Vol 714 pour Sydney

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Vol 714 pour Sydney
22e album de la série Les Aventures de Tintin
Haut de couverture de l'album Vol 714 pour Sydney.
Haut de couverture de l'album Vol 714 pour Sydney.

Auteur Hergé
Genre(s) Franco-Belge
Aventure

Personnages principaux Tintin
Milou
Capitaine Haddock
Tryphon Tournesol
Roberto Rastapopoulos
Allan Thompson
Lieu de l’action Drapeau de l'Indonésie Indonésie
Océanie

Langue originale Français
Éditeur Casterman
Première publication 1968
Nb. de pages 62

Prépublication Le Journal de Tintin
Albums de la série

Vol 714 pour Sydney est le vingt-deuxième album de la série de bande dessinée Les Aventures de Tintin, créée par le dessinateur belge Hergé. L'histoire est d'abord pré-publiée du au dans les pages du journal Tintin, avant d'être éditée en album aux éditions Casterman en 1968.

Résumé[modifier | modifier le code]

Marcel Dassault, l'une des inspirations de Laszlo Carreidas.

En route pour un congrès d’astronautique à Sydney, Tintin, son chien Milou, le capitaine Haddock et le professeur Tournesol retrouvent, lors d’une escale sur l'aéroport de Kemayoran à Jakarta, Szut, un pilote estonien qu’ils avaient rencontré dans Coke en stock. Celui-ci leur présente son patron Carreidas, un constructeur d’avions milliardaire (mais ayant également des intérêts dans d’autres secteurs : pétrole, électronique, cola, etc), qui se rend comme eux à Sydney. Il leur propose de les y amener à bord de son tout nouvel avion d'affaires, le Carreidas 160. Pendant le vol, alors que le capitaine Haddock et Carreidas disputent une partie de combat naval au cours de laquelle le milliardaire triche de manière éhontée, l’avion est détourné par des hommes armés, infiltrés dans l’entourage du milliardaire : Spalding, le secrétaire de Carreidas ; Paolo Colombani, le copilote de Szut et Hans Boehm, le radio-navigant. Ces trois derniers obligent l’avion à atterrir sur l'île volcanique (imaginaire) de Pulau-Pulau Bompa, fréquentée par des révolutionnaires sondonésiens qui réclament l'indépendance de leur pays (imaginaire lui aussi).

Après un atterrissage délicat, Carreidas est attendu de pied ferme par l'ennemi juré de Tintin, Rastapopoulos (qui s’était fait passer pour mort à la fin de Coke en stock) et Allan Thompson, son bras droit. Rastapopoulos désire obtenir l’accès au compte suisse du richissime industriel, et n’hésite pas à utiliser un « sérum de vérité » administré par le docteur Krollspell qu'il a recruté pour l'occasion. Néanmoins, le sérum ne fonctionne pas comme prévu et Carreidas commence à raconter ses souvenirs d'enfance, disputant à Rastapopoulos le titre de « génie du mal ». Grâce à l'aide de Milou, les héros réussissent à s’échapper et à libérer Carreidas ; le docteur Krollspell se joint à eux après avoir appris que Rastapopoulos, sous l'emprise du sérum que Krollspell lui a injecté accidentellement au moment où il allait le frapper, avait prévu de l'éliminer.

photo blanc et noir
Une « soucoupe volante ».

Lors de leur fuite, Tintin entend des voix intérieures lui indiquant l'entrée d'une grotte où ils peuvent se réfugier alors qu'ils sont pourchassés par Rastapopoulos et ses hommes. À la vue d'un dessin à l'entrée représentant « des dieux venus du ciel avec leur char de feu », les Sondonésiens refusent d'y pénétrer. La cavité est en fait l'entrée d'un temple souterrain où ils rencontrent Mik Ezdanitoff, un « initié », pratiquant la télépathie (c'est lui qui indiqua les instructions à Tintin). Le scientifique leur apprend la vraie nature du lieu : un endroit visité par les extraterrestres depuis des millénaires. Allan, envoyé par Rastapopoulos chercher du plastic afin de faire sauter une statue pour pénétrer dans le temple, revient la mâchoire éclatée par les Sondonésiens : ces derniers, effrayés par le volcan, se sont enfuis. Durant leur présence dans le temple, plusieurs séismes se produisent annonçant l'imminence de l'éruption du volcan situé sur l'île. L'explosion provoquée par les bandits accélère l'éruption et précipite l'évacuation des héros à l'aide d'une « soucoupe volante », tandis qu'Allan, Rastapopoulos et leurs complices fuient les coulées de lave jusqu'à ce qu'ils se mettent en sûreté dans le canot pneumatique de l'avion de Carreidas.

À bord de l'engin, Tintin et ses compagnons subissent un effacement de leurs souvenirs pour ne jamais révéler l’existence des extraterrestres et ils sont déposés sur le canot pneumatique du Carreidas 160, au large de l'île. Rastapopoulos, Allan et leurs complices, qui se trouvaient alors sur l'embarcation, sont emmenés par Ezdanitoff dans un endroit tenu secret – tous sauf le docteur Krollspell, qui est retrouvé complètement amnésique près de New Delhi, en Inde. Milou est le seul personnage à avoir conservé tous ses souvenirs. Fataliste, il se dit : « Ah ! si je pouvais raconter tout ce que j'ai vu… Mais on ne me croirait pas. » La dernière vignette de l'album montre Tintin et ses compagnons embarquant à bord du vol 714 (qu'ils auraient dû prendre au début de l'album) pour se rendre à Sydney.

Création de l'œuvre[modifier | modifier le code]

L'aventure est tardivement baptisée[c 1]. Hergé hésite entre plusieurs titres, comme « L'Archipel du grand secret » ou « Vol spécial pour Adélaïde », avant de choisir Vol 714 pour Sydney[c 1]. Ce « vol 714 pour Sydney » du titre ne joue pourtant aucun rôle dans l'action : c'est la référence du vol que Tintin, Haddock et Tournesol auraient dû prendre au début de l'histoire (mais n'ont pas pris à la suite de la rencontre avec Carreidas), et prennent une fois le livre fini, pour se rendre au congrès d'aéronautique prévu au début[1].

Sources d'inspiration[modifier | modifier le code]

Personnages[modifier | modifier le code]

Pour composer le personnage de Lazlo Carreidas, Hergé s’est librement inspiré de Marcel Dassault. Outre le rapport aux avions, le personnage a en commun avec son modèle une allure qui ne laisse pas deviner de prime abord sa nature de pilier du monde des affaires[2],[3].

Mik Ezdanitoff, de la revue Comète, est quant à lui inspiré de Jacques Bergier, de la revue Planète. Hergé disait à son sujet « J'aime bien dérouter, Ezdanitoff lui aussi est déroutant… Jacques Bergier a été ravi de se voir ainsi croqué dans le rôle de l'initié : il figure maintenant dans une bande dessinée ! L'étonnant Bergier… »[4]. Hergé a aussi envisagé les noms « Jacques Gerbier » ou « Korsakoff »[5].

Malgré de très nombreuses demandes de ses admirateurs, Hergé s’est longtemps refusé à représenter l’un d’eux dans une aventure de Tintin. Vol 714 pour Sydney fait exception à cette règle. En effet, Hergé, touché par une lettre d'un lecteur nommé Jean Taussat (qui lui écrit sous le faux nom de Jean Tauré de Bessat), a accepté de représenter ce dernier sous les traits du journaliste qui interroge Tintin et ses compagnons à la fin de l'album[6].

Invention du Carreidas 160[modifier | modifier le code]

Logo de l'entreprise Carreidas, réunissant les quatre enseignes des jeux de cartes français, soit un carré d'as. Il est visible sur la dérive du jet.

Le Carreidas 160 est un avion triréacteur d’affaires pour quatre hommes d'équipage et dix passagers. À 12 000 mètres d'altitude, sa vitesse est de mach 2. Ses turboréacteurs Rolls-Royce Turbomeca totalisent 8 400 kilos de poussée[7]. Sa voilure est à géométrie variable[8].

C'est à la demande d'Hergé que Roger Leloup, à l’époque collaborateur aux Studios Hergé et futur créateur du personnage de Yoko Tsuno, conçoit l'appareil. Ses premiers projets sont inspirés des jets américains Learjet, Jetstar et Gulfstream. La visite d’un « spécialiste » de l’aviation qui prétendait que l’avenir reposait sur la géométrie variable des ailes influença Hergé qui suggère à Leloup d'insérer cette solution dans son projet[réf. à confirmer][9].

avions en vol vus du dessus avec le terrain survolé à l'arrière plan
Deux Mirages G, l'un avec les ailes dépliées, l'autre avec les ailes repliées.

La voilure à géométrie variable du Carreidas 160 présente la même solution pour voler à Mach 2 que le Mirage G[10] qui effectua son premier vol en 1966[11]. Le train d'atterrissage rappelle celui du Tupolev Tu-134[11]. La propulsion par trois réacteurs évoque le petit Yakovlev Yak-40[11]. Le Carreidas 160 dispose de réacteurs à postcombustion, que seuls le Concorde et le Tupolev Tu-144 ont eu parmi les avions civils[11]. Les buses d'entrées d'air sont similaires à celles du Rockwell B-1 Lancer, un bombardier supersonique, alors en développement, qui possède lui aussi des ailes à géométrie variable[11]. L'empennage en T est proche du Vickers VC10[11].

Toutefois, le cockpit n'a pas de siège dont le dossier permet de soutenir la nuque. Il est important que les pilotes d'un avion en disposent, à plus forte raison si l'engin est supersonique. Sans cela, ils risquent en cas de choc de subir un coup du lapin. Aussi, par mesure de sécurité, le pilote aurait dû porter des lunettes de soleil et les membres de l'équipage attacher leur ceinture de sécurité[12].

Szut, qui est borgne, n'aurait pas pu piloter cet avion. En effet, la législation aérienne est très stricte dans le domaine. Un pilote doit avoir une vision normale du relief. Or, cette vision est produite par la juxtaposition de chacune des deux images transmises au cerveau par chaque œil. En effet, ces deux images ne sont pas exactement identiques, car les deux yeux étant séparés d'une dizaine de centimètres[12].

La piste d’atterrissage de l'île étant trop courte, l'avion utilise un parachute de queue et cette piste est équipée d'une barrière d'arrêt, afin que l'appareil puisse se poser sans trop de dommages. Dans la réalité, ces mêmes barrières sont utilisées dans l'armée et notamment sur les porte-avions, pour la même raison[12].

Un dessin de Roger Leloup du Carreidas 160 en vue éclatée a été publié dans le journal Tintin en 1967[13],[9].

Dans l'album, l'appareil est présent dans près du tiers des planches.

L'île de Pulau-Pulau Bompa[modifier | modifier le code]

Si l'île de Pulau-Pulau Bompa, en Sondonésie, est fictive, on peut toutefois déterminer approximativement sa position, grâce aux renseignements précis fournis par l'album. La radio émettant sur la plage de l'île après l'éruption (p. 59) déclare que celle-ci se situe dans la mer des Célèbes, tristement célèbre pour servir à la piraterie, à laquelle se livrent justement Rastapopoulos et ses complices (piraterie aérienne). Lors du vol Jakarta-Sydney destiné à être détourné vers l'île, l'avion survole d'abord le radio-phare de Mataram (île de Lombok), puis Sumbawa (la suite du plan de vol prévoit qu'il passe par Florès et Timor, p. 12). À partir de là, les pirates échappent à la zone de contrôle de Makassar, dans laquelle ils se trouvaient et, au lieu d'entrer dans celle de Darwin, comme il était prévu initialement (p. 14), ils se posent sur l'île fictive. Celle-ci se trouve donc en Indonésie, dans le pays du monde le plus soumis à l'activité volcanique, ce qui rend plausible l'éruption finale[14].

Sur cette île, on remarque plusieurs témoignages d'un passé militaire de celle-ci : épaves de navires sur la plage (p. 16 à p. 22, p. 42 et p.59) et vieux bunkers japonais (p. 22 à p. 33). Sans doute ont-ils servi lors de l'occupation de la région par les Japonais et les conflits qu'ils menèrent contre les Américains, durant la Seconde Guerre mondiale, qui se solda par la fin de cette occupation et l'indépendance de l'Indonésie (proclamée en 1945, reconnue en 1949). Quant aux volontés d'indépendance des patriotes sondonésiens vis-à-vis de ce pays, elles pourraient faire écho à celles des habitants du Timor oriental, qui ne l'obtinrent qu'en 2002[14].

Le capitaine Haddock et Tintin croisent sur l'île un varan. Ce gros lézard carnivore est de la famille des sauriens. Il peut atteindre plus de trois mètres de longueur en Indonésie. Quant aux chauves-souris qui effraient le marin, ce sont certainement des roussettes de Malaisie, espèce frugivore. Elles sont plus impressionnantes que leurs cousines européennes et vivent à l'abri de la lumière[12].

La présence d'un temple extraterrestre sur l'île où Tintin est prisonnier peut faire penser à la théorie des anciens astronautes. Hergé s'inspire en partie d'une photo d'une tête colossale olmèque qui se trouve en couverture du Livre des secrets trahis (1965) de Robert Charroux pour figurer sa tête de cosmonaute dans le temple souterrain[15]. Mais il s'inspire aussi, pour les traits du visage, d'un tiki découvert sur l'île d'Hiva Oa, aux Marquises, dont il avait conservé une photographie publiée dans National Geographic[16]. C'est d'ailleurs ce même ouvrage de Charroux qui influença l'auteur de par ses théories controversées sur les extraterrestres, celles-ci étant reprises dans l'album[14].

Publications[modifier | modifier le code]

Au cours des années 1960, Astérix est devenu un rude concurrent de Tintin.

Vol 714 pour Sydney est pré-publié dans les pages du journal Tintin, à raison d'une planche par semaine[c 2], du , numéro marquant d'ailleurs les vingt ans du journal, au . Aucune couverture du journal n'est consacrée à la publication de l'album. C'est la dernière fois que la pré-publication et l'album bénéficient de colorisations séparées. Les différences entre la prépublication et l'album sont minimes.

L'album paraît au printemps 1968. Casterman veut lancer une large promotion autour de l'album, après cinq ans d'absence de Tintin, et organise un grand cocktail promotionnel à Paris le [17]. Les manifestations, grèves et révoltes de mai 68 perturbent lourdement le voyage d'Hergé en France et entravent la réussite de l'évènement[17]. Finalement, alors que l'auteur s'inquiétait que le contexte affaiblissent les ventes, l'album est un succès de librairie, avec 500 000 exemplaires vendus en un semestre[17]. Il établit un record par rapport aux sorties précédentes, néanmoins loin du succès du nouveau concurrent Astérix[17]. Tandis que les aventures de Tintin se font de plus en plus sporadiques, son rival français apparaît dans deux histoires par an : l'année de parution de Vol 714 pour Sydney, Le Bouclier arverne se vend à un million d'exemplaire et Astérix aux Jeux olympiques à 1,2 million[18].

Alors que l'album est déjà paru, Hergé en émet rapidement une deuxième version, modifiant quelques dialogues, dont, à la page 42, une question de Haddock à Tintin dans le souterrain, qui passe de « Allez-vous enfin me dire où vous nous menez comme ça, mille millions de sabords ?!… » à « Allez-vous me dire dans quelle caverne de brigands nous sommes ici, mille millions de sabords ?!… »[19]. L'éphémère première version, devenue rare, est recherchée par les collectionneurs et affiche désormais un prix élevé[20].

Analyse[modifier | modifier le code]

Place de l'album dans la série[modifier | modifier le code]

Avec Objectif Lune, On a marché sur la Lune, L’Affaire Tournesol et L’Étoile mystérieuse, Vol 714 pour Sydney est l’un des albums de Tintin qui relèvent de la science-fiction. C’est sans doute celui qui va le plus loin dans le genre (les deux albums lunaires sont davantage proches de la prospective ou de l’anticipation traditionnelle ; L’Affaire Tournesol entre presque dans le genre des romans d’espionnage)[réf. nécessaire].

Tintin, Haddock, Tournesol et Milou sont invités au congrès d'aéronautique en tant que premiers à être allés sur la Lune, dans On a marché sur la Lune. Il s'agit de l'une des quelques évocations du retentissement mondial de leur exploit, disséminées dans les albums suivants l'aventure lunaire.

Cet album marque la dernière confrontation entre Tintin et Rastapopoulos, du moins dans la série officielle. En effet, Hergé avait envisagé de le faire revenir, sous les traits du faux mage Endaddine Akkas, dans l’album inachevé Tintin et l'Alph-Art. En outre, Tintin l’affronte à nouveau dans le dessin animé Tintin et le Lac aux requins.

Avec Tintin au Tibet, il est le seul album où Dupond et Dupont n'apparaissent pas depuis leur introduction dans Les Cigares du Pharaon. Toutefois les manuscrits de l'album montrent qu'Hergé avait l'intention initiale de les faire participer au côté de Tintin, du capitaine Haddock et du professeur Tournesol au voyage pour Sydney, en leur qualité de premiers hommes à avoir marché sur la Lune.

Il s'agit de l'unique album de la série dont l'action se déroule sur une durée courte (environ 24 heures si l'on excepte l'intervention télévisée des héros dans les dernières pages). Après Tintin et les Picaros, Hergé s'est lancé dans un projet d'album intitulé Un jour d'hiver, dans un aéroport dont l'action se déroule également, comme son titre l'indique, sur une courte durée mais y a finalement renoncé pour se lancer sur un autre projet : Tintin et l'Alph-Art.

Style graphique[modifier | modifier le code]

Philippe Goddin, s'il salue la qualité des décors, reproche à Hergé « les grimaces forcées dont il afflige volontiers ses personnages ainsi que l'utilisation, inhabituelle, de gros plans, particulièrement lors de la reprise du gag du sparadrap »[c 3]. Sylvain Bouyer explique, dans les derniers albums, le dessin a « perdu toute nervosité. La forme s'écarquille à partir des Bijoux. Le trait devient plus mou, il englobe plus de vide. Hergé affectionne les gros plans. Il dessine moins souvent les personnages en pied ; il s'intéresse aux grosses têtes, freinant la course du récit »[21].

Déconstruction du monde de Tintin[modifier | modifier le code]

Les derniers albums des Aventures de Tintin, dont Vol 714 pour Sydney, sont interprétés comme œuvrant à la « déconstruction », au « désenchantement », à la « désacralisation », de la série et de ses personnages[22]. Frédéric Soumois voit dans ces albums finaux un « processus de dérision de l'œuvre et de la création mêmes » par Hergé[22]. Dans l'album précédent, Les Bijoux de la Castafiore, « l'aventure se ni[ait] » selon Jean Rime[23] et Hergé « perverti[ssait] les structures narratives » pour Frédéric Soumois[22]. Dans Vol 714 pour Sydney, cette déconstruction porte sur les personnages de « méchants », qui sont profondément ridiculisés[23],[22]. De plus, Hergé fait éclater la dichotomie « bons » / « mauvais »[22], avec le personnage de Laszlo Carreidas placé du côté des « bons » sans en avoir les qualités.

Un singe nasique, par sa ressemblance avec Rastapopoulos, participe à rendre ridicule le méchant.

Hergé s'emploie à ridiculiser les personnages des méchants, Rastapopoulos et Allan, qui apparaissent, l'un comme un être grotesque et immature, l'autre comme un sous-fifre peu éveillé[24]. Il déclare à ce sujet : « En cours de récit, je me suis rendu compte qu'en définitive, Rastapopoulos et Allan n'étaient que de pauvres types. Oui, j'ai découvert ça après avoir habillé Rastapopoulos en cow-boy de luxe : il m'est apparu tellement grotesque, accoutré de cette façon, qu'il a cessé de m'en imposer ! Les méchants ont été démystifiés : en définitive, ils sont surtout ridicules, pitoyables. (…) D'ailleurs, ainsi déboulonnés, mes affreux me paraissent un peu plus sympathiques : ce sont des forbans, mais de pauvres forbans »[25]. Cette démystification se poursuit lorsque, s'étant involontairement fait injecter du sérum de vérité par Krollspell, Rastapopoulos se livre avec Carreidas à un ridicule concours pour déterminer qui des deux mérite le titre de génie du Mal. Il se met alors à livrer lui aussi le récit des pires de ses crimes, révélant au docteur qu'il comptait le trahir. À la fin, Tintin le retrouvera même en larmes, vexé de ne pas se voir reconnaître ce titre. Il en va de même pour Allan qui, voulant chercher des renforts auprès des Sondonésiens, se fait lyncher par eux et perd ainsi son dentier. Il finira donc le reste de l'aventure à zézayer, les vêtements en lambeaux et sans sa casquette, laissant apparaître le sommet de son crâne dégarni. Jusqu'alors, dans Le Crabe aux pinces d'or et Coke en stock, Allan était apparu comme un ennemi à craindre[24].

De par l'histoire, Tintin est passif dans l'aventure, dont il est quasiment « dépossédé »[24]. D'abord, l'aventure lui tombe dessus par hasard puis il n'en est pas maître, du moins pas totalement[24]. Tintin et ses amis se retrouvent dans la prise d'otages de Rastapopoulos par un concours de circonstances, dans lequel il n'a pris aucune décision, et le stratagème ne concernait uniquement que Laszlo Carreidas[24]. S'il mène l'action durant toute la séquence de l'évasion, le héros ne reste plus maître de l'aventure jusqu'à la fin de l'album, étant guidé par les messages télépathiques de Mik Ezdanitoff[24]. Dès lors, ce dernier mène l'action directement : il se charge ensuite de neutraliser les ennemis, de sauver les héros en leur montrant leur trajet et en les faisant monter à bord de la soucoupe volante, puis de mettre tout le monde à sa place finale, leur imposant tout[24]. Enfin, Ezdanitoff efface la mémoire de Tintin et donc l'aventure qu'il vient de vivre[24]. Yves Morel considère que, « victime des événements, balloté par eux, manipulé par Ezdanitoff, Tintin subit cette aventure ; il n'agit pas, mais est agi, instrumentalisé »[24]. Il y voit aussi une représentation du structuralisme, courant philosophique en plein essor dans les années 1960, réductible à l'idée que l'Homme ne décide en réalité de rien, toutes ses pensées et sa destinée n'étant que le fruit du contexte dans lequel il vit (historique, scientifique, technique, culturel, etc.)[24].

Yves Morel interprète ces bouleversements comme une manière pour Hergé de rentrer son héros dans son époque, désormais plutôt intéressée par les antihéros : « le héros, la morale, l'ordre traditionnel des valeurs y sont malmenés »[24]. Vol 714 pour Sydney est presque une parodie des précédentes aventures classiques , où tout est inversé : ici, « Tintin subit une aventure dont il est dépossédé et affronte des ennemis ridicules. Il est déchu de son statut de héros, et son univers devient dérisoire »[24].

Autour de l'album[modifier | modifier le code]

Adaptation[modifier | modifier le code]

Cet album fut adapté dans la série animée de 1991, et celui-ci présente quelques différences. Dans l'album, à l'arrivée à Djakarta, Tournesol se fâche contre le capitaine, croyant que celui-ci lui avait dit qu'ils étaient à Chandernagor et non à Djakarta. Dans l'album, Spalding passe un coup de fil à Walter dans une cabine téléphonique, signalant que Carreidas a embarqué Tintin, Haddock et Tournesol avec lui dans son avion et veut faire annuler la mission de détourner le jet privé mais Walter lui répond qu'il est trop tard de reculer en arrière et que Rastapopoulos ne renonce pas au projet. Dans l'animé, c'est Rastapopoulos qui lui dit cette réplique. Dans la version animée, les aviateurs Colombani et Boehm, ainsi que Spalding, participent à l'ensemble de la poursuite contre Tintin et ses compagnons, alors que dans l'album, ils ne viennent en renfort qu'à partir du moment où les révolutionnaires sondonésiens refusent d'entrer dans le mystérieux temple. Dans l'album, Rastapopoulos, reprenant ses esprits, simule un malaise puis s'enfuit après que Tintin et le capitaine ont été surpris par la présence d'un varan : dans l'animé, il profite de la fusillade opposant Tintin et Haddock à Allan et ses complices pour s'échapper. À la suite de cela, dans l'album, Tintin libère le docteur Krollspell, d'abord emmené comme otage : dans l'animé, c'est Haddock qui le libère. Aussi, Allan est indemne dans la série, alors que dans l'album, il est couvert de bleus, perd son dentier, sa casquette de marin et a une tonsure sur le crâne. Dans l'album, Rastapopoulos, sous le sérum, une fois le numéro de compte de Carreidas obtenu, a prévu de faire disparaître Krollspell, les Sondonésiens, Spalding et les aviateurs Paolo Colombani et Hans Boehm alors que dans la série, il ne cherche à descendre que Krollspell. Dans la série, après que Carreidas a fait ôter le chapeau de Tournesol, ce dernier le secoue en l'étranglant tandis que dans l'album, Tournesol le tabasse avec tellement de haine que même Tintin et Haddock ne réussissent pas à le calmer. Dans la série, pour faire sauter la statue, Rastapopoulos ordonne à ses complices de filer chercher la dynamite, dans l'album, il envoie Allan récupérer le plastic explosif destiné à l'origine aux Sondonésiens. Dans l'album, quand Allan fait soustraire le chapeau de Carreidas sous la statue, il donne accidentellement un coup de coude à l'oeil droit de son chef tandis que dans la série, il lui tombe dessus involontairement. Dans l'album, lorsqu'ils sont dans le cratère du volcan, Tintin et ses compagnons ne voient pas la soucoupe volante au-dessus d'eux et ils sont hypnotisés par Ezdanitoff avant de monter à bord de l'astronef, alors que dans l'animé, ils voient l'appareil surgir de la fumée du volcan et sont hypnotisés une fois à bord. Dans l'album, ils sont recueillis inconscients et sont tous interviewés lors d'une émission télévisée (que regardent Séraphin Lampion et sa famille), dans l'animé, ils sont retrouvés éveillés et sont interrogés par le pilote de l'avion qui les a sauvés ; seuls Tintin et Tournesol passent ensuite à la télévision[réf. nécessaire].

Sauvegarde patrimoniale[modifier | modifier le code]

La tour de contrôle de l'ancien aéroport de Kemayoran, désormais abandonnée.

Un groupe de tintinophiles indonésiens milite pour sauvegarder la tour de contrôle de l'aéroport de Kemayoran, représentée dans l'album[26]. L'aéroport est fermé depuis 1985, laissant les installations à l'abandon, et la ville de Jakarta s'y est étendue[26]. Les bâtiments restants de l'aéroport, dont la tour de contrôle, sont menacés de destruction pour faire place à un quartier d'affaires[26].

Notes et références[modifier | modifier le code]

Principaux ouvrages[modifier | modifier le code]

  1. a et b Goddin 2011, p. 231.
  2. Goddin 2011, p. 252.
  3. Goddin 2011, p. 258.

Autres références[modifier | modifier le code]

  1. Hergé, Vol 714 pour Sydney, Casterman, , 62 p., p. 62
  2. Farr 2001, p. 180.
  3. Assouline 1983, p. 344.
  4. Farr 2001, p. 183-184.
  5. Mine de plomb recto-verso (54 x 36 cm) préparatoire des planches 45 et 46 de l'album Vol 714 pour Sydney, adjugée 142 508  lors de la vente aux enchères Artcurial le 22 novembre 2008 à Paris.
  6. De petites surprises..., site free-tintin.net
  7. Description faite de l'appareil par Laszlo Carreidas à la page 8 de l'album.
  8. Vol 714 pour Sydney, p. 11.
  9. a et b « Le Carreidas 160 Jet… par Roger Leloup. Souvenirs de sa création », (consulté le 14 mai 2015)
  10. de Granrut 2002, p. 74-75.
  11. a b c d e et f « Vol hypersonique pour Sydney », sur www.tintin.com, (consulté le 28 novembre 2020).
  12. a b c et d Patrick Mérand, Les arts et les sciences dans l'œuvre d'Hergé, Sépia, , p. 102 à 105
  13. Peeters 1984, p. 172-174.
  14. a b et c Patrick Mérand, La géographie et l'histoire dans l'œuvre d'Hergé, Sépia, impr. 2015, cop. 2015 (ISBN 978-2-84280-254-7 et 2-84280-254-3, OCLC 920859173), p. 97 à 101
  15. Soumois 1987, p. 286.
  16. Tintin à la découverte des grandes civilisations, Le Figaro, impr. 2010, 156 p. (ISBN 978-2-8105-0199-1), « Les arts premiers : Fétiches, masques et oreilles cassées », p. 22
  17. a b c et d Peeters 2006, p. 525.
  18. Albert Algoud, Dictionnaire amoureux de Tintin, Paris, Plon, , 785 p. (ISBN 978-2-259-24138-0, lire en ligne), p. 28
  19. Claudy Lempereur, « Deux premières pour Sydney », Les Amis de Hergé, no 22,‎ , p. 34-36 (présentation en ligne).
  20. « Tintin - Vol 714 pour Sydney : les subtilités de la première édition », sur tintinomania.com, (consulté le 29 avril 2021).
  21. Sylvain Bouyer, « Tintin entre pierre et neige », Littérature, no 97,‎ , p. 87-95 (lire en ligne).
  22. a b c d et e Soumois 1987, p. 289.
  23. a et b Jean Rime, « Hergé est un personnage : Quelques figures de la médiation et de l’autoreprésentation dans Les aventures de Tintin », Études françaises, vol. 46, no 2,‎ , p. 27-46 (lire en ligne).
  24. a b c d e f g h i j k et l Yves Morel, « Vol 714 pour Sydney : des antihéros sans prise sur un monde absurde… », sur BDZoom, (consulté le 29 avril 2021).
  25. Sadoul 1989, p. 70.
  26. a b et c Cheta Nilawaty, « Indonésie.Tintin à l'aéroport de Jakarta : un patrimoine à sauver », sur Courrier international, Tempo, (consulté le 29 avril 2021).

Annexes[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Sur l'album[modifier | modifier le code]

Sur l'œuvre d'Hergé[modifier | modifier le code]

  • Philippe Goddin, Hergé, Chronologie d'une œuvre : 1958-1983, t. 7, Bruxelles, Éditions Moulinsart, , 375 p. (ISBN 978-2-87424-239-7). Ouvrage utilisé pour la rédaction de l'article.
  • Charles de Granrut, « Hergé, un mordu des avions », Sciences & Vie, Paris « Édition spéciale », no 14H « Tintin chez les savants, Hergé entre science et fiction »,‎ , p. 72-83.
  • Frédéric Soumois, Dossier Tintin : Sources, Versions, Thèmes, Structures, Bruxelles, Jacques Antoine, , 316 p. (ISBN 2-87191-009-X).

Sur Hergé[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]