologues reprennent, discutent et actualisent la méthodologie structurale à visée scientifique de Lévi-Strauss, en s'intéressant notamment à ses intuitions mathématiques sur la théorie des groupes: Lucien Scubla sur la formule canonique[22], Emmanuel Désveaux sur le groupe de Klein[23].

En corrélation avec cette filiation mathématique, le postulat de la combinatoire universelle d'un petit nombre de différences irréductibles pour expliquer les faits de société continue de susciter (même si la référence au structuralisme n'est pas toujours explicite) un certain nombre de travaux contemporains d'anthropologie, d'ethnologie ou d'histoire: les quatre « socièmes » fondamentaux (formes élémentaires universelles de lien social) chez E.Désveaux, le système des quatre ontologies chez Philippe Descola, les systèmes familiaux chez Emmanuel Todd.

Le moment structuraliste français 1960-1970[modifier | modifier le code]

Autres sciences et disciplines[modifier | modifier le code]

L'intérêt pour le concept de structure, à côté de la linguistique et de l'anthropologie, s'est étendu à des disciplines et sciences très diverses qui en ont adopté des définitions variables. D'une manière générale, la structure est entendue comme une organisation logique mais implicite, un fondement objectif en deçà de la conscience et de la pensée, possédant un double statut: à la fois irréel (comme forme abstraite d'organisation) et réel (comme réalisation concrète); le projet est donc de mettre en évidence le modèle inconscient par la compréhension et l'explication de ses réalisations.

Le structuralisme est aussi l'une des sources de la systémique, une méthodologie scientifique apparue dans les années 1950 considèrant les objets d'étude selon une approche globale (ou holiste). C'est historiquement la plus ancienne de ses composantes directes, parmi lesquelles on peut citer également la cybernétique ou encore la théorie du système général.

Parmi les principaux auteurs et penseurs structuralistes en dehors de la linguistique et de l'ethno-anthropologie peuvent être cités:

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Ouvrages[modifier | modifier le code]

  • Marcel Hénaff, Claude Lévi-Strauss et l'anthropologie structurale, Paris, Belfond, coll. « Points Essais »,‎ (réimpr. 2011) (ISBN 9782757819340)
  • Robert Deliège, Une histoire de l’anthropologie : écoles, auteurs, théories, Paris, Seuil, coll. « Points Essais »,‎ (réimpr. 2013) (ISBN 9782757835609)
  • François Dosse, Histoire du Structuralisme Tome I : le champ du signe, 1945-1966, Paris, La découverte,‎ (réimpr. 2012) (ISBN 9782707174659)
  • François Dosse, Histoire du Structuralisme Tome II : le chant du cygne, 1967 à nos jours, Paris, La découverte,‎ (réimpr. 2012) (ISBN 9782707174611)

Articles[modifier | modifier le code]

  • Jean-Louis Chiss, Michel Izard et Christian Puech, « structuralisme », Encyclopaedia Universalis,‎ (lire en ligne)
  • Jean Petitot, « La généalogie morphologique du structuralisme », Critique, Paris, vol. 55, no 621-21,‎ , p. 97-122 (ISSN 0011-1600)
  • Jacqueline Léon, « Historiographie du structuralisme généralisé. Etude comparative », Les dossiers de HEL (supplément électronique à la revue

Histoire Epistémologie Langage), Paris, Société d’Histoire et d’Épistémologie des Sciences du Langage, vol. n°3,‎ (lire en ligne)

  • Johannes Angermuller, Le Champ de la théorie, Essor et Déclin du structuralisme en France, Hermann, Paris, 2013.
  • Jean Piaget, Le Structuralisme, coll. Que sais-je ?, Presses universitaires de France, Paris, 1968.
  • Tzvetan Todorov, Qu'est-ce que le structuralisme ?, coll. « Poétique », Le Seuil, Paris, 1973.
  • Jacques J. Herman, Les Langages de la sociologie, coll. Que sais-je ?, Presses universitaires de France, Paris, 1983.
  • Jean-Marie Auzias, Clefs pour le structuralisme, Seghers, Paris, 1968.
  • Henri Lefebvre, L'Idéologie structuraliste, Le Seuil, Paris, 1975.
  • Patrick Sériot, Structure et Totalité les origines intellectuelles du structuralisme en Europe centrale et orientale, Presses universitaires de France, Paris, 1999.
  • Jean-Claude Milner, Le Périple structural, Figures et paradigmes, coll. « La couleur des idées », Le Seuil, Paris, 2002.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Dosse 1991, introduction, page 9; pages 11 à 13
  2. Chiss, Izard, Puech 2015, introduction
  3. Léon 2015
  4. Hénaff 2011, p. 35
  5. Dosse 1991, introduction
  6. Lalande, Vocabulaire technique et critique de la philosophie, Paris, PUF, 1926, rééd.1983
  7. CLG, 4e éd., Payot & Rivages (Grande Bibliothèque), Paris, 1996, p. 510. Voir aussi Françoise Gadet, « Saussure une science de la langue ? ».
  8. Dosse 1991, p. 76
  9. a et b Chiss, Izard, Puech 2015, Chap.1 Le structuralisme en linguistique
  10. F.Gadet, « Le signe et le Sens », DRLAV, Revue de Linguistique, no 40, 1989
  11. Dosse 1991, p. 65
  12. Roman Jakobson, Travaux du Cercle linguistique de Prague, Prague, 1929, p. 10. Cité par Benveniste dans Problèmes de linguistique générale, III, 8.
  13. Dosse 1991, p. 67 et 68
  14. Cité par Émile Benveniste dans Problèmes de linguistique générale, III, 8.
  15. Roman Jakobson, Travaux du cercle linguistique de Prague, t. I, Prague, 1929.
  16. Chiss, Izard, Puech 2015, chapitre III, Le structuralisme en anthropologie
  17. Dosse 1991, chap.2 Naissance d'un héros: Claude Lévi-Strauss, p.26 à 32 page 9; pages 11 à 13
  18. Hénaff 1991, p. 10 « Lévi-Strauss, considéré malgré lui comme le « pape » du structuralisme, a été sommé de s’expliquer sur des domaines de savoir qui ne lui étaient pas familiers, sur des méthodes où il ne pouvait plus reconnaître les siennes, sur des prises de position qui n’avaient rien à voir avec le caractère technique de ses recherches et finalement sur des modes intellectuelles dont il a très vite compris à quel point elles pouvaient, dans l’esprit du public comme auprès de la communauté savante, être nuisible à la rigueur et à l’évaluation sereine de son travail »
  19. http://las.ehess.fr/index.php?2288
  20. Chiss, Izard, Puech 2015, chapitre III, Le structuralisme en anthropologie, § Le temps des bilans
  21. http://www.kintip.net/index.php?option=com_content&view=article&id=5:presentation&catid=9&Itemid=117
  22. Lucien Scubla, Lire Lévi-Strauss, Le déploiement d’une intuition, Odile Jacob, Paris, 1998 (ISBN 2-7381-0498-3)
  23. Emmanuel Désveaux, Quadratura americana : essai d’anthropologie lévi-straussienne, Genève, Georg Éditeur, 2001
  24. Benoît Magistrini, « Lacan, le structuraliste provocateur », sur lexpress.fr,‎ (consulté le 30 avril 2013)
  25. Maurice Corvez, « Le structuralisme de Jacques Lacan », Revue philosophique de Louvain, vol. 66, no 90,‎ , p. 282-308

Articles connexes[modifier | modifier le code]