Queer

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Auto-définition par un participant de la Jerusalem Pride 2012.

Queer [1]est un terme regroupant les identités sexuelles et de genres non-conventionnelles (soit les personnes non-hétéronormées ou non-cisnormées) sous une même appellation[2].

Depuis les années 2000, les mots allosexuel et altersexuel constituent des tentatives de traduction en français.

Sous la plume de Teresa de Lauretis, théoricienne majeure de la théorie queer, ce regroupement propose une nécessaire complémentarité au féminisme matérialiste : définir et construire une alternative crédible au patriarcat hétéronormatif et cisnormatif, à savoir un espace à la fois conceptuel et politique aux genres et aux sexualités décatégorisées permettant la déconstruction de l'ordre en place.

Dans une approche quelque peu différente, Camille Paglia (dont l'origine du mot comme une identité revendiquée lui est attribuée avec Judith Butler) affirme qu'il s'agit d'un concept fondamentalement subversif et incluant "toutes personnes refusant des étiquettes" normatives ou s'identifiant autrement que par les identités de genres et sexuels greffées "par la société ou les institutions psychiatriques (sic) à la solde de l'hétéropatriarcat"[3].

Histoire[modifier | modifier le code]

No gender, no master, activiste anarcho-queer en lutte contre « l'oppression patriarcale et sexiste ».

Il avait été utilisé comme titre de roman partiellement autobiographique par William S. Burroughs en 1953 (publication en 1985), qui y parlait de son homosexualité.

En 1969, dans un bar appelé Stonewall Inn à New York, des émeutes ont éclaté, réponse de la clientèle gay, lesbienne et trans à leur arrestation par la police. La cause de cette arrestation manquée était une loi qui interdisait le port des vêtements masculins par une personne du sexe féminin ou de vêtements féminins par une personne masculine. Ces émeutes, dont l'anniversaire se célèbre annuellement sous le nom de Marche des fiertés (aujourd'hui appelée la Pride ou la Gay Pride), marquent la naissance du mouvement lesbien, gay, bi et trans (LGBT).

Un des buts prioritaires de ce nouveau mouvement concernait la suppression en tant que maladie mentale de l'homosexualité, de la bisexualité et de la transidentité, du Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux (DSM), qui fournit la nosologie définitive de l'Association américaine de psychiatrie (APA).

La question du statut médical dominait l'identité homosexuelle depuis le XIXe siècle, et avait été l'élément décisif dans la conception de l'homosexualité en tant que catégorie. Cependant la honte de l'homosexualité travaillait toujours à l'intérieur de cette identité. Avec l'élimination de la classification officielle de perversion par l'APA, le « coming out », qui consiste à révéler sa propre homosexualité est devenu l'un des traits prépondérants de la nouvelle homosexualité. La pratique de faire son coming out constitue une revendication identitaire.

Avec la prédominance du coming out et donc la présence reconnaissable des homosexuels, l'homosexualité est devenue une identité basée autant, sinon plus, sur la discursivité et le comportement que sur la pratique des actes homosexuels.

Une autre différence entre ces mouvements et le mouvement LGBT est qu'il n'a pas eu de précédent au XIXe siècle. Il était donc nécessaire pour les militants gays et lesbiennes de choisir un modèle pour leur nouveau mouvement, et le succès récent des militants noirs a été très convaincant.

Les racines idéologiques de la théorie queer se trouvent dans le féminisme américain des années 1980. Avant cette date, le féminisme, comme d'autres mouvements semblables, espérait que le progrès social viendrait par un changement de législation. Les arguments pour le passage de législations progressistes ont perpétuellement fait la comparaison entre le groupe minoritaire en question et le citoyen universel, c'est-à-dire l'homme cisgenre hétéro riche et blanc. Quelle que soit la raison, plusieurs mouvements ont commencé après les années 1970 à contester cette image du citoyen universel, et à valoriser leur propre pouvoir, capacité d'action, (agency). Cette tendance (notablement postmoderniste) a provoqué une rupture plus grande encore entre l'homme et la femme et a essentialisé ce qui constituait le féminin. Cette tendance se montre surtout dans La Femme mystifiée (original en anglais/américain : The Feminine Mystique) de Betty Friedan, chef de l'Organisation nationale des femmes (National Organization of Women ou NOW), qui a été d'ailleurs critiqué parce qu'il ignorait toute la population des femmes qui n'étaient pas blanches ou d'une classe sociale aisée.

Cette vague de féminisme se situait donc dans la notion de la différence : soit la différence entre les hommes et les femmes, soit la conceptualisation du sujet et de l'objet de plusieurs phénomènes sociaux (le discours, l'art, le mariage...). Pourtant ce mouvement radical de la deuxième vague du féminisme a été troublé par deux phénomènes idéologiques, et tous les deux s'articulaient aux questions de sexualité et de genre.

Le premier concernait les «Sex Wars» qui divisaient les théoriciennes et militantes féministes sur le rôle de la pornographie dans l'oppression des femmes.

L'autre fêlure, la « menace mauve », concernait la présence de lesbiennes dans les rangs de féministes. Comme les ennemis du féminisme utilisaient (et utilisent encore) souvent le « lesbian baiting » (le harcèlement (homophobique) des féministes, qui essayait de réduire ce qu'elles disaient en les accusant d'être des lesbiennes) contre les arguments féministes, une grande partie de militantes montraient leur propre homophobie en hésitant à avouer que quelques-unes parmi elles étaient bien des lesbiennes. Les lesbiennes de la « menace mauve » constataient qu'elles étaient plus féministes grâce à leur distance des hommes, tandis que les féministes hétérosexuelles récusaient cet argument, disant que les rôles garçon et femme des lesbiennes ne font que singer le mariage hétérosexuel.

L'homophobie prévalente de la deuxième vague, sa concentration sur les pratiques sexuelles, et surtout la division qu'elle engendrait, ont fait naître la théorie queer au début des années 1990.

Aux États-Unis[modifier | modifier le code]

Le mouvement queer a aux États-Unis un aspect de mouvement politique qui a pour but de lutter contre l’hétéropatriarcat, à la fois en reconnaissant la légitimité de la lutte féministe matérialiste, et en cherchant à construire une alternative à cet hétéropatriarcat que le matérialisme combat. Comme l'indique Teresa de Lauretis :

Quand j'ai forgé l'expression théorie queer en 1990 pour donner titre à un colloque que j'organisais à l'Université de Californie à Santa Cruz et au numéro spécial de la revue Differences: A Journal of Feminist Cultural Studies dont j'avais la responsabilité en 1991, mon intention était de mettre en question l'expression "gay et lesbienne" et sa version politiquement correcte "lesbienne et gay" telle qu'on les utilisait alors, c'est-à-dire comme un adjectif unique ("lesbienne-et-gay") référé à un collectif indifférencié de personnes ouvertement homosexuelles. Je demandais aux participants de considérer et de penser les sexualités lesbiennes et gay à partir de leurs conditions d'existence historiques, matérielles et discursives spécifiques. J'espérais que ce colloque pourrait - et en un sens elle l'a fait - contribuer à l'articulation d'une théorie de l'homosexualité à l'intersection des formes sociales symboliques, et des formes de fantasmes, d'identifications et de désirs. La théorie serait queer, pensai-je, non pas parce qu'elle parlerait des transpédégouines ou parce qu'elle serait produite par des transpédégouines, mais par son projet de questionner, déplacer, resituer ou spsnedre les paradigmes conceptuels dominants, depuis les discours cliniques et officiels sur l'homosexualité jusqu'aux discours populaires et médiatiques sur la sexualité, l'indentité, la communauté, le mode de vie gay ou gay-et-lesbien[4].

Là où le féminisme matérialiste se concentre sur l’étude et la destruction des procédés oppressifs du patriarcat, la théorie et les pratiques queer visent à construire le post-patriarcat.

En France[modifier | modifier le code]

La critique des milieux féministes et universitaires[modifier | modifier le code]

Les milieux francophones notamment universitaires, définissent le queer comme « la transgression du genre », ou encore « l’effacement des frontières du genre », dans une perspective avant tout théorique voire esthétique[5]. Le queer y devient, contrairement à son usage dans le monde anglo-saxon, une idée, un concept voire un mouvement artistique, complètement dépolitisé.

Les milieux francophones proches du féminisme matérialiste parlent de « cette idéologie faussement subversive […], le queer »[6], ou encore que « l’arrivée du queer me paraît rencontrer une démarche individualiste pour que des personnes changent de catégorie, sans remettre en cause ces catégories »[7].

Les Transpédégouines[modifier | modifier le code]

Certains mouvements français utilisent malgré tout le terme queer de façon politique. C'est le cas des Transpédégouines, qui partagent et vivent les revendications d’abolition des normes de genre, d’abolition des normes sexuelles et participent à la lutte collective contre le patriarcat par des actions collectives avec divers collectifs féministes[2].

Ce mouvement est notamment représenté par le bar La Mutinerie[8] à Paris, par l'association Polychrome à Paris[9], les UEEH[10] tous les ans à Marseille, et par l'association les Flamands Roses[11] à Lille et l'association les Panthères Roses[12] à Paris, Nancy ou Montréal.

Au Québec[modifier | modifier le code]

On a vu que depuis les années 2000, les mots allosexuel et altersexuel constituent des tentatives de traduction en français. Le Grand dictionnaire terminologique de l’Office québécois de la langue française a entériné cet usage[13], proposé par le Regroupement d’entraide de la jeunesse allosexuelle du Québec (le REJAQ) en 2005[14]. Le Grand dictionnaire terminologique, québécois, définit le terme queer comme un adjectif monosémique, à remplacer par allosexuel ou altersexuel. Il le définit ainsi : « Se dit de ce qui se rapporte à l'ensemble des orientations sexuelles autres qu'hétérosexuelles »[15].

Le linguiste québécois Gabriel Martin traite pour sa part l'adjectif queer comme un polysème. Il indique que le sens de base de queer, en français, se définit ainsi : « Qui s’inscrit dans un ensemble de courants de pensée politisés, axés sur l’analyse et la remise en question des construits sociaux traditionnels et normatifs qui ont trait aux questions de genre, de sexe et de sexualité »[16]. Il indique qu'au Québec le mot serait aussi utilisé, par extension, pour qualifier les personnes « [d]ont l’identité de genre, l’expression de genre, les caractéristiques sexuées ou la sexualité s’inscrivent passivement ou activement en faux des construits sociaux traditionnels et normatifs »[16]. De son avis, les termes allosexuel et altersexuel remplacent uniquement cette utilisation par extension du mot queer, laquelle est parfois critiquée au Québec dans les milieux militants.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. mot anglais signifiant « étrange », « peu commun », « bizarre » ou « tordu »
  2. a et b Céline, « Transféminisme 101 », sur L'Écho des Sorcières, (consulté le 15 juillet 2015).
  3. Paglia, Camille, 1947-, Vamps & tramps : new essays, Vintage Books, (ISBN 0679751203 et 9780679751205, OCLC 30355264, lire en ligne)
  4. Teresa de Lauretis, « Gender symptoms, or, peeing like a man », Social Semiotics, vol. 9, no 2,‎ , p. 257–270 (ISSN 1035-0330 et 1470-1219, DOI 10.1080/10350339909360436, lire en ligne)
  5. Emmanuelle Coster, « Université Toulouse - Jean Jaurès - Une esthétique queer ? Transgression et subversion dans la littérature et les arts. », sur www.univ-tlse2.fr (consulté le 15 juillet 2015)
  6. Léo Thiers-Vidal, Rupture Anarchiste et Trahison Proféministe, Préface
  7. « Un entretien avec Christine Delphy – Politis » (consulté le 15 juillet 2015)
  8. « Paris : L’Unity devient La Mutinerie » (consulté le 15 juillet 2015).
  9. « Qui sommes nous ? », Polychrome,‎ (lire en ligne).
  10. DRT Lyon, « UEEH », sur ueeh.net (consulté le 15 juillet 2015).
  11. « Les Flamands Roses », sur lesflamandsroses.com (consulté le 15 juillet 2015).
  12. « Les Panthères roses / The Pink Panthers :: Groupe queer radical à Montréal », sur lespantheresroses.org (consulté le 15 juillet 2015).
  13. « allosexuel », Grand dictionnaire terminologique, Office québécois de la langue française (consulté le 16 juillet 2017).
  14. Bruno Laprade, « Queer in Québec : étude de la réception du mouvement queer dans les journaux québécois », Cygne noir, no 2,‎ (ISSN 1929-090X, lire en ligne).
  15. « queer », Grand dictionnaire terminologique, Office québécois de la langue française (consulté le 16 juillet 2017)
  16. a et b Martin, Gabriel, « Chronique linguistique : comment définir le terme identitaire queer? », Le Collectif, vol. 40, no 19, 4 juillet 2017, p. 7.

Bibliographie[modifier | modifier le code]

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En anglais[modifier | modifier le code]

  • Sarah AhmedQueer Phenomenology, Durham, Duke University press, 2006.
  • Kate Bornstein, Gender Outlaw: On Men, Women, and the Rest of Us - New York, Routledge, 1994.
  • Judith Butler, "Against Proper Objects." differences: A Journal of Feminist Cultural Studies (Summer-Fall 1994), 6(2-3): 1-27.
    • Antigone's Claim: Kinship between Life and Death. Wellek Library Lecture at the University of California, Irvine. New York: Columbia University Press, 2000.
    • Bodies that Matter: On the Discursive Limits of "Sex". New York & London:Routledge, 1993.
    • Gender Trouble: Feminism and the Subversion of Identity. Thinking Gender. New York & London: Routledge, 1990.
    • Psychic Life of Power: Theories of Subjection. Stanford: Stanford UP, 1997.
  • Lee Edelman, No Future: Queer Theory and the Death Drive. Durham: Duke UP, 2004.
  • Anne Fausto-Sterling, Myths of Gender. New York: Basic Books, 1992.
    • Sexing the Body: Gender Politics and the Construction of Sexuality. New York: Basic Books, 2000.
  • Leslie Feinberg, Stone Butch Blues. Ann Arbor: Firebrand, 1993.
    • Transgender Warriors: Making History from Joan of Arc to Dennis Rodman. Boston: Beacon Press, 1996.
  • (en) Scott Eric Gunther, The Eslastic Closet : A History of Homosexuality in France, 1942-present, New York, Palgrave Macmillan, , 166 p. (ISBN 978-0-230-59510-1)
  • Sheila JeffreysUnpacking Queer Politics, Cambridge, Polity Press, 2003.
  • Teresa de Lauretis, “Queer Theory, Lesbian and Gay Studies: An Introduction.” differences: A Journal of Feminist Cultural Studies 3/2 (Summer 1991; special issue), iii-xviii.
  • Julie A. Podmore, « Gone ‘underground’? Lesbian visibility and the consolidation of queer space in Montréal », Social & Cultural Geography, vol. 7, n˚4, 2006.
  • Carol Queen and Lawrence Schimel, ed. PoMoSexuals: Challenging Assumptions About Gender & Sexuality. 1997.
  • Rees-Roberts, Nick. French Queer Cinema. Edinburgh: Edinburgh University Press. 2008.
  • David V. RuffoloPost-queer Politics, Farnham (Angleterre), Ashgate, 2009.
    • Performativity and Performance. New York: Routledge, 1995.
    • “Queer Performativity.” GLQ, vol. 1, no. 1, 1993, p. 1-16.
    • Tendencies. Durham: Duke UP, 1993.
  • William B. Turner, A Genealogy of Queer Theory. Philadelphia: Temple UP, 200.
  • Michael Warner, Fear of a Queer Planet. Queer Politics and Social Theory. Minneapolis: University of Minnesota Press, 1994.
  • Riki Wilchins, Queer Theory, Gender Theory: An Instant Primer. Alyson: Los Angeles, 2004.
    • Read My Lips. Ann Arbor: Firebrand, 1997.
  • Queer People: Negotiations and Expressions of Homosexuality, 1700-1800, (dir) Chris Mounsey, Caroline Gonda, Bucknell University Press, U.S., 2007, 305 p. (ISBN 978-0838756676)

En français[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]