Bonheur
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Le bonheur (étymologiquement la bonne fortune - entendre dans "fortune" : ce qui arrive de bien ou de mal -) est un état durable de plénitude et de satisfaction, état agréable et équilibré de l'esprit et du corps, d'où la souffrance, l'inquiétude et le trouble sont absents.
Sommaire |
[modifier] En philosophie
La tradition philosophique occidentale oppose les optimistes, pour qui le bonheur comme "état de satisfaction totale" est possible (Spinoza, Montaigne, Diderot), voire facile (Épicure) et les pessimistes pour qui il est difficile (Rousseau), voire impossible (Pascal, Schopenhauer, Freud). D'autres comme Kant condamnent la recherche du bonheur (comme s'opposant à la morale) ou comme Nietzsche la critiquent comme une fuite devant le tragique de la réalité, lui préférant l'expérience de la joie.
[modifier] Épicure (3eme s. av JC)
Le bonheur est le plaisir en repos de l'âme (sérénité) qui naît spontanément de la satisfaction des besoins naturels et nécessaires, dont les deux plus importants sont, outre la sécurité et la santé, la sagesse et l'amitié. "Il est impossible d'être heureux sans être sage".
[modifier] Blaise Pascal (1623-1662)
"Tous les hommes recherchent d'être heureux.(...) C'est le motif de toutes les actions de tous les hommes. Et cependant, depuis un si grand nombre d'années, jamais personne, sans la foi, n'est arrivé à ce point où tous visent continuellement" Pensées (1670)
[modifier] Baruch Spinoza (1632-1677)
Toute l'Éthique de Spinoza est une explication du chemin pour se libérer de la souffrance due aux passions et à vivre dans le bonheur par plus de sagesse. "Le bonheur consiste à bien agir et être dans la joie".
[modifier] Emmanuel Kant (1724-1804)
« Le devoir est la nécessité d'accomplir l'action par pur respect de la loi ».
Selon Kant, le bonheur s'oppose catégoriquement au devoir. Il considère en effet que le devoir ne peut plus être considéré comme moral dès qu'on l'accomplit dans le but d'obtenir une certaine félicité, d'être heureux, d'atteindre le bonheur. Tout devoir intéressé n'en est donc plus un, ce qui désunit irrémédiablement le devoir moral du bonheur. Faire le bonheur des autres ne constitue donc pas une action morale dans la philosophie kantienne si son objectif est d'en obtenir un quelconque bonheur. Kant fait la critique de la doctrine eudémoniste qui place dans le bonheur la fin ultime de la vie humaine dans la mesure où il considère que le rôle de la morale n'est pas d'enseigner aux hommes comment atteindre le bonheur, mais comment s'en rendre dignes. Kant propose une définition du bonheur qui ne prend pas en compte le devoir « Le bonheur est l'état dans le monde d'un être raisonnable, à qui, dans tout le cours de son existence, tout arrive suivant son souhait et sa volonté ».
Kant, au départ, associait bonheur et devoir : « Assurer son propre bonheur est un devoir, car le fait de ne pas être content de son état pourrait devenir une tentation d’enfreindre ses devoirs. » (Kant, Fondements de la métaphysique des mœurs). Trois ans plus tard (1788), il change d’avis : bonheur et devoir n’ont plus rien à voir.
« Le bonheur est l’état dans le monde d’un être raisonnable, pour qui, dans toute son existence, tout va selon son désir et sa volonté, et il repose par conséquent sur l’accord de la nature avec le but tout entier poursuivi par cet être, de même qu’avec le principe déterminant essentiel de sa volonté. Or la loi morale, comme loi de la liberté, ordonne par des principes déterminants qui doivent être tout à fait indépendants de la nature et de l’accord de celle-ci avec notre faculté de désirer (comme mobiles) ; d’un autre coté, l’être raisonnable qui agit dans le monde n’est assurément pas en même temps cause du monde et de la nature elle-même. Donc, dans la loi morale, il n’y a pas le moindre principe pour une connexion nécessaire entre la moralité et le bonheur proportionné d’un être qui, faisant partie du monde, en dépend, et qui justement pour cela ne peut, par sa volonté, être cause de cette nature et, pour ce qui est de son bonheur, la mettre par ses propres forces complètement d’accord avec ses principes pratiques. » (Kant, Critique de la raison pratique, 1re partie, V)
[modifier] Friedrich Nietzsche (1844-1900)
« Pour le plus petit comme pour le plus grand bonheur, il y a toujours une chose qui le crée : le pouvoir d'oublier, ou, pour m'exprimer en savant, la faculté de sentir, pendant que dure le bonheur, d'une façon non-historique. Celui qui ne sait pas se reposer sur le seuil du moment pour oublier tout le passé, celui qui ne se dresse point, comme un génie de victoire, sans vertige et sans crainte, ne saura jamais ce que c'est que le bonheur, et, ce qui est pire encore, il ne fera jamais rien qui puisse rendre heureux les autres. Imaginez l'exemple extrême : un homme qui ne posséderait pas du tout la faculté d'oublier, qui serait condamné à voir en toutes choses le devenir. Un tel homme ne croirait plus à sa propre essence, ne croirait plus en lui-même; tout s'écoulerait pour lui en points mouvants pour se perdre dans cette mer du devenir; en véritable élève d'Héraclite il finirait par ne plus oser lever un doigt. Toute action exige l'oubli, comme tout organisme a besoin, non seulement de lumière, mais encore d'obscurité. Un homme qui voudrait sentir d'une façon tout à fait historique ressemblerait à celui qui serait forcé de se priver de sommeil, ou bien à l'animal qui devrait continuer à vivre en ne faisant que ruminer, et ruminer toujours à nouveau. Donc il est possible de vivre sans se souvenir, de vivre même heureux, à l'exemple de la bête, mais il est absolument impossible de vivre sans oublier. Ou bien, pour m'expliquer sur ce sujet d'une façon plus simple encore, il y a un degré d'insomnie, de rumination, de sens historique qui nuit à l'être vivant et finit par l'anéantir, qu'il s'agisse d'un homme, d'un peuple ou d'une civilisation. » (Nietzsche, Considérations inactuelles, II, 1874)
[modifier] Philosophie contemporaine
Longtemps méprisé par les philosophes au profit de la recherche de la vérité ou de la réflexion sur la science, le bonheur est redevenu récemment le centre de la réflexion de certains philosophes dans la lignée d'Épicure et Spinoza, comme André Comte Sponville ("Le bonheur, désespérément"), Clément Rosset ("La force majeure"), Robert Misrahi ("Traité du bonheur"), Bruno Giuliani ("L'amour de la sagesse"), Michel Onfray ("L'art de jouir") ou Nicolas Go (L'art de la joie). Défini comme une "Approbation inconditionnelle de l'existence" (Rosset), un "Gai désespoir" (Comte Sponville) ou encore "Une joie sereine associée à la pensée de la totalité de sa vie" (Giuliani), la notion de bonheur s'enrichit des approches psychologiques comme Csikszentmihalyi ("Vivre, psychologie du bonheur) et Christophe André ("Imparfaits, libres et heureux") ou spirituelles comme Matthieu Ricard ("Plaidoyer pour le bonheur") ou Krishnamurti ("Le sens du bonheur"). La philosophie contemporaine revient donc à l'Éthique comme recherche d'une sagesse pratique au quotidien (Pierre Hadot), ce qui explique sans doute le regain du grand public pour la philosophie.
[modifier] En psychologie
L'approche de la psychanalyse invite à penser la maladie mentale comme manifestation de la sexualité infantile présente en chacun et des traumatismes qu'elle a pu provoquer. Mais cette psychologie s'étend au normal et s'efforce alors de révéler la pulsion, le désir constant, en chacun.
L'idée d'un pessimisme freudien est liée à la théorie d'une pulsion de mort. Sigmund Freud considère à partir de 1920 qu'à la sexualité psychique insatiable s'ajoute une tendance à l'autodestruction, à l'anéantissement. Si la psychanalyse des débuts présente un être frustré, blessé, éventuellement choqué par ses désirs sexuels, incapable qu'il est de se les avouer et les tolérer, la psychanalyse d'après 1920 propose donc une vue pessimiste dans laquelle le bonheur est définitivement inaccessible.
Le psychanalyste Jacques Lacan mit un soin particulier à étudier le manque : manque de l'autre, sous toutes ses formes ; si Lacan n'est pas particulièrement pessimiste, il a par contre formalisé cet aspect de l'étude de la vie psychique.
Des psychologues comme Reich, Jung, Perls, Fromm ou Maslow affirment au contraire que le bonheur est le sentiment naturel qu'éprouve la psyché humaine lorsqu'elle s'épanouit d'une manière intégrée, ce qui suppose une forme de culture fondée sur l'amour et l'être plutôt que sur la peur et l'avoir.
[modifier] En sociologie et politique
La sociologie ne théorise pas le bonheur, puisqu'elle a pour seul et unique but d'étudier les comportements des individus les uns envers les autres. Néanmoins, elle constate que la recherche du bonheur est l'un des éléments essentiels de certaines sociétés. Le bonheur n'a cependant pas été défini selon un terme précis en sociologie ; de plus, cette notion étant extrêmement variante entre les individus et les sociétés différentes, une telle définition devrait forcément être relativisée.
[modifier] Un fait politique ?
L'idée que le bonheur soit un objectif politique semble apparaître à la fin du XVIIIe siècle. Elle semble émerger sous une forme institutionnelle aux États-Unis. En 1776, l'article 1 de la Déclaration des droits de l'État de Virginie affirme ainsi que "all men are by nature equally free and independent, and have certain inherent rights of which...[they cannot divest;] namely, the enjoyment of life and liberty, with the means of acquiring and possessing property, and pursuing and obtaining happiness and safety". La formule est reprise dans la Déclaration d'indépendance des États-Unis d'Amérique (1776 également) qui pose : "Nous tenons pour évidentes pour elles-mêmes les vérités suivantes : tous les hommes sont créés égaux ; ils sont doués par le Créateur de certains droits inaliénables ; parmi ces droits se trouvent la vie, la liberté et la recherche du bonheur. Les gouvernements sont établis parmi les hommes pour garantir ces droits, et leur juste pouvoir émane du consentement des gouvernés. Toutes les fois qu'une forme de gouvernement devient destructive de ce but, le peuple a le droit de la changer ou de l'abolir et d'établir un nouveau gouvernement, en le fondant sur les principes et en l'organisant en la forme qui lui paraîtront les plus propres à lui donner la sûreté et le bonheur."
En Europe, la notion semble avoir été exprimée pour la première fois sous la Révolution française par Saint-Just avec sa célèbre phrase de 1794, "le bonheur est une idée neuve en Europe." [1].
L'idée de bonheur est revenue sur le devant de la scène politique dans les pays développés à la fin des années 1960, alors que la croissance économique, l'équipement des foyers, l'apparition de la société de loisirs semblait devoir répondre aux attentes de tous les citoyens. Un courant politique critique s'est développé autour de cette question, affirmant que la croissance économique et matérielle ne pouvait suffire à elle seule à apporter le bonheur. Un courant encore plus critique a développé l'idée que la société de consommation, en créant sans cesse de nouveaux désirs dès que les anciens étaient satisfaits, ne pouvait permettre l'accès au bonheur. La mouvance "soixante-huitarde" a ainsi cherché d'autres formes de bonheur, à travers les rencontres humaines, un mode de vie collectif, le retour à la nature, une vie plus simple et dégagée de contraintes, la pratique des arts, etc.
Cette notion d'un "autre bonheur", alternatif à celui proposé par la société de consommation et montré dans les images de publicité, s'est imposé depuis lors. Elle-même d'ailleurs parfois réintégrée dans la société de consommation. Avec notamment le vieil idéal du retour à la nature (comme le montre par exemple le succès en France en 1995 du film "Le bonheur est dans le pré").
En 1972, le roi du Bhoutan a tenté d'imposer la notion du "bonheur national brut", par opposition au plus restrictif "produit national brut" qui ne considère que la richesse matérielle d'un pays.
[modifier] Études statistiques
Plusieurs équipes de chercheurs ont tenté de rationaliser et de quantifier le bonheur à l'échelle des nations, à des fins de comparaisons internationales. Des chercheurs de l'université de Rotterdam ont établi un classement mondial du bonheur, établi pour la période 1995-2005 à partir de 953 indicateurs. Les cinq pays les mieux classés sont le Danemark, la Suisse, l'Autriche, l'Islande, la Finlande[2]. Les Français arrivent en 39e position de ce classement[3].
Le psychologue britannique Adrian White, de l'université de Leicester, a établi en 2007 une carte mondiale du bonheur basée sur cinq critères : santé, richesse, éducation, identité nationale, beauté des paysages. En 2008, c'est le Danemark qui arrive en tête du classement. Selon le quotidien français Libération, « La France a beau afficher d'excellents résultats dans toutes les catégories, elle ne se classe qu'en 62e position[4]. »
Parmi les facteurs attribués au bonheur par les chercheurs ou à l'occasion de la publication de ces études, les chercheurs sont unanimes : une hausse des revenus n'augmente pas nécessairement le bonheur[5]. Une équipe de chercheurs dirigée par Daniel Kahneman, de l'Université de Princeton, a montré par une enquête auprès de plus de 1 100 Américains qu'à une augmentation de salaire ne correspond pas d'augmentation significative du bonheur. « Toutes les études montrent à quel point les inégalités sont un facteur d'insatisfaction », relève en 2008 Toger Seidenfaden, rédacteur en chef du quotidien danois Politiken. Le Danemark, premier du classement 2008, est ainsi l'une des sociétés les plus égalitaires du monde[6]. Le sociologue danois Peter Gundelach estime en 2008 que la petite taille et l'homogénéité de la société compte beaucoup pour le bonheur. Ce qui aiderait à constituer une « société de confiance », source de bonheur selon l'économiste danois Christian Bjornskov en 2008[7]. La Suisse arrive ainsi en deuxième position du classement du bonheur mondial 1995-2005. Le maire de Ringkjøbing, la ville supposée être la plus heureuse du Danemark (selon une étude de l'université de Cambridge), attribue le bonheur de ses élus au lien social : « Ici tout le monde se parle, peu importe son statut social. Ce qui est important, c'est le temps passé avec sa famille et ses amis.[8] » De même, la présence d'« îlots de bonheur » au sein d'une population semble démontrer qu'il s'agit d'un « phénomène collectif »[9].
[modifier] Citations
- Le bonheur est un papillon qui, poursuivi, ne se laisse jamais attraper, mais qui, si vous savez vous asseoir sans bouger, sur votre épaule viendra peut-être un jour se poser. (Nathaniel Hawthorne)
- Il n'y a point de chemin vers le bonheur : le bonheur c'est le chemin (Lao-Tseu)
[modifier] Notes et références
- ↑ Rapport à la Convention, 3 mars 1794.
- ↑ Etude happiness 1995-2005
- ↑ Libération, 22 septembre 2008, page 19.
- ↑ Libération, 22 septembre 2008, page 19.
- ↑ Libération, 22 septembre 2008, page 19.
- ↑ Libération, 22 septembre 2008, page 19.
- ↑ Libération, 22 septembre 2008, page 19.
- ↑ Libération, 22 septembre 2008, page 19.
- ↑ Fowler JH, Christakis NA, [Dynamic spread of happiness in a large social network: longitudinal analysis over 20 years in the Framingham Heart Study], BMJ, 2008;337:a2338
[modifier] Voir aussi
[modifier] Articles connexes
- Amour
- Angoisse
- Ataraxie
- Désir
- Devoir
- Économie du bonheur
- Egoïsme
- Eudémonisme
- Existence
- Hédonisme
- Indice de bien être durable
- Individualisme
- Morale
- Plaisir
- Sage
- Sagesse
- Satisfaction
- Vertu
[modifier] Bibliographie
- Alain, Propos sur le Bonheur
- Aristote, Ethique à Nicomaque
- René Descartes, Les Passions de l'âme, sur Wikisource
- Kant, Critique de la raison pure
- Platon, Philèbe
- Sénèque, De la brièveté de la vie, sur Wikisource
- Sénèque, De la vie bienheureuse, sur Wikisource
- Arthur Schopenhauer, L'art d'être heureux
- Sénèque, "Lettres à Lucilius"
- Matthieu Ricard, "Plaidoyer pour le bonheur"

