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Bataille du golfe de Leyte

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Bataille du golfe de Leyte
Description de cette image, également commentée ci-après
Carte des quatre engagements
de la bataille du golfe de Leyte.
Informations générales
Date 23 octobre au
Lieu Golfe de Leyte, au large des Philippines centrales
Issue Victoire décisive américaine
Belligérants
Empire du Japon Drapeau des États-Unis États-Unis
Drapeau de l'Australie Australie
Commandants
Drapeau de l'Empire du JaponVice-amiral Ozawa
(Force du Nord)
Drapeau de l'Empire du JaponVice-amiral Kurita
(Force centrale)
Drapeau de l'Empire du JaponVice-amiral Nishimura
(Force du Sud)
Drapeau des États-UnisAmiral Nimitz
(CINCUS/CINCPOA)
Drapeau des États-UnisAmiral Halsey
(IIIe flotte)
Drapeau des États-UnisVice-amiral Kinkaid (VIIe flotte)
Forces en présence
42 800 marins
4 porte-avions
7 cuirassés
13 croiseurs lourds
6 croiseurs légers
19 destroyers
17 sous-marins
116 avions embarqués
1 400 avions basés à terre.
143 668 marins
16 porte-avions rapides
18 porte-avions d'escorte
12 cuirassés
23 croiseurs
105 destroyers
22 sous-marins
1 620 avions.
Pertes
11 500 morts
1 porte-avions d'escadre
3 porte-avions légers
3 cuirassés
10 croiseurs
11 destroyers
5 sous-marins
1 000 avions.
1 500 morts
1 porte-avions léger
2 porte-avions d'escorte
3 destroyers
1 sous-marin
200 avions.

Seconde Guerre mondiale

Batailles

Campagne des Philippines



Coordonnées 10° 22′ 12″ nord, 125° 21′ 18″ est
Géolocalisation sur la carte : Philippines
(Voir situation sur carte : Philippines)
Bataille du golfe de Leyte
Géolocalisation sur la carte : océan Pacifique
(Voir situation sur carte : océan Pacifique)
Bataille du golfe de Leyte

La bataille du golfe de Leyte est une opération militaire majeure de la guerre du Pacifique. Elle se déroula au début de la reconquête des Philippines lors du débarquement des troupes américaines du général Douglas MacArthur sur l'île de Leyte, au centre de l'archipel philippin. Considérée comme « la plus grande bataille navale de l'histoire »[1],[2],[3], elle opposa dans le golfe de Leyte deux flottes américaines à quatre forces japonaises, soit un tonnage combiné de près de 20% supérieur que lors de la bataille du Jutland en 1916.

La bataille aéronavale proprement dite se déroula les 24 et et sur une surface vaste comme le tiers de l'Europe. À l'issue, la marine impériale japonaise lourdement battue cessa toute offensive capable d'influer sur le cours de la guerre. Les combats échelonnèrent au cours de quatre engagements principaux situés en mer de Sibuyan, dans le détroit de Surigao, au cap Engaño et au large de Samar. Le Corps spécial d'attaque japonais, plus connu sous le nom de « kamikaze », y sera engagé pour la première fois à grande échellele[4],[Note 1].

Forces en présence – contexte général et préparatifs

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Le général Douglas MacArthur en discussion avec l'amiral Chester Nimitz

La stratégie américaine au cours de la guerre du Pacifique se caractérisa par une rivalité, en termes de priorité stratégique et d'attribution de moyens, entre le général MacArthur, commandant en chef des Forces armées des États-Unis en Extrême-Orient, soutenu par le général George Marshall, et l'amiral Nimitz, commandant en chef de la Flotte du Pacifique lui-même sous l'autorité de l'amiral Ernest King. Les zones d'opérations étaient différentes, mais connexes : la zone du Pacifique Sud-Ouest pour MacArthur, les Zones de l'Océan Pacifique pour Nimitz. En 1943, les offensives américaines dans les deux zones se développèrent parallèlement de part et d'autre de la mer des Salomon (campagne des îles Salomon et opération Cartwheel). Mais l'amiral King obtint l'accord de la réunion des chefs d'état-major pour engager une offensive en direction du Japon dans le Pacifique central. Entre les mois de et d', cela aboutit à la conquête des îles Mariannes qui allait fournir les bases d'où les B-29 Superfortresses pourraient bombarder l'archipel japonais[5]. Pendant ce temps, les forces de MacArthur continuaient de progresser vers l'ouest sur la côte nord de la Nouvelle-Guinée.

Le choix des Philippines

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Les discussions d'état-major se révélèrent ardues pour déterminer le prochain objectif stratégique. L'U.S. Navy proposait d'aller attaquer Formose pour permettre un blocus du Japon[6] ; le général MacArthur quant à lui tenait essentiellement à débarquer aux Philippines pour tenir sa promesse de 1942 « I shall return » (en français : « Je reviendrai »)[7].

MacArthur impose ses vues

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L'amiral Nimitz, en conférence à Hawaii, le , devant (de gauche à droite) le général MacArthur, le président Roosevelt et l'amiral Leahy.

L'attaque de Formose demandait un nombre de divisions qui excédait les capacités alliées du moment, mais prendre les Philippines mettait également hors de portée l'aviation américaine basée à terre. MacArthur obtint que l'affaire soit portée devant le président Roosevelt et obtint finalement gain de cause[Note 2]. La couverture aérienne de l'opération serait confiée à la flotte du Pacifique, et en particulier aux forces navales du Pacifique central, c'est-à-dire la IIIe Flotte, commandée depuis fin août par l'amiral Halsey, qui restait sous l'autorité de Nimitz[8],[9].

Ce dernier accepta le plan du MacArthur mais à la condition de couper les lignes arrières japonaises[10]. Les forces amphibies débarquèrent dans les Palaos[Note 3] pour attaquer Peleliu et Angaur le . Mais en raison de la forte résistance japonaise, les combats durèrent plus de deux mois au lieu des quatre jours prévus, avec des pertes très importantes qui conduiront à mettre en doute l'intérêt stratégique de cette opération[11]. Le , Ulithi dans les Carolines occidentales fut occupée sans opposition, et l'amiral Nimitz y fit rapidement transférer la base avancée de soutien de la flotte qui se trouvait à Eniwetok, située à environ 1 600 km plus à l'est[12]. Parallèlement, les forces de MacArthur débarquèrent à Morotai dans les Moluques. La suite des opérations consistait à débarquer à Yap à la fin du mois de septembre, puis à Mindanao en novembre, et enfin dans la zone de Leyte-Surigao, en décembre[13].

Coup d'accélérateur de l'amiral Halsey

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L'amiral Halsey commanda les forces navales du Pacifique central (ou IIIe Flotte) de la fin à la fin . Les décorations qu'il porte permettent de dater cette photo de cette période.

À la suite des bombardements sur l'île de Mindanao et dans les Visayas[14], ainsi qu'à partir de renseignements d'aviateurs abattus au-dessus des zones occupées et récupérés par des partisans philippins, l'amiral Halsey était convaincu de la faiblesse des réactions japonaises[15]. Fidèle à son comportement de baroudeur versatile, l'amiral proposa alors le d'avancer le débarquement sur Leyte. Soumise au Comité des chefs d'État-Major au cours de la seconde conférence inter-alliée de Québec, cette proposition est adoptée et les plans américains modifiés en conséquence. La date du débarquement sur Leyte est fixée au [16] et les troupes devant débarquer à Yap rallient celles de MacArthur[17].

Le vice-amiral Kinkaid, commandant en chef de la VIIe flotte, sur son navire de commandement, l'USS Wasatsh (AGC-9), ici en janvier 1945.

Il apparut alors nécessaire de renforcer la VIIe flotte (« la Marine de MacArthur ») que commandait le vice-amiral Kinkaid, du moins en ce qui concerne les forces amphibies et la couverture rapprochée. Le IIIe Corps Amphibie du vice-amiral Wilkinson, les cuirassés anciens et les croiseurs du groupe d'appui-feu et de bombardement du contre-amiral Oldendorf, ainsi que les porte-avions d'escorte du groupe d'appui aérien du contre-amiral Thomas L. Sprague furent tous transférés à la VIIe flotte[18], ne laissant à la IIIe flotte que la Task Force de Porte-avions rapides (TF 38). Cette dernière était constituée de huit porte-avions d'escadre (sept de la classe Essex et l'USS Enterprise), huit porte-avions légers, six cuirassés modernes, quinze croiseurs, leurs destroyers d'escorte et leur train d'escadre[19].

Cette organisation avait cependant un inconvénient : compte tenu de la structure du commandement, elle plaçait les forces navales de l'opération King Two (nom de code du débarquement aux Philippines) dans deux lignes hiérarchiques distinctes, et dont le commandement supérieur commun se situait à Washington, plus précisément à la réunion des chefs d'état-major. Circonstance aggravante, les ordres écrits étaient assez vagues : « Les mesures nécessaires à une coordination détaillée entre les forces opérationnelles du Pacifique occidental (la IIIe flotte) et les forces du Pacifique sud-ouest (VIIe flotte) seront arrangées par leurs commandants respectifs ». À la question de savoir si sa mission prioritaire était d'assurer la sécurité du débarquement ou bien la destruction de la flotte de bataille ennemie, l'amiral Halsey ne trouva auprès de Nimitz qu'une réponse ambigüe[20],[Note 4].

Plan Sho-Go (« victoire »)

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Dans le même temps, le haut commandement naval japonais (remanié après la perte des îles Mariannes[Note 5]) devait achever la mise au point du plan Sho-Go, c'est-à-dire la riposte contre la prochaine attaque américaine selon qu'elle viserait les Philippines, Formose et le Nansei Shotō, Honshū-Kyūshū et les Bonins, ou même encore l'île d'Hokkaidō[21]. En opposant une résistance acharnée au prix de l'annihilation totale de la flotte impériale, le Haut commandement naval espérait faire en sorte que les États-Unis acceptent de modifier les conditions de négociations sur l'arrêt des hostilités.

Engagement massif de la flotte impériale

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Le plan japonais prévoyait d'engager la totalité des bâtiments encore opérationnels[22]. Il ne s'agissait plus de livrer une « bataille décisive » comme dans le cas de la bataille de la mer des Philippines et antécemment[23], mais de détruire les unités amphibies ennemies sur les plages de débarquement[24].

L'expérience de deux ans de guerre navale dans le Pacifique avait montré que les cuirassés, fussent-ils modernes, n'étaient plus les « capital ships » dans la camp américain. De même, les cuirassés japonais les plus puissants[25] avaient été le plus souvent maintenus au mouillage de Truk entre de et début de 1944, en attente de ce combat improbable. Pour autant, ce changement dans la doctrine d'emploi des cuirassés et des grands croiseurs ne faisait pas l'unanimité chez les officiers de marine japonais. Ils considéraient en effet qu'attaquer « des navires de transport auxiliaires et des cargos vides » n'était pas digne d'une flotte de guerre, tout comme le fait d'engager des sous-marins contre les navires de commerce n'était pas conforme à la tradition militaire japonaise[26].

L'amiral Soemu Toyoda, commandant en chef de la Flotte Combinée depuis , ici vice-amiral en .

Au printemps 1944, l'organisation de la Flotte combinée avec ses trois flottes, la première (composée de cuirassés), la deuxième (combinant croiseurs de bataille modernisés en cuirassés rapides et croiseurs lourds) ainsi que la troisième (rassemblant les derniers porte-avions) cédèrent la place à une Flotte mobile réunissaient porte-avions, cuirassés et croiseurs lourds, à l'instar des Task Forces américaines. Dans ce schéma, seul quatre porte-avions pouvaient être engagés après des pertes subies en juin dernier (les deux grands porte-avions Taihō et Shōkaku et le Hiyō)[27]. En revanche, le nombre des navires de ligne augmenta par l'engagement des vieux cuirassés Fusō et Yamashiro ainsi que les deux navires hybrides Ise et Hyūga, constituant pour la forme une 4e division de porte-avions[28].

Les attaques américaines sur les Palaos et Morotai laissaient peu de doutes sur le fait que les Philippines seraient la prochaine cible[29]. Or, l'amiral Soemu Toyoda, commandant en chef de la Flotte combinée, était convaincu que la perte des Philippines signifierait la fin de la guerre navale. Les navires basés au Japon seraient coupés de l'approvisionnement en pétrole, et ceux basés dans les territoires occupés du Sud-Est asiatique (Malaisie ou Insulinde) ne disposeraient plus d'approvisionnement en munitions, ni d'accès à des capacités de réparations. Pour lui, « Sauver la flotte au prix de la perte des Philippines n'aurait aucun sens »[30]. Quel que soit leur scepticisme quant au succès de l'opération, les commandants des principales forces mesuraient le poids de l'enjeu, envisageant comme le vice-amiral Jisaburō Ozawa que celles-ci y seraient détruites en totalité[31], ou comme le vice-amiral Takeo Kurita[32] qu'elles y perdraient au moins la moitié de leurs forces[33].

Faiblesse de l'aéronavale nippone

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La destruction de trois porte-avions au cours de la bataille de la mer des Philippines pesa moins que sur celle de sa force aérienne embarquée qui, partie au combat avec 430 avions, était rentrée au Japon avec à peine 35 d'entre-eux[34], une situation dont le Haut commandement naval japonais tira plusieurs conséquences.

D'abord et en contradiction avec le principe de concentration des forces[35], il fallut accepter de disperser la flotte. Car si les porte-avions devaient gagner la Mer Intérieure pour réparation et reconstituer leurs groupes aériens, la pénurie de pétrole - résultant des attaques de sous-marins contre les zones pétrolifères de Bornéo - conduisit à maintenir les cuirassés et les croiseurs lourds au plus près de ces sources de carburant aux îles Lingga près de Singapour[36],[37]. Mais le vice-amiral Ozawa souhait initialement rallier le mouillage des îles Lingga avec ses porte-avions à la mi-novembre[38]. C'est pourquoi la 5e flotte du vice-amiral Kiyohide Shima qui devait opérer avec Ozawa quitta sa base d'Ōminato pour rallier Kure.

Ensuite, l'artillerie anti-aérienne des cuirassés et des croiseurs lourds fut renforcée à titre conservatoire, par l'installation de tourelles doubles de canons de 127 mm type 89[39] dans la mesure du possible, ainsi que par de nombreux tubes de 25 mm anti-aériens type 96[40], jusqu'à 50 à 60 sur les croiseurs lourds[41] et une centaine sur les cuirassés, voire 120 sur le Yamato[42].

Le vice-amiral Jisaburō Ozawa, commandant en chef de la Force de Frappe, avait sous son autorité directe les quatre porte-avions japonais.

À la fin août, le Haut commandement japonais estimait que la prochaine attaque américaine aurait lieu au plus tôt en novembre, et Ozawa espérait réussir à former suffisamment d'aviateurs navals pour reconstituer les groupes aériens embarqués ce délai. Mais la formation rapide de pilotes n'était pas le point fort de la Marine impériale[43], et début octobre, Ozawa indiqua à l'amiral Toyoda que les pilotes navalisés ne pourraient assurer la couverture aérienne à bref délai des sept cuirassés et onze croiseurs lourds de la Force d'attaque de diversion no 1 du vice-amiral Kurita. Il proposa en conséquence de faire opérer les deux forces de façon autonome[38], ce qui fut accepté par le Commandant en chef[33].

Ozawa reçut l'ordre de transférer à terre, à Formose ou aux Philippines, plus de la moitié de ses pilotes qui, à défaut de pouvoir opérer sur porte-avions, pouvaient décoller depuis des bases terrestres. Les porte-avions japonais du Corps principal se virent ainsi assigner le rôle de leurre pour entraîner à leur poursuite leurs homologues américains et permettre aux navires de Kurita d'atteindre plus facilement les zones de débarquement. Le risque était l'annihilation complète du service aérien de la Marine impériale japonaise, ce dont Ozawa était parfaitement conscient[31],[44]. En attirant les forces américaines de couverture loin des plages, l'amiral Toyoda n'espérait pas tant épargner ses propres navires de la force de frappe considérables de l'US Navy que leur faciliter la destruction des moyens amphibies ennemies[45].

Cette primauté délibérée des navires « porte-canons » par rapport aux porte-avions sera la caractéristique fondamentale du plan Sho-Gô, ce qui échappera largement aux amiraux Halsey et Nimitz[46].

Derniers ajustements

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La couverture aérienne des forces navales devait donc être assumée par les forces aériennes de l'Armée impériale basée à terre[47], mais la coopération entre celle-ci et la Marine faisait grandement défaut[48]. La précipitation des événements (départ des forces d'invasion américaines le ) ou le souci exagéré du secret firent qu'aucune coopération ne sera planifiée. Ainsi, le QG de Saïgon du maréchal Hisaichi Terauchi ayant autorité sur les forces aériennes de couverture, n'aura aucun contact avec l'amiral Toyoda à Tokyo. Son subordonné basé à Manille, le général Tomoyuki Yamashita, commandant les forces de l'Armée japonaise aux Philippines, ne sera informé des opérations navales que dans les grandes lignes, et cinq jours seulement avant leur déclenchement[22],[49].

Dès lors que les porte-avions devaient opérer séparément des cuirassés et des croiseurs, la 5e flotte de Shima appareillé de Kure et croisant désormais dans les Pescadores, reçut l'ordre d'opérer avec le vice-amiral Kurita pour attaquer les forces américaines dans le golfe de Leyte par le sud. En revanche, les cuirassés hybrides, en tant 4e division de porte-avions sans aucun appareil embarqué, restèrent attachés au Corps principal du vice-amiral Ozawa. Cette organisation précipitée amena Ozawa à appeler en urgence le Quartier Général pour régler au téléphone les conditions d'intervention des porte-avions, juste après le débarquement de la majeure partie de leurs groupes aériens[44].

Ayant été prévenu de l'approche des forces américaines par une « indiscrétion » provenant de Moscou (cette information semble avoir été communiquée à l'ambassadeur du Japon par le ministre soviétique des Affaires étrangères Viatcheslav Molotov[50]), le vice-amiral et chef d'état-major Ryūnosuke Kusaka donna le à Kurita l'ordre d'appareiller[51]. Le plan Shō-1 débutait sa phase initiale par le lancement en quelques jours de 64 bâtiments.

Déroulement

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Préliminaires

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Frappes aériennes préventives

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Au cours de la première quinzaine d'octobre, les avions embarqués de la IIIe flotte multiplièrent les attaques sur les aérodromes susceptibles d'être utilisés par l'aviation japonaise, d'abord contre Okinawa puis Formose, ensuite Luçon et enfin les Visayas.

Au-dessus de Formose, les Américaine se heurtèrent néanmoins à environ un millier d'avions Japonais. Selon l'amiral Nimitz, « Ce furent les plus lourdes séries d'attaques aériennes jamais lancées par l'ennemi contre nos forces navales[52] ». Du fait des nombreux sillages de navires, de traînées de feu et de fumée, les aviateurs nippons rapportèrent que 35 navires américains avaient été touchés[53], emmenant la propagande japonaise à parler de « défaite aussi terrible que celle de la flotte tsariste, il y a 40 ans ». Les USS Canberra[54] et USS Houston[55] seront sérieusement endommagés les 13 et , ce qui demanda beaucoup d'efforts pour ramener à bon port la « division des éclopés » (CripDiv1) tout en les utilisant comme appât pour attirer des forces navales japonaises. Le vice-amiral Shima sortit d'ailleurs de Kure le avec sa 5e flotte qui comptait deux croiseurs lourds pour achever « les restes avariés de la IIIe flotte », mais les reconnaissances aériennes convainquirent l'état-major nippon de ne pas insister[56].

Ces frappes préparatoires et les violents combats aériens qui en découlèrent entraînèrent plus de 800 appareils japonais détruits, pour la perte d'une centaine d'appareils américains abattus et 64 aviateurs tués. Le taux d'attrition de l'aviation nippone entre les 11 et aura été « une des semaines avec le plus de succès depuis le début de la guerre[52] » toujours selon l'amiral Nimitz. De leur côté, les amiraux Ozawa et Kurita virent dans ces pertes une cause majeure de l'échec des plans du haut commandement japonais[57].

Débarquement américain sur Leyte

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Partie principalement de Manus en mer de Bismarck le , la VIIe flotte se présenta devant le golfe de Leyte cinq jours plus tard. Le 18, les cuirassés et croiseurs du TG 77.2 du contre-amiral Jesse B. Oldendorf et les appareils des porte-avions « à tout faire »[Note 6] du TG 77.4 du contre-amiral Thomas Sprague commencèrent le pilonnage préventif. Le lendemain, Tacloban fut également bombardée et les premières troupes américaines débarquèrent sur l'île de Dinagat au nord-est du détroit de Surigao. Pendant ce temps, l'aviation embarquée de la IIIe flotte continuait le bombardement des aérodromes des forces aériennes basées à terre[58].

Le général MacArthur débarque le sur la plage de Palo.

Le débuta le débarquement sur les plages de Palo (photo ci-contre[59]), Dulag et San Jose, et l'invasion de la VIe armée du lieutenant general Krueger se déroula sans grandes difficultés[60]. Dès le lendemain, 103 000 hommes des XXIVe et Xe corps d'armée avaient débarqué, et Tacloban, la ville la plus importante de Leyte était libérée[59]. Cependant, les QG des troupes à terre restaient très proches des plages, les rendant d'autant plus vulnérables à une attaque de navires japonais entrés dans le golfe.

L'aviation japonaise disposait d'un grand nombre d'aérodromes sur Luçon et ne resta pas inactive. Le , le grand croiseur léger USS Honolulu fut gravement endommagé par une torpille aérienne tandis qu'une bombe touchait l'USS Sangamon[61],[59]. Le 21, c'est au tour du croiseur lourd HMAS Australia d'être atteint à la passerelle par une attaque suicide d'un bombardier en piqué Val qui tua le commandant et blessa grièvement le commodore Collins[Note 7] qui commandait le Groupe de couverture rapprochée (TG 77.3) ; il sera remplacé par le contre-amiral Russell S. Berkey[62]. Durant trois jours, aucune indication d'une sortie imminente de la flotte japonaise ne fut observée, excepté une augmentation du trafic des pétroliers et des navires auxiliaires entre le Nord de Bornéo et les parages de Mindoro.

Cependant, le mauvais temps retarda la construction de pistes d'aviation sur Leyte, faisant du coup reposer la couverture aérienne rapprochée du débarquement sur les dix-huit porte-avions d'escorte du TG 77.4, groupe d'appui aérien de la VIIe flotte. Par ailleurs, MacArthur n'apprécia que modérément la précocité de l'attaque sur Leyte et pensait que l'amiral Halsey avait minimisé la capacité de résistance japonaise. Cela conduisit à faire débarquer des troupes initialement prévues pour attaquer Yap et disposant donc d'une logistique pour une opération à bref délais. Un flux important et continu d'approvisionnement devenait donc impératif et l'irruption de forces navales japonaises dans le golfe de Leyte mettrait irrémédiablement en grande difficulté les troupes débarquées à terre[63].

Malgré la météo, quelques appareils japonais étaient parvenus à redécoller et attaquer les têtes de pont. Ils avaient mitraillé les plages et détruit un nombre non négligeable de dépôts de munitions et de carburant[64]. Comme on le verra plus tard, les flottes de Kurita et Nishimura seront attaquées par l'aviation embarquée américaine et les pilotes japonais concourront à contre-attaquer. Toutefois, les avions navales de reconnaissances basés à terre localiseront uniquement le TG 38.3, au matin du [65] (voir plus loin).

Sortie de la Flotte impériale

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Le Nagato, en baie de Brunei, en route vers le golfe de Leyte (20 – 22 octobre 1944). À l'arrière-plan, on distingue le Yamato et le Mogami.

Kurita appareilla des îles Lingga le avec sept cuirassés, onze croiseurs lourds et deux croiseurs légers. La flotte arriva le 20 en début d'après-midi en baie de Brunei, où le vice-amiral apprit que le débarquement américain avait commencé le jour même, sur la côte orientale de l'île de Leyte.

Ozawa pour sa part quitta la mer intérieure le 20 pour aller prendre position au nord-est de Luçon, avec un porte-avions d'escadre, trois porte-avions légers (une centaine d'appareils au total), les deux cuirassés hybrides (sans avions) et trois croiseurs légers. Sa mission était d'attirer la Task Force 38 et ses porte-avions et cuirassés le plus loin possible du golfe de Leyte[38],[66].

Le vice-amiral Shima, sorti de Kure le 14 avec deux croiseurs lourds et un croiseur léger, se trouvait dans le détroit de Formose. Il apprit alors le changement d'ordre : au lieu de rejoindre le Corps principal du vice-amiral Ozawa, son groupe doit relâcher en baie de Coron dans les îles Calamian le 23, puis gagner le détroit de Surigao pour coopérer avec les forces de Kurita dans le golfe de Leyte, avec une rencontre programmée deux jours plus tard dans la matinée[67]. Il n'apprendra qu'un peu plus tard par radio que le vice-amiral Nishimura avait une mission identique, mais en raison de la consigne de silence radio imposée, Shima n'aura aucun moyen d'établir une liaison avec son collègue alors que leurs deux flottes ne sont distantes que d'une cinquantaine de nautiques.

Scission de la Force d'attaque principale

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Le vice-amiral Kurita, commandant en chef de la 2e Flotte depuis commande la Force d'attaque de diversion no 1.

À Brunei, le vice-amiral Kurita fit refaire les pleins de carburant auprès de pétroliers[24]. Il réunit les commandants des navires, et leur fit part de son intention de frapper les forces amphibies américaines dans le golfe de Leyte au nord comme au sud. Il comptait conduire la majeure partie de ses forces en passant par la mer de Sibuyan, emprunter le détroit de San-Bernardino, puis contourner l'île de Samar par le nord et l'est ; l'attaque proprement dite des forces amphibies américaines se déroulerait le 25 au matin, jusqu'à Tacloban au fond du golfe de Leyte. Le vice-amiral Nishimura se fit notifier que ses propres navires devraient passer par le détroit de Balabac et la mer de Sulu. Celle-ci comprenait les deux cuirassés jumeaux Fuso et Yamashiro, le croiseur lourd Mogami et quatre destroyers. Les navires entreraient ensuite dans le golfe de Leyte par le sud, c'est-à-dire par le détroit de Surigao, le 25 au matin également[33], détroit qui servirait de chemin retour aux deux forces réunies[68].

La Force d'attaque de diversion no 1 du vice-amiral Kurita quitte Brunei, le .

Tous les bâtiments du vice-amiral Kurita quittèrent Brunei le tôt le matin. Ils étaient menés par le contre-amiral Shintarō Hashimoto, commandant la 5e division sur le Myōkō, suivi du Haguro. Dans l'ordre suivaient quatre croiseurs de la 4e division, menée par l'Atago portant la marque du vice-amiral Kurita, les deux super-cuirassés Yamato et Musashi et leur batterie d'artillerie principale de neuf canons de 460 mm, et le cuirassé Nagato, formant la 1re division commandée par le vice-amiral Matome Ugaki. Deux cuirassés rapides, le Kongō et Haruna formaient la 3e division commandée par le vice-amiral Yoshio Suzuki, tandis que les deux croiseurs de la classe Mogami et ceux de la classe Tone formaient la 7e division aux ordres du contre-amiral Shirahishi. Enfin, deux croiseurs légers de la classe Agano et les destroyers complétaient le dispositif. Les deux cuirassés de la 2e division de Nishimura appareillèrent peu après, flanqués du Mogami.

Parallèlement, la flotte du vice-amiral Shima descendait au sud-ouest en longeant les côtes occidentales des Philippines afin de rejoindre et grossir celle de Nishimura peu avant l'entrée du détroit de Surigao[67]. Au total donc, quatre flottes japonaises faisaient route vers le golfe de Leyte (Kurita, Nishimura, Shima et les porte-avions leurres d'Ozawa), ce qui pouvait paraitre une force de frappe considérable. Mais le chef d'état-major et vice-amiral Ryūnosuke Kusaka n'y voyait là que « la dernière ligne de défense de la métropole[30] ».

Embuscade des sous-marins américains

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Des sous-marins de la VIIe Flotte américaine avaient été déployés pour tenter de repérer les forces japonaises arrivant à l'ouest des Philippines. Le vers minuit, deux d'entre eux, les USS Dace[69] et Darter[70], repèrent et signatent les navires de Kurita naviguant à l'ouest de l’île de Palawan[71]. L'escadre japonaise intercepte le message des submersibles, mais tarde à prendre des mesures de lutte anti-sous-marine en raison de la présence de récifs coralliens dont la localisation est peu précisée sur les cartes. Le à l'aube, les deux sous-marins torpillent et coulent l’Atago et le Maya, et avarient gravement le Takao qui n'a d'autre choix que de se replier vers Singapour[48],[72]. Les équipage survivants des deux premiers navires sont secourus par les destroyers Asashimo et Naganami qui prennent ensuite en charge le remorquage du Maya. Outre cinq navires en moins, le coup est d'autant plus sévère pour les Japonais que parmi les pertes ou rescapés de l'Atago figuraient un grand nombre de personnels spécialistes des transmissions, dont l'absence se fera durement ressentir au cours des combats à venir[73],[74]. Pour les États-Unis en revanche, le prix à payer reste faible : seul le Darter, à la poursuite du Takao qu'il comptait bien achever, s'échoue à 17 nœuds sur un récif et doit être abandonné le lendemain. Alerté, le Dace réussit à recueillir l'équipage juste avant l'arrivée de destroyers japonais qui ne trouveront qu'une épave sabordée[74].

Parmi les hommes repêchés de l’Atago figurait aussi le vice-amiral Kurita, qui montera à bord du destroyer Kishinami. L'escadre passa entre temps aux mains du vice-amiral Ugaki[75] à bord du cuirassé Yamato ; dans l'après-midi, Kurita transféra sa marque sur le supercuirassé et reprit le commandement de la Force principale d'attaque[74]. Mais les Américains sont désormais en alerte et les sous-marins suivent à la trace la flotte nippone, bientôt signalée à proximité du détroit de Mindoro dans la nuit du 23 au . À l'inverse, les porte-avions du vice-amiral Ozawa qui devaient pourtant servir de leurre, ne se sont toujours pas fait repérer[76],[77].

Bataille de la mer de Sibuyan

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Repérages réciproques

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Le au soir, le vice-amiral McCain commandant le Task Group 38.1 (le plus puissamment de la Task Force 38) avait reçu l'ordre de mettre cap à l'est vers Ulithi pour y reposer ses équipages et se réapprovisionner en munitions. Une fois la présence des Japonais connue, les autres Task Groups de la TF 38 refirent leurs pleins de carburant à 450 km au nord-est de Samar à l'aube du . Ils reçurent ensuite l'ordre de se déployer sur une ligne nord-ouest/sud-est à 200 km les uns des autres. Dans la nuit du 23 au 24, l'aviation japonaise réussit à localiser le TG 38.3 croisant dans la journée au large de Luçon à 100 km à l'est de l'île de Polillo. Le TG 38.2 se situait à 80 km du détroit de San-Bernardino tandis que le TG 38.4 était positionné à hauteur du détroit de Surigao, plus précisément à 100 km de la pointe sud de Samar. Le vice-amiral Mitscher commandait la TF 38 et avait sa marque sur l'USS Lexington du TG 38.3 ; l'amiral Halsey avait la sienne sur l'USS New Jersey au sein du TG 38.2 et se trouvait au centre du dispositif[78].

La TF 38 lança peu après h des reconnaissances aériennes à peu près « tous azimuts ». Vers h 45, la Force d'attaque de Kurita est repérée dans le détroit de Tablas, naviguant à 10 – 12 nœuds, cap au 030, alors qu'elle s'apprête à entrer dans les eaux étroites de la mer de Sibuyan[79]. C'est la première fois que l'on voit en opération les cuirassés géants dont on ne connait pas les caractéristiques exactes, tout en estimant qu'ils surpassent les plus puissants cuirassés américains. Prévenu vers h 20, l'amiral Halsey ordonna aux contre-amiral Sherman et Davison qui commandent respectivement les TG 38.3 et TG 38.4 de rallier au plus vite le TG 38.2. Il est néanmoins hors de question pour les Américains de s'aventurer en mer de Sibuyan, en raison du mouillage possible de mines et de la proximité de l'aviation japonaise basée à terre, sans compter que les porte-avions japonais demeurent introuvables. La mission de la IIIe flotte est donc de stopper la puissante escadre nippone avant la nuit[79].

Découverte d'une « Force sud »

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Le Fusō ou le Yamashiro sous les bombes de l'USS Enterprise, le 24 octobre 1944 au matin.

Au même moment, un appareil de l'USS Enterprise du TG 38.4 repéra deux cuirassés, un croiseur lourd et quatre destroyers en mer de Sulu, au sud-ouest de Negros, marchant à 20 nœuds, cap au nord-est ; il s'agit des bâtiments du vice-amiral Nishimura. Une attaque aérienne de 24 avions est aussitôt déclenchée, mais malgré quelques coups au but, elle ne parviendra pas à ralentir les navires nippons. Chez les Américains, la situation est jugée alarmante car ils comprennent dès lors l'intention des Japonais d'attaquer Leyte à la fois par le nord et par le sud. Préoccupé, l'amiral Halsey se retrouve maintenant à devoir gérer deux problèmes, tandis que les porte-avions ennemis ne figurent pas parmi les navires repérés[80]. Halsey ne modifiera pas ses ordres et estime nécessaire de concentrer ses forces contre l'escadre la plus puissante menaçant le détroit de San-Bernardino. Le mouvement du TG 38.4 vers le nord va toutefois l'empêcher d'intercepter la « force du sud ». Ce sera donc à la VIIe flotte d'en faire son affaire[81], et le vice-amiral Kinkaid l'indique aussitôt au contre-amiral Oldendorf qui commande le Task Group de bombardement et d'appui feu (TG 77.2) comptant six cuirassés anciens[82].

Peu après dans la matinée, une nouvelle flotte composée de deux croiseurs lourds, un croiseur léger et de destroyers japonais est repérée par un quadrimoteur de la 5e Air force[83] au nord-ouest de celle précédemment attaquée. Les Américains la considèrent alors comme faisant partie de la même force[84] ; il s'agit en réalité des bateaux de la 5e flotte de Shima. Non seulement elle ne fera pas l'objet d'attaque, mais le vice-amiral ne se rendra même pas compte que ses navires ont été repérés par l'ennemi[81]. Mais pour Halsey et ses subordonnés, la situation s'aggrave car la menace japonaise se révèle désormais presque aussi importante au sud qu'au nord[83].

Immobilisation du TG 38.3

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Vers h 10, la première vague d'attaque du TG 38.2 du contre-amiral Bogan décollait des USS Intrepid et Cabot pour contrer la force japonaise en mer de Sibuyan. Au nord du dispositif américain en revanche, le contre-amiral Sherman peinait à exécuter les instructions de l'amiral Halsey. Il avait lancé très tôt vingt chasseurs pour attaquer les aérodromes de Manille. Après le départ des avions de reconnaissances à l'aube, une vague d'attaque se préparait pour le décollage en attendant le retour des appareils en vol. De fait, il restait à peine assez de chasseurs pour les patrouilles de combat aérien qui devaient couvrir le Task Group[85].

L'USS Princeton, touché par un bombardier japonais, le , est secoué à 10 h par une violente explosion.

Or comme vu plus haut, les reconnaissances japonaises ont localisé le TG 38.3, déclenchant le lancement de trois vagues d'avions de la 1re flotte aérienne du contre-amiral Ōnishi[86],[87]. Vers 8 heures, les radars américains repérèrent les différentes formations ennemies sur un axe ouest-sud-ouest, dont une comprenait plus de 50 appareils[88].

Sept chasseurs Hellcats de l'USS Essex (VF-15) s'interposent et au terme d'un violent combat aérien d'une heure et demi, le commander David McCampbell[89] qui commande le groupe établit le record de neuf victoires. Seize autres au moins seront à mettre au compte de ses coéquipiers et les assaillants japonais qui n'ont pas été abattus sont dispersés. À peu près au même moment, des Hellcats de USS Lexington interceptent des bimoteurs G4M Betty et en descendent douze et mettent en fuite les autres assaillants. Une troisième vague japonaise se retrouve prise à partie par les chasseurs et la DCA du porte-avions léger USS Princeton et c'est un nouveau carnage parmi les aviateurs japonais, pour la plupart inexpérimentés[90].

Mais à h 38, un unique bombardier Judy jailli d'un nuage (il sera abattu peu après par deux Hellcats)[91] et place une bombe de 250 kg sur l'USS Princeton. L'impact provoqua un incendie qui fit exploser dans le hangar des avions aux réservoirs de carburant pleins et prêts à être hissés sur le pont d'envol[92]. À 10 h, le porte-avions est secoué par une violente explosion. Les équipes de sécurité vont s'affairer toute la matinée et une partie de l'équipage doit évacuer. Croiseurs et destroyers se portent également au secours du navire immobilisé, tandis qu'une nouvelle attaque aérienne japonaise est repoussée par la chasse embarquée des USS Essex et Langley. Le contre-amiral Sherman estima les pertes japonaises à 120 appareils, mais le TG 38.3 ne peut désormais plus faire mouvement[93].

Interception de la Force principale

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Le Musashi attaqué par la TF38 le 24 octobre, dans les eaux resserrées de la mer de Sibuyan.

À 10 h 30, les appareils de la première vague du TG 38.2 (19 chasseurs Hellcats, 12 bombardiers Helldivers et 13 bombardiers torpilleurs Avengers) aperçoivent la force principale de Kurita dans le détroit de Tablas à l'est de Mindoro. Aucune couverture de chasse ne protège la flotte mais une DCA « terrifiante » provenant d'une multitude de pièces de 25 mm à 127 mm jaillissent dans le ciel, sans compter des shrapnel anti-aériens tirés des gros calibres. Les pilotes de l'USS Intrepid rapportèrent avoir mis deux torpilles sur un cuirassé de la classe Yamato et une autre sur un croiseur lourd, ainsi qu'une bombe de 450 kg sur un Kongo et probablement une deuxième sur un Yamato[94]. À la suite de cette attaque, le croiseur lourd Myōkō trop gravement avarié doit rebrousser chemin pour rentrer à Singapour[48],[95], obligeant le contre-amiral Hashimoto à transférer sa marque sur le Haguro[96].

La seconde vague de l'USS Intrepid (14 Hellcats, 12 Helldivers et 9 Avengers) retrouva les navires japonais vers 12 h-12 h 45 à une cinquantaine de kilomètres plus à l'est. Un Yamato encaissa à nouveau trois torpilles et une bombe de 450 kg et une autre toucha également le Nagato. Quelques minutes après, une forte explosion fut observée sur le cuirassé de la classe Yamato qui venait d'être touché[97].

Le Yamato, en mer de Sibuyan, dans la journée du 24 octobre 1944.

Les avions des USS Essex et Lexington du TG 38.3 menèrent la troisième frappe avec 16 Hellcats, 20 Helldivers et 33 Avengers, et atteignirent la force japonaise vers 13 h 30. Un des cuirassés de la classe Yamato se trouvait alors isolé au sud-est de l'île de Marinduque, comme observé lors de l'attaque précédente. Il perdait du mazout, avançait à petite vitesse vers le nord-ouest, la proue enfoncée. 30-40 km plus à l'est, deux groupes de deux cuirassés flanqués de croiseurs se situaient à mi-parcours du détroit de San-Bernardino en mer de Sibuyan. Les aviateurs américains s'acharnèrent sur le classe Yamato avarié de plusieurs bombes et torpilles, et touchèrent également l'un des cuirassés rapides de la classe Kongō et quelques croiseurs lourds. À l'issue, les pilotes confirmèrent l'immobilisation du supercuirassé et que d'autres navires semblaient très endommagés[97]. Mais les pilotes américains étaient unanimes sur un point : l'escadre de Kurita ne s'était pas disloquée pour esquiver les attaques, mais manœuvrait au contraire d'un seul bloc sans trop s'écarter de sa route. Elle constituait donc toujours la force principale[98].

Facteurs changeants

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L'amiral Halsey était convaincu qu'une attaque à tout-va, telle qu'elle se présentait dans l'immédiat, impliquait la participation de l'aéronavale japonaise. Pour sa part, le vice-amiral Mitscher consta que les assaillants comportait pour une part des avions navalisés (leurs crosses d'appontage en attestaient[99]), sans pourtant avoir la moindre idée de l'endroit où se trouvaient les porte-avions qui les avaient lancés[100]. En réalité, les Américains ignoraient qu'une partie de l'aviation embarquée avait été débarquée à terre[101].

Le vice-amiral Ozawa ne ménageait pourtant pas sa peine pour se faire repérer. Il avait notamment rompu le silence radio et envoyé la majeure partie de ce qui restait de son aviation embarquée (réduite à une centaine d'appareils) attaquer le TG 38.3. Mais les avions de la marine impériale se confondaient avec ceux venues de Luçon, terrain qui servait également de base retour aussi bien aux avions terrestres que ceux navalisés, tant les chances de survie des porte-avions paraissaient faibles[102].

Vers 11 h 55, le vice-amiral Mitscher avait demandé au contre-amiral Sherman d'envoyer des reconnaissances vers le nord, entre les caps 350 et 040. Mais plusieurs attaques japonaises en fin de matinée avaient accaparé la chasse embarquée américaine, au point que Sherman demanda à son tour à Mitscher d'envoyer les reconnaissances mais sans couverture de chasse, ce qui fut fait vers 14 h 5[103].

Jusqu'à présent, trois vagues avaient frappé la flotte de Kurita. Les deux premières visaient spécifiquement les navires nippons, mais la troisième découlait d'une attaque fortuite car son objectif initial visait avant tout l'archipel ; n'ayant rien trouvé de pertinent et ayant entendu par radio les messages de leurs camarades de la seconde vague, les aviateurs américains se rattrapèrent en ciblant les navires de la force principale. Il en ira de même pour Task Groups TG 38.4 : patrouillant dans la zone d'Ormoc sans succès, 26 Hellcat, 21 Helldiver et 18 Avenger se retournèrent contre les grands bâtiments de guerre et engagèrent principalement le Musashi. La cinquième vague (la troisième planifiée contre Kurita) se déroula à 15 h 20 avec pas moins de 65 appareils provenant de six porte-avions. Là encore, les pilotes s'acharnèrent sur le Musashi malgré une grêle d'éclats tirés depuis les navires[104].

À défaut de certitude, l'amiral Halsey était néanmoins convaincu qu'il devrait utiliser ses porte-avions pour frapper « au-delà de l'horizon » et utiliser les cuirassés pour achever les navires ennemis endommagés. Peu après 15 h, Halsey signala donc à Nimitz et MacArthur sa décision de former une Task Force 34 sous le commandement du vice-amiral Lee pour engager l'ennemi au canon, à longue distance. Elle comprenait les cuirassés USS Iowa, New Jersey, Washington et Alabama, ainsi que deux croiseurs lourds, trois grands croiseurs légers et deux escadrilles de destroyers, prélevés sur les TG 38.2 et 38.4. Le vice-amiral Kinkaid intercepta le message mais comprit à tort que cette nouvelle TF 34 était désormais constituée et formait une entité distincte pour garder le détroit de San Bernardino. Halsey précisa deux heures plus tard par radio que la TF 34 ne sera formée que si l'escadre japonaise débouche du détroit de San-Bernardino, mais en raison de la portée limitée, personne cette fois ne reçut le message[105]. En outre, les deux dernières vagues d'assaut des contre-amiraux Davison (TG 38.4) et Bogan (TG 38.2) menèrent dans les deux cas à des rapports exagérément optimistes quant aux dégâts subis par l'ennemi. Ils seront en effet transmis à Halsey sans une séance d'évaluation aussi sérieuse que pour ceux du TG 38.3. Un point retiendra cependant particulièrement l'attention : certains grands bâtiments furent signalés à 20 km à l'ouest de la position où ils avaient été observés précédemment et marchant cap à l'ouest, ce qui faisait logiquement penser que la flotte principale battait en retraite[106].

En portant assistance à l'USS Princeton, le grand croiseur léger USS Birmingham a subi plus de pertes que n'en a eues le porte-avions léger.

Effectivement à 15 h 30, le vice-amiral Kurita avait fait demi tour à ses navires, d'une part pour venir en aide au Musashi, et d'autre part, réfléchir à la pertinence de poursuivre le plan Sho-go. Un de ses supercuirassés se traînait à grande peine, l'aviation américaine dominait clairement les débats, et l'officier n'avait aucune information sur le sort les autres escadres à la mer. Tous ces éléments mis bout à bout convainquirent Kurita de temporiser. Il en enforma l'amiral Toyoda et proposa même un nouveau calendrier des opérations[104]. Pendant ce temps, les équipes de sécurité de l'USS Princeton et de plusieurs bâtiments du TG 38.3, en particulier les croiseur légers USS Birmingham et USS Reno, s'efforçaient d'éteindre les incendies qui ravageaient le porte-avions léger. Leurs efforts étaient sur le point de payer mais à 15 h 25, une énorme explosion dans le magasin de munitions arrière du Princeton provoqua la mort de 229 marins et 420 blessés de l'USS Birmingham qui se trouvait alors presque bord à bord avec le porte-avions. Au même moment, l'aviation embarquée du TG 38.3 repoussait une nouvelle attaque aérienne ciblant l'USS Essex qui en réchappa de peu[107].

La situation tactique (ou du moins l'image que les états-majors en percevaient) évolua alors énormément dans les heures qui suivirent. En ce début d'après-midi, les principaux commandants à la mer jouaient d'incertitude. Le vice-amiral Ozawa n'était toujours pas parvenu à dévoiler ses porte-avions, navires que Halsey cherchait désespérément à connaître la position. De surcroît, les dernières observations de la flotte de Kurita durant les heures claires du montraient celle-ci exécuter un replis[108]. C'était sans compter sur le vice-amiral Ukagi : désireux de sauver la face, il approuva d'abord la décision de Kurita de faire demi-tour, mais ce stratagème n'eut pour but que de convaincre ce dernier de reprendre le combat. Et finalement vers 17 h 15, la flotte principale remis le cap à l'est. Entre temps, Toyoda avait répondu à Kurita que sauver les navires n'aurait de sens si le l'Empire perdait les Philippines ; l'opération Sho go devait donc être menée coûte que coûte[109].

Puis vers 16 h 40 arrivèrent les premiers rapports de reconnaissances américaines lancées quelques heures plus tôt. Ils signalèrent une, puis deux forces comprenant des porte-avions à 210 kilomètres à l'est de la côte nord de Luçon[110]. Le premier groupe observé comprenait quatre cuirassés (dont un doté d'un pont d'envol à l'arrière), cinq ou six croiseurs et six destroyers marchant au 210 à 15 nœuds. Le second comprenait deux porte-avions de classe Shōkaku, un porte-avions léger, trois croiseurs légers, peut-être un croiseur lourd et au moins trois destroyers, marchant cap à l'ouest à 15 nœuds, le tout signalé à 25 km au nord et 100 km à l'est du groupe précédent[111]. Toutefois, le vice-amiral Mitscher et son état-major considéraient qu'il y avait sans doute une surestimation de cette « Force du Nord » car, compte tenu des cuirassés ennemis déjà repérés (cinq en mer de Sibuyan et deux dans la Force du sud), il ne pouvait y en avoir que deux dans la Force du Nord, effectivement dotés d'un pont d'envol à l'arrière. On savait aussi que deux exemplaires de porte-avions de la classe Shōkaku avaient été mis en service, mais que trois porte-avions d'escadre sur cinq avaient coulé en mer des Philippines sans qu'on sache précisément à quelle classe ils appartenaient. Mitscher signala donc à l'amiral Halsey qu'il estimait cette nouvelle flotte comme suivant : un groupe de quatre cuirassés ou croiseurs lourds, cinq croiseurs et six destroyers, et une seconde section de deux Shōkaku, un porte-avions léger, trois croiseurs légers et trois destroyers, ce qui là encore, restait une surestimation[112].

Halsey mord à l'appât

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Le vice-amiral Mitscher et son chef d'état-major, le commodore Burke en tirèrent vite les conséquences. À 16 h 45, Mitscher signala au contre-amiral Sherman la présence d'un contact au nord et demanda alors à son Task Group de saborder l'USS Princeton pour lui redonner toute sa capacité d'évolution, tache dont s'acquitta le croiseur léger USS Reno[112]. Vers 17 h et estimant qu'il était trop tard pour lancer une attaque aérienne contre les porte-avions japonais, les deux officiers échafaudèrent un plan de manœuvre pour frapper de nuit, avec les canons des cuirassés USS Massachusetts et South Dakota, soutenus par deux croiseurs légers et une escadrille de destroyers, le tout prélevé sur le TG 38.3. Ce dernier se trouvait alors à 200 km au sud des porte-avions japonais, et à 150 km au nord des navires de la TF 34, Task Force censée avoir été constituée pour rappel, seulement et seulement si la flotte de Kurita franchissait le détroit de San-Bernardino, comme le stipulait le message de l'amiral Halsey deux heures plus tôt[105].

Mais Halsey était versatile et fonceur. « Je crois en la violation des règles », avait-il dit une fois, « Nous les violons tous les jours. Nous faisons des choses qu'on n'attend pas. Mais le plus important, quoi que nous fassions jamais, nous le faisons vite[113]. ». Fidèle à sa réputation, Halsey changea alors radicalement de plan de bataille, en se fondant il est vrai, sur l'analyse de la situation générale dont il disposait. Les derniers rapports montraient qu'un cuirassé de classe Yamato était désemparé et avait sans doute coulé, et que plusieurs autres cuirassés étaient très endommagés ; enfin et le plus important, cette Force avait fait demi-tour. Ces éléments convainquirent alors Halsey que la « Force Centrale » en mer de Sibuyan ne représentait plus une menace[114]. La nouvelle « Force du Nord » en revanche n'avait alors fait l'objet d'aucune attaque, et l'amiral y voyait « une fraiche et puissante menace[115] ». Près de trois ans de guerre navale dans le Pacifique avaient démontré la puissance de frappe de l'aéronavale, et Halsey n'imagina pas un seul instant que l'escadre de porte-avions repérée ne représentait pas une composante importante de la flotte ennemie[46]. En d'autres termes, une fois détectés, les porte-avions nippons ne devaient plus être lâchés[99].

Halsey avait cependant une incertitude quant à la composition de cette nouvelle flotte et il ne lui paraissait pas raisonnable d'aller l'affronter sans avoir une supériorité assurée. Pour l'amiral, la seule solution possible constituait à aller attaquer la « Force du Nord » avec toute la Task Force 38, incluant donc la TF 34, prévue pour monter la garde devant le détroit de San-Bernardino, comme le proposaient, à leur façon, Mitscher et Burke[115]. Au demeurant pourtant, la décision de Halsey n'allait pas en contradiction avec les instructions de l'amiral Nimitz[20].

Le vice-amiral Lee, ici contre-amiral en 1942-43, a été le commandant de l'éphémère Task Force 34.

Vers 20 h 20, le plan de l'amiral Halsey est donc mis en œuvre. Les contre-amiraux Bogan et Davison reçoivent l'ordre de mettre cap au nord avec leurs TG 38.2 et 38.4, pour rallier une heure avant minuit le TG 38.3. L'attaque des porte-avions japonais démarrera à l'aube sous le commandement du vice-amiral Mitscher. Même le TG 38.1 du vice-amiral McCain est mis à contribution, avec ordre de mettre cap au nord dès qu'il aura ravitaillé[99]. Parallèlement, un message adressé au vice-amiral Kinkaid lui indiqua que la « Force centrale », très affaiblie, était encore en mer de Sibuyan, et que l'amiral Halsey faisait mouvement vers le nord avec trois groupes. Ces deux mots tromperont lourdement les autres officiers, de Kinkaid à l'amiral Nimitz car tous supputèrent alors à la lumière du premier message de Halsey, que ce dernier fonçait au nord avec trois groupes et laissait le quatrième (en l'occurrence la TF 34) en barrage du détroit de San-Bernardino. Mais la réalité était tout autre : la Task Force 34 n'avait pas été détachée de ses autres forces et faisait route vers le nord avec les porte-avions de la Troisième Flotte[116].

Un peu après 23 h, les forces légères avariées lors du soutien de l'USS Princeton mirent le cap vers Ulithi. Le captain Inglis, commandant de l'USS Birmingham signala au contre-amiral Sherman « Essaierons de revenir aussitôt que possible. Au revoir, bonne chance. Frappez-les fort pour nous. »[117]

Opportunité japonaise

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La situation différait toutefois assez sensiblement de la stratégie assumée de l'amiral Halsey. En ce qui concerne la « Force centrale », le cuirassé géant Musashi se mourrait et perdait de la vitesse et de la flottabilité. Lorsqu'il fit faire demi-tour à sa flotte, le vice-amiral Kurita ramena l'escadre à proximité du géant blessé[118]. Interrogé après la guerre, il avait alors estimé qu'hormis le Musashi (devenu une épave immobile) et le Nagato dont les installations de transmission avaient été endommagées, il n'y avait « rien d'important à signaler pour les autres navires[119],[120]. » On sait aussi qu'il pensait qu'au moins la moitié de ses forces seraient de toute façon détruites dans la bataille. Sachant le Musashi condamné, son commandant le contre-amiral Toshihei Inoguchi ordonna l'ordre d'abandon ; les destroyers Hamakaze et Kiyoshimo se rapprochèrent du supercuirassé pour récupérer ce qui restait de l'équipage, avant de faire route sur Manille. La flotte laissa ensuite le grand navire à son sort et remit le cap à l'est vers le détroit de San-Bernardino. Ayant encaissé le nombre considérable de 16 torpilles et de 18 bombes[121],[122], le Musashi sombra vers 19 h 30[95] avec plus de 1 000 hommes sur les 2 400 de l'équipage[123].

À peu près au même moment, l'amiral Toyada signala de Tokyo « Confiante dans l'aide divine, la force entière attaquera » ce qui signifiait qu'il fallait attaquer et s'en remettre à l'aide divine pour ce qui était des pertes que la flotte aurait à subir[120]. Grâce à une interception radio, le vice-amiral Ozawa savait que la Force central s'était initialement repliée vers l'ouest, et en avait conclu que Kurita renonçait à exécuter le plan prévu. Sa propre mission de leurre devenant de facto caduque, la flotte d'Ozawa vira donc de bord cap au nord. Mais le message grandiloquent de l'amiral Toyoda rappelant à chacun son devoir incita Ozawa à chercher le contact avec les forces américaines à tout prix. En ce sens, il détacha les deux cuirassés hybrides Ise, Hyūga et quatre destroyers aux ordres du contre-amiral Matsuda qui mirent cap au sud[102]. Peu avant, deux de ses destroyers (Kiri et Sugi) s'acquittaient d'une mission de sauvetage d'aviateurs tombés en mer, mais ces navires ne recolleront jamais au dispositif déjà mince d'Osawa avant son engagement avec les Américains[124].

Si les arguments initiaux de son adversaire direct l'amiral Halsey faisaient sens, son positionnement devint franchement bancale à la lumière de ce qui allait suivre[125]. Au sein du TG 38.2 du contre-amiral Bogan, le porte-avion USS Independence[126] spécialisé pour les opérations nocturnes[127] détacha des appareils de reconnaissances dés la nuit tombée. Immanquablement, la flotte de Kurita qui progressait à nouveau en mer de Sibuyan n'échappa pas aux aviateurs américains aguerris de l'Independence. Trois d'entre eux signalèrent les nombreux navires de guerre évoluant vers l'est à 20 nœuds, le premier à 19 h 35, le second à 20 h 30 quand Kurita doubla l'île Burias, le dernier enfin à 21 h 10 lorsque sa flotte se dirigeait sur le chenal de Ticao, l'un des deux chenaux du détroit de San-Bernardino[125].

L'amiral Halsey reçut tous ces messages mais ne les prendra jamais en considération, estimant qu'il ne pouvait s'agir que d'une partie des navires attaqués en mer de Sibuyan, ou encore en faisant référence au comportement des marins japonais manifestant un aveuglement « à la Guadalcanal » (en français dans le texte), pour exécuter des ordres inapplicables[128]. Malgré tout, plusieurs amiraux parmi lesquels le vice-amiral Mitscher[129], et le vice-amiral Lee, ne partageaient aucunement la vision de Halsey, subodorant que la « Force du Nord » était un leurre. Ceux qui essayèrent d'exprimer leur opinion, comme le contre-amiral Bogan[130] essuyèrent tout bonnement une rebuffade de l'état-major de l'amiral. Mitscher, à qui certains demandaient d'insister auprès de l'amiral, répondit : « S'il le sait et qu'il veut mon avis, il me le demandera » et le vice-amiral Lee : « Si vous dites à l'amiral Halsey de faire quelque chose, c'est la seule chose qu'il ne fera pas. » et de conclure « Ça a été la plus grosse bourde tactique de la guerre[131]. »

Kurita pour sa part s'attendait à rencontrer un semblant d'opposition en débouchant en mer des Philippines. Mais après avoir navigué à vue en ligne de file, la Flotte principale déboucha dans le détroit de San-Bernardino sans même apercevoir un destroyer en piquet radar[119]. À 00 h 35, les navires nippons commencèrent à longer la côte de Samar direction le golfe de Leyte[132].

Bataille du détroit de Surigao

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Défaut de coordination

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Le vice-amiral Nishimura commandait les deux cuirassés japonais anéantis dans le détroit de Surigao.
Le vice-amiral Shima devait soutenir l'attaque japonaise dans le détroit de Surigao.

Comme vu plus haut, les navires japonais en mer de Sulu devaient frapper les forces amphibies américaines de Leyte par le sud. Repérés le et pris pour cible une seule fois dans la matinée sans conséquences, les deux cuirassés anciens, le croiseur lourd et les quatre destroyers aux ordres du vice-amiral Nishimura poursuivaient leur marche sans ralentir. Naviguant derrière à une soixantaine de kilomètres, le groupe du vice-amiral Shima avec deux croiseurs lourds, un croiseur léger et quatre destroyers, avait également été repéré, mais ne subit pour sa part aucune attaque[81]. Ces deux flottes, désignées par les Américains comme « Force japonaise du sud », n'avaient en commun que leur objectif : entrer dans le détroit de Surigao vers h du matin le pour déboucher dans le golfe de Leyte vers h, afin d'y retrouver la « Force centrale » du vice-amiral Kurita qui franchit sans encombre le détroit de San-Bernardino dans la nuit du 24 au 25. Pour le reste, les deux groupes n'eurent pas la possibilité de se coordonner, car ils ne prendront connaissance de ce même objectif qu'après leur appareillage, Nishimura des îles Lingga (à côté de Singapour), Shima de Kure au Japon. Qui plus est, tous deux étaient soumis au silence radio imposé aux forces à la mer[133].

Retardés par les attaques américaines en mer de Sibuyan, les navires de Kurita allaient avoir au moins six heures de retard. Conscient de la situation, Shima força l'allure de sa propre escadre pour soutenir celle de Nishimura, mais sans pour autant le lui signaler. Celui-ci de son côté considérait que sa mission consistait avant tout à attaquer les Américains, et souhaitait profiter de l'approche de la « Force centrale » pour pénétrer le golfe de Leyte[33] ; en cela, il n'estimait pas devoir ralentir. Cette absence de coordination était peut-être aussi délibérée de la part de Nishimura, qui était un peu plus âgé que Shima. Ce dernier était en revanche mieux classé dans leur 39e promotion[134] à l'Académie navale d'Etajima, et avait obtenu le grade de vice-amiral quelques mois avant son confrère ; il disposait donc d'une légitimité pour commander les deux flottes si elles avaient opéré de concert[135].

Barrage du « T »

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Le contre-amiral Jesse B. Oldendorf, qui s'est illustré dans le détroit de Surigao, commanda les cuirassés anciens de la Flotte du Pacifique du début de 1944 jusqu'à la fin de la guerre.

Dès que le vice-amiral Kinkaid donna ordre au contre-amiral Jesse B. Oldendorf, commandant du Groupe de bombardement et d'appui feu (TG 77.2) d'arrêter la « Force japonaise du Sud », plusieurs unités navales se mirent en ordre de marche. Ainsi les cuirassés de la 4e division (BatDiv4) USS Maryland, West Virginia et Mississippi aux ordres du contre-amiral George L. Weyler, rallièrent ceux de la 2e division (BatDiv2) du contre-amiral Theodore E. Chandler, à savoir les USS Tennessee, California et Pennsylvania[136],[Note 8]. Weyler coordonnait l'ensemble des cuirassés et le groupe de couverture rapprochée du contre-amiral Berkey compléta le dispositif avec trois croiseurs lourds (USS Louisville, Portland, Minneapolis), quatre croiseurs légers (Denver, Columbia, Boise, Phoenix), vingt destroyers et trente-neuf vedettes lance-torpilles ainsi que le croiseur australien HMS Shropshire (2) et six destroyers du Task Groupe 77.3[18],[137]. Oldendorf assurait le commandement de l'ensemble depuis l'USS Louisville[138].

Carte de la bataille dans le détroit de Surigao.

D'emblée, Oldendorf devina les intentions japonaises de foncer sur les forces amphibies de débarquement. Il plaça donc ses grands bâtiments entre les plages et les assaillants tout en évitant de se porter à leur rencontre. Cette décision découlait aussi du fait que ses vieux cuirassés, d'ordinaire affectés à l'appui feu, étaient avant tout armés d'obus explosifs, qui plus est déjà tirés en nombre lors des récentes opérations, et ne disposaient que peu d'obus perforants pour un combat entre cuirassés. N'ayant pas assez de temps pour se réapprovisionner, Oldendorf opta donc pour une tactique reposant sur un combat d'artillerie de courte durée, plan que contre-amiral exposa à bord du Louisville lors d'une réunion tenue dans la journée du 24[139].

Les forces américaines prient donc position à la nuit tombée, les cuirassés « barrant le T » aux navires nippons dans la partie nord du détroit, flanqués des croiseurs un peu plus au sud, au cas où la force japonaise passée par le détroit de San-Bernardino aurait réussi à percer le dispositif américain. Les destroyers se déployèrent à l'intérieur même du détroit, et les PT boats armées de torpilles s'avancèrent jusqu'en mer de Mindanao[140].

Vedettes et destroyers contre cuirassés

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Peu après 22 h, les PT boats repérèrent l'approche des navires du vice-amiral Nishimura à environ cent kilomètres au sud-ouest du détroit de Surigao. Regroupés en treize groupes sur une large zone pour une surveillance optimale, trente neuf PT boats du VIIe Flotte sous les ordres du commander Bowling attendaient à l'affût par mer calme et une nuit nuageuse. À 22 h 35, la vedette PT-131 repéra l'approche des navires japonais à 10 nautiques dans l'ouest-sud ouest. Les PT 130, 131 et 152 se portèrent aussitôt à l'attaque mais furent très vite bousculés par les navires japonais qui ripostèrent vigoureusement[141]. Au fil de la nuit, d'autres PT boats se succédèrent mais avec des résultats similaires : les vedettes débusquaient les navires japonais (et ce malgré leurs radars brouillés par l'écho des côtes proches) mais les destroyers et l'artillerie secondaire des grands bâtiments les repoussaient continuellement. Ces actions dureront jusque vers h 25, sans résultats reconnus malgré 34 torpilles tirées, et au prix d'un PT boat détruit[142] (PT-493) et de dix autres endommagés. Trois marins américains seront également tués et vingt autres blessés. Sur le plan tactique, l'attaque de ces vedettes, bien que courageuse, fut un échec. Mais elle permit de renseigner la VIIe flotte sur la composition et la route suivie par la force de Nishimura[143].

À h 15, les premiers navires japonais apparaissent sur le radar du navire amiral d'Oldendorf à 40 km. Vers h 30, les destroyers se déployèrent à leur tour en deux colonnes pour encadrer l'ennemi : la 54e escadrille de destroyers (DesRon54) aux ordres du captain J. G. Coward sur le flanc gauche, et la 24e escadrille de destroyers (DesRon24) aux ordres du captain K. M. McManes sur le droit. Les deux vagues menèrent l'attaque vers h et h 10 sous le feu japonais, et lancèrent près de cinquante torpilles à des distances comprises entre 8 000 et 10 000 mètres. Peu avant h 20, une très importante explosion fut observée sur un des cuirassés[144]. La question de savoir de quel cuirassé il s'agissait (Fusō ou Yamashiro) a fait l'objet de débats entre historiens, depuis la fin de la guerre[145] : en fait, il s'agissait du Fusō. Entre h 20 et h 35, le Yamashiro et trois des quatre destroyers japonais reçurent également des impacts. Deux de ces derniers coulèrent presque aussitôt, le Yamagumo à h 30, le Michishio 25 minutes plus tard, tandis que l'Asagumo eut son étrave arrachée, mais pourra poursuivre par ses propres moyens. La vitesse du Yamashiro tomba à moins de 10 nœuds, et lorsque le croiseur Mogami et le destroyer Shigure ralentirent pour conserver la formation, Nishimura les incita à poursuivre leur route en signalant par radio « Nous avons reçu une attaque à la torpille. Vous devez continuer à avancer, et attaquer tous les navires[146] »,[147]. La progression vers le nord reprit donc et le Yamashiro rétablit sa vitesse à 18 nœuds. La détermination de Nishimura inspira cette réflexion à un officier américain qui l'observait : « Leur stratégie et leur renseignement semblaient être inversement proportionnels à leur courage »[148].

Au même moment, les navires du vice-amiral Shima subirent à leur tour les premières attaques américaines. À h 15, le PT 134 tenta ainsi une manœuvre osée en se mesurant avec son seul canon de 37 mm au croiseur lourd Nachi sur lequel Shima avait sa marque, évidemment sans résultats. Vers h 20, au large de l'extrémité sud de l'île de Panaon, une des deux torpilles lancées du PT 137 destinées à un destroyer toucha le croiseur léger Abukuma, qui dut ralentir pour réparer sommairement avant de reprendre sa route[149],[150]. 15 minutes plus tard et après hésitation, Oldendorf autorisa l'intervention de la 56e escadrille de destroyers (DesRon56) aux ordres du captain Smoot. En effet, l'escadre nippone se trouvait bientôt à portée de tir de ses gros calibres, et le timing était serré. Deux sections de trois destroyers (l'une commandée par Smoot en personne, l'autre par le captain Conley) fonçaient cap au sud en longeant la rive est du détroit, tandis que trois destroyers sous les ordres du Commander Boulware descendaient à la même vitesse en parallèle. À h 5, trois des navires purent lancer huit torpilles en urgence à 5 700 mètres, dont deux frappèrent encore le Yamashiro. La DesRon56 se replia aussitôt car la canonnade des croiseurs et cuirassés américains venait de débuter (voir plus bas)[151].

Alors que la bataille faisait rage dans le détroit, le Fusō fut secoué par une énorme explosion vers h 45. Le cuirassé nippon se brisa en deux, mais la proue comme la poupe parvenaient tout de même à se maintenir encore à flot[152].

Déluge d'obus

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L'USS West Virginia avait été pratiquement reconstruit après Pearl Harbor. On le voit ici en juillet 1944.

Au nord du détroit, cuirassés et croiseurs américains effectuaient des allers-retours d'est en ouest et inversement à petite vitesse, attendant que les Japonais se trouvent à portée de tir. À h 51, les huit croiseurs ouvrirent le feu à 14 300 m, suivis deux minutes plus tard par les six cuirassés naviguant en contremarche d'une distance de 20 800 m. Grâce aux renseignements des destroyers, des radars de bord ainsi qu'aux lueurs des explosions et tirs d'obus sur l'horizon issus des premières attaques, les artilleurs n'eurent aucun mal à ajuster leurs tirs[137].

L'USS West Virginia tirant dans le détroit de Surigao, le 25 octobre 1944.

Les Japonais tentèrent de riposter, mais reçurent en retour un véritable déluge de feu, de sorte qu'il fut à peu près impossible à chacun de connaître le résultat de ses tirs. À h 1, le contre-amiral Oldendorf donna ordre aux cuirassés de virer de bord cap à l'ouest pour éviter de tirer par-dessus les croiseurs du flanc gauche. L'USS California exécuta cependant une fausse manœuvre ce qui perturba un peu la formation des cuirassés. Mais surtout, la 56e division de destroyers partie à l'assaut peu avant se retrouva sous des tirs croisés japonais et américains, si bien qu'à h 10, Oldendorf fit cesser le feu[153]. Au final, seul le destroyer USS Alfred W. Grant (DD-649) fut sérieusement endommagé, touchés par sept obus japonais de 120 mm et onze de 152 mm américains[154]. On dénombra à bord 34 hommes tués et 94 blessés. Un autres destroyer (l'USS Newcomb) se rapprocha bord à bord malgré les incendies, et sauva le reste de l'équipage, avant de remorquer le Grant hors du champ de bataille[155]. Lorsque Oldendorf ordonna la reprise du feu à h 19, aucune cible n'était visible et le champ de bataille était noyé dans la fumée. Le Yamashiro avait disparu des écrans radar à h 18[156], le Mogami avait mis cap au sud, tout comme le dernier destroyer japonais à flot le Shigure[157].

La réussite des cuirassés américains dans cette bataille dépendra largement des performances de leur système de direction de tir respectif, système modernisé sur plusieurs cuirassés rescapés de Pearl Harbor. Dotés du radar de conduite de tir Type 8, le USS West Virginia envoya ainsi seize salves, l'USS Tennessee treize, et neuf autres pour l'USS California. Encore équipés du radar Type 3, le USS Maryland ne réalisa qui six salves, une seule (afin de vider ses canons) pour le USS Mississippi (qui portait la marque du contre-amiral Weyler), et aucune pour l'USS Pennsylvania. Tous ces bâtiments tirèrent au total 141 obus de 16 pouces et 132 autres de 14 pouces[158],[137]. Le Yamashiro en revanche ne put toucher le moindre croiseur. Si ces derniers le frappèrent en premier, c'est surtout les gros calibres des cuirassés américains qui mirent à mal le navire nippon, les obus explosifs se révélant par ailleurs plus efficaces que prévu. L'arrêt momentané des tirs américains pour épargner l'USS Albert W. Grant permit à Nashimura de faire demi-tour en traînant son navire à 15 nœuds tout de même, bien que dévasté, en feu et donnant de la bande. À h 19, le Yamashiro coulait effectivement avec son capitaine et la plupart de ses hommes. Le sort du Mogami n'était pas moins enviable : touché à de nombreuses reprises dont une bordée de 203 mm de l'USS Portland qui détruisit la passerelle et tua presque tout l'État-major, le croiseur tentait désormais d'échapper à ses poursuivants, machines et chaudières endommagées. Le Shigure faisait de même, victime de moins d'impacts directs mais souffrant de nombreux avaries[159].

Chassé-croisé japonais

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Durant les quarante minutes qui suivirent l'attaque des PT Boats, l'escadre du vice-amiral Shima poursuivait sa remontée du détroit de Surigao à 28 nœuds, observant avec anxiété les lueurs de la canonnade qui s'abattait alors sur les navires de Nishimura. Elle croisa ainsi les deux morceaux de l'épave du Fusō dérivant en feu. À h 24, ses deux croiseurs lourds lancèrent huit torpilles sur deux navires repérés à près de 12 km, mais qui s'avérèrent en fait être deux îles Hubison situées à plus du double de cette distance, soulignant là la médiocrité des radars japonais[150]. Entre temps, Shima croisa en sens inverse le Mogami éclopé, mais accaparé par les torpilles qui faisaient long feu et le différentiel de vitesse, le Nachi entra en collision avec lui. Le Mogami en souffrit peu mais le croiseur amiral eut l'arrière enfoncée, l'obligeant à réduire à 18 nœuds[160].

Shima récupéra alors le Mogami et ordonna aussitôt à tous ses navires de faire demi-tour. À h 40, le vice-amiral contacta également le Shigure et lui ordonna également l'ordre de se rallier. Le destroyer tenta d'obtempérer mais ne manœuvrait alors qu'avec ses seules hélices, et fut de surcroît attaquer par les PT Boats de la 11e section du lieutenant Gleason. Aucune torpille ne fit mouche et le Shigure mettra en pièce le PT 321 d'un obus de 127 mm. Enfin, la flotte recroisa le croiseur léger Abukuma qui faisait toujours route vers le nord malgré sa vitesse réduite, et recolla au dispositif en virant de bord. La « Force Sud » était désormais hors jeux, évitant ainsi aux Américains une prise en tenaille des forces amphibies sur Leyte[161].

À la poursuite des « éclopés »

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Le franc succès à Surigao ne satisfera pourtant pas certains officiers qui poussèrent le contre-amiral Oldendorf à se lancer à la poursuite des fuyards, s'appuyant sur le fait qu'ils en avaient les moyens matériels, et pouvaient en sus s'appuyer sur l'aviation une fois le jour levé. Oldendorf pour sa part rechignait à se lancer dans le détroit par peur d'un éventuel minage de celui-ci, et que ses navires ne disposaient quasiment plus d'obus de rupture. Cependant, il partageait la frustration de ses subornés et revint finalement sur sa décision peu avant h 30. Aux premières heures du jour, Oldendorf lui-même et ses croiseurs ainsi que six destroyers sous les ordres du commander M.H. Hubbard mirent cap au sud en plusieurs rangs pour ratisser le détroit, puis en rang serré pour faciliter le ralliement[162],[161].

Peu avant h 0, l'opérateur de l'USS Louisville repéra la flotte de Shima à la pointe d'Amagusan sur une route…convergente. En effet, Shima avait décidé lui aussi de revenir se confronter aux Américains, pour permettre notamment à ses destroyers de lancer leurs torpilles et faire un maximum de dégâts. Lorsque le radar du Nachi détecta à son tour la grosse formation américaine, Shima n'insista pas et ordonna le repli définitif. Néanmoins, les croiseurs d'Oldendorf repérèrent plusieurs épaves en feu, parmi eux le Mogami qui avançait semble-il intact. Les USS Louisville, Portland et Denver incendièrent à nouveau le croiseur lourd avant de cesser de tirer à h 37. Quelque minutes plus tard et craignant toujours les mines et les redoutables torpilles japonaises, Oldendorf ordonna de faire demi-tour. À h 55, le destroyer USS Claxton (DD 571) en tête du dispositif aperçut de nombreux marins japonais pataugeant au milieu de nappes de mazout et de débris flottants. Le navire déboîta avant de stopper pour mettre ses canots à la mer, mais les naufragés refusèrent obstinément de monter à bord. Trois d'entre eux seront tout de même tirés de l'eau par la force et leur interrogatoire permettra de confirmer la destruction du Yamashiro ; les 150 autres rescapés localisés seront laissés à leur sort[163].

Le croiseur lourd Mogami subira les foudres de l'US Navy tout au long de la bataille du Surigao, et sera achevé par la Marine impériale le .

Malgré tous ces balais incessants, les protagonistes n'avaient pas fini d'en découdre. Vers h 0 à la pointe Caminguin, les navires de Shima se confrontèrent de nouveau à des PT Boats, puis de nouveau peu avant d'entrer en mer de Mindanao. Une fois encore, les attaques échouèrent et plusieurs vedettes furent sérieusement malmenées par les tirs de ripostes nippons, causant des pertes humaines. Qui plus est, des collaborateurs d'Oldendorf le poussèrent de nouveau à remettre cap au sud afin d'achever les navires endommagés ennemis. Ce fut chose faite à h 17 mais moins d'une demi-heure plus tard, Oldendorf renonça faute de cible en vue. L'officier détacha toutefois les croiseurs légers Denver et Columbia ainsi que trois destroyers aux ordres du contre-amiral Robert Hayler pour traquer les navires de Shima à la peine[164]. Entre temps, l'aviation embarquée du vice-amiral Thomas L. Sprague entrait en scène pour faire de même dés h 45. En raison des distances et des difficultés à localiser les Japonais, ce n'est que vers h 10 que 17 Avengers parvinrent à toucher de nouveau le Mogami qui tira là sa révérence. Le destroyer Akenono prit à son bord ce qui restait de l'équipage avant de lancer une torpille sur le croiseur lourd qui coula à 12 h 30. Surchargé de marins, l'Akenono quitta alors la formation pour débarquer les hommes à terre. Trop endommagé, le croiseur léger Abukuma fit route sur Dapitan escorté par le Kasumi, tandis que le Shigure ne pourra jamais recoller à la flotte de Shima, désormais constituée de seulement deux croiseurs lourds (Nachi et Ashigara) et deux destroyers (Ushio et Shiranuhi)[165].

Mises en doute

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La victoire de l'US Navy était écrasante : environ 4 000 marins japonais avaient péri au prix de mille fois moins d'Américains. Mais avec ses munitions presque épuisées et son carburant au plus bas, le Task Group du contre-amiral Jesse B. Oldendorf ne pouvait plus prendre aucune part à d'autres engagements[166]. Les craintes quant à la suite des événements touchèrent également les Japonais, mais d'une toute autre manière. Certes, le vice-amiral Kurita savait dés h 30 qu'il ne pouvait plus compter sur la « Force sud », et que Shima se repliait de Surigao pour préparer des actions ultérieures. Mais à 10 h 18, le capitaine de frégate Nishino commandant du Shigure envoya un message traduit comme tel « Tous les navires ont été coulés au canon et à la torpille, à l'exception du Shigure ». Pourtant, comme on l'a vu, le Shigure se détacha rapidement de l'escadre de Nishimura pour intégrer ensuite celle de Shima, avant de se détacher de nouveau. Le capitaine Nishino ne pouvait donc pas connaître le sort de chaque navire mais savait pertinemment que Shima disposait encore d'une flotte, bien que réduite. Reçu à la fois par et l'amiral Toyoda et Kurita, ce message laissa planer le doute qui pèsera par la suite[167].

Bataille du cap Engaño

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Constitution de la TF 34

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Le vers minuit, les trois Task Groups 38.2, 38.3 et 38.4 réunis naviguaient cap nord-ouest à 16 nœuds afin d'affronter dès l'aube, les porte-avions japonais au large de Luçon et le cap Engaño. Pour mémoire, la décision de l'amiral Halsey de laisser sans surveillance la « Force centrale » attaquée la veille en mer de Sibuyan ne faisait pas l'unanimité au sein de la IIIe flotte. En revanche, son intention de constituer une Task Force (34) autour des cuirassés modernes et des croiseurs pour achever les porte-avions ennemis endommagés le cas échéant faisait l'objet d'une adhésion résolue[168].

Vers h 40, un hydravion de patrouille maritime Mavis est abattu par la chasse de nuit de l'USS Enterprise à 30 km de la Task Force. Un peu après h, une reconnaissance aérienne de l'USS Independance signala un groupe de trois grands bâtiments et trois autres plus petits à 130 km au nord, marchant vers le sud-est à 15 nœuds ; une demi-heure plus tard, un autre grand groupe fut signalé à 65 km derrière et composé de quatre grands navires et huit autres plus petits. Le premier message mentionnait également la présence de cuirassés. L'idée donc de détacher la TF 34 du reste de la IIIe flotte faisait de nouveau sens, mais de manière inversée : au lieu d'achever les porte-avions endommagés, elle devait se projeter en avant afin affronter directement les bâtiments d'Osawa en pleine nuit, l'aéronavale américaine n'ayant plus qu'à finir le travail à la levée du jour[169],[170].

À h 40, la Task Force 34 fut donc mise sur pied sous le commandement du vice-amiral Willis A. Lee. Constituèrent cette nouvelle ligne de bataille les six cuirassés précédemment cités (Iowa, New Jersey, Massachusetts, South Dakota, Washington, Alabama), les croiseurs lourd USS New Orleans et Wichita et légers Biloxi, Vincennes, Miami, Santa Fe et Mobile ainsi que 17 destroyers. L'amiral Halsey à bord du New Jersey assurait lui-même la coordination tactique et confia le reste de la TF 38 et tous ses porte-avions au vice-amiral Mitscher. La flotte entière dut néanmoins ralentir sa progression vers le nord afin de permettre le débordement des navires de la TF 34 sans risquer la collision[171].

Mésestimations américaines

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La situation dans l'après midi du pouvait se résumer ainsi : tout le monde en dehors de la IIIe flotte pense qu'une Task Force 34 a été mise sur pied afin de garder le détroit de San-Bernardino[172] ; le peu après minuit, la « Force centrale » de Kurita franchit ledit détroit[78] ; deux heures plus tard le même jour, Halsey décide de la création de la TF 34 pour frapper la « Force nord » d'Ozawa[173]. Cette conjoncture pour le moins ubuesque entraîna alors un enchaînement de circonstances où en quelques heures, on passa d'une attaque planifiée américaine aux canons contre des porte-avions japonais, à une canonnade japonaise imprévue sur des porte-avions américains (voir bataille de Samar plus bas)[174].

De plus, le second message transmis par l'avion de l'USS Independance signalant le gros de la force d'Ozawa suffisamment proche pour permettre une attaque au canon, était soit tronqué ou mal retranscrit. En réalité, la distance séparant les deux flottes ennemies étaient bien plus élevée. De fait, la TF 34 se retrouva dans l'impossibilité d'accomplir sa tache et le dispositif de la 3e flotte changea de nouveau : les cuirassés et croiseurs revinrent se positionner derrière les porte-avions, seuls désormais capables de frapper les bâtiments d'Ozawa[175].

Branle bas de combat respectif

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Le contact radar avec la « Force du Nord » demeura impossible pour le reste de la nuit. Le vice-amiral Ozawa avait en effet rappelé le groupe du contre-amiral Matsuda marchant au sud, et une fois la jonction effectuée, tous les navires nippons étaient repartis vers le nord afin d'éloigner la IIIe flotte le plus loin possible du détroit de San-Bernardino[176],[177]. À h 40, celle-ci lança des avions de reconnaissances afin de rétablir le contact. Craignant également une attaque japonaise sur ses propres navires encombrés d'avions, Mitscher lança dans la foulée la première vague d'attaque composée de 60 chasseurs, 65 bombardiers et 55 avions torpilleurs. Ils devaient néanmoins voler à vitesse réduite dans l'attente des résultats des reconnaissances tout en économisant le carburant. Les observations ne donnant rien, Mitscher fit étendre la zone de recherche à h 45 pour couvrir une plus grande surface d'est en ouest ; moins de dix minutes plus tard, la flotte d'Ozawa était enfin repérée distante de 260 km au nord-est. Et entre deux, Halsey recevait un message de Kinkaid émis quelques heures plus tôt pour se faire confirmer la présence de la TF 34 à San-Bernardino, ce à quoi l'amiral répondit que toute la TF-38 faisait route au nord pour détruire la flotte d'Ozawa. Un autre appareil de reconnaissance donna à h 10 une description détaillée de la « Force du Nord » tandis que la première vague d'attaque fonçait sur l'objectif[178].

Le vice-amiral Mitscher en conversation avec le commander McCampbell, meilleur « as » de la Navy et commandant du groupe aérien de l'USS Essex.

De son côté, l'amiral Ozawa lança lui aussi quatre avions de reconnaissance afin d'évaluer la tactique américaine. À h, l'officier adopta une formation en double cercle défensif : la sienne comprenait les porte-avions Zuikaku et Zuiho, le cuirassé hybride Ise, le croiseur léger Ōyodo et cinq destroyers ; la seconde formation du contre-amiral Matsuda disposait des porte-avions Chitose et Chiyoda , du cuirassé hybride Hyūga, des croiseurs légers Isuzu et Tama et deux destroyers. Les deux formations avançaient à 20 nœuds par temps clair et un vent contraire de 15 nœuds. À h puis h 10, les veilleurs japonais aperçurent les reconnaissances américaines déclenchant le préparatif des servants de DCA de tous les navires[178].

Connaissant les habitudes des Américains, Ozawa calcula au plus juste la distance le séparant de ses adversaires et en déduisit l'heure de l'attaque vers h. Cependant, l'amiral ignorait que la vague d'attaque ennemie était partie immédiatement après les avions de reconnaissance. Il ne voulait pas non plus sacrifier ses navires pour rien et lança donc ce qui restait de ses forces, soit quinze Zéro, et demanda aussi l'appui de l'aviation basée à Luçon qui fit décoller aussitôt plus de trente appareils. Mais à h 40, les radars japonais se retrouvèrent subitement saturés d'échos[179].

À l'assaut des porte-avions japonais

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À h 10, les avions américains aperçurent les sillages des navires et furent dès lors surpris du très petit nombre de chasseurs en couverture tout comme l'absence d'avions sur les ponts d'envol. Les Zéro passèrent à l'attaque mais se retrouvèrent très vite surclassés par les Hellcat. Six chasseurs japonais échapperont au massacre avant de se perdre en mer faute de porte-avions pour les recevoir[176],[180]. Les navires japonais évoluaient en formation resserrée, avec les cuirassés hybrides en appui rapproché. Les défenses étaient précises et intenses, dégageant une fumée épaisse tel un cumulus. À l’issue de la journée, les Américains perdront une dizaine d'appareils sous le feu japonais[181].

Le vice-amiral Mitscher avait confié au commander David McCampbell la coordination de l'attaque ce qui incluait des éléments de tous les Task Groups. Après étude des objectifs, ce dernier divisa ses forces en deux : à h 15, une soixantaine d'appareils se dirigèrent ainsi sur le groupe naval de Matsuda, tandis que la centaine restante fonçaient sur celui d'Ozawa ; à h 30, l'attaque proprement dite débuta. McCampbell choisit de frapper en priorité les porte-avions et lança le groupe de bombardement de l'USS Essex (VB-15) sur le porte-avions léger Chitose. Le navire nippon reçu huit bombes de 450 kg et deux torpilles des Avengers du groupe de torpilleurs (VT-15). Également touché par des bombardiers de l'USS Lexington, le Chitose ralentit à 14 nœuds, prit une forte gîte sur bâbord avant de stopper ses machines[182],[183].

Les porte-avions Zuikaku, navire-amiral du vice-amiral Ozawa, et Zuihō sous les bombes, le 25 octobre au matin, à la bataille du cap Engaño.

Son sister-ship le porte-avions Chiyoda reçut au moins deux bombes affectant sa vitesse et le laissant se distancer par le reste de l'escadre. Le croiseur léger Tama fut également secoué par une explosion après avoir été frappé par une torpille. D'autres bâtiments du contre-amiral Matsuda furent touchés mais sans affecter leur marche. À quelques minutes d'écart, le groupe naval d'Ozawa se retrouva à son tour sous le feu américain. Priorisant les porte-avions, les Helldiver firent de nouveau mouche en plaçant quatre bombes sur le Zuikaku et des dizaines d'autres à proximité. Une torpille toucha également le navire amiral qui se mouvait désormais qu'avec difficulté. Le porte-avions Zuiho évita une avalanche de bombes mais l'une d'elles frappa tout de même le pont d'envol sans autres conséquences. Ce ne sera pas le cas du destroyer Akizuki dont la seule bombe qui le toucha explosa probablement dans une soute à munition ; une énorme déflagration disloqua alors le navire qui sombra dans les flammes[176],[180].

La première vague américaine quitta la zone vers h 15. Le croiseur léger Isuzu se porta alors au secours du Tama après avoir vainement tenter de prendre le Chitose en remorque. L'équipage du porte-avions sera finalement secouru de justesse par le destroyer Shimotsuki avant que le navire ne coule peu après h 35. Ozawa ordonna ensuite le regroupement de ses unités et refit mettre cap au nord en se callant sur les 18 nœuds que pouvait encore donner le Zuikaku[184]. Les Américains apprendront plus tard que le vice-amiral Ozawa avait transféré sa marque sur le croiseur Ōyodo doté d'équipements de transmission conçus pour répondre aux besoins d'un état-major de flotte. En effet, les dommages subis par le Zuikaku sur ses systèmes de communication ne permettaient d'avertir ni Kurita, ni l'amiral Toyoda sur la réussite du plan Sho go qui lui avait été assignée : attirer les Américains loin du détroit de San-Bernardino dont les porte-avions rapides se trouvaient désormais à 480 km[176],[185],[186].

À la lumière des résultats communiqués, le contre-amiral Carney[187], chef d'état-major de la IIIe Flotte, déplora des frappes répétées contre des navires déjà endommagés, alors que l'amiral Halsey souhaitait que ceux-ci soient achevés par l'artillerie navale. L'amiral signifia donc à la TF 34 du vice-amiral Lee de se porter au devant à 20 nœuds une fois le contact rétabli avec la « Force du Nord », puis à 25 nœuds aussitôt les résultats des premières attaques connus[188].

Messages alarmants

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Avant même que la première vague n'atteigne les navires nippons, l'amiral Halsey reçut un message à h 0 émis beaucoup plus tôt (en raison du décodage) du vice-amiral Kinkaid l'informant de la victoire américaine sans partage à Surigao. Halsey se réconforta alors dans sa décision de foncer sur la flotte d'Ozawa, pensant que les navires d'Oldendorf pourraient dès lors remonter vers le nord pour couvrir le détroit de San-Bernardino. Mais l'amiral commit deux erreurs de jugements fondamentaux : les cuirassés d'Oldendorf n'avait presque plus de munitions et rallier un détroit à l'autre demandait huit heures de navigation. Vingt minutes plus tard, Halsey reçut une avalanche de messages beaucoup plus préoccupant lui indiquant que les bâtiments de Taffy 3 du contre-amiral Clifton Sprague étaient sous le feu de gros calibres japonais[189].

Le premier de ces messages (parfois non chiffrés) annonçait d'abord que des porte-avions d'escorte étaient attaqués par des cuirassés et des croiseurs japonais au nord-est de Samar. Le second réclamait l'intervention des cuirassés de la IIIe Flotte, que Kinkaid croit alors en charge de surveiller le débouché du détroit de San-Bernardino. Le troisième message donnait la composition de la force japonaise (quatre cuirassés, huit croiseurs…), autrement dit la quasi-totalité de la « Force Centrale » pourtant attaquée en mer de Sibuyan. Le quatrième indiquait enfin que les cuirassés et les grands croiseurs de la VIIe Flotte vainqueurs à Surigao ne seront pas capables de s'opposer à ces grands bâtiments japonais. L'amiral Halsey pense d'abord que la gravité de la situation décrite par Kinkaid est exagérée. Certes, il ne pouvait ignorer que des navires nippons pénétraient le détroit de San-Bernardino au vu des reconnaissances menées au soir au soir du . Mais il pensait alors sincèrement que la flotte de Kurita ne représentait plus une force de frappe conséquente. En réponse aux messages d'alerte, Halsey répondit successivement que les cuirassés de la IIIe flotte étaient avec lui, trop loin donc pour intervenir, mais détacha tout de même à h 38, le Task Group 38-1 du vice-amiral John S. McCain, Sr. avec cinq porte-avions[190],[191].

À bord du New Jersey, l'amiral Halsey va devoir ainsi gérer à la fois l'attaque des dernières forces aéronavales japonaises au large du cap Engaño, et les appels au secours de la VIIe Flotte dans le golfe de Leyte. Il prenait petit à petit conscience des retombées de sa décision de n'avoir veillé à ce qu'aucun navire ennemi ne débouche en mer des Philippines. Mais même en faisant demi-tour sans délai, l'amiral ne pouvait espérer apporter un soutien efficace aux forces américaines dans le golfe de Leyte avant le lendemain matin[192],[193]. À l'inverse, face aux porte-avions japonais, la situation se présentait sous les meilleurs auspices, qui plus est dans un délai d'une à deux heures. En conséquence, Halsey n'eut aucune intention de changer ses instructions à court terme, et laissa les cuirassés de la TF 34 et le gros des porte-avions de la TF 38 poursuivre au nord à pleine vitesse[192].

Alors que la première vague débutait son attaque, une seconde décolla peu après issue des TG-38.3 et TG-38.4. Bien moins fournie (6 Helldiver, 16 Avenger et 14 Hellcat), elle engagea la flotte d'Ozawa dés h 45 durant une quinzaine de minutes. Les navires japonais décrivirent des cercles défensifs mais le porte-avions Chiyoda reçut une nouvelle bombe sur bâbord arrière qui déclencha un violent incendie, tandis que de nombreux projectiles explosaient tout prêt de sa coque engendrant des voies d'eau irréparables[194],[195].

Peu avant 10 h, les opérateurs radar américains détectèrent eux-aussi soudainement un raid aérien. Il s'agissait en fait des renforts terrestres japonais demandés par Ozawa. Des Hellcat parfaitement guidés foncèrent alors dans le tas en prenant tous les risques et mirent à mal les avions japonais pilotés pour la plupart par des jeunes inexpérimentés. Les quelques survivants ne demanderont pas leurs restes et s'enfuirent. Les navires américains s'en tirèrent donc à bon compte, bien aidés par la qualité de leurs radars et la combativité de ses pilotes[196].

« Où est la Task Force 34 ? »

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De son quartier général de Pearl-Harbor, l'amiral Chester W. Nimitz suivait les événements de loin pratiquement minutes par minutes, de par les nombreux télégrammes échangés. Il se gardait toutefois d'intervenir en faisant confiance aux officiers à la mer, et approuvait jusqu'ici leurs décisions, mais ne comprenait pas ce qui avait poussé l'amiral Halsey à foncer sur ce qui lui semblait être un leurre. Néanmoins, Nimitz supposait que Halsey avait ses raisons et lui faisait confiance, jusqu'à que lui parvienne aux oreilles le matraquage des porte-avions d'escorte en mer de Samar. Le détonateur survint quand Nimitz apprit que Halsey avait adressé à h 27 le message suivant à Kinkaid : « Suis engagé avec trois Task Groups et les cuirassés rapides contre les porte-avions ennemis. Ai détaché vers vous le TG-38.1 de McCain. Sommes trop loin dans le nord. Nos ne pouvons pas vous aider dans l'immédiat »[197].

C'est à ce moment-là que Nimitz comprit que Halsey s'était porté au contact de la flotte d'Ozawa avec l'entièreté de ses forces en délaissant totalement le détroit de San-Bernardino, laissant de surcroît tout le loisir à Kurita de le franchir. À 10 h, l'amiral Nimitz envoya donc son fameux message : « Où est, je répète, où est la Task Force 34 ? Le monde s'interroge. » Bien que tronqué en début de phrase par un officier des transmissions, l'amiral Halsey relut plusieurs fois le message et crut y voir un reproche ; il pleurait déjà de rage à la pensée de voir lui échapper son « opportunité en or » [198],[199], bien que les trois derniers mots n'étaient pas une charge personnel de Nimitz[Note 9].

Pendant une demi-heure, Halsey tourna tel un lion en cage. Engagé lui-même au cap Engaño, il ne savait plus si Kinkaid et Sprague exagéraient sur la situation en mer de Samar, ou si les aviateurs l'avaient induits en erreur en surévaluant les pertes infligées la veille à Kurita en mer de Sibuyan. Il demeurait encore persuader que le contre amiral Oldendorf vainqueur à Surigao pouvait intervenir. Halsey convoqua alors tous ses collaborateurs pour faire le point sur la situation, mais quelque uns comme les contre-amiraux Lee et Bogan lui rappelèrent leurs supplications de surveiller le détroit de San-Bernardino, plus important à leurs yeux que la destruction des porte-avions d'Ozawa[200]. Rappelons qu'à sa décharge, Halsey ignorait alors que les autres flottes présumaient que le détroit était sécurisé par la TF-34[172]. Mais à contrario, l'amiral savait pertinemment que des navires nippons allaient franchir ce même détroit la veille au soir tout en les balayant d'un revers de la main, et ce malgré l'insistance de plusieurs de ses officiers généraux (Bogan et Lee en tête) de laisser une partie de la IIIe flotte sur place sans que cela n'affecte aucunement sa capacité à combattre les porte-avions ennemies au nord[201].

Lof pour lof

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Peu après 11 h, une reconnaissance aérienne du TG 38.2 signala trois porte-avions japonais immobilisés et distants de 65 km de la Task-Force 34 toujours en chasse. Une heure de plus à 25 nœuds et les cuirassés rapides se retrouveraient à portée de tir, et les équipages scrutaient déjà l'horizon pour entrevoir les mâtures de l'ennemi. Mais à 11 h 15, Halsey ordonna à contrecoeur de virer à 180°. L'amiral signala alors à Nimitz qu'il naviguait désormais cap au sud avec ses cuirassés afin de porter assistance à la VIIe Flotte ; il précisa toutefois à Kinkaid qu'il ne pourra être sur place qu'à h le lendemain au plus tôt[194]. Halsey exempta également les croiseurs USS Biloxi, Vincennes et Miami de cette nouvelle tache ainsi que la 52e escadrille de destroyers, mais s'adjoint les services des porte-avions du TG 38.2 du contre-amiral Bogan, les USS Intrepid, Cabot et Independence, qui durent néanmoins se placer vent debout pour récupérer ses avions en mission, occasionnant une perte de temps[202].

Les porte-avions restants, les trois croiseurs détachés ainsi que les TG-38.3 et TG-38.4 comprenant les USS Wichita, New Orleans, Santa Fe, Mobile et les dix destroyers de la 52e poursuivirent donc cap au nord afin d'en finir avec les navires d'Ozawa. Mitscher commandait les opérations aériennes, le contre-amiral Laurence T. DuBose assurait l'escorte des porte-avions[203],[202].

À midi, la TF 34 est également dissoute en tant que commandement autonome. Hormis les six cuirassés modernes, les porte-avions de Bogan en couverture et trois grands croiseurs légers, Halsey disposait de huit destroyers. Mais ces petits bâtiments indispensables pour la lutte anti-sous-marine allaient devoir soutenir une vitesse élevée durant sept à huit heures. Il fallait donc en refaire les pleins auprès des cuirassés, ce qui conduisit à réduire encore la vitesse à 16 nœuds[203].

L'intervention de Nimitz depuis son QG de Pearl Harbor auprès du commandant supérieur à la mer fut sévèrement critiquée, du fait qu'elle permettait aux éclopés de la flotte du vice-amiral Ozawa d'échapper à une destruction imminente. Certains iront jusqu'à la rapprocher de celle de l'amiral de la Flotte Dudley Pound, Premier Lord de la Mer qui avait entraîné la dislocation du convoi de Russie PQ 17 à l'été 1942[204]. L'amiral Halsey lui-même fulminait et pensait que cette séparation n'était qu'une perte de temps inutile, le privant en même temps d'une victoire écrasante dont rêve tout officier général durant sa carrière[202].

Sans l'artillerie

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Le porte-avions Zuikaku, en début d'après-midi, le 25 octobre 1944, à la bataille du cap Engaño.

Grâce à une bonne coordination aérienne, les Américains gardait néanmoins la flotte japonaise à l’œil. Plusieurs pilotes prirent également l'initiative de rester à proximité des bâtiments nippons pour guider la prochaine vague d'attaque. L'un d'eux, l'enseigne de vaisseau C.O. Roberts indiqua précisément à bord de son F6F, le cap et la disposition des forces ennemies, la flotte d'Ozawa marchant en premier nord-nord-ouest, celle de Matsuda à 20 milles plus au sud mais se traînant lourdement avec la plupart de ses navires mal en point. Naturellement, Mitscher ordonna de concentrer le prochain assaut sur les porte-avions de tête[205].

Vers midi, le vice-amiral fit décoller la troisième vague forte de 160 appareils, aussitôt les avions de la première vague ravitaillés en carburant et réarmés. Grâce aux indications de Roberts, les équipages américains n'eurent aucun mal à retrouver les navires d'Ozawa. Rejoints peu après 13 h, ceux-ci marchaient cap au nord, avec en ligne de file un destroyer ouvrant la marche, suivi du Zuikaku et du Zuihō, le cuirassé hybride Ise fermant la marche et trois autres destroyers couvrant les flancs. Les gros navires semblaient par ailleurs peu endommagés et la DCA bien moins agressive qu'auparavant. Douze Helldivers de l'USS Lexington et neuf de l'USS Essex lancèrent des bombes perforantes d'une demi tonne sur le Zuikaku qui en encaissa probablement neuf. Les TBM Avenger eurent également la part belle en touchant le grand navire de leurs torpilles à trois reprises au moins, et peut-être aussi le Zuiho qui semblait néanmoins en mesure de maîtriser ses incendies. Le Zuikaku en revanche s'embrasa rapidement et gîtait fortement sur bâbord. À 13 h 30, une nouvelle attaque des appareils de USS Enterprise, Franklin et San Jacinto endommagèrent de nouveau le Zuiho qui parvint encore par miracle à s'extirper à grande vitesse malgré la fumée dégagée en abondance[206],[207],[205].

L'équipage du Zuikaku salue le pavillon avant d'abandonner le porte-avions dans l'après midi du 25 octobre.

Parallèlement, les appareils de l'USS Franklin s'en prenaient aux unités navales bien éclopées de Matsuda situées plus au sud et réparties sur plusieurs dizaines de kilomètres. Malgré tout, les japonais ripostèrent avec leurs artilleries et réussiront à esquiver de nombreux projectiles américains. Les navires finiront par se disperser en abandonnant les navires trop endommagés à l'instar du porte-avion Chiyoda[205].

Lancée à 13 h 15 avant le retour des autres avions, la quatrième vague d'attaque comprenait une quarantaine d'appareils. Les navires d'Ozawa s'étaient entre temps regroupés, mais l'avion resté pour coordonner les frappes se tenait à bonne distance des canons japonais. Il observa le Zuikaku en proie aux incendies et gîter fortement sur bâbord ; à 14 h 14, le dernier porte-avions survivant de Pearl Harbor chavira et coula avec son pavillon hissé haut. Une demi-heure plus tard, la quatrième vague d'appareils arriva et 27 d'entre eux vinrent à bout du Zuiho de plusieurs bombes d'une demi tonne et deux torpilles, faisant sombrer le navire un peu avant à 15 h 30. Attaqués en même temps, les deux cuirassés hybrides reçurent une avalanche de coups mais aucun de plein fouet, si ce n'est une torpille qui toucha le blindage latéral du Ise sans autre conséquence sur la marche du cuirassé[208],[209],[210],[211].

Le porte-avions léger japonais Zuiho durant la bataille, vu depuis un avion de l'USS Enterprise.

Le vice-amiral Mitscher avait poussé ses navires aussi loin que possible au nord afin de diminuer le temps de vol des équipages. Toutefois, cette distance le rapprochait dangereusement des bases terrestres japonaises. Aussi, Mitscher fit mettre cap à l'est aux porte-avions mais détacha parallèlement un groupe d'escorte aux ordres du contre-amiral T. DuBose. À 15 h, ce dernier termina le regroupement des croiseurs lourds New Orleans et USS Wichita, les deux croiseurs légers Mobile et Santa Fe ainsi que dix destroyers, avec pour mission de détruire tous navires japonais avariés ou non[212]. De son côté, l'amiral Halsey acheva le ravitaillement de ses destroyers vers 16 h, puis changea une nouvelle fois son dispositif en décidant de partir au devant à grande vitesse avec l'USS New Jersey, l'USS Iowa, les trois grands croiseurs légers et huit destroyers. Le TG 38.2 suivait derrière mais callé à la vitesse des autres cuirassés, soit cinq à six nœuds inférieurs à celle des bâtiments de la classe Iowa[213].

Au nord, la bataille continuait à faire rage et une cinquième force aérienne décolla à 16 h 10, rassemblant 96 appareils des porte-avions Essex, Lexington, Langley, Franklin et Enterprise. La plupart des aviateurs avaient déjà effectué une mission ce jour-là, et la fatigue se faisait sentir. Peu après 17 h, ils ciblèrent principalement le Ise et le Hyūga mais ce qui restait de la « Force du Nord » était désormais très dispersée sur une vaste zone de 60 milles. Malgré les rapports optimistes des aviateurs américains, les deux cuirassés hybrides ne subirent que de « très légers dommages » selon le chef d'état-major d'Ozawa. Pas moins de 38 bombes furent pourtant larguées sur le premier et 7 autres sur le second. Mais l'habilité des deux navires à se dérober, combinée à une DCA dense et la fatigue aidant des pilotes américains permirent aux deux cuirassés d'en réchapper une fois de plus[214],[215].

Poursuite au nord

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Le cuirassé Ise et du destroyer Shimotsuki pris d'un TBF Avenger du VT-51 de l'USS San Jacinto avec des dommages apparents sur son aile.

Un peu avant, les radars du TG 30.3 de DuBose avaient capté un écho, et deux hydravions de reconnaissance finirent par identifier le Chiyoda immobilisé depuis le début de la matinée, assisté de trois destroyers qui aidaient à l'évacuation. À 16 h 25, les croiseurs lourds américains ouvrirent le feu à 18 km suivis des croiseurs légers à 13,5 km. Les trois destroyers nippons n'attendirent pas la seconde salve pour quitter la zone à toute allure. Pensant le porte-avions japonais abandonné, le contre-amiral Sherman propos à Mitscher de le prendre en remorque pour le ramener comme prise de guerre. Mitscher refusa et exigea qu'aucun porte-avions américain ne s'approche à moins de 100 km des navires japonais et donna ordre au contre-amiral DuBose d'aller achever ce porte-avions au canon. DuBose exprimait lui aussi sa préoccupation de devoir affronter les cuirassés hybrides qui portaient huit pièces de 14 pouces (356 mm). Mais ceux-ci ayant été signalés s'éloignant vers le nord, le TG 30.3 put se rapprocher du Chiyoda et ouvra le feu vers 16 h 25. Le porte-avions non totalement évacué fut matraqué mais ne coula pas, et riposta même de ses canons anti-aériens braqués à l'horizontal. DuBose s'impatientait car il voulait rattraper les autres navires ennemis avant la nuit. Trois destroyers se rapprochèrent donc pour le torpiller mais totalement pris par les flammes à 16 h 40, le Chiyoda se retourna pour couler quelques minutes plus tard. Aucun rescapé ne sera récupéré car le contre-amiral DuBose ne souhaitait pas perdre de temps et qu'il savait que les naufragés refuseraient probablement d'être recueillis comme ce fut le cas auparavant[216],[217].,[218]

À 17 h 10 décolla une sixième et dernière vague aérienne composée de 36 avions du TG-38.4. Ils attaquèrent au crépuscule mais faute de visibilité, échouèrent totalement à toucher quoique ce soit et revinrent apponter de nuit dans des conditions difficiles, certains se crachant sur le pont, d'autres en mer. Les Japonais eux-mêmes constatèrent le manque d'efficacité des aviateurs américains à toucher au but à partir de la troisième vague. 527 sorties aériennes avaient été réalisées pour un résultat de quatre porte-avions et un destroyer coulé, ce qui compte tenu de la faible opposition aérienne, témoigne du manque d'efficience en dépit des moyens déployés. Désormais hors d'attente de l'aviation, la flotte nippone finit par se rassembler à 18 h 30, bien que traînaient derrière les destroyers Kuwa, Wakatsuki et Hatsuzuki surchargés de marins rescapés d'autres navires coulés. Seul le croiseur léger Tama avarié obtint l'autorisation de rallier le port de Kure en solitaire[219].

Dix minutes plus tard, les croiseurs américains finirent par rattraper les trois destroyers de queue pour ouvrir le feu à 18 h 53. Le Hatsuzuki se sacrifia alors pour riposter de ses maigres pièces de 127 mm puis manœuvra pour lancer ses redoutables torpilles tout en émettant un flot continue de fumée artificielle. Ce faisant, le Hatsuzuki permit à ses congénères de rallier le gros de la flotte d'Ozawa, mais ses adversaires évitèrent les tirs et firent en sorte de placer le destroyer nippon sous un feu croisé. À 19 h 30, les obus des croiseurs légers Mobile et Santa Fe déchirèrent la nuit et deux d'entre eux touchèrent le navire nippon ainsi qu'une torpille qui déclencha un incendie. Malgré tout, le Hatsuzuki tirait toujours obligeant les Américains à se dérober une seconde fois avant de reprendre l'encerclement. Frappé à de nombreuses reprises et conscient qu'il n'en avait plus pour très longtemps, le commandant du Hatsuzuki demanda assistance à Ozawa à 19 h 15 en espérant fixer les Américains le plus longtemps possible jusqu'à l'arrivée des renforts. Ce dernier ne reçut le message qu'à 20 h 40 et fit aussitôt demi-tour, mais moins de vingt minutes plus tard, le destroyer subit une explosion suivie d'une énorme déflagration et le navire s'engloutit presque aussitôt[220].

Contre poursuites

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La flotte US se remit à la recherche des deux autres destroyers, mais ne put les localiser en dépit d'une marche à 28 nœuds. Avec la nuit tombée et ses propres destroyers quasi à court de mazout, et réalisant aussi que ses navires se jetaient peut-être dans un piège, le contre-amiral DuBose décida de faire faire demi-tour à la formation vers 21 h 50. Bien lui en a pris car à un quart d'heure prêt, les Américains se retrouvaient à portée des canons de 356 mm des cuirassés hybrides. Lorsqu'à 22 h 30, ceux-ci arrivèrent sur les lieux où le Hatsuzuki avait coulé, les Japonais ne retrouvèrent que des débris flottants et quelques naufragés. Durant une heure, Ozawa rechercha à son tour les Américains en direction du sud mais ne trouvant personne, l'amiral japonais remit cap au nord en direction du Japon. Se joindront à lui les destroyers Sugi et Kiri détachés plus tôt à la mi-journée[221],[222].

La bataille du cap Engaño s'achevait, du moins en surface. Dés le , les sous-marins américains avaient déjà œuvré dans la passage de Palawan, mais son commandant le vice-amiral Lockwood avait également déployé plusieurs meutes de sous-marins dans les zones susceptibles d'être empruntées par les bâtiments japonais, faisant miroiter à ses sous-mariniers « la chance de leur vie ». À la demande de Mitscher, deux sections de trois submersibles se placèrent sur la route d'Ozawa, mais avec pour priorité de repêcher des aviateurs tombés à la mer, et de n'engager l'ennemi que le cas échéant. Dés 17 h, quelques-uns entendirent les bruits d'explosion de la bataille en cours. Trois quarts d'heure plus tard, l'USS Halibut du groupe « Roach's pirates » prit en chasse le Ise puis aperçut le croiseur léger Ōyodo et un destroyer. Il lança six torpilles qui exploseront pour la plupart prématurément sans faire de dommage. Un autre sous-marin l'USS Haddock se joignit au Halibut et poursuivirent ensemble d'autres navires, en particulier le Ise et son jumeau Hyūga à 21 h puis vers 23 h, mais sans pouvoir se mettre en position de tir idéale. Engagés très au nord, ils finiront par abandonner pour rejoindre leur zone de patrouille assignée peu avant l'aube du lendemain[223].

Parmi la seconde meute prénommée « Clarey's Crushers » (« Les Concasseurs de Clarey » du nom du B. A. Clarey commandant de la flottille), l'USS Jallao[224] patrouillait bredouille jusqu'à qu'un écho n'apparaisse sur son radar peu après 20 h distant de 25 km. Son collègue l'USS Pintado détecta la même chose et les deux sous-marins se mirent en chasse. Leur cible n'était autre que le Tama détaché de la « Force Nord » pour rallier isolément Kure. Le croiseur léger zigzaguait et fit échouer une première tentative d'approche ; mais à 23 h 5, le Jallao se retrouva en position idéale et lança sept torpilles dont trois frappèrent le navire japonais. Une série de fortes déflagrations s'ensuivirent et le Tama disparut dans les flots sans laisser de survivants[225],[226].

L'US Navy venait d'annihiler l'aéronavale nippone, mais les Japonais réussirent à attirer le gros des forces navales américaines loin au nord. Conséquences, une quatrième bataille à la fois concomitante et inopinée viendra compléter cette longue journée du , journée où s'accumulèrent la fois occasions manquées, erreurs de jugement, malentendus, et défauts de transmission, outre qu'elle concourra à un déséquilibrage momentané des forces en présence dans le golfe de Leyte, voire à un probable anéantissement des troupes de débarquement[227].

Bataille au large de Samar

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Carte des mouvements des navires japonais (en rouge) et américains (en noir) durant la bataille au large de Samar.

Au moment où Halsey partait affronter les porte-avions d'Ozawa au petit matin du , seize porte-avions du groupe d'appui aérien de la VIIe Flotte (TG 77.4) sous les ordres du contre-amiral Thomas L. Sprague[228] s'apprêtaient à prendre position à l'est de l'archipel philippin pour la journée. Leurs missions consistaient à assurer le soutien aérien des forces amphibies débarquées sur la côte orientale du golfe. Depuis le déjà, ses avions accomplissaient du matin au soir des frappes sur les concentrations ennemies et les aérodromes. En mer aussi, les Taffy s'en prenaient au trafic maritime côtier et aux sous-marins tout en protégeant les navires de ravitaillements. Bien moins connus que leurs grands frères de la classe Essex, les petits porte-avions du TG 77.4 représentaient ainsi un rouage indispensable aux opérations terrestres à Leyte, et leurs actions seront très appréciées par les fantassins, tant sur le plan tactique que sur le moral des soldats[229].

Le Task Group comprenait trois unités ou Task Unit aussi appelé Carrier Group :

  • la TU 77.4.1 (nom de code Taffy 1) commandée directement par Thomas L. Sprague était tout a sud du dispositif, à plus de 150 km au sud-est de l'île de Samar ; la TU 77.4. 1 était constituée des 22e et 28e Divisions de porte-avions CarDiv22 et CarDiv28 ;
  • la TU 77.4.2 (Taffy 2) commandée par le contre-amiral Felix B. Stump se situait à hauteur du détroit de Surigao, à 80 km au nord-est des divisions de Sprague, au centre donc du dispositif ; elle portait les 24e et 27e Divisions de porte-avions CarDiv24 et CarDiv27 ;
  • la TU 77.4.3 enfin, commandée par le contre-amiral Clifton A Sprague (homonyme de Thomas L. Sprague mais non parenté), située pour sa part la plus au nord, en plein travers de l'île de Samar ; elle disposait des 25e et 26e Divisions de porte-avions CarDiv25 et CarDiv26 et était désigné sous l'indicatif radio Taffy 3[230].

Taffy 1 était constitué de trois porte-avions de la classe Sangamon et d'un quatrième de la classe Casablanca. Les Taffy 2 et 3 comprenaient exclusivement chacun six porte-avions de type Casablanca. Par ailleurs, deux navires des deux classes (l'USS Chenango et l'USS Saginaw Bay) avaient également été détachés vers Morotai[18]. Construits à partir de coque de pétroliers, les Sangomon déplaçaient 24 000 tonnes à pleine charge contre 10 000 pour la classe Casablanca dérivés de cargos modifiés. Conçus pour la lutte anti-sous marine, ces navires donnaient un peu moins de 20 nœuds en vitesse de pointe, et disposaient comme seule artillerie principale d'une à deux pièces de 127 mm, tandis que leur groupe aérien comprenait entre 28 et 30 appareils Wildcats et Avenger[231],[230]. Leurs armements comprenaient des bombes semi-perforantes ou hautement explosives d'un quart de tonne, des charges anti-sous marines, et une dotation totale d'une douzaine de torpilles par bâtiment. Ces navires avaient « fait le job » en 1943 dans la bataille de l'Atlantique et rendu les plus grands services dès la fin de 1942 dans le débarquement en Afrique du Nord[Note 10], en 1943 dans les débarquements en Italie, et en 1943-1944 dans le Pacifique central, ce qui leur avait valu le surnom de « jeep carriers » qu'on peut traduire en français : « porte-avions à tout faire » [Note 6]. Pour autant, il n'était aucunement prévu que ces bâtiments aient à affronter les plus puissants cuirassés du monde[232].

Moins grands, moins confortables pour les marins, toujours sur la brèche, la vie à bord de ces navires était bien moins agréable que sur un porte-avions d'escadre. Vulnérables de part leurs coques légères, la survie d'un porte-avions d'escorte dépendait quasi-exclusivement de ses avions et son escorte de destroyers[230].

Rencontre inattendue

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Le cuirassé géant Yamato et un croiseur de la classe Tone à l'attaque, le 25 octobre au matin, au large de Samar.

S'il appréhendait peu sur le dispositif de verrouillage mis en place au détroit de Surigao, l'amiral Kinkaid avait en revanche de sérieuses inquiétudes sur celui adopté au détroit de San Bernardino, sans compter qu'il ignorait tout de la situation de la flotte de Kurita. À h 55, l'amiral demanda donc au contre-amiral T. Sprague de lancer des reconnaissances dés l'aube. L'USS Ommaney Bay de Taffy 2 se rendit le plus disponible mais lança ses avions sur le tard en raison de la nuit et l'exiguïté du pont rendu par ailleurs glissant par la pluie. Parallèlement, les autres appareils du groupe décollèrent pour des appuis terrestres tandis que ceux de Taffy 1 s'envolaient pour poursuivre les bâtiments de Nishimura et Shima en mer de Mindanao. À h 30, Taffy 3 qui marchait en zigzag à 14 nœuds au nord du dispositif lança lui aussi des patrouilles anti-sous marines avec quatre TBM et deux Wildcat. Une fois le lancement terminé à h 20, le personnel de bord put se restaurer. Personne alors n'envisageait les événements qui allaient suivre. Dix minutes plus tard pourtant, quelques signaux prémonitoires apparurent comme des interférences de conversations radio en japonais et des échos radar non identifiés dans l'ouest-nord-ouest[233],[229].

Parallèlement, les avions américains en patrouille aperçurent de nombreux navires. Ceux-ci ouvrirent un feu nourri sur eux, ne laissant guère de doute sur leur identité tandis qu'au loin, les marins de Taffy 3 observèrent incrédules les panaches de fumée. Surpris, les aviateurs se désengagèrent mais l'enseigne de vaisseau Jensen pilote d'un Avenger du USS Fanshaw Bay (CVE-70) signala par radio la présence de quatre cuirassés, huit croiseurs et de nombreux destroyers, avant de passer à l'attaque armé de ses seules grenades anti-sous marines. Informé, le contre-amiral Thomas L. Sprague était tout aussi incrédule et demanda confirmation. Les navires japonais infléchirent leur cap sud-sud-est et à h 45, un veilleur du Yamato découvrit des mâtures à l'horizon avant que ne se dessinent cinq minutes plus tard les silhouettes de navires américains. Peu de temps après, les veilleurs de Taffy 3 aperçurent à leur tour les mâts en pagode au cap inverse si caractéristiques des bâtiments japonais[234]. Le vice-amiral Kurita ordonna l'« Attaque générale ! » et à h 58, les canons de 460 mm du Yamato ouvrirent le feu à environ 25 km[235],[236] ; lorsqu'une minute plus tard, les premières gerbes jaillirent près du Fanshaw Bay, plus personne à bord des navires de Taffy 3 n'avait le moindre doute de ce qui se tramait[237].

L'USS White Plains, sous le feu japonais, vu depuis l'USS Kitkun Bay (0), le 25 octobre 1944 au large de Samar.

La surprise fit place à l'amertume pour les marins américains, voire de la panique pour certain car pour le commandement de la VIIe Flotte, la conviction était acquise que la IIIe Flotte contrôlait le débouché en mer des Philippines. Les équipages sont alors rapidement rappelés aux postes de combat et le contre-amiral Clifton Sprague patron de Taffy 3 réagit très vite en faisant mettre le cap plein est pour pouvoir décoller vent debout tout en s'éloignant de l'ennemi. On poussa la vitesse à 16 nœuds puis 17,5 nœuds et on accéléra les préparatifs de décollage. À h 1, Sprague lança un message en clair sur sa position et celle de l'ennemi, et demande une aide en urgence[233],[238].

Les Japonais n'étaient pas moins déroutés, car aucun compte-rendu de l'aviation basée à terre n'avait signalé aux forces à la mer la présence de porte-avions d'escorte. La surestimation des forces rencontrées, assez habituelle en pareilles circonstances, fait que les observateurs prirent les porte-avions en vue pour des porte-avions d'escadre et les destroyers pour des croiseurs. Cette méprise incita donc l'état-major japonais à penser qu'il se trouvait en face de porte-avions rapides de la IIIe Flotte. Certes, la couverture nuageuse basse ne rendait pas la visibilité facile, mais même lorsque les deux flottes se retrouvèrent suffisamment proche pour dissiper toute ambiguïté, Kurita et son état-major restèrent convaincu d'avoir à faire à l'un des Task Groups de l'amiral Halsey. Avec le recul, il semble simplement que les Japonais aient vu ce qu'ils s'attendaient à voir[32],[239],[240],[241].

La rencontre fortuite entre les deux flottes laissa tout de même Kurita perplexe. L'officier ne comprenait pas pourquoi les Américains avaient laissé ce qu'il « voyait » comme des « porte-avions d'escadre » sans défense et quasiment à sa merci, et craignait alors que Halsey ne lui tende un piège. À cela s'ajouta sa décision d'éclater sa flotte jusqu'ici en formation circulaire pour lancer ses navires par section, voire même individuellement. Si cette manœuvre autorisait plus de liberté tactique, elle sema en revanche la plus grande confusion[238].

Supériorité japonaise manifeste

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Les destroyers de Taffy 3 tendent un rideau de fumée pour masquer les porte-avions.

D'énormes gerbes colorées s'élevaient désormais dangereusement près des petits porte-avions, manquant de peu l'USS White Plains, puis l'USS St. Lo[236]. Le contre-amiral Clifton Sprague demanda alors au commander W. Thomas de créer un rideau de fumée qu'émirent aussitôt les trois destroyers d'escadre de la classe Fletcher et les quatre autres d'escorte de la classe John C. Butler. Mais marchant à une vitesse supérieure sur une route convergente, la force japonaise se rapprochait inexorablement ce qui ne laissait que peu d'espoir aux navires américains[236],[242]. En raison de la distance du moment, seules les grosses unités tiraient alors. Si le Yamato et le Nagato restaient groupés, quatre croiseurs lourds (Tone, Haguro, Chikuma et Chōkai) prirent l'initiative de se détacher pour rattraper les porte-avions, tandis que les croiseurs de bataille Kongō et Haruna prirent une route individuelle en avant. Désirant ménager ses propres destroyers en raison de leur bas niveau de carburant, Kurita donna l'ordre à ceux-ci de regrouper autour du couple Yamato-Nagato. Jusqu'ici, aucun obus japonais n'avait atteint sa cible[243], mais à bord du destroyer l'USS Johnston, le commander Ernest E. Evans n’attendit pas les ordres et peu avant h, fit virer de bord son navire pour contre-attaquer[244].

Au sein de l'état-major américain, cette irruption soudaine de grands bâtiments de surface inquiétait naturellement Kinkaid. En tant que responsable de la couverture rapprochée du débarquement de Leyte, le vice-amiral se retrouvait bien impuissant à y faire face. Car les Japonais ne menaçaient pas seulement les porte-avions du groupe d'appui aérien, mais toutes les forces amphibies et les troupes à terre qui en dépendaient. De son côté, le groupe d'appui feu et de bombardement du contre-amiral Oldendorf n'avait encore aucune idée des événements en cours en mer de Samar, et comptait des bâtiments moins bien armés et de surcroît à court de munitions et de mazout. En outre, Kinkaid savait du message reçu de l'amiral Halsey envoyé dans la nuit que ses cuirassés modernes se trouvaient à plusieurs centaines de kilomètres et trop au nord pour intervenir à temps. Contre toute attente pourtant, l'espoir au sein de la TG 77.4 de voir débarquer Halsey régler le compte à l'adversaire persistait, et ce même parmi les initiés, ce qui transcenda la peur initiale en courage résigné ; dans la tête des matelots américains, les renforts arrivaient, il fallait seulement tenir le coup[245],[246].

Le contre-amiral Thomas L. Sprague qui commandait les trois Taffy reçut rapidement l'autorisation de Kinkaid d'utiliser tous les avions disponibles embarqués, y compris ceux partis en mission tactique. Les équipages battirent des records de vitesse et à h 10, tous les avions déjà équipés étaient en l'air. Ceux de Taffy 2 situés à 75 km se retrouvaient les mieux à même de soutenir Taffy 3, tandis les appareils de Taffy 1 naviguant à 240 km devront patienter 45 min de vol avant d'atteindre la zone de combat. Les premières attaques aériennes s'effectuèrent tous azimuts par groupe de trois au plus, voire individuellement. Dans l'impossibilité de concentrer leurs tirs, la DCA japonaise ne descendra que très peu d'appareils ; à contrario, le manque de coordination américaine limita les dommages causés aux navires nippons qui devront toutefois manœuvrer pour se défendre, impactant sur leurs vitesses[246].

Au sein de Taffy 3 néanmoins, Clifton Sprague était bien conscient que ses porte-avions légers n'en avaient plus pour très longtemps, car un seul obus même de faible calibre pouvait venir à bout des coques légères de ses navires. Vers h 15, un grain providentiel de pluie réduisit considérablement la visibilité, obligeant les bâtiments de Kurita à tirer au radar, mais sans plus de résultats. Sprague en profita pour infléchir la route par le sud et se rapprocher des autres Taffy tout en distançant momentanément ses adversaires[240]. Mais dés l’accalmie, les navires japonais reprirent la chasse, ses destroyers sur le flanc droit, les croiseurs sur le flanc gauche, et les bâtiments lourds plein axe[247],[248],[249]. Sprague se résolut donc à lancer ses deux autres destroyers d'escadre pour une attaque à la torpille[250]. En face, rien moins que les plus gros calibres de l'histoire de l'artille navale[249].

David contre Goliath

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En manœuvrant pour éviter des torpilles qui avaient manqué le Haruna, le Yamato se retrouve dans la contre marche d'un autre cuirassé japonais.

Ayant pris les devants, le destroyer l'USS Johnston[244] se lança le premier à l'attaque et torpilla le croiseur lourd Kumano ce qui endommage sa proue et le contraint à quitter le champ de bataille[251], le contre-amiral Shiraishi transférant sa marque sur le Suzuya, lui même avarié par les avions de Taffy 3[252]. Le Johnston soutient ensuite d'un tir très nourri d'obus de 127 mm les destroyers USS Hoel[253] et USS Heermann[254]. Ces derniers attaquèrent également à la torpille les croiseurs de bataille Haruna et Kongō ce qui désorganisa les lignes japonaises[255]. La conduite de tir de la batterie de 127 mm des destroyers était excellente. À l'inverse, les tirs japonais étaient relativement lents et plus chanceux que précis, encadrant davantage les Américains que touchant les navires, et les obus perforants de gros calibre trouaient les tôles minces des destroyers sans exploser[256]. Le Johnston encaissa ainsi ainsi deux violentes bordées du Yamato, mais le destroyer poursuivit tout de même le combat malgré de lourds dommages[257].

Le combat demeure cependant trop inégal et les marins américains en étaient parfaitement conscients. Ainsi, le lieutenant commander Robert W. Copeland commandant du destroyer d'escorte USS Samuel B. Roberts[258] s'adressa à son équipage par haut-parleur : « Ce sera un combat avec des difficultés considérables auquel il ne faut pas s'attendre à survivre »[259],[260],[Note 11]. À h 40, Copeland prit sur lui de détacher son navire des porte-avions et rattrapa ses confrères en donnant 28 nœuds, cinq de plus que sa vitesse de marche maximum. Il parvint à se rapprocher à moins de 5 km du croiseur lourd Chōkai pour lui lancer trois torpilles mais semble t-il sans succès[261],[262], et mettra plusieurs centaines de tirs de 127 mm dans la superstructure du Chikuma[263].

Le destroyer d'escorte USS Samuel B. Roberts a été coulé au large de Samar le 25 octobre 1944.

Dix minutes après le demi-tour du l'USS Samuel B. Roberts, le contre-amiral Clifton Sprague se résolut à détacher ses derniers destroyers d'escorte, et les USS John C. Butler (DE-413), Dennis (DE-405) et Raymond (DE-341) mirent à leur tour cap au nord. Le Raymond engagea le Haruna à la torpille mais les navires japonais manœuvraient alors âprement pour esquiver les attaques aériennes, sans compter la grêle d'obus de 203 mm qui s’abattirent dans son sillage. Situation identique pour le Dennis qui s'attaqua au Haguro puis au Chōkai, avant de faire feu avec son canon de 127 mm tout en s'en sortant miraculeusement indemne[264]. Les trois destroyers revinrent alors auprès des porte-avions mais avec le retour du couple Yamato-Nagato et l'épuisement des munitions des aviateurs, ils durent repartir à l'assaut. L'USS Denis fut touché à trois reprises et dut se réfugier sous un rideau de fumée émis par l'USS John C. Butler[265].

Pris en étau entre deux colonnes ennemies, l'USS Hoel reçut plusieurs obus de 14 pouces (356 mm) aux effets dévastateurs et dû être abandonné[266], avant de couler vers h 30. L'USS Samuel B. Roberts qui tirait sur le Chikuma, se retrouva accablé par les croiseurs japonais. Malgré la combativité de l'équipage qui se démena jusqu'à la dernière extrémité, à l'instar du chef canonnier de la tourelle arrière de 127 mm, Paul H. Carr[267],[268], le destroyer d'escorte coula vers h. L'USS Johnston s'interposa au croiseur léger Yahagi flanqué de quatre destroyers nippons qui l'accompagnaient pour lancer des torpilles directement sur les porte-avions, attaque qui échoua en dépit de trente torpilles tirées[269]. Le Johnston retourna ensuite zigzaguer entre les porte-avions et les destroyers américains au risque de les aborder ou de se faire éperonner[266] sans cesser de tirer sur les têtes de colonnes japonaises qui l'accablèrent d'une « avalanche d'obus »[270]. Sévèrement endommagé[271], il coulera lui aussi en fin de matinée[264].

Porte-avions sous feu japonais

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La charge des destroyers du commander Thomas[272] n'empêcheront pas pour autant la canonnade japonaise sur les porte-avions américains. Ceux-ci marchaient cap au sud-ouest, en deux groupes, les USS Fanshaw Bay, USS White Plains et USS Kitkun Bay en avant, les USS Gambier Bay, USS Kalinin Bay (2) et St. Lo en arrière, et c'est ce dernier groupe qui sera le plus touché[270]. L'USS Fanshaw Bay, sur lequel le contre-amiral Sprague avait sa marque, reçut six coups de 8 pouces (203 mm) et l'USS Kalinin Bay quinze[273]. Les croiseurs japonais sur le flanc gauche contrarièrent la mise en œuvre des appareils embarqués, et la centaine d'appareils qui se trouvaient en l'air ou qui réussirent à décoller durent se poser sur les porte-avions des Taffy 1 et 2 (l'USS Manila Bay de la TU 77.4.2 a ainsi accueilli jusqu'à onze appareils des porte-avions White Plains, Kitkun Bay et Gambier Bay) ou sur les pistes de fortune établies sur la côte de Leyte[274]. Au fur et à mesure que la distance se réduisit avec les assaillants, les porte-avions tirèrent eux aussi de leur maigre pièce de 127 mm. L'USS Kalinin Bay aurait ainsi atteint le Haguro[273] et l'USS White Plains a endommagé les plates formes lance-torpilles du Chōkai dont l'explosion força le croiseur lourd à quitter la ligne[261].

Le porte-avions USS Gambier Bay sous le feu de bâtiments japonais, dont un croiseur lourd est visible à l'horizon à droite.

Aucun des six porte-avions de Taffy 3 ne seront épargnés, touchés soit directement, soit par des coups suffisamment proche pour provoquer des avaries plus au moins sévères. Frappé lourdement, le USS Kalinin Bay (2) prenait l'eau et ne dut sa survie qu'à la compétence et la célérité de son équipage[275]. Pris sous le feu de trois croiseurs, l'USS Gambier Bay n'aura pas cette chance et finit par se détacher de la formation[276]. Les tirs nippons provoquèrent des déchirures dans le bordé en dessous de la ligne de flottaison et l'eau finit par envahir les machines. Le Gambier Bay s'immobilisa et prit de la gîte sur bâbord, avant de chavirer et de couler peu après h[277].

À partir de h 30, l'aviation embarquée de la TU 77.4.2 du contre-amiral Stump attaqua également les grands navires japonais avec 28 chasseurs et 31 Avengers. Ayant mis le cap au nord-est pour lancer leurs avions, les porte-avions de Taffy 2 s'étaient ainsi rapprochés de leurs homologues de Taffy 3 de Clifton Sprague qui marchaient toujours sud-ouest talonnés par les croiseurs japonais. Déjà avarié, le Chōkai fut bombardé par des Avengers de l'USS Kitkun Bay et reçut sur l'arrière une bombe semi perforante d'une demi-tonne qui l'immobilisa ; le destroyer Fujinami sera détaché pour en recueillir l'équipage[261]. Taffy 2 contribua également à détourner l'attention des Japonais sur eux, attirant notamment à h 10 le feu du Haruna sur ses navires distants de 33 km, mais aucun projectile n'atteindra son but[278]. Du côté de l'unité sud Taffy 1 du contre-amiral Thomas Sprague, les 16 Avengers et 28 chasseurs décollés vers h 30 pour couvrir le débarquement sur Leyte avaient été redirigés pour soutenir les navires attaqués. Après trois heures en l'air cependant, ils se retrouvèrent à court de carburant et certains iront se poser sur les pistes à peine praticables proches de Tacloban ou de Dulag, tandis que d'autres devront amerrir[279].

Du côté de la flotte de Kurita, plusieurs navires avaient été plus ou moins endommagés par l'aviation ou l'artillerie américaines[280]. Cependant, les croiseurs japonais sur le flanc gauche gagnaient encore sur les porte-avions et semblaient très près de couper la route de Taffy 3 pour les acculer sous les canons des cuirassés[281]. Ceux-ci martelaient depuis le nord tandis que les croiseurs légers Noshiro et Yahagi menant une quinzaine de destroyers se rapprochaient par l'ouest. Une position tactique avantageuse donc, qui allait certainement déboucher sur l'anéantissement de Taffy 3, et probablement une partie de Taffy 2, sans aucun renfort possible des navires d'Oldendorf ou d'Halsey. Pour les Japonais, le plan Sho-go pouvait être mené à son terme au delà de toute espérance[280]. Mais vers h 15 et contre toute attente, le vice-amiral Kurita signala à sa flotte « À tous les navires, ralliez ma route au nord, vitesse 20 nœuds. »[282].

Coup de théâtre

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Abasourdis d'un tel revirement ou trop accaparés par la poursuite en cours, tous les navires nippons n'obtempèreront pas immédiatement. Si le Yamato, Nagato et Kongō virèrent à bâbord les premiers, les croiseurs lourds Tone et Haguro n'abattirent qu'à h 20 et le croiseur de bataille Haruna - alors sur les tallons de Taffy 2 - dix minutes plus tard, suivis des deux croiseurs légers et des destroyers[283]. Ces manœuvres différées semèrent également la plus grande confusion chez les Américains qui ne comprirent pas de suite ce qui se passait. La sidération ne pourrait mieux s'exprimer par les paroles d'un matelot du USS Fanshaw Bay lancées à l'interphone à h 25 « Nom de Dieu ! Ils fichent le camps ! ». Le contre-amiral Clifton Sprague aussitôt informé ne parvenait pas à y croire lui non plus, mais les aviateurs de Taffy 2 confirmèrent le replis de la flotte japonaise quelques minutes plus tard. Parler alors de « salut » serait un euphémisme car les équipages n'espéraient plus alors être sauver par quiconque, sans compter que sauter à la mer reviendrait à affronter les requins[284]. C. Sprague, qui aura des propos très critiques à l'égard de l'amiral Halsey, vit dans ce signal aussi surprenant que salvateur pour ses navires, la conséquence du sacrifice des bâtiments d'escorte et des aviateurs des porte-avions, mais mentionnera aussi dans son rapport d'opérations « la partialité bien arrêtée de Dieu Tout-Puissant »[285].

Les raisons pour lesquelles le vice-amiral Kurita interrompit l'attaque n'ont jamais été totalement élucidées[26],[282], l'officier n'ayant jamais été prolixe ni précis sur ce sujet[32]. Il lui paraissait nécessaire, en prévision des attaques aériennes qu'il anticipait, de remettre de l'ordre au sein de sa formation dispersée après deux heures et demie de combats, où les manœuvres individuelles l'avaient emporté sur celle de son escadre en raison de la pugnacité des Américains. C'est ce que le vice-amiral japonais indiquera lors de son interrogatoire par des officiers américains après la guerre[286],[287]. Son chef d'état-major, le contre-amiral Koyanagi, indiquera que l'ordre avait été donné sans que l'on ait eu pleinement conscience sur le Yamato que les croiseurs les plus avancés n'étaient qu'à environ 8 km des porte-avions américains. S'ajoutèrent à l'équation le manque de visibilité en raison des nombreuses fumées et des grains[287],[288].

D'autres facteurs pourraient aussi expliquer la décision de Kurita. L'officier ne s'était pas tout à fait remis de son bain forcé du après le torpilla de l'Atago (il avait contracté un coup de froid). Les croiseurs demeuraient chers à ses yeux et plusieurs d'entre eux manquaient déjà à l'appel au cours des batailles ultérieures, tandis que les siens se démenaient en première ligne. La mission prioritaire demeurait le pilonnage des forces amphibies à Leyte d'où la nécessité d'un regroupement. En outre, la vitesse relative de rapprochement des deux flottes, associées au manque de visibilité déjà mentionné, pourrait expliquer en partie pourquoi les Japonais pensaient poursuivre des porte-avions d'escadre filant à 30 noeuds, et non des porte-avions d'escorte presque deux fois moins rapide. Ceux-ci évoluaient à 17,5 noeuds mais sans jamais trop s'éloigner de l'axe générale de marche. À l'inverse, les bâtiments japonais ne cessèrent quasiment jamais de manœuvrer, que ce soit pour esquiver les attaques de surfaces ou aériennes. Comme vu plus haut, les Japonais avaient aussi identifié les destroyers américains comme des croiseurs et ne reviendront jamais sur cette méprise. Exposer une « telle flotte » ennemie à ses propres canons d'artillerie ne firent que conforter Kurita qu'il fonçait droit dans un piège, un sentiment accentué par l'apparition des navires de Taffy 2 dans la seconde moitié de la bataille, qui sera un des éléments déclencheurs de sa décision d'interrompre le combat, un arbitrage aussi renforcé par la réception du message de contre-amiral Shima indiquant son repli du détroit de Surigao[289].

Tergiversations de Kurita

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Alors que les porte-avions survivants de Taffy 3 marchaient cap au sud à 15 nœuds pour panser leurs plaies, le contre-amiral Felix B. Stump de Taffy 2 lançait encore ses avions sur la flotte nippone ; vers h 35, 12 Avengers et 8 chasseurs décollèrent sans encombre malgré un vent de travers[285]. Vers h 50, quatre Avengers ciblèrent le Chikuma qui reçut une torpille à l'arrière bâbord endommageant une hélice et le gouvernail, ce qui rendit le croiseur ingouvernable[290].

Le Chikuma utilise ses hélices pour manœuvrer au large de Samar, après qu'une torpille a endommagé son gouvernail.

Avant de repartir à l'attaque, car telle était alors l'intention du vice-amiral Kurita[285], il lui apparut nécessaire de faire le point sur la situation des autres forces à la mer[291]. Mais à ce moment là, le vice-amiral Ozawa était dans l'incapacité de communiquer correctement depuis le Zuikaku, et aucune information n'était encore parvenue sur le sort de la force du vice-amiral Nishimura[292]. Pendant deux heures, les navires japonais effectueront une course très erratique, signalés marchant au nord, mais aussi par deux fois à l'ouest, et toujours à quelques heures de marche du golfe de Leyte. Ceci ne manquait pas d'inquiéter le vice-amiral Kinkaid, surtout dans la seconde situation, d'autant que l'aviation terrestre japonaise profita de l'engagement au large de Samar pour bombarder les troupes à terre jusqu'à Tacloban[293]. Le commandant de la VIIe Flotte ne cessera d'envoyer des messages alarmiste à Halsey[294], et comme vu plus haut, le TG 38.1 du vice-amiral McCain faisait route au plus vite pour contrer la Force centrale japonaise[190]. Kinkaid donna également ordre au contre-amiral Oldendorf d'envoyer une partie de ses forces contrer celle de Kurita, un décision désespérée en réalité, car tous savaient pertinemment que la Task Group 77.2 n'avait quasi plus de munitions, et que jamais ces navires n'arriveraient à temps pour barrer la route des Japonais. En d'autres termes, la flotte nippone était totalement en mesure de pilonner la tête de pont américaine comme bon lui semble[295].

Cependant, Kurita ne disposait en réalité que de peu d'informations. Les hydravions d'observation avaient été débarqués et envoyés à San Jose (en) (Mindoro)[73] et seuls subsistaient les appareils du Yamato. Compte tenu du retard pris depuis la veille en mer de Sibuyan et au large de Samar, le vice-amiral avait alors de bonnes raisons de penser que les transports américains auraient quitté la proximité des plages de débarquement. Se présenter en début d'après midi dans le golfe de Leyte ne bénéficiait plus de l'avantage de la surprise, et s'y aventurer sans connaître la position des porte-avions d'escadre américains revenait à « sauter dans un piège de l'ennemi ». Sa flotte disposait encore de quatre grandes unités en bonne condition de combat, de croiseurs lourds et légers et dix destroyers[294]. Kurita considérait que la priorité n'était plus d'attaquer des forces amphibies, mais de rechercher le contact avec les autres porte-avions d'escadre ennemis, car les dégâts infligés à quatre de ses croiseurs l'avaient conforté dans l'idée que les bâtiments qu'il venait d'affronter en faisaient partie. Au demeurant, abandonner le pilonnage des plages de débarquement allait dans le sens souhaité par certains officiers[26], comme son chef d'état-major, le contre-amiral Koyanagi (en)[296].

Attaques kamikazes

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Les hommes de l'unité « Shikishima », avec le vice-amiral Onishi, pendant le toast cérémonial, peu avant leur départ pour la première attaque-suicide

Jusqu'à présent, l'aviation nippone basée à terre s'était révélée assez déficiente, exception faite du coup porté à l'USS Princeton. Elle fut décimée en parti par l'aviation navale américaine et ne délivra que de partielles informations au cours des reconnaissances aériennes, pourtant essentielles dans la réussite du plan Sho-go[297]. Les vice-amiraux Onishi et Fukudome, commandants en chef respectif des 1re et 2e Flottes aériennes basées à Luçon, connaissaient le dévouement de la Flotte impériale dans cette bataille. Leur devoir selon eux était donc d'agir avec autant de détermination et d'esprit de sacrifice, et les deux officiers décidèrent d'engager la Force Spéciale d'Attaque, plus connue sous l'appellation de Kamikaze. Même si auparavant, des pilotes japonais s'étaient volontairement écrasés avions en feu sur des navires américains ou alliés, comme lors de l'attaque du HMAS Australia le , c'est en revanche la première fois qu'une telle attaque allait être conduite de façon coordonnée et délibérée par une formation constituée dans ce but. La décision de mise en œuvre de cette nouvelle méthode de combat sera néanmoins prise sans concertation entre l'aviation basée à terre et les forces à la mer, nouvelle preuve du manque de coordination des différentes forces japonaises pourtant appelées à coopérer[298]. Dés le opéraient déjà quatre escadrilles suicides (trois basées à Mabalacat, une autre à Cebu), mais qui se heurtèrent au mauvais temps ou rentrèrent à la base faute d'objectif à détruire[299].

Avant l'aube, l'une des escadrilles « Asahi » décolla sous escorte, direction sud-sud-est et un groupe de porte-avions repérés au large du détroit de Surigao. Après h 30 de vol, les Japonais localisèrent les navires américains et les avions suicides rasèrent les vagues au risque de les percuter afin d'échapper à la détection radar le plus longtemps possible[299]. Leur cible, la TU 77.4.1 du contre-amiral Thomas Sprague, la plus méridionale des Taffy qui vers h 40, vit soudainement surgir quatre chasseurs « Zero ». Le premier de ces appareils piqua sur l'USS Santee[300] et s'écrasa sur le pont d'envol à bâbord avant, tuant seize marins et provoquant un incendie qui contraindra à jeter à la mer des bombes de 450 kg menacées par le feu. Le second se dirigea sur l'USS Suwannee mais la DCA fit déjouer sa trajectoire sur l'USS Sangamon, et le Japonais de nouveau touché termina sa course 150 mètres plus loin. Un troisième avion explosa sous les tirs défensifs de l'USS Petrof Bay et le quatrième tourna un moment avant de choisir sa cible ; à h 50, il attira tout le feu anti-aérien sur lui et piqua subitement sur le Suwannee pour percuter le pont en avant de l'ascenseur arrière, le moteur explosant dans le hangar ce qui mit l'appareil de direction du navire temporairement hors service. Accaparés par ses attaques et son soutien à Taffy 3, les navires de Taffy 1 délaissèrent quelque peu la veille anti-sous-marine et l'USS Santee se retrouva victime quelques minutes plus tard d'une attaque concomitante du sous-marin I-56. Une torpille frappa la coque du porte-avions mais résista à l'invasion de l'eau grâce à ses caractéristiques d'ex pétrolier. En outre, l'excellent travail des marins américains permit de colmater les brèches des bâtiments endommagés et Taffy1 demeura opérationnel. Toutefois, les hommes se résolvaient désormais à combattre un adversaire qui ne reculera devant rien[301],[302],[303].

L'USS St. Lo a été le premier grand bâtiment de l'US Navy coulé par une attaque de kamikaze.

Sans attendre le résultat de la première attaque, l'escadrille « Shikishima » décolla à h 25. Après nombre de changements de direction pour découvrir l'ennemi et éviter les grains, la section japonaise mené par le lieutenant de vaisseau Yukio Seki repéra brièvement à 10 h 10 des navires dans une trouée, avant d'identifier formellement leur objectifs trente minutes plus tard. Cette fois encore, les pilotes nippons plongèrent aux raz des flots pour ne pas être détectés avant de remonter juste avant l'attaque[304]. À 10 h 50 alors que les porte-avions Taffy 3 de Clifton Sprague récupéraient leurs appareils, les vigies aperçurent les « Zero » qui passèrent totalement au travers des radars. Le premier plongea vers l'USS Kitkun Bay et mitrailla la passerelle avant de tomber à la mer à 20 mètres sur avant bâbord après avoir accrocher une aile d'une coursive ; dans la foulée, sa bombe se détacha et explosa près de la coque, occasionnant de graves dégâts. Deux autres appareils ciblèrent le USS Fanshaw Bay (2) mais ses servants de DCA les abattirent coup sur coup. Un quatrième chasseur trainant de la fumée fonça sur le White Plains mais les tirs anti-aériens le firent se rabattre sur le St. Lo ; l'appareil équipé de deux bombes s'écrasa alors au centre du navire et explosa dans un éclair terrifiant. Le pont se déchira sur une partie de sa longueur et sur toute sa largeur, et l'ascenseur fut projeté en l'air dans un nuage de fumée. Un cinquième sortit des nuages et voulut mitrailler en enfilade le White Plains, mais le porte-avions vira brutalement à gauche et l'avion explosa dans l'eau, suffisamment prêt pour blesser onze marins. Entre temps, l'équipage du St. Lo ne put lutter contre l'incendie faute d'équipements devenus inopérants, et le navire commença à gîter sur bâbord, puis fortement de 30° sur tribord après une explosion interne. À 11 h, l'ordre d'abandon fut donné et le porte-avions coula par l'arrière à 11 h 25[305],[306].

Le supplice de Taffy 3 se poursuivit par l'arrivée à 11 h 10 d'une quinzaine de bombardiers en piqué Yokosuka D4Y Suisei « Judy ». Le commandant du Kitkun Bay fit décoller deux « Wildcat » et la DCA se mit de nouveau en action, mais la section nippone s'éparpilla et satura les défenses antiaériennes. Les canons de bord arrachèrent les deux ailes d'un des assaillants en piqué, et sa bombe termina sa course à moins de 25 mètres sur tribord avant. Parallèlement, un autre « Judy » s'écrasa sur l'USS Kalinin Bay ouvrant une large brèche et déclenchant un violent incendie. Cette fois pourtant, les équipes parvinrent à maîtriser les feux en moins de cinq minutes. D'autres avions-suicides se présentèrent en succession rapide sur le même navire, dont l'un viendra percuter sa cheminée tandis que deux autres tomberont tout prêt de la coque à 11 h 30 abattus pas les tirs défensifs. Seul le Fanshaw Bay - navire amiral de C. Sprague - parviendra à éviter toutes les attaques suicides. Le nouveau mode opératoire du jusqu'auboutisme japonais provoqua assurément le même effroi parmi les équipages de Taffy 3 que ceux de Taffy 1[307]. Les porte-avions de ce dernier, exempt d'attaques depuis h, enverront vers 11 h 15 des chasseurs prêter assistance à la TU 77.4.3, mais vers 11 h 55, trois ou quatre chasseurs monoplaces les mitraillèrent à basse altitude. Les attaques seront toute déjouées et une bombe manqua l'USS Petrof Bay. Vingt minutes plus tard enfin, l'artillerie anti-aérienne repoussa une autre attaque en piqué suicide qui manqua l'USS Santee[308].

Les suites logiques

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Harcèlement de la flotte principale

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Le destroyer Nowaki se prépare à porter secours au croiseur lourd japonais Chikuma immobilisé par des attaques d'avions embarqués.

Malgré le repli de Kurita, les porte-avions d'escorte ne cessèrent d'assaillir les navires japonais. Ainsi, les groupes aériens des différents Taffy finirent par fusionner en l'air pour ne former qu'une force de frappe conséquente. La quatrième et plus importante attaque jusque là débuta vers 11 h 40 avec 37 avions torpilleurs et 19 chasseurs. La flotte nippone se dirigeait alors au sud-ouest vers le golfe de Leyte [309],[310]. Vers 12 h 5, cinq Avenger de l'USS Kitkun Bay engagèrent le Chikuma qui reçut deux torpilles à bâbord, noyant les machines et immobilisant le croiseur ; le destroyer Nowaki fut alors dépêché pour l'assister[290]. Au même moment, une bombe explosa près du Suzuya, avariant une plate-forme lance-torpilles tribord ; peu après, les torpilles « longues lances » à propulsion par oxygène comprimé explosèrent ce qui endommagea la salle des machines tribord. À midi et demi, le contre-amiral Shirahishi transféra pour la seconde fois sa marque, cette fois sur le Tone, et le destroyer Okinami reçut l'ordre d'aller assister le Suzuya et recueillit son équipage[311]. Délaissant les deux navires immobilisés bord à bord, les appareils américains s'en prirent au reste de l'escadre. Les « Wildcat » mitraillèrent les ponts qui décimèrent beaucoup de matelots japonais. Les « Avengers » placèrent aussi quelques coups au but, notamment sur le cuirassé Nagato et le Tone. Les aviateurs américains exagéreront beaucoup les résultats obtenus, mais le fait est que leurs actions semèrent la plus grande confusion dans l'escadre japonaise. Les pilotes signaleront par ailleurs un changement de cap de la flotte qui vira au nord à grande vitesse pour ne plus en dévier. Sur le vol retour, ils survolèrent également de nouveau le Suzuya qui coula peu après 13 h 20[312].

S'il n'est pas établi de façon certaine dans quelle mesure les attaques répétées de la VIIe Flotte influencèrent le vice-amiral Kurita dans sa décision de faire demi-tour[313], il demeure plus que probable qu'elles y jouèrent un rôle stratégiquement déterminent. Sans moyen de reconnaissance tant navales qu'aériennes, le vice-amiral Kurita estima que les bâtiments qu'il recherchait se trouvaient au large de Luçon, à peu près là où avait coulé la veille le porte-avions l'USS Princeton sous les coups de l'aviation navale basée à terre. Or, les porte-avions rapides américains se trouvaient en réalité 300 km plus au nord, au contact de ceux du vice-amiral Ozawa, comme le prévoyait le plan Sho-go[294], mais cela, Kurita l'ignorait et pour cause, car il restait résolument convaincu que la flotte qu'il venait d'affronter à Samar faisait justement partie d'un des Task Groups de l'amiral Halsey[238]. Un autre élément déterminant fut l'annonce quelque peu bancale du commandant du Shigure indiquant la destruction quasi-totale de la force sud à Surigao (voir plus haut). Toutes ces informations cumulées résolurent Kurita à reprendre la route au nord à 12 h 35, et ce de manière définitive. Une minute plus tard, il s'adressa à l'amiral Toyoda en ces termes : « Première force d'attaque renonce à entrer dans le golfe de Leyte. Les navires font route au nord à la recherche des forces ennemies. Première force d'attaque escompte livrer la bataille décisive avant d'emprunter la détroit de San Barnardino. ». Pour les Américains, ce fut le second miracle et lorsque l'escadre du contre-amiral Oldendorf parviendra au point de rencontre pour affronter la flotte de Kurita, celle-ci voguait déjà loin au nord[314].

Entre détermination et convalescence

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Toujours enclin à pourchasser la flotte ennemie, le contre-amiral Stump fera encore partir à 15 h 10 des porte-avions USS Savo Island et USS Kitkun Bay, 24 « Wildcat » et 26 « Avenger », certain équipés de torpille. La formation parcourra 250 km cap nord et retrouva les bâtiments japonais voguant dans la même direction, mais la densité de la DCA se montra telle qu'aucun appareils ne mettra coup au but[312].

Thomas L. Sprague commandait à la fois le Task Group 77.4 et la Task Unit 77.4.1 (codée Taffy 1).

Frappé à la fois par les obus de Kurtita et les Kamikazes, Taffy 3 avait naturellement fort à faire. Jusqu'à 15 h 30, les destroyers USS Heermann, John C. Butler, Dennis et Raymond - eux même endommagés pour la plupart - croisèrent dans la zone du naufrage du St. Lo. Ils repêchèrent 754 hommes dont plus de la moitié blessés, avant de rattraper à petite vitesse les porte-avions survivants ayant mis entre temps cap au sud. Le Heermann et le Dennis gagnèrent le passage de Kossol où mouillait une escadre auxiliaire mobile capable d'assurer des réparations lourdes. Les John C. Butler et Raymond reçurent ordre de rejoindre le golf de Leyte et quatre autres destroyers prélevés d'unités d'escorte de transport rejoindront Taffy 3 à 20 h[315]. Après les dernières attaques kamikazes, le contre-amiral Thomas L. Sprague patron de Taffy 1 refit route au nord-est pour soutenir les navires éclopés de Taffy 3 de son homologue Clifton Sprague. À 17 h, les destroyers d'escorte USS Richard S. Bull (DE-402) et Eversole (DE-404) prirent les devants pour rechercher d'autres naufragés du St. Lo et ceux du Gambier Bay, mais ne découvriront aucun survivant[312].

La VIIe Flotte ne cessa pas pour autant ses attaques. La Taffy 2 de Stump mena ainsi deux frappes sur les navires japonais en retraite, soit six au total pour la journée du . Selon le vice-amiral Kurita, les dégâts résulteront surtout d'éclats d'obus perforant les coques, avec pour seul effets des trainées de mazout dans les sillages des navires. Le dernier raid interviendra vers 17 h 20 au nord-est de Samar, mené par tous les avions embarqués disponibles de Taffy 1. Mais même en adoptant le meilleur cap, les appareils ne purent rattraper la flotte nippone désormais trop éloignée au nord. Les pilotes devront revenir apponter de nuit vers 19 h 45 sans trop de casse toutefois, d'autres à court de pétrole se poseront à Tacloban. La force japonaise voguait alors cap nord-ouest (au 300) et à petite vitesse et comptait encore ses quatre cuirassés et croiseurs de bataille, trois croiseurs lourds (seuls le Haguro et le Tone demeuraient encore opérationnels, le Chikuma avait fini par couler à l'instar du Suzuya[311],[290] et le Chōkai finira sabordé au début de la nuit[261]), deux croiseurs légers et sept destroyers[316],[317].

Les nuages bas rendirent la nuit noire et Taffy 1 était toujours en route pour rejoindre Taffy 3 lorsqu'à 22 h 30, le destroyer USS Coolbaugh repéra le périscope d'un sous-marin. Thomas L. Sprague fit abattre immédiatement à 90° et dans la manœuvre, deux torpilles passèrent sur chaque bord du Petrof Bay. Le Coolbaugh se lança à l'assaut du sous-marin et multiplia les tirs de charges de profondeur, mais sans résultat probable. Peu après, Taffy 1 fit jonction avec Taffy 3 avant que les deux Task Groups ne reprennent cap au sud de concert. La très longue journée du s'achevait, mais pour d'autres, elle ne faisait que débuter[318].

Interventions vaines

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Comme vu plus haut, le Task Group 38.1 du vice-amiral McCain se préparait dés le matin à intercepter la flotte de Kurita pour répondre à l'injonction de l'amiral Halsey. Ses trois porte-avions d'escadre voguaient vers Samar à 30 noeuds soutenus par trois porte-avions de combat légers, trois croiseurs lourds et quinze destroyers. À 10 h 30 passées, une vague de 98 avions (46 chasseurs, 33 Helldivers, et 19 avions torpilleurs) s'élancèrent des USS Hancock, Hornet et Wasp. Les avions disposaient cependant de peu bombes et les lourdes torpilles furent laissées dans les hangars car la distance considérable à parcourir imposait une économie de masse afin d'emporter suffisamment de carburant pour le vol retour, et au cas où les pilotes ne se seraient pas en mesure de se poser à Leyte ou sur les porte-avions d'escorte du TG 77.4. Les bombes emportées étaient au demeurant prévues pour attaquer les porte-avions du vice-amiral Ozawa, et donc assez peu efficientes contre des cuirassés. Les choses se compliquèrent lorsque que McCain reçut un message à 10 h 45 des Taffy localisant la flotte nippone à 340 nautiques (soit 630 km) de son escadre, ce qui situait l'objectif bien plus loin que prévu. Dés lors, les avions américains allaient devoir mener un des plus longs raids de la guerre du Pacifique[319],[318].

SB2C Helldiver du TG 38.2 ici vue la veille en mer de Sibuyan. L'aviation navale américaine des porte-avions d'escadre peinera à ajuster les navires de Kurita dans l'après-midi du .

Sans attendre, une seconde vague fut lancée vers 12 h 50 comprenant 20 chasseurs, 20 bombardiers et 13 avions torpilleurs, après que la distance séparant les deux flottes eut un peu diminué. Les avions de tête aperçurent les bâtiments japonais vers 13 h 10, marchant au nord à 24 nœuds. Ceux-ci déclenchèrent alors un feu nourri particulièrement violent qui décontenancèrent les aviateurs américains par ailleurs fatigués par leur long vol. Six chasseurs japonais en provenance des Philippines tentèrent aussi de s'interposer, mais deux furent abattus et les autres repoussés. Les Américains menèrent ensuite des attaques en groupes séparés et de manière assez désordonnée, lançant leurs bombes de trop loin. En fait, un seul projectile frappa dans l'axe le croiseur lourd Tone sans exploser lui occasionnant que peu de dégâts. Vers 15 h, la seconde vague attaqua à son tour mais la coordination fera également grandement défaut. Au total pour les deux attaques, les aviateurs déclarèrent quatre coups au but sur le Yamato, autant sur un des croiseurs de la classe Kongō, une sur le Nagato et cinq sur d'autres bâtiments. Cependant, ces revendications furent largement surestimées et aucun dégât sérieux ne fut porté à la flotte japonaise, dans ce qui peut être considéré à la fois comme un échec et une erreur stratégique de l'US Navy, compte tenu des moyens déployés. Le retour sera également cauchemardesque, avec les indicateurs de carburant au plus bas, même si la plupart des aviateurs entreprendront de rejoindre le TG 77.4, atteint par la première vague vers 15 h 45, 18 h 45 pour la seconde, mais tous n'y parviendront pas. Sur les douze « Helldiver » décollés de l'USS Hancock de la seconde section, seuls trois purent regagner le porte-avions avant la nuit, un a été abattu par la flak japonaise, deux ont dû amerrir après épuisement de leur carburant respectivement à 54 km et 77 km du porte-avions[Note 12], quatre ont apponté sur un porte-avions d'escorte américain et deux ont atterri avec difficulté à Tacloban. Au total, 14 avions américains seront perdus, dont quatre à l'appontage[320],[321].

Les avions japonais basés à terre entreprirent eux aussi de contrattaquer. Vers 15 h, une soixantaine d'appareils de tous types décollèrent de terrains autour de Manille, cap sud-est. Mais au bout d'une heure trente de recherche infructueuse, la formation fit demi-tour. À peu prêt au même moment, 32 bombardiers en piqué Judy escortés de 9 Zero décollés de Mabalacat tentèrent résolument de frapper les forces navales américaines, mais abandonnèrent à 17 h 45 pour rentrer à la base faute d'avoir pu localiser l'adversaire[322].

L'USS Independence photographié en joua un rôle déterminant dans les opérations nocturnes.

La série de loupées se poursuivit avec le TG 38.2 du contre-amiral Bogan, qui devait rejoindre le TG 38.1 pour frapper la flotte de Kurita. Cependant, la distance était telle qu'aucun raid ne pouvait être lancé dans l'immédiat. Son seul seul atout à ce moment là résidait dans le groupe aérien spécialisé dans les opérations nocturne de l'USS Independence. Peu avant la tombée de la nuit, le porte-avions léger lança plusieurs avions en reconnaissance dans l'ouest-sud-ouest et le sud-sud-est[323]. Dans les faits, le vice-amiral Kurita ne mènera pas sa flotte au delà du nord de Samar. Persuadé que les porte-avions rapides américains tenteraient de le bombarder le lendemain, et sans confirmation précise des actions et de l'état des flottes de Shima et d'Ozawa, Kurita fit forcer la vitesse à 24 nœuds et signala vers 18 h 0 qu'il mettait le cap sur le détroit de San-Bernardino au crépuscule, pour pouvoir le franchir vers minuit ; une heure après, ses navires atteignaient l'axe du détroit et mit cap à l'ouest en ligne de file[324],[325]. De Tokyo, l'amiral Toyoda répondit parallèlement : « Si cela est possible, détruisez ce qui reste des forces ennemies. Les autres escadres (Shima et Ozawa) coordonneront leur action à la vôtre. Si cela n'est pas possible, regagnez votre base pour vous ravitailler. ». Dit autrement, l'état-major nippon ignorait - ou feignait d'ignorer à des fins de propagande - la situation de ses forces navales[326]. À 21 h 45, l'un des appareils de l'USS Independence repéra l'escadre de Kurita à l'entrée du détroit et en fit une description assez précise pour les dénombrer[327],[323].

Le Task Group 34.5 de l'amiral Halsey marchait également depuis 16 h 30 à 28 nœuds, avec ses deux cuirassés les plus rapides New Jersey et Iowa, trois grands croiseurs légers et huit destroyers. « Bull Halsey » bouillait d'impatience d'en découdre, mais savait aussi pertinemment qu'il n'arriverait probablement pas à temps pour intervenir[328],[325]. Lorsque ses navires se retrouvèrent vers minuit à 60 km du détroit, la force du vice-amiral Kurita l'avait franchi depuis deux heures environ[329]. Dés lors, on peut rétrospectivement imaginer quel aurait été l'issu d'un combat opposant les cuirassés les plus puissants du Pacifique. Le Yamato disposait à la fois du blindage le plus épais et du plus gros calibre naval qu'il soit. Les cuirassés américains bénéficiaient de leur vitesse permettant une plus grande aisance tactique, et leur système de direction de tir était résolument supérieur. La bataille navale de Guadalcanal avait également démontré que les deux croiseurs de bataille de la classe Kongō avaient été surclassés par les cuirassés modernes américains, et le Nagato était d'une conception ancienne. Mais les Japonais conservaient l'avantage du nombre, car le principe de concentration si cher à l'amiral Halsey avait volé en éclat au soir du en raison des exigences de la bataille[330].

Pour conclure dans son style laconique, le vice-amiral Lee écrivit dans son rapport d'opérations de commandant des cuirassés de la Flotte du Pacifique : « Aucun dommage en bataille n'a été subi, ni n'a été infligé à l'ennemi, par les navires opérant en tant que Task Force Trente-Quatre. »[331].

Derniers combats du 26 octobre

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Lorsque le TG 34.5 arriva vers minuit à l'entrée du détroit, Halsey comprit qu'il avait désengagé sa course de la veille contre Ozawa trop tardivement. Il ne pouvait pas compter sur le soutien des porte-avions avant le levé du jour, et ne pouvait pas non plus se permettre de poursuivre Kurita qu'avec ses seuls deux cuirassés rapides dans des eaux aussi resserrés. L'amiral interrompit alors la traque mais ne se découragea pas pour autant, et fit mettre le cap au sud-est à h 25. Objectif, descendre le long des côtes de Samar afin de détruire les quelques navires japonais à la traine ou avariés signalés par les appareils de l'USS Independence[329],[332]. Un destroyer partit en reconnaissance et débusqua quarante minutes plus tard un grand destroyer japonais à un peu plus de 30 km de l'escadre américaine, route à l'ouest à 20 nœuds. Il s'agissait du Nowaki à la fois endommagé et chargés de nombreux naufragés notamment ceux du Chikuma. Halsey détacha immédiatement ses trois grands croiseurs légers USS Vincennes, Miami et Biloxi ainsi que trois destroyers aux ordres du contre-amiral F. F. M. Whiting, cap au sud puis à l'ouest au bout d'une demi-heure. Peu avant h du matin, les Américains ouvrirent le feu 15 500 mètres avec leur artillerie principale et neutralisèrent rapidement le destroyer bientôt en proie aux flammes de la proue à la poupe. L,USS Owen se rapprocha alors mais échoua à le torpiller ; se portant à 4 000 m, il se joignit à l,USS Miller et les deux congénères achevèrent le Nowaki au canon, avant que le navire japonais n'explose à h 35 avec tous ses naufragés à bord[290],[333].

Les avions de l'USS Independence conservaient toujours un œil sur la flotte de Kurita, aussi fut il décidé en haut lieu de mener une audacieuse attaque de nuit. Un petit groupe de TBM et de F6F décolla du porte-avions, mais un orage fera perdre le contact au groupe aérien vers h 30. Parallèlement, croiseurs et destroyers recherchaient d'autres navires avariés dans le secteur sud, mais ne trouvèrent que des débris et des flaques de mazout, malgré les très nombreux naufragés jalonnant la route des navires américains. Le sous-marin japonais I-45 en patrouille se retrouva ainsi en position de tir idéale sur le destroyer USS Eversole à 2 500 m. Touché vers h 35 en plein milieu sans avoir pu esquiver, le navire se cassa en deux et coula assez rapidement. Le capitaine de corvette G. E. Matrix veilla à l'évacuation et au regroupement de ses hommes une fois dans l'eau, mais à h 20, une explosion sous-marine provenant de l'épave souleva la surface qui tua plusieurs naufragés. L'USS Richard S. Bull arriva à la rescousse tout comme l'USS Whithurst détaché de son escorte de pétrolier. Le sonar de ce dernier repéra néanmoins le sous-marin et le grenada à maintes reprises. Au bout de la quatrième passe, les hydrophones captèrent à h 45 les explosions et craquement révélatrices de la destruction de l'ennemi, probablement le I-45. Le Richard S. Bull avait entretemps repêché 139 survivants du Eversole et le reste de la TF-34.5 ne recueillera qu'une dizaine d'aviateur de groupes aériens des porte-avions Taffy, ainsi que six marins japonais du croiseur lourd Suzuya[334],[335].

Célèbre cliché du Yamato touché par une bombe le lors de la bataille de Sibuyan. Deux jours plus tard, le supercuirassé était de nouveau frappé quasiment au même endroit.

À l'aube, les TG 38.1 et 38.2 firent leur jonction au nord-est de l'entrée du détroit de San Bernardino, et lancèrent des avions de reconnaissance puis une première vague d'attaque vers h avant même de connaître la position de la flotte nippone. Celle-ci avait alors échappé aux reconnaissances nocturnes de l'USS Independence, mais les aviateurs des deux Task Groups supposaient que les navires ennemis se situaient assez loin en mer de Sibuyan. À bord, les radaristes détectèrent les Américains en vol puis visuellement une demi-heure plus tard. Au même moment, deux appareils de l'USS Wasp repérèrent également le gros de la force japonaise, à 15 km au nord-ouest de l'extrémité nord de l'île de Panay, dans le détroit de Tablas. Ils signalèrent également un petit groupe détaché en arrière et probablement endommagé, composé d'un croiseur lourd et de trois destroyers ; il s'agissait en fait du Kumano et du destroyer Hayashimo (tous deux avariés) escortés des Fujinami et Okinami. À h 30, la vague d'attaque composée de 16 bombardiers, 7 avions torpilleurs et 12 chasseurs de l'USS Intrepid ainsi que trois avions torpilleurs de l'USS Cabot se coordonna. Mais le temps nuageux gêna la désignation des objectifs, tandis que les défenses anti-aériennes faisaient de nouveau pleuvoir les shrapnels, sans compter les manœuvres frénétiques des bâtiments japonais. Les Américains revendiquèrent deux impacts à l'avant du Yamato tandis que le Nagato et le Kongō esquivaient tous les tirs tout en descendant un avions et en endommageant quatre autres[336],[337].

Le Kumano attaqué par l'aviation embarquée américaine, le .
Le Hayashimo échoué photographié quelques mois plus tard. L'épave servit longtemps de cible d'entraînement pour les Américains[338].

La seconde section d'attaque approchait et survola bientôt le détroit de Tablas à haute altitude. Elle comprenait 89 appareils des USS Hornet, Wasp, Cowpens et Hancock. De ce dernier fut détaché un petit groupe pour prendre en charge les navires isolés japonais au large de la pointe sud de Mindoro, cap à l'ouest. Quelques minutes plus tard, les 4 bombardiers, 7 avions torpilleurs et 12 chasseurs repérèrent au travers des nuages, les quatre bâtiments ennemis et c'est le Kumano qui polarisa les frappes, avec une bombe de 450 kg qui le toucha en plein centre et peut-être deux torpilles. Immobilisé un moment, le croiseur lourd pourra tout de même se trainer à 5 noeuds jusqu'à Manille. Autre victime des frappes, le destroyer Hayashimo lourdement pilonné par les bombes explosant près de sa coque ainsi qu'une torpille qui le toucha par l'avant ouvrant une grande brèche, qui mettront le navire hors de combat. Son commandant mettra cap sur l'île Semirara avant de faire échouer le navire[339],[251],[340]. Les autres appareils rattrapèrent le gros de la flotte principale et débutèrent l'assaut à h 45, mais seuls 13 avions torpilleurs, 3 bombardiers et 4 chasseurs des Wasp et Cowpens purent attaquer. C'est fois-ci, les Américains se montrèrent plus mordants malgré les tirs de DCA, avec une, voire deux bombes qui touchèrent le Yamato au niveau de la tourelle avant, mais sans que cela n'affecte ses moyens de manœuvres, et une seconde qui frappa le Nagato. Moins chanceux, le croiseur léger Noshiro reçut une à deux torpilles à h 45 qui l'immobilisèrent en feu. Le destroyer Hamanami se porta à sa hauteur pour recueillir une partie de l'équipage tandis que le Akishimo parviendra à le prendre en remorque malgré les risques. À bord du Yamato aussi, on s'aperçue qu'une bombe explosée non loin de la coque l'avait fissuré à l'avant tribord et seul un noyage des compartiments opposés permit de rétablir l'équilibre[341],[342].

Dés la prise de contact avec la flotte japonaise, les amiraux Bogan et McCain lancèrent leur seconde vague mais en raison de la distance qui s'étirait, les avions embarquaient moins de charge utile et d'avantage de carburant. Il repérèrent néanmoins le regroupement de petits navires autour du Noshiro et vers 10 h 22, vingt bombardiers frappèrent l'infortuné croiseur d'une seul bombe qui détruisit sa tourelle numéro 2 et aggrava les dégâts dans les fonds, le condamna définitivement. Le Akishimo sauva encore 328 de ses marins avant que le Noshiro ne coule vers 11 h 30. Dans les faits, il sera le seul navire proprement coulé par les 257 avions envoyés des TG 38.1 et 38.2 (pour 12 pertes), tandis que d'autres bâtiments étaient seulement avariés. Les Task-Groups ne pouvaient plus atteindre les cuirassés, désormais hors de portée des porte-avions américains restés en mer des Philippines, et devront se contenter d'attaquer les trainards et d'affronter l'aviation de chasse japonaise basée à terre[341],[343].

Relais de l'aviation terrestre

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L'USAAF en revanche se trouvait toujours en mesure de jouer sa partition. Endommagé à Surigao, le croiseur léger Abukuma flanqué du destroyer Ushio gagnaient la baie de Coron quand ils furent attaqués par un B-24 Liberator solitaire, mais sans résultat. Naviguant cap nord-ouest, les deux navires se retrouvèrent de nouveau attaqués à h 20 par une grande formation de B-24 de la 5th Air Force vraisemblablement alertés par le premier. Malgré les manœuvres d'évitement, le Abukuma fut frappé par une bombe puis deux autres. Victime d'incendies incontrôlables et d'un gouvernail avarié, le croiseur débuta l'évacuation à 11 h 30 sur le Ushio avant de disparaître un peu plus d'une heure après[344]. De son côté Kurita, se savait à l'abris de l'aéronavale américaine car il devinait que celle-ci ne franchirait probablement pas le détroit de San Bernardino. Il était en revanche bien plus craintif quant à une attaque de sous-marins. La menace viendra pourtant une nouvelle fois des airs avec l'apparition à 10 h 40 de 27 Liberator. Décollés deux heures plus tôt de Morotai, les quadrimoteurs attaquèrent successivement en trois groupes de neuf avec des bombes de 454 kg. Les navires japonais les évitèrent toutes bien que les aviateurs américains déclareront de bonne fois des coups au but sur le Yamato, confondant probablement les grandes gerbes d'eau tombées proches pour des impacts, mais qui occasionneront tout de même des pertes parmi les matelots japonais[345]. Dés lors, la flotte principale nippone ne subira plus aucune attaque, mais le vice-amiral Kurita se retrouva à gérer un autre problème à savoir le bas niveau en carburant de plusieurs de ses destroyers. L'escadre emprunta en fait le même chemin qu'à l'aller et détacha cinq de ses destroyers pour un ravitaillement sur la base de Coron. Puis la flotte se dirigea au sud-sud-ouest le long de l'île de Palawan où trois jours plus tôt, Kurita était lui-même repéché parmi les marins du croiseur Atago.

Les kamikaze, quant à eux, pouvaient encore frapper les porte-avions d'escorte américains. Vers midi, l'USS Suwannee, déjà touché la veille, fut atteint par un Zero qui s'écrasa sur son pont d'envol, déclenchant un incendie et provoquant de lourdes pertes (71 tués et 92 blessés)[346], tandis qu'un autre avion-suicide, mis en pièces par l'artillerie anti-aérienne, manquait de peu l'USS Petrof Bay. Ce sera la dernière attaque kamikaze de la bataille[347].

Intermède en baie d'Ormoc

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Probable cliché du destroyer du Uranami ou du Kinu prise par un avion de l'USS Sangamon au sud de Masbate le .

Au début de la matinée du , des avions de reconnaissance de la VIIe Flotte repérèrent un croiseur léger et quatre ou cinq destroyers en mer des Camotes à l'ouest de Leyte. Initialement, les Américains pensaient qu'il s'agissait de rescapés de la bataille du détroit de Surigao. En réalité, ces navires constituaient l'escorte de transports de troupes débarquées en toute catimini en baie d'Ormoc afin de renforcer les forces terrestres japonaises des Philippines. Une fois alertés et sachant le danger que courraient désormais les troupes débarquées à Leyte, des dizaines d'avions embarqués des IIIe et VIIe Flotte décollèrent et attaquèrent les nouveaux arrivants quasiment toute la journée. Furent ciblés aussi bien les navires déjà débarqué dans la baie que ceux qui s'y rendaient. Les Américains bombardèrent ainsi le ravitailleur d'hydravion Akitsushima qui coula au large d'Ormoc. La veille au soir, quatre cargos escortés par le croiseur léger Kinu et le destroyer Uranami débarquaient 2 000 soldats de la 30e. Débusqué en fin de matinée du , le petit convoi se retrouva pris pour cible en début d'après-midi et le destroyer Uranami coula près de l'île de Masbate ainsi que deux transports, tandis que le Kinu succomba dans les mêmes eaux vers 17 h 30. Ce fut le 26e et dernier bâtiment perdu par la Flotte impériale lors de la bataille du golfe de Leyte proprement dite[348],[349].

Les nombreuses tentatives des Japonais pour débarquer des renforts et les non moins nombreuses interventions américaines dureront une quarantaine de jours. En cela, les combats du ne seront qu'un prélude de la bataille de la baie d'Ormoc[350].

Contrecoup général

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Le marqua le pas sur les combats, et de nombreux commandants se souciaient des naufragés et des aviateurs tombés en mer. Mais l'étendue des eaux ne rendait pas le sauvetage facile, et se compliqua davantage lorsque une reconnaissance aérienne embarquée signala deux jours avant, de nombreux naufragés à la mi-journée à un point donnée, qui se révéla faux et situé en réalité à plus de 30 milles de là. Sans aucune coordination pour ratisser au bon endroit, et mise à part quelques exceptions et des initiatives pour tenter un sauvetage viable, les naufragés souffraient et finissaient par mourir[351]. Ce n'est que le 25 en fin d'après-midi que le vice-amiral Daniel E. Barbey commandant de la Task Force 38 amphibie nord mit sur pied une mission structurée. Des patrouilleurs du lieutenant commander J. A. Baxter ratissèrent inlassablement toute la journée du 26, mais se fiant aux mauvaises coordonnées, ils ne repêchèrent qu'un seul homme, un pilote japonais. Ce n'est que vers 22 h 30 que le sauvetage débuta réellement, grâce aux fusée de détresses lancés par les naufragés. Les huit bâtiments de Baxter se dépensèrent alors sans compter toute la nuit jusqu'au lendemain. À h du matin du , plus 700 hommes étaient sortis de l'eau, la plupart dans un état grave. Lorsque le soleil fit son apparition, les patrouilleurs repérèrent d'autres radeaux pneumatiques, des scènes qui se répéteront au cours de la matinée. Parmi eux, des aviateurs et marins des St Lo, Gambier Bay, Kalinin Bay, Hoel, Johnston, Samuel B. Roberts, ainsi qu'un petit nombre de marins japonais. Vers 10 h, les patrouilleurs délaissèrent la zone et rentreront à San Pedro au soir avec 1 150 rescapés à bord, certain ayant survécu durant plusieurs jours en mer. Le lieutenant commander Frederick E. Bakutis (en) descendu au matin du à bord de son F6F, devra patienter six jours de plus à bord de son dinghy avant d'être secouru par un sous-marin[338].

D'un point de vue stratégique, les Américains ne pouvaient plus avoir d'impact sur la Marine impériale. Les navires nippons des différentes flottes se repliaient à grande vitesse, et le sauvetage en mer accaparaient l'activité. Toutefois, ils pouvaient toutefois encore agir sur le plan tactique en s'en prenant notamment aux navires japonais à la traine. L'aviation embarquée américaine coula ainsi le destroyer Fujinami qui transportait des survivants du Chōkai, ainsi que le destroyer Shiranui avec également à son bord des rescapés d'autres navires, notamment ceux du croiseur léger Kinu[344].

Après la bataille, la IIIe Flotte regagna son port d'attache d'Ulithi. Côté Japonais, plusieurs navires subirent des réparations de fortune en cours de route et seul les unités nécessitants des réparations lourdes furent autorisés à rentrer au Japon, mais certain d'entre eux n'y parviendront jamais (voir plus bas)[352].

Bilan de la bataille

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Le au soir, l'amiral Halsey avait signalé à l'amiral Nimitz, au vice-amiral Kinkaid et au général MacArthur :
« On peut annoncer avec assurance que la Marine japonaise a été battue, mise en déroute et brisée par les Troisième et Septième Flottes. »

Une victoire écrasante

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Au vu du tableau des pertes, l'assertion de l'amiral Halsey était indiscutable.

Pertes de l'US Navy
Pertes de la Marine impériale japonaise
Le croiseur lourd Nachi brisé en deux en baie de Manille après une attaque aérienne le [354].

La Marine impériale japonaise a ainsi vu disparaître 26 bâtiments de surface déplaçant au total 305 710 t, soit 45 % du tonnage engagé, ainsi qu'un transporteur d'hydravion et un sous-marin. S'ajoutèrent à cela les appareils détruits de l'aviation navale basée à terre (les 1re et 2e Flottes aériennes) et ceux de l'aviation de l'Armée impériale, mais un décompte précis demeure difficile à établir, comme le montrera l'interrogatoire du vice-amiral Fukudome après la guerre[355][356]. Ce tableau ne recense que les navires coulés du au 1944, et ne fait pas apparaître que trois croiseurs lourds (Takao, Myōkō et Aoba) trop endommagés ne seront plus jamais envoyés en opérations, et que deux croiseurs lourds (Nachi et Kumano)[334] ainsi que le croiseur de bataille Kongō seront tous les trois coulés sur le retour[357],[358].

L’US Navy, quant à elle, perdra cinq navires durant les quatre batailles proprement dites, totalisant 36 600 tonnes, soit 2,8 % de son tonnage engagé, et 12 % des pertes japonaises, ce qui montre bien l'ampleur de la victoire américaine[353]. Elle perdra également l'USS Eversole torpillé par un sous-marin le long de la côte de Dinagat, un PT boat et un sous-marins échoué[359].

Des pertes élevées et inégalement réparties

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Les perte humaines de la Marine impériale s'établissent à 11 500, soit un peu moins de 27 % des effectifs engagés. Celles de l’US Navy sont de l'ordre de 1 500, un peu plus de 1 % environ[360], mais cette bataille navale reste tout de même pour elle l'une des plus meurtrières de la guerre du Pacifique, dépassée seulement par celle de l'île de Savo, avec 1 700 tués.

Les premiers combats du impliqua l'attaque des sous-marins américains à l'ouest de Palawan[361]. Deux croiseurs lourds japonais y ont été coulés, l'Atago avec 360 de ses 889 marins[362], et le Maya qui perdit 336 hommes sur un équipage de 1 105[363]. Il n'y aura en revanche aucun mort du côté américain, même si un sous-marin dut être abandonné[364].

La dispartition du Yamashiro au (premier plan) et le Fusō derrière ne laisseront que très peu de survivants.

En mer de Sibuyan, le Musashi focalisa le gros des attaques de l'aviation embarquée de la IIIe Flotte, avant de couler avec un peu plus de 1 000 de ses 2 400 hommes d'équipage. Les pertes américaines se limiteront à 18 avions abattus[123]. Au large de la côte orientale de Luçon (Philippines), l'unique coup au but sur l'USS Princeton et les incendies auront raison de 108 marins sur un équipage de 1 469 marins[365]. Il y aura cependant plus de 239 morts et 409 blessés sur le croiseur USS Birmingham qui lui portait assistance[366]. En contrepartie, l'aviation japonaise, avec plus d'une centaine d'avions abattus, aura des pertes équivalentes à la moyenne de celles subies au cours des batailles aéronavales de 1942, de la mer de Corail aux îles Santa Cruz.

Lors la bataille du détroit de Surigao, les pertes de deux cuirassés japonais pesèrent lourdement, avec plus de 30 % du total du nombre des tués de la Marine impériale dans le golfe de Leyte. Ce taux s'explique par le fait que ce type de bâtiments embarquaient les équipages les plus nombreux ; à cela s'ajoutèrent un fort taux de dégâts au combat, un recueil des rescapés rendu difficile par la poursuite de la bataille, ou encore une explosion de soute. Toutes ces circonstances seront réunies lors de la destruction des Fusō et Yamashiro dans la nuit du . Seul une dizaine d'hommes sur 1 630 survivront sur le premier, et autant sur le second, dont trois repêchés par les Américains, alors qu'environ 150 autres refuseront d'être secourus et feront parti des 1 636 disparus[367],[368].

Au cap Engaño qui fut avant tout une bataille de porte-avions, l'évacuation des équipages des navires avariés fut davantage facilitée parce que les navires ennemis étaient « au-delà de l'horizon ». Seul le taux de perte du Zuihō (22 %) resta dans la fourchette des pertes constatées lors des précédentes batailles du même type dans le pacifique (15 % à 35 % en mer de Corail, Midway, Santa Cruz et mer des Philippines). Il fut en revanche plus élevé pour le Zuikaku et le Chitose, avec respectivement 49 % et presque 850 tués, et 54 % avec un peu plus de 900 tués. Le cas du Chiyoda demeure à part car il a été coulé au canon par des croiseurs, et l'encadrement interdira le recueil des rescapés qui aurait été constitutif d'une reddition - autrement dit une désertion - et tout l'équipage disparaîtra[369],[370].

La bataille la plus disputée fut sans conteste celle de Samar. Dans sa première partie, trois destroyers qui escortaient les petits porte-avions américains se sacrifièrent littéralement et en payèrent le prix fort. Ainsi sur les 327 hommes de l'USS Johnston, environ 50 seront tués à bord, 45 décèderont sur les radeaux et canots de sauvetage, et 95 autres seront portés disparus en mer. Sur le Hoel, 253 hommes sont morts sur un équipage de 333 marins, dont une quarantaine en mer en attendant les secours durant deux jours. Le destroyer d'escorte Samuel B. Roberts portait un équipage de 210 marins et en perdra 90. Le porte-avions d'escorte USS Gambier Bay disposait d'un équipage de 860 hommes ; seul 80 d'entre eux seront tués lors du combat, mais les survivants ne seront recueillis qu'après avoir également dérivé deux jours en mer[370]. Dans la seconde partie de la bataille, trois croiseurs lourds japonais - avariés dans des combats - seront finalement achevés par l'aviation embarquée. Des destroyers recueilleront une partie des équipages, mais deux d'entre eux seront à leur tour détruits dans la suite des combats, le Nowaki avec les rescapés du Chikuma, et le Fujinami avec ceux du Chōkai, de sorte que plus de 2 150 hommes ont ainsi été tués[371]. Les kamikaze frapperont plusieurs porte-avions d'escorte et l'un d'entre eux aura raison de l'USS St. Lo, mais le navire resta suffisamment à flot et plusieurs centaines de blessés purent être recueills contre une centaine de tués. La bataille au large de Samar fut la seule au cours de laquelle l'US Navy perdit plusieurs porte-avions dans la même journée[372],[373].

Des décisions improbables

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Le plan conçu par l'amiral Toyoda était hétérodoxe et compliqué[8]. Il résultait pour une large part de la situation d'extrême faiblesse dans laquelle se trouvait le service aérien de la Marine impériale japonaise, incapable d'assurer la mission de force de frappe de la flotte, ni celle de couverture aérienne, ce qui a conduit à recourir à la ligne de bataille des cuirassés pour ce qui était de la force de frappe, et à ne pas hésiter à sacrifier des porte-avions avec une aviation embarquée réduite au minimum comme leurre pour attirer l'aviation embarquée américaine loin des objectifs des cuirassés. Ce sacrifice des porte-avions qui a conduit à leur annihilation au cap Engaño a suscité ce commentaire du chef d'état-major du vice-amiral Ozawa : « Nous devions faire quelque chose (pour empêcher la perte des Philippines), et nous avons fait de notre mieux. Ce fut la dernière chance que nous ayons eue, mais ce n'en était pas une très bonne[374],[375]. »

Ce plan de bataille, mis en œuvre avec l'énergie du désespoir en mer de Sibuyan, dans le détroit de Surigao et au cap Engaño, a été très près de réussir[376].

En ce qui concerne les cuirassés, ce fut la seconde fois de la guerre du Pacifique que ceux de la Marine japonaise sont parvenus au contact de leurs rivaux, mais l'engagement entre cuirassés américains et cuirassés japonais n'a concerné que des navires anciens, dans le détroit de Surigao[377], et il n'y a pas eu de rencontre entre les principales forces de cuirassés qui comptaient les unités les plus modernes. La force principale des cuirassés japonais, appuyée par un nombre important de croiseurs lourds, a supporté des attaques de la Task Force des porte-avions rapides, dans des conditions très difficiles, sans couverture aérienne, mais avec une artillerie anti-aérienne particulièrement fournie, et elle y a perdu un des deux plus puissants cuirassés du monde[378].

Desservi par les insuffisances de son service de renseignement militaire[379] quant aux dégâts que les cuirassés et croiseurs lourds japonais avaient subis et quant à la force réelle de l'aviation embarquée japonaise, l'amiral Halsey, trop attaché à ses convictions, a laissé le vice-amiral Kurita déboucher sans combat en mer des Philippines. La disposition du détroit de San-Bernardino qui a conduit l'amiral japonais à y faire naviguer la Force d'attaque de diversion no 1 en ligne de file, aurait offert aux cuirassés américains une occasion de « barrer le T » dans des conditions aussi favorables que dans le détroit de Surigao[132]. C'était sans doute une autre « opportunité en or »[194] que l'amiral Halsey n'a pas voulu saisir, au grand regret du vice-amiral Lee. Celui-ci, à la tête de cuirassés rapides de la IIIe Flotte, se serait contenté, selon l'amiral Morison, de la couverture aérienne des porte-avions d'escorte de la VIIe FlotteMorison 2004. Encore eût-il fallu que l'organisation du commandement permît une telle coordination entre la IIIe et la VIIe Flotte, ce qui n'était pas le cas. C'est donc incontestablement la décision de ne pas garder le débouché du détroit de San-Bernardino qui a été « la plus grosse bourde » de l'amiral Halsey, pour reprendre l'expression du vice-amiral Lee. L'inefficacité du retour des cuirassés à grande vitesse le lendemain n'en est qu'une conséquence[194],[380].

Mais en matière de bévues les Japonais n'ont pas été en reste. On rappellera d'abord l'absence de coordination qui a abouti à priver les forces à la mer de couverture aérienne, encore qu'il semble que le vice-amiral Kurita n'en ait pas été particulièrement surpris, à moins qu'il ait préféré faire croire qu'il en comprenait les raisons[48]. On n'aura garde d'oublier ensuite les erreurs d'identification des forces à affronter, l'absence de renseignement militaire, faute de forces d'éclairage, l'incapacité à communiquer le résultat des engagements. Mais surtout, l'aveuglement à poursuivre des objectifs dans des conditions insurmontables (dans le détroit de Surigao) et le manque de détermination à atteindre un objectif assigné déjà presque à portée de main (au large de Samar) ont été caractéristiques du comportement erratique du commandement japonais au cours de cette bataille.

Lorsque la Force du vice-amiral Kurita, le au matin, a attaqué au canon de petits porte-avions, ceux-ci n'ont été défendus que par des bâtiments légers, car les croiseurs qui avaient nommément en charge la couverture rapprochée avaient été engagés, la nuit précédente, dans un combat statique en appui des cuirassés anciens, tandis que les cuirassés rapides américains se trouvaient à 400 km au nord. L'attaque du vice-amiral Nishimura a pu être jugée suicidaire, mais il a, inconsciemment peut-être, mais très réellement, atteint son objectif : en fixant au sud le Task Group d'Appui Feu et de Bombardement du contre-amiral Oldendorf, tandis que le vice-amiral Ozawa fixait au nord la Task Force des Porte-avions rapides, il avait rendu possible l'irruption dans le golfe de Leyte de la Force d'attaque de diversion no 1, ce dont, au demeurant, le vice-amiral Kinkaid avait parfaitement conscience.

Le vice-amiral Kurita pensait que le Plan Sho-Gô entrainerait la perte d'au moins la moitié des bâtiments engagés. Il a réussi avec beaucoup de difficultés, et une bonne part de chance, à quitter le champ de bataille avec plus de la moitié des cuirassés (quatre sur sept) avec lesquels il avait appareillé le , mais sans avoir réussi à empêcher le débarquement de Leyte. Or, sauf le Yamato envoyé quelques mois plus tard en mission suicide dans le cadre de l'opération Ten-Go de défense d'Okinawa, aucun de ces cuirassés n'a repris la mer, faute de carburant. L'amiral Toyoda avait vu juste : « Sauver la flotte au prix de la perte des Philippines n'aurait aucun sens ». Gagner une bataille ne se mesure pas seulement en nombre de navires coulés ou ramenés, mais par rapport au résultat attendu sur le plan stratégique. En supportant des pertes terribles, les vice-amiraux Ozawa[381] mais aussi Nishimura ont atteint les objectifs qui leur avaient été assignés, ce que le vice-amiral Kurita n'a pas fait, et ce sont ses choix de la matinée du qui en sont la cause[32],[382].

Il peut être intéressant d'examiner comment la conduite des uns et des autres a été jugée par leur hiérarchie, en observant que le haut commandement de la Marine impériale a parfois répugné à sanctionner certains vaincus[Note 13].

L'amiral Toyoda a seulement indiqué qu'« il ne critiquerait pas » l'action dans le golfe de Leyte du vice-amiral Kurita[383]. Celui-ci a quitté, le , le commandement de la 2e Flotte[384]. Il y a été remplacé par le vice-amiral Ito, qui avait été Vice-Chef de l'État-Major Général de la Marine, depuis 1941 jusqu'à [385]. Le vice-amiral Kurita a été nommé, le , à la tête de l'Académie navale d'Etajima[386].

Le vice-amiral Ozawa a pensé à se suicider, il en a été dissuadé par un collègue qui lui a fait observer qu'il avait été, à la bataille du golfe de Leyte, le seul commandant de grande unité à avoir rempli la mission qui lui avait été donnée[383]. Il a refusé une promotion au grade d'amiral. Il a été nommé, le , Vice-Chef de l'État-Major Général de la Marine[385] et directeur de l'École Supérieure de Guerre Navale[387]. Lorsque, à la fin , l'amiral Toyoda a été nommé Chef de l'État-Major Général de la Marine, en remplacement de l'amiral Oikawa[388], démissionnaire, en désaccord avec la stratégie de défense agressive à outrance, le vice-amiral Ozawa a remplacé l'amiral Toyoda comme commandant en chef de la Flotte combinée[389] et commandant en chef de la Marine[390]. Le vice-amiral Onishi l'a remplacé comme Vice-Chef de l'État-Major Général de la Marine[385], et le vice-amiral Shima a remplacé le vice-amiral Onishi à la tête de la 1re Flotte aérienne[86].

Les contre-amiraux Inoguchi, Ban et Shinoda, qui ont été tués respectivement sur le Musashi, le Fusō et le Yamashiro, ont été promus vice-amiraux à titre posthume[123],[152],[156]. Aucune promotion de ce type n'a été décidée en ce qui concerne le vice-amiral Nishimura[Note 14].

Pour ce qui est des amiraux américains, le vice-amiral Mitscher[391], les contre-amiraux Oldendorf[392], Thomas Sprague[228], Felix Stump[393], Clifton Sprague[394], Ralph Ofstie[395] qui commandait la 26e Division de Porte-avions dont faisait partie l'USS Gambier Bay, ont reçu la Navy Cross, et l'amiral Halsey a, pour sa part, été cité au titre de la Navy Distinguished Service Medal, comme l'avait été Raymond Spruance pour son commandement à Midway et en mer des Philippines ; dans la hiérarchie des décorations américaines une telle récompense se situe à un niveau inférieur à celui de la Navy Cross[Note 15]. Cela n'a cependant pas entamé sa popularité et, à la fin de 1945, il a reçu la cinquième étoile d'amiral de la Flotte. Il a été le seul amiral ayant commandé à la mer pendant la guerre à recevoir cette promotion.

Le vice-amiral Kinkaid n'a pas reçu de décoration de l'US Navy pour la bataille du golfe de Leyte, mais il a été promu amiral au début de 1945, quatrième des cinq amiraux ainsi promus pendant la Guerre du Pacifique, après Chester Nimitz, William Halsey, et Raymond Spruance, et avant Richmond K. Turner. Le général de l'Armée MacArthur lui a obtenu, en 1946, de recevoir, pour sa contribution à la campagne de libération des Philippines, l'Army Distinguished Service Medal, qui avait été attribuée à Halsey, et venait de l'être à Spruance et Turner.

Une victoire décisive, qui ouvre la voie aux kamikaze

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Le Myōkō immobilisé, à Singapour, ici après la capitulation japonaise

La bataille du golfe de Leyte fut, sur le plan stratégique, une victoire américaine décisive, non pas au sens de la doctrine « Kantai kessen », mais dans la mesure où le résultat en a été incontestable et n'a jamais été remis en cause, comme Trafalgar ou Tsushima. L'enjeu y était le débarquement américain sur l'île de Leyte, ce débarquement a eu lieu, et les conséquences de la perte des Philippines ont été celles que craignait l'amiral Toyoda. Plusieurs navires qui ont réussi à rentrer au Japon ont pu être réparés mais n'ont jamais eu le carburant nécessaire pour reprendre la mer. Ceux qui, avariés, se sont réfugiés à Singapour, comme le Myōkō ou le Takao, n'ont jamais été remis en état.

Après cette bataille, il restait encore au Japon quelques porte-avions presque opérationnels, principalement des bâtiments tout juste achevés ou en voie d'achèvement, comme les Unryū et Shinano. Mais il n'y avait plus d'aviateurs navals expérimentés ni de navires d’escorte en état d'assurer leur protection. Ils seraient l'un et l'autre torpillés et coulés avant le 1944[396].

Pour acheminer des produits nécessaires à l'économie de guerre du Japon, les deux cuirassés hybrides de porte-avions Ise et Hyūga, rentrés au Japon avec le vice-amiral Ozawa, furent envoyés à Singapour en novembre, toujours sous les ordres du contre-amiral Matsuda, acheminant des munitions. Avec l'Ōyodo et trois destroyers, ils parvinrent à rapporter au Japon dans la seconde moitié de , au cours de l'opération Kita, 10 000 barils de carburant (soit environ 1 600 tonnes), 1 600 tonnes de caoutchouc et 1 600 tonnes d'étain, malgré les efforts de l'aviation et des sous-marins américains pour les intercepter.

Pour le reste, la flotte américaine avait acquis la maîtrise définitive des mers, mer des Philippines et mer de Chine, où la Task Force 38 allait s’aventurer en janvier, bombardant tous les mouillages japonais des îles Ryūkyū à Saïgon. Lors des débarquements américains aux Philippines, puis à Iwo Jima et Okinawa, ce qui restait de la marine japonaise ne s’interposa pas, en-dehors de la mission de sacrifice du Yamato et de huit destroyers d'escorte, le .

Des navires revenus de la bataille de Leyte, seuls les deux croiseurs lourds de la 5e Division, le Haguro, portant la marque du contre-amiral Hashimoto, et l'Ashigara, continuèrent à opérer en soutien des garnisons japonaises en Asie du Sud-Est, le premier à l'ouest et le second à l'est de Singapour, jusqu'à ce qu'ils soient coulés par la Royal Navy, en mai et [397].

En proie à l’incendie, gîtant fortement, avec des pertes et des dégâts considérables, l'USS Franklin est définitivement mis hors de combat le .

L'amiral Yonai, ministre de la Marine, avait raison lorsqu'il déclara après la bataille du golfe de Leyte « J'ai senti que c'était la fin ». Mais le vice-amiral Ozawa, interrogé après la guerre, a considéré pour sa part que c'était un nouveau combat qui avait commencé sur mer : « Après (la) bataille (du Golfe de Leyte), les forces de surface sont devenues strictement des forces auxiliaires, et nous nous sommes appuyés sur les forces terrestres, les forces spéciales d'attaque (les kamikaze) et les forces aériennes »[57]. L'amiral Toyoda était partisan de cette stratégie de défense agressive, utilisant les kamikaze, et c'est ce qui a été fait lors des débarquements à Luçon et plus tard à Iwo Jima et Okinawa[398]. Les vice-amiraux Onishi, à la tête de la 1re Flotte Aérienne, et Ugaki, qui a commandé la 5e Flotte Aérienne à partir du début de février[75], ont porté des coups très durs à l'US Navy. Deux porte-avions d'escorte ont été coulés, les USS Ommaney Bay et USS Bismarck Sea[397]. Même si aucun des plus grands bâtiments de la flotte américaine n'a été coulé, l'USS Saratoga a été très gravement endommagé en février, et deux porte-avions de la classe Essex, l'USS Franklin en mars[399],[400], et l'USS Bunker Hill en mai[401] ont subi des dégâts considérables et des pertes terribles, environ 800 tués sur le premier et 400 tués sur le second, de sorte qu'ils n'ont ensuite plus jamais été envoyés en opérations.

Cérémonie pour le 60e anniversaire de la bataille à Tacloban, Philippines, le 20 octobre 2004.

L'amiral de la Flotte Nimitz a reconnu après la guerre « Rien de ce qui est arrivé durant la guerre n'a été une surprise — absolument rien — à l'exception des tactiques des kamikaze vers la fin de la guerre. Ceux-là, nous ne les avons pas vu venir. »[402]. Si l'histoire de la guerre navale a connu plus d'un épisode qui relevait de la « guerre dissymétrique », comme les combats de Jean Bart, Robert Surcouf, voire Karl Dönitz ou les théories, en leur temps, de la « Jeune École » de l'amiral Aube, jamais la méthode de combat n'avait eu un caractère aussi dramatique et désespéré[Note 16]. Le destin des amiraux Ugaki et Onishi le montre assez : ils ont choisi de ne pas survivre aux hommes qu'ils avaient envoyé à la mort, le premier s'est fait tuer dans une dernière mission kamikaze qu'il a organisée après que l'Empereur du Japon eut annoncé qu'il acceptait la capitulation[75], et le second s'est suicidé dans des conditions atroces, le [87].

Notes et références

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Notes
  1. D'autres historiens font remonter la première attaque de ce style à mai 1944 ; voir : http://www.j-aircraft.com/research/rdunn/hms_aust/first_kam.htm.
  2. En fait, la réunion avec le président Roosevelt s'est conclue sur la réaffirmation de l'intérêt de la reconquête des Philippines, mais le rappel du général Stilwell comme chef d'état-major de Tchang Kaï-chek, alors que l'amiral King avait en lui la plus grande confiance, a amené les chefs de l'U.S. Navy à se rallier au point de vue de MacArthur.
  3. Précédemment, la marine américaine avait délaissé les Palaos pour attaquer les Mariannes. Mais dès lors que l'objectif retenu était d'attaquer les Philippines, cette ancienne dépendance de l'Empire espagnol des Philippines retrouvait de l'intérêt pour une progression depuis la Nouvelle-Guinée vers les Philippines.
  4. L'amiral Nimitz avait répondu que la mission était « de couvrir et de soutenir les forces du Pacifique sud-ouest, afin de les assister dans la saisie et l'occupation des objectifs dans les Philippines centrales. » Toutefois, il concluait « Au cas où l'opportunité de la destruction d'une majeure partie de la flotte ennemie s'offre ou peut être créée, une telle destruction devient la première tâche. »
  5. L'amiral Shimada, ministre de la Marine, qui exerçait conjointement les fonctions de Chef d'État-Major Général de la Marine, depuis février 1944, a été écarté du Gouvernement et remplacé dans les fonctions de chef d'État-Major Général par l'amiral Oikawa. Le vice-amiral Itō demeurait Vice-Chef d'État-Major Général, l'amiral Toyoda, commandant en chef de la Flotte combinée et le vice-amiral Ryūnosuke Kusaka, son chef d'état-major.
  6. a et b La versatilité d'emploi des porte-avions d'escorte leur a valu le surnom de jeep carriers. « Jeep » est la version orale de GP pour General Purpose.
  7. Le commodore Collins avait succédé au contre-amiral Crutchley, héros de la Première Guerre mondiale. qui avait été décoré de la Victoria Cross pour sa participation à l'« embouteillage d'Ostende », en 1918. Il avait commandé le HMS Warspite en avril 1940, à la seconde bataille de Narvik, puis avait rejoint la Marine royale australienne, avait été présent à la bataille de l'île de Savo et avait commandé la TF 44 puis la TF 74.
  8. Le contre-amiral Chandler avait rallié le théâtre d'opérations du Pacifique au début d'octobre 1944. Il avait auparavant fait campagne dans l'Atlantique et a été fait officier de la Légion d'honneur pour sa participation à la reconquête des îles d'Hyères, lors du débarquement de Provence. Il a été mortellement blessé lors de l'attaque de kamikaze sur l'USS Louisville, le 6 janvier 1945. C'est le quatrième amiral de l'U.S. Navy tué, après les contre-amiraux Kidd tué à Pearl Harbor, Scott et Callaghan tués à Guadalcanal, dont les noms ont été donnés aux quatre unités de la classe Spruance, commandées par l'Iran, qui n'ont pas été livrées après la chute du Chah.
  9. Les trois derniers mots, qui ont troublé l'amiral, n'avaient rien à voir avec la situation militaire du jour. Ce n'était qu'un élément de cryptographie, destiné à perturber les décrypteurs ennemis. Au cas particulier, c'était une très brève citation extraite d'un poème de Lord Alfred Tennyson, "La Charge de la brigade légère", qui faisait référence à la bataille de Balaklava, dont c'était le 90e anniversaire (25 octobre 1854).
  10. L'USS Suwannee, commandé par Joseph J. Clark, alors captain a été le premier porte-avions américain à être crédité d'avoir coulé un submersible hostile, vraisemblablement le Sidi-Ferruch français, devant Casablanca.
  11. R. Copeland (1910-1973) a fait partie des 120 survivants sur un équipage de 210 marins, qui ont été recueillis après avoir passé 50 heures sur trois radeaux. Il a reçu la Navy Cross. Membre de la Réserve de l'US Navy, il y parvint au grade de contre-amiral.
  12. Les équipages de ces avions ont alors passé parfois plusieurs jours en mer dans un radeau avant d'être récupérés.
  13. Le vice-amiral Abe a été relevé de son commandement pour avoir été tenu en échec à la première bataille navale de Guadalcanal, puis contraint à la retraite. Mais le vice-amiral Kondō, vaincu à la seconde, sera promu amiral quelques mois plus tard. Le contre-amiral Ōmori, tenu en échec à la bataille de la baie de l'Impératrice-Augusta, en novembre 1943, a été nommé vice-amiral en 1944, avant les contre-amiraux Tanaka et Hashimoto, qui avaient été moins bien classés que lui dans leur 41e promotion de l'Académie Navale d'Etajima, trente ans plus tôt.
  14. Précédemment, le contre-amiral Yamaguchi, mort à Midway, le contre-amiral Goto, mortellement blessé à la bataille du cap Espérance, en 1942, l'amiral Yamamoto dont l'avion a été abattu, les contre-amiraux Akiyama et Isaki, tués pendant la campagne des îles Salomon, en 1943, l'amiral Koga dont l'avion a disparu, le vice-amiral Endo, tué devant Hollandia, le contre-amiral baron Ijuin tué devant Saipan, les vice-amiraux Nagumo, et Takagi, tués à Saipan et à Tinian, en 1944, ont été promus au grade supérieur à titre posthume. Ce sera encore le cas du vice-amiral Seigo Yamagata qui s'est suicidé pour échapper à la capture en Chine, du vice-amiral Ito tué sur le Yamato et du contre-amiral Sugiura tué sur le Haguro, en 1945. A contrario, le vice-amiral Kakuta, disparu à Tinian, le vice-amiral Suzuki tué sur le Kongō en 1944, le vice-amiral Hashimoto tué sur le Haguro en 1945 ont subi le même traitement que le vice-amiral Nishimura.
  15. On observera qu'après la bataille d'Iwo Jima et le début de la bataille d'Okinawa pendant lesquelles l'amiral Spruance a retrouvé le commandement des Forces navales du Pacifique central et le vice-amiral Mitscher celui de la Task Force 58, ces deux amiraux ont été décorés de la Navy Cross, (pour la troisième fois pour Marc A. Mitscher).
  16. Les pertes des sous-mariniers allemands pendant la Seconde Guerre mondiale ont été très supérieures à celles des kamikaze (près de 28 000 contre environ un millier), mais le taux de pertes, qui a atteint 85%, n'a jamais été révélé, du côté allemand, pendant toute la guerre.
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Bibliographie

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Articles connexes

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Liens externes

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