Herméneutique

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L'herméneutique (du grec hermeneutikè, έρμηνευτική [τέχνη], art d'interpréter, hermeneuein signifie d'abord « parler », « s'exprimer »[1] et du nom du dieu grec Hermès, messager des dieux et interprète de leurs ordres) est la théorie de la lecture, de l'explication et de l'interprétation des textes.

L'herméneutique ancienne est formée de deux approches complètement différentes : la logique d'origine aristotélicienne (à partir du Peri hermeneia ou De l'interprétation d'Aristote) d'une part, l'interprétation des textes religieux (orphisme ou exégèse biblique par exemple) et l'hermétisme d'autre part.

L'herméneutique moderne se décline en sous-disciplines : herméneutique « littéraire » (interprétation des textes littéraires et poétiques), « juridique » (interprétation des textes de lois), « théologique » (interprétation des textes sacrés ; on parle aussi d'exégèse), « historique » (interprétation des témoignages et des discours sur l'histoire), et « philosophique » (analyse des fondements de l'interprétation en général, et interprétation des textes proprement philosophiques). La psychanalyse est vue comme un exemple d'herméneutique (interprétation des symptômes du malade) par Paul Ricœur[2]. La « généalogie » nietzschéenne, qui interprète les jugements de valeur (vrai/faux, bien/mal, beau/laid) à partir de l'histoire et de la physiologie (état de santé du corps), est une herméneutique pour Michel Foucault[3].

Définition générale[modifier | modifier le code]

Champs de l'herméneutique[modifier | modifier le code]

On parle d'« herméneutique » pour l'interprétation des textes en général.

L'interprétation des Écritures saintes, qu'il s'agisse de la Bible ou du Coran, est un sujet qui demeure délicat. L'interprétation des symboles religieux et des mythes s'appelle l'herméneutique sacrée (ou herméneutique biblique lorsqu'elle se limite à la Bible, c'est-à-dire aux textes du judaïsme et du christianisme). Elle se révèle nécessaire pour le philosophe et théologien Xavier Tilliette, selon lequel « la Bible est un ouvrage complexe et même scellé. Le Livre des livres est un livre de livres. Il est donc susceptible d'interprétation, il ne va pas sans une herméneutique. […] Il n'y a pas d'acheminement direct à la Bible, il faut toujours une médiation au moins implicite[4] ».

L'interprétation de symboles divinatoires fait également appel à des herméneutes, comme en Chine et au Japon, lors de séances de scapulomancie, de plastromancie, d'achilléomancie ou autres formes de mancies.

L'étude, la traduction et l'interprétation des textes classiques (antiques) naît à la Renaissance : c'est la philologie.

On désigne aussi par « herméneutique » la réflexion philosophique interprétative, inventée par Friedrich Schleiermacher, développée par Wilhelm Dilthey et rénovée par Martin Heidegger et Hans-Georg Gadamer.

L'herméneutique trouve des applications dans la critique littéraire ou historique, dans le droit, dans la sociologie, en musique, en informatique, en théologie (domaine d'origine), ou même dans le cadre de la psychanalyse.

Questions de méthodologie[modifier | modifier le code]

La méthodologie du dévoilement ou de la restitution d'un texte pose deux questions :

  • Quel statut donner aux scripteurs (car le terme d’auteur pose lui aussi des problèmes) du texte biblique ? Inspiration, diction (inhérence) ?
  • Dans quelle mesure l’interprétation du lecteur doit-elle être prise en compte et est-elle valide (par rapport à la tradition religieuse et à une lecture collective représentative du groupe porteur de cette tradition) ?

Histoire de l'herméneutique[modifier | modifier le code]

L'« herméneutique » ancienne[modifier | modifier le code]

L'herméneutique est aussi ancienne que le sont les religions, les spiritualités, et la philosophie. Cependant, le terme d'herméneutique n'est apparu qu'à l'époque moderne, sous la plume de Friedrich Schleiermacher[5] et Wilhelm Dilthey.

D'Aristote à la science contemporaine[modifier | modifier le code]

Dans son traité De l'interprétation (Organon II), Aristote (IVe siècle AEC) avait défini des règles essentiellement logiques d'interprétation des textes. Il y développe notamment sa théorie du jugement (affirmatif et négatif), de la contradiction et de la contrariété. Son point de départ est l'analyse des éléments sémantiques (la lettre, le nom, le verbe, la proposition). Il aboutit à une métaphysique qui hiérarchise les degrés d'être, après avoir exposé la théorie des « futurs contingents », laquelle influencera les débats médiévaux sur le problème théologique de la prédestination. Ce traité sera abondamment commenté par les philosophes médiévaux (Averroès[6], Thomas d'Aquin[7], Jean Duns Scot[8], Guillaume d'Ockham[9]), et fixera pour longtemps la norme de lecture des textes (philosophiques, mais pas seulement).

Les herméneutes contemporains tels Umberto Eco[10] ou Paul Ricœur[11] se réclament également de la philosophie aristotélicienne, mais davantage de la Poétique et de la Rhétorique que de l'Organon à proprement parler, ce dernier étant plutôt vu comme un prélude à l'élaboration du discours scientifique, que comme un ensemble de traités sur l'interprétation concrète des textes en général.

On peut mesurer ainsi le changement de paradigme de l'époque médiévale à l'époque contemporaine : la logique (l'ancienne herméneutique de l'Organon) a été absorbée par la science (mathématiques, physique) tandis que la philosophie (la nouvelle herméneutique) explore des champs d'interprétation plus larges que les sciences naturelles (poétique, rhétorique, littérature, mais aussi sociologie, psychologie, histoire, anthropologie). L'une des causes principales de ce changement est la naissance des sciences humaines, qui livrent une autre approche du monde que celle de la science et de la métaphysique logicisées.

Néanmoins, certains auteurs de la fin du XXe siècle, comme Paul Feyerabend, soutiennent que le discours scientifique est lui aussi une interprétation du monde, et que son mode de production ne diffère pas de celui des autres discours, littéraires, mythologiques, etc[12]. En ce sens, aucun champ n'échapperait à l'herméneutique, pas même la science prétendument univoque (non sujette aux querelles d'interprétation) et rigoureuse (non affectée par la contingence des images humaines).

Stoïcisme[modifier | modifier le code]

Les stoïciens développent un naturalisme herméneutique, qui assimile les dieux, comme représentations, à des forces physiques.

« D'un autre motif en rapport avec la physique est découlée une grande multitude de dieux qui, revêtus d'une forme humaine, ont donné matière aux fables des poètes, mais ont rempli la vie humaine de superstitions. Ce sujet, traité par Zénon, a été abondamment développé par Cléanthe et par Chrysippe... L'air, selon la doctrine stoïcienne, est situé entre la mer et le ciel, et il est déifié sous le nom de Junon ; Junon est la sœur et la femme de Jupiter, ce qui veut dire que l'air ressemble à l'éther [Jupiter] et a, avec lui, l'union la plus intime. » (Cicéron, De la nature des dieux, II, XXV-XXVI).

Judaïsme[modifier | modifier le code]

La tradition du judaïsme rabbinique connaissait depuis longtemps des règles d'interprétation de la Torah. Hillel Hazaken (Ier siècle AEC) avait défini sept règles d'interprétation. Rabbi Ishmaël, développant les sept règles d'Hillel, exposa treize principes.

D'autre part, le judaïsme rabbinique connaissait quatre sens (Pardes) pour interpréter la Bible hébraïque : peshat (évident, littéral), remez (allusif), drash (interprétatif), et sod (secret/mystique). Par exemple, le sens littéral (peshat) s'avérait souvent insuffisant pour comprendre en profondeur le sens des textes sacrés.

La kabbale, dès Éléazar de Worms et Abraham Aboulafia (vers 1290), a développé la science des lettres (hokhmat ha-zeruf) et ses trois procédés pour déchiffrer la Torah[13].

  1. La gematria dévoile la valeur numérique d'un mot ou d'une phrase pour révéler les équivalences avec les mots ou les phrases d'égale valeur. Selon J. Gikatella (mort en 1325), Echad (Un) vaut 13 (1 + 8 + 4) et, comme tel, il équivaut à Ahabah (Amour) (1 + 5 + 2 + 5).
  2. Le notarikon permet, à partir des lettres d'un mot (initiales, médianes, terminales), de construite des phrases consistant en des mots dont les initiales, mises bout à bout, reconstituent le mot d'origine, et donc en révèlent les significations secrètes. Ainsi, le nom Adam, formé des lettres alef, dalet, mem, renvoie à Adam, David, Messiah (Messie) pour dire qu'Adam engendrera David et de la lignée de David viendra le Messie.
  3. La temura consiste à substituer chaque lettre d'un mot ou d'un groupe de mots à une autre lettre conformément à un système de substitution. Par exemple, Bavel, "Babylone" devient Shéshak dans Jérémie XXV, 26, si la lettre tav (la dernière de l'alphabet) remplace sin (l'avant-dernière) et ainsi de suite.

Dans le judaïsme, la période médiévale a vu le développement de beaucoup de nouvelles catégories d'interprétation rabbinique et d'explication de la Torah, incluant l'émergence de la Kabbale et des écrits de Maïmonide. Les commentaires bibliques et les commentaires du Talmud s'inscrivent dans cette tradition.

Christianisme[modifier | modifier le code]

Article connexe : Quatre sens de l'Écriture.

La tradition chrétienne reprit la doctrine des quatre sens de l'Écriture en l'adaptant au christianisme. Origène au IIIe siècle l'appliqua à la prière (Lectio divina), puis Jean Cassien (dont s'inspire la fameuse règle de saint Benoît) la théorisa en l'introduisant dans les monastères.

La doctrine des quatre sens de l'Ecriture eut un succès important pendant tout le Moyen Âge : le sens allégorique, à la suite de Prudence, inspira une grande partie de la littérature médiévale profane. Elle joua un rôle important à la naissance de la scolastique. Hugues de Saint-Victor la connaissait (De Scripturis).

Pour le philosophe et théologien catholique Xavier Tilliette, « la Bible est un ouvrage complexe et même scellé. Le Livre des livres est un livre de livres. Il est donc susceptible d'interprétation, il ne va pas sans une herméneutique. La Parole de Dieu […] s'est faite parole humaine, astreinte à la compréhension. Il n'y a pas d'acheminement direct à la Bible, il faut toujours une médiation au moins implicite : traduction, exégèse, histoire, genres littéraires, étude des styles, typologie, connaissance de la Tradition, lectio divina[4] »…

Renaissance[modifier | modifier le code]

Retour à la littéralité[modifier | modifier le code]

Article connexe : Philologie.

L'étude et l'interprétation des textes classiques (antiques) naît à la Renaissance : c'est la philologie. Les savants apprennent le grec et le latin, et développent des méthodes pour prouver l'authenticité ou l'inauthenticité d'un texte, et pour établir des éditions critiques des œuvres. C'est le retour aux sources et à la littéralité des textes. L'un des éminents représentants de cette nouvelle tendance est Guillaume Budé, illustre humaniste. L'une des victoires les plus éclatantes de la nouvelle philologie, est la démonstration par Lorenzo Valla de la fausseté de la Donation de Constantin. Cet acte porte également une charge politique, car il démonte les fondements de l'autorité papale, qui s'appuyait sur ce fameux texte.

La Réforme protestante, sous la plume de Martin Luther et Jean Calvin[14], appelle à relire les textes religieux littéralement, par-delà les interprétations canoniques de l'Église catholique romaine. Il s'agit de détruire les couches sédimentées de conciles et de doctrines (la tradition) surajoutées aux textes, pour retrouver le texte biblique en sa pureté[15]. Auparavant, la majorité du peuple n'avait pas accès au texte biblique, mais seulement aux interprétations qu'en donnaient les autorités religieuses. Avec les mouvements intellectuels de la Réforme et de l'Humanisme, conjoints à l'invention de l'imprimerie et au développement de l'éducation (qui fera reculer l'illettrisme), le texte biblique deviendra de plus en plus accessible, et l'autorité religieuse de plus en plus remise en cause quant à la lecture des textes sacrés.

Paradoxalement, cette affirmation comme quoi la Bible serait claire par elle-même, et donc à lire de manière littérale, amène le lecteur à réinterpréter lui-même le texte sacré, sans qu'on ne lui impose des normes interprétatives rigides et incontestables. Le retour à l'« autorité » du texte littéral annonce la multiplicité « anarchique » des interprétations, qui ne peuvent plus être unifiées par une autorité normative. L'herméneutique moderne naît de la destruction de la norme[16] : s'il n'y a plus de norme de lecture extérieure au texte, il faut apprendre à déceler soi-même le mécanisme interne d'un texte donné qui produit lui-même son propre sens, afin d'éviter la multiplication à l'infini des significations du texte en question, jusqu'à l'absurdité.

Astrologie et alchimie[modifier | modifier le code]

Depuis le XIVe siècle au moins, le recours à la pensée magique est connu, mais il est vrai qu’il connaît une nouvelle mode au XVe siècle quand Marsile Ficin édite le Corpus hermeticum, ensemble de textes anonymes du IIe siècle après J.-C. et que l’on attribue à Hermès Trismégiste, fondateur légendaire de la religion égyptienne, contemporain de Pythagore et de Moïse. Dans cette pensée, le monde animé comme l'inanimé forme un tout continu qui possède une âme : il y a donc des correspondances entre l’univers et l’homme qui en est le centre et le reflet en même temps. On raisonne d’ailleurs par analogie : les plantes sont les cheveux du monde, par exemple. L'herméneutique joue ainsi un rôle important dans la médecine de la Renaissance, à la fois dans la pharmacopée (une plante correspondant à un organe) que dans les prescriptions, puisque souvent la consultation et surtout l'administration des médecines sont associées à l'horoscope du patient ; les différentes parties du corps trouvant leur correspondance dans les signes zodiacaux.

On est persuadé de la vertu de certains minéraux ou éléments chimiques et notamment du mercure, du soufre. On est ainsi persuadé depuis le XIIe siècle qu’il existe un lien entre la pierre philosophale (qui peut transformer tout métal en or) et les calculs rénaux. Le personnage le plus connu est Paracelse (1493-1541), fils de médecin, qui est à la fois chimiste (travaillant dans les mines) et alchimiste et s’intéresse aux correspondances entre les minéraux et l’homme. Il est professeur de médecine à Bâle en 1526. Il a laissé de nombreuses recettes qui emploient l’opium, mais aussi des composés minéraux. Cette démarche explique également l’intérêt pour les traitement par les eaux thermales de Michel Savonarole (1385-1468) : De omnibus mundi balneis éditée en 1493 à Bologne. Plus tard, l’université de Padoue confie à trois de ses médecins de faire revivre les bains d’Abano, utilisés dans l’Antiquité et le célèbre anatomiste Fallope qui enseigne à Padoue est chargé en 1556 d'un enseignement à thermalisme acquis.

Les précurseurs de l'herméneutique contemporaine[modifier | modifier le code]

Schleiermacher[modifier | modifier le code]

C'est Friedrich Schleiermacher (17681834) qui posa les bases de l'herméneutique contemporaine. Schleiermacher mit également en évidence le cercle herméneutique (l'expression est de Dilthey). Pour comprendre un texte, il faut avoir compris l'œuvre, mais pour comprendre l'œuvre, il faut avoir compris les textes.

Dilthey[modifier | modifier le code]

Wilhelm Dilthey (18331911) voit dans l'herméneutique la possibilité d'une fondation pour les sciences humaines. Les sciences de la nature ne cherchent qu'à expliquer (Erklären) leur objet, tandis que les sciences de l'homme, et l'histoire en particulier, demandent également à comprendre (Verstehen) de l'intérieur et donc à prendre en considération le vécu.

XXe siècle[modifier | modifier le code]

Naissance de l'herméneutique philosophique[modifier | modifier le code]

L'herméneutique philosophique contemporaine se conçoit comme une théorie de l'interprétation, et de la réception de l'œuvre (littéraire ou artistique). Elle questionne la textualité en elle-même, et son rapport à l'auteur (processus d'explication) et au lecteur (processus de compréhension).

L'herméneutique philosophique cherche à analyser ce qui se manifeste, ce qui se présente de soi dans l'œuvre d'art (perspective phénoménologique). Elle pose donc de manière originale le problème de la représentation et de la phénoménalisation, s'inspirant en cela des travaux novateurs de Husserl (lequel avait livré une théorie très élaborée de l'imagination, notamment dans les Ideen I, à défaut d'esthétique à proprement parler).

Le langage de l'art représente pour les herméneutes le lieu où la vérité de l'Être se déploie, au-delà de la description scientifique des étants particuliers. L'herméneutique se fonde ainsi sur une nouvelle interrogation du verbe « être », à la fois grammaticale, ontologique et esthétique, à partir des importants travaux de Martin Heidegger dans Être et Temps (et dans ses œuvres ultérieures, dont la tentation hermétiste sera critiquée)[17].

L'herméneutique philosophique utilise comme paradigme majeur la poésie, notamment la poésie romantique, symboliste, surréaliste ou d'inspiration hermétiste, c'est-à-dire la poésie qui ne se comprend pas à la première lecture, mais qui nécessite un effort pour être décryptée. Les philosophes herméneutes analysent par exemple les textes et l'esprit de Hölderlin, Mallarmé, Valéry, Rilke, Artaud ou encore Ponge.

Le deuxième grand paradigme de l'herméneutique est le roman, notamment les œuvres subversives qui remettent en cause les normes traditionnelles d'écriture. Ainsi, on croisera sous la plume des grands herméneutes Rabelais, le Marquis de Sade, Joyce, Kafka, Bataille, ou encore d'autres grands écrivains comme Goethe ou Borges.

Heidegger[modifier | modifier le code]

Martin Heidegger étend la conception de Dilthey et conçoit à un certain moment l'herméneutique comme la tâche même de la philosophie si l'existence – objet de la philosophie – demande à être interprétée et si elle n'est autre qu'un processus d'interprétation, une compréhension de soi. L'herméneutique est en ce sens un dépassement de la phénoménologie car elle s'applique à ce qui ne se montre pas, à détruire plutôt un rapport de conscience qui dissimule un rapport authentique à l'être. L'herméneutique constitue ainsi l'ontologie.

Gadamer[modifier | modifier le code]

L'élève de Heidegger, Hans-Georg Gadamer publia en 1960 l'ouvrage qui passe encore pour son livre le plus important : Vérité et Méthode. Cette œuvre affirme, en contestation de la fausse objectivité souvent présente dans les sciences humaines, que « la méthode ne suffit pas ». Une œuvre ne peut être expliquée que selon notre propre horizon d'attente. La lecture est faite dans la tension existant entre le texte du passé et l'horizon d'attente actuel.

De plus, Gadamer affirme que « tout texte est réponse à une question. » Si le texte parle encore aux lecteurs présents, c'est qu'il répond encore à une question. Le travail de l'historien est de trouver à quelle question le texte répondait dans le passé et à laquelle il répond aujourd'hui.

Ricœur[modifier | modifier le code]

Paul Ricœur entreprend une herméneutique du soi, herméneutique dans la mesure où le moi ne se connaît pas par simple introspection, mais par un ensemble de symboles. Il s'agit de déchiffrer le sens caché dans le sens apparent.

Jauss[modifier | modifier le code]

Hans Robert Jauss, appartenant à l'École de Constance, dans Pour une esthétique de la réception (1972), reprenant les enseignements de Gadamer, affinera la théorie herméneutique. Il proposera l'usage d'une « triade » herméneutique pour l'étude des œuvres.

La triade herméneutique de Jauss :

  1. L'interprétation du texte où il faut réfléchir, rétrospectivement et trouver les significations.
  2. La reconstruction historique, où l'on cherche à comprendre l'altérité portée par le texte.
  3. La compréhension immédiate du texte, de sa valeur esthétique et de l'effet que sa lecture produit sur soi-même.

L'herméneute qui utilise ce modèle s'implique donc énormément dans l'étude et tente de comprendre la valeur novatrice de l'œuvre.

Foucault[modifier | modifier le code]

En 1982, Michel Foucault intitule son cours au Collège de France : « herméneutique du sujet ». Il est question en réalité d’une « herméneutique de soi » au sens d’une forme de connaissance de soi. La notion fondamentale est la pensée grecque de l'epimeleia heautou (le souci de soi). Cette question est en même temps esthétique : une « esthétique de l’existence » entendue comme une éthique, soit la production de normes qui ne soient pas cryptées, mais que le sujet fonde ou découvre, et par lesquelles il se découvre également.

Applications de l'herméneutique[modifier | modifier le code]

Sociologie[modifier | modifier le code]

La sociologie herméneutique consiste en la recherche de la compréhension des phénomènes dans leur singularité.

Droit[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Jurisprudence.

Il est difficile de parler d'herméneutique du droit car l'herméneutique est en l'occurrence liée à la pratique et à la mise en œuvre de la norme. L'herméneutique convient à la compréhension d'un enseignement et le droit est une pratique. Ainsi, la jurisprudence constitue plutôt l'application de la norme même si le travail du juge peut parfois comporter une phase d'interprétation et d'explicitation. Les juristes préfèrent donc travailler à la connaissance et à l'approfondissement de leur domaine sous l'angle épistémologique qui permet de mieux comprendre la règle en remontant à ses sources écrites et non écrites, en faisant le point sur l'historique et les différentes modalités de son application.

Informatique[modifier | modifier le code]

Les chercheurs en informatique, particulièrement ceux qui traitent de linguistique informatique, d'ingénierie des connaissances, d'intelligence économique, et de protocoles d'analyse, n'ont pas manqué de remarquer la communauté d'intérêt qu'ils partagent avec les chercheurs en herméneutique, par rapport au caractère des agents d'interprétation et à la conduite des activités d'interprétation. Par exemple, dans leur résumé de mémoire en intelligence artificielle en 1986, Mallery, Hurwitz, et Duffy ont déclaré ce qui suit :

L'herméneutique, qui est une branche de la philosophie continentale européenne traitant de la compréhension et de l'interprétation humaine de textes écrits, offre une puissance de discernement qui peut contribuer à la compréhension de la signification, à la traduction, aux architectures pour la compréhension du langage naturel, et même aux méthodes qui conviennent pour la recherche scientifique en intelligence artificielle. (Mallery, Hurwitz, Duffy, 1986).

Relations internationales[modifier | modifier le code]

L'herméneutique en relations internationales a connu un regain d'attention avec la fin de la guerre froide. Ceci s'explique par la multiplicité des théories déployées et leur incapacité, par la pensée rationnelle, à expliquer dans leur globalité les rapports internationaux. Dans un esprit de synthèse, certains auteurs redécouvrent la pensée de Gadamer, tel Richard Rorty, pour l'appliquer à la philosophie politique[18].

Cette philosophie « se débarrasse de la théorie classique de l'homme-connaisseur-des-essences »[19], c'est-à-dire de la vérité par correspondance et met l'accent sur le contexte spatio-temporel de toute théorie et sur l'intentionnalité des auteurs. L'acte de comprendre se décompose alors en trois étapes qui forment le cercle herméneutique : la compréhension stricto sensu, l'interprétation et l'application (confrontation avec le réel par cohérence). Cette dernière étape participe à la notion de réflexivité en science social. Rorty insiste sur le holisme du cercle herméneutique qui fait que tout penseur doit envisager un système dans sa totalité pour en comprendre les parties, et inversement, comprendre toutes les parties pour saisir le fonctionnement du Tout[20].

Appliqué aux relations internationales, la constructiviste Martha Finnemore voit dans l'herméneutique une invitation à la confrontation paradigmatique, pour approcher au plus près la réalité. De plus, la vérité étant nécessairement établie par cohérence, il y aura toujours un décalage entre l'environnement représenté des acteurs et l'environnement réel. Question qui renvoie à la théorie de Robert Jervis sur les fausses perceptions. Enfin, la compréhension du monde, compris comme un complexe "Tout-unités", amène nécessairement à concilier holisme et individualisme méthodologique[21].

Religion et théologie[modifier | modifier le code]

  • S'agissant de l'herméneutique de la vie facticielle appliquée à la religion voir

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Aristote, De l'interprétation (Catégories. De l'interprétation : Organon I et II, éd. Vrin, trad. Tricot, 2000 (ISBN 978-2-7116-0016-8))
  • Raymond Aron, Dimension de la conscience historique, Éditions Plon, Paris, 1961, (Réédition : Agora, Paris, 1998, (ISBN 978-2-86917-000-1)
  • Rudolf Bultmann, Origine et sens de la typologie considérée comme méthode herméneutique, Trad. par Marc B. de Launay. in: Philosophie, 1994 (11), no 42, p. 3-15.
  • (éd.) Larisa Cercel, Übersetzung und Hermeneutik / Traduction et herméneutique, Bucarest, Zeta Books, 2009, (ISBN 978-973-1997-06-3).
  • (de) Wilhelm Dilthey, Das Wesen der Philosophie, Préface d'Otto Pöggeler, Hambourg, Meiner, 1984.
  • Gilbert Durand, L'imagination symbolique, 132 p., Presses Universitaires de France, Collection Quadrige Grands textes, Paris, 2003, (ISBN 978-2-13-053773-1)
  • Carsten Dutt, Herméneutique - Esthétique - Philosophie pratique, Dialogue avec Hans-Georg Gadamer, traduit de l'allemand par Donald Ipperciel, Fides, Québec, 1995
  • Michel Foucault, L'herméneutique du sujet, Paris, Seuil, 2001.
  • Michel Foucault, Histoire de la sexualité 3: Le souci de soi, Paris, Gallimard, 1984.
  • P. Fruchon, « Herméneutique, langage et ontologie », Archives de philosophie, no 36, 1973, p. 522-568
  • Hans-Georg Gadamer, Le problème de la conscience historique, P.U.L., Louvain, 1936 (Réédition : Le Seuil, Collection Trâces écrites, 96p., Paris, 1998, (ISBN 978-2-02-018256-0)
  • Hans-Georg Gadamer, L'art de comprendre. Herméneutique et tradition philosophique, traduction par Marianna Simon, 295 p., Aubier Montaigne, Paris, 1982
  • Hans-Georg Gadamer, Vérité et méthode, Édition intégrale rev. et complétée, 533 p., Éditions Le Seuil, Paris, 1996, (ISBN 978-2-02-019402-0)
  • Hans-Georg Gadamer, Rhétorique, herméneutique et Critique de l'idéologie. Commentaires métacritiques de Wahrheit und Method, Article dans Archives de philosophie, no 34, avril - juin 1971, p. 207-230.
  • Hans-Georg Gadamer, Le défi herméneutique, Article dans Revue Internationale de Philosophie, no 151, 1984, p. 333-340
  • Jean Grondin, L'universalité de l'herméneutique, 272 p., Epiméthée, P.U.F., Paris, 1993
  • Jean Grondin, L'herméneutique, PUF, "Que sais-je ?", 2006.
  • Georges Gusdorf, Les origines de l’herméneutique, Collection : Les Sciences humaines et la pensée occidentale, 1988.
  • (de)Martin Heidegger, Ontologie. Hermeneutik der Faktizität (Cours de 1923), GA 23, 1988.
  • Hans Robert Jauss, Pour une esthétique de la réception, 305 p., Gallimard, Collection Tel, Paris, 1990, (ISBN 978-2-07-072014-9)
  • Hans Robert Jauss, Pour une herméneutique littéraire, 457 p., Gallimard, Collection Bibliothèque des idées, Paris, 1988, (ISBN 978-2-07-071173-4)
  • Jacques Lacan, Écrits, Seuil, Champ freudien, 1966.
  • Pascal Michon, Poétique d'une anti-anthropologie. L'herméneutique de Gadamer, Paris, Vrin, 2000.
  • Friedrich Nietzsche, La généalogie de la morale, Gallimard, Folio essais, 1985.
  • Guillaume Paugam, La Philosophie et le problème du langage. Linguistique, Rhétorique, Herméneutique, Hermann, Philosophie, 2011.
  • (de) Otto Pöggeler, Schritte zu einer hermeneutischen Philosophie, Alber, 1994.
  • Otto Pöggeler et François Gauvin, Que peut encore l'herméneutique pour la philosophie. Entretien avec Otto Pöggeler, Laval théologique et philosophique, 1997, vol. 53, no 1, p. 195-211[1].
  • Paul Ricœur, De l'interprétation. Essai sur Freud, 536 p., Éditions Le Seuil, Collection L'Ordre philosophique, Paris, 1965, (ISBN 978-2-02-002728-1)
  • Paul Ricœur, Le conflit des interprétations, 500 p., Éditions Le Seuil, Collection Esprit, Paris, 1969, (ISBN 978-2-02-002735-9)
  • Friedrich Schleiermacher, Herméneutique, éd. Le Cerf, 1989.
  • Gunter Scholtz, La philosophie herméneutique de Gadamer et les sciences humaines, traduction de J.-C. Gens, dans L’Héritage de H.-G. Gadamer, numéro spécial dirigé par G. Deniau et J-C. Gens, Éditions du Cercle herméneutique, Collection Phéno, Paris, 2003, p. 181-194.
  • André Stanguennec, La réception du structuralisme dans l'herméneutique de P. Ricœur, Bulletin du Centre d'études hégéliennes et dialectiques, CEHD, Neuchâtel, Suisse, mai 1992
  • André Stanguennec, L'appropriation de l'histoire chez H-G Gadamer, dans L’Héritage de H.-G. Gadamer, numéro spécial dirigé par G. Deniau et J-C. Gens, Éditions du Cercle herméneutique, Collection Phéno, Paris, 2003

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Religion et éthique dans les discours de Schleiermacher : Essai d'herméneutique, Dominique Ndeh, p. 32
  2. De l'interprétation. Essai sur Sigmund Freud, Seuil, Paris, 1965.
  3. Voir son article « Nietzsche, la généalogie, l'histoire », 1971, repris dans Lectures de Nietzsche, LGF, 2000.
  4. a et b Xavier Tilliette, Les philosophes lisent la Bible, Cerf, 2001, p. 12.
  5. Herméneutique : Pour une logique du discours individuel, éd. Le Cerf, 1989.
  6. Commentaire moyen sur le De interpretatione d'Aristote, éd. Vrin, Sic et non, 2000.
  7. Commentaire du Traité de l'Interprétation d'Aristote, éd. Belles Lettres, 2004.
  8. Signification et vérité. Questions sur le Peri hermeneias d'Aristote, éd. Vrin, Translatio, 2009.
  9. Traité sur la prédestination et la prescience divine des futurs contingents, éd. Vrin, Translatio, 2007.
  10. Sémiotique ou philosophie du langage, 1984, disponible aux éditions PUF.
  11. La métaphore vive, Seuil, Points-Essais, 1975.
  12. Feyerabend, Contre la méthode, Seuil, Points Sciences, 1975. On trouve cette idée avant Feyerabend chez Nietzsche, Par-delà bien et mal, « Des préjugés des philosophes », §22.
  13. Johannes Reuchlin, De arte cabbalistica (1517), trad. François Secret : La kabbale, Aubier-Montaigne, 1973. Encyclopaedia Judaica.
  14. Lire les deux Préfaces à la Bible, dans Jean Calvin, Œuvres choisies, Gallimard, « Folio classique », éd. d'Olivier Millet, 1995. La conclusion à la première préface est la suivante : « O vous tous qui vous nommez évêques et pasteurs du pauvre peuple, voyez que les brebis de Jésus-Christ ne soient privées de leur propre pâture et qu'il ne soit prohibé ni défendu qu'un chacun chrétien ne puisse librement, en son propre langage, lire, traiter et entendre ce saint Évangile, vu que Dieu le veut, Jésus-Christ le commande. »
  15. Jacques Derrida explique : « Luther – je le rappelle dans mon livre sur J. L. Nancy et sur ce qu’il appelle, lui, la « déconstruction du christianisme » – parlait déjà de destructio pour désigner la nécessité d’une désédimentation des strates théologiques qui dissimulaient la nudité originelle du message évangélique à restaurer. » Entretien dans Le Monde de l'éducation no 284, septembre 2000.
  16. En ce sens, comme le rappelle Jacques Derrida (voir note précédente), la destructio luthérienne annonce la Destruktion heideggerienne et la déconstruction initiée par Derrida lui-même, et reprise par Jean-Luc Nancy dans la Déconstruction du christianisme : Volume 1, La Déclosion, éd. Galilée, 2005.
  17. Voir aussi le cours de 1923 de Heidegger, Herméneutique de la facticité.
  18. Richard J. Bernstein, ''Beyond Objectivism and relativism. Science, Hermeneutics, and Praxis, University of Pennsylvania Press, Philadelphia, États-Unis, 1983, p. 109 à 111.
  19. Richard Rorty, L'homme spéculaire, p. 400
  20. Richard J. Bernstein, Beyond Objectivism and relativism. Science, Hermeneutics, and Praxis, University of Pennsylvania Press, Philadelphia, États-Unis, 1983, p. 353
  21. Gérard Dussouy, Traités de relations internationales, Théories géopolitiques (Tome 1), chap. Hermeneutique et interparadigmité, ed. L'Harmattan, 2006
  22. L'interprétation de la Bible dans l'Église(it) texte intégral italien

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