Moaï

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Ensemble de moaï sur le Ahu Tongariki.

Les moaï, localement mo'ai, sont les statues monumentales de l’île de Pâques (île appartenant au Chili) située en Polynésie, qui ne sont pas datées car on ne peut pas dater le taillage d'une roche. La majorité de ces monolithes est sculptée dans du tuf issu principalement de la carrière de Rano Raraku. Quelques-uns ont cependant été sculptés dans d'autres roches volcaniques de l'île (basalte, trachyte ou tuf volcanique[1]). Leur taille varie de 2,5 à 9 mètres, pour un poids moyen de 14 tonnes, jusqu'à 80 tonnes pour les plus grosses. Toutes sont des monolithes tournés principalement vers l’intérieur de l’île à l'exception du Ahu Akivi dont les moaï regardent l'océan. Selon Jo Anne Van Tilburg, le nombre de moaï sur l'ensemble de l'île s'élève à près de 887 avec un poids moyen de 13,78 tonnes, toutes ne sont pas visibles, certaines étant fragmentées ou ayant été récupérées pour construire d'autres monuments[2]. Les moaï tels qu'ils devaient être dans leur état final, après édification, possédaient des yeux blancs fait de coraux et l’iris rouge en tuf volcanique ou noir obsidienne. Certains d'entre eux portent une sorte de coiffe, le pukao, fait de tuf rouge, issu de la carrière de Puna Pau[3], et pesant lui-même plusieurs tonnes.

Tampon de passeport de l’île de Pâques, avec les moaï.

Emblème de l’île, les moaï, grandes statues de pierre, ont été dressés par les Haumaka, anciens habitants de l’île, qui s’identifiaient comme descendants du découvreur polynésien Hotu Matu'a, qui selon leur tradition orale serait venu de Hiva. Les ahu, plates-formes cérémonielles accueillant les moaï, sont devenus des nécropoles à partir du XVIIe siècle, des tombes secondaires pour la réinhumation de squelettes apportés d’ailleurs y étant aménagées[4].

Dans la carrière des moaï, située sur une pente du volcan Rano Raraku, dans l’est de l'île, on peut voir des centaines de statues, certaines semblant presqu’achevées, d’autres à l’état d’ébauche. On pense qu’au XVIIe siècle l’extraction des statues a progressivement cessé en raison du remplacement du culte des ancêtres par celui du dieu Make-make et du Tangata manu, l'« homme-oiseau », aux XVIe ‑ XVIIe siècles[5].

Les Moaï ont un corps[modifier | modifier le code]

Jusqu’au XIXe siècle, on ne distinguait des moaï que leur tête, leur cou et tout au plus l’amorce d’un torse. Dès 1916, Catherine Routledge émet l’hypothèse que la partie visible n’est que le haut de statues plus grandes[6]. En 1936, les travaux de l’expédition franco-belge d’Alfred Métraux[7] confirment que comme les tikis polynésiens, les Moaï ont un corps, enfoui sous terre et pourvu de bras et de mains. Chez les statues représentant une femme, souvent au ventre gonflé, les mains sont ramenées en avant de part et d’autre du nombril, ce qui est interprété comme un signe de fertilité. De plus, le dos des statues présente des pétroglyphes de tailles et aux formes diverses. En 2010 et 2011, une équipe d’archéologues et de bénévoles codirigée par Jo Anne Van Tilburg et Cristián Arévalo Pakarati entreprend d’excaver 90 de ces statues afin d’étudier et comparer leur partie enterrée[8].

Rôle et datation[modifier | modifier le code]

On ne sait à peu près rien des raisons qui ont poussé les Haumaka, le premier peuple de l’île de Pâques, à augmenter la taille de leurs statues : peut-être s’agit-il d’une sorte de compétition de prestige entre clans. Les théoriciens de l’effondrement de la civilisation Haumaka comme Jared Diamond (théorie d’ailleurs contestée) supposent que cette industrie a épuisé une partie importante des ressources de « l’île la plus isolée du monde ».

Les méthodes de datation permettent de dater la roche mais pas la période à laquelle elle a été taillée. Il semble que les premiers moaï sculptés au XIIIe siècle étaient de taille et de morphologie humaine, comme ailleurs en Polynésie, pour évoluer vers des morphologies plus imposantes telles que nous les connaissons aujourd’hui. Ce culte prit fin au XVIIe siècle et des auteurs comme Jared Diamond ont supposé que c’est parce que les habitants de l’île auraient anéanti leurs ressources en bois. La tradition orale n’en dit rien, mais fait état de guerres entre clans, ou peut-être entre classes sociales, si les « longues-oreilles » qu’elle évoque sont non pas un clan, mais la caste des prêtres et leurs guerriers. Toujours est-il qu’un changement religieux était en cours et qu’un culte nouveau, celui de « l’homme oiseau », se mettait en place quand l’île fut découverte le 5 avril 1722 par un marin hollandais, Jacob Roggeveen.

La quasi-extermination de la population d’origine Haumaka par les esclavagistes péruviens en 1862 et son remplacement par des polynésiens évangélisés, amenés de Rapa par les planteurs français, fit disparaître toute trace des anciens cultes, de sorte que la plupart des souvenirs de cette civilisation furent perdus. Néanmoins, les moaï par leur côté spectaculaire (et longtemps mystérieux) sont profondément ancrés dans la culture de Pascuans, et au-delà, à travers le monde : dix moaïs sont expatriés à Paris, à Londres, à Bruxelles, à Washington, à Viña del Mar, à La Serena et à Santiago.

Édification[modifier | modifier le code]

Excavation et sculpture des moaï et des pukao[modifier | modifier le code]

La quasi-totalité des moaï de l'île a été excavée de la carrière de tuf de Rano Raraku, sur la pointe Est de l'île. Sur les 887 comptabilisés, une cinquantaine seulement n'a pas été taillée dans le tuf de Rano Raraku mais dans d'autres types de roches volcaniques de l'île. La carrière de Rano Raraku contient encore bon nombre de moaï inachevés, qui sont autant d'exemples permettant d'avoir une idée de la façon dont les statues étaient excavées. Vraisemblablement, les tailleurs de pierre taillaient d'abord le bloc dans la masse du roc, sans détacher le dos de la paroi. Le bloc était dégrossi sur la face avant, puis suivait la sculpture des détails morphologiques (sauf les yeux, qui sont taillés lors de l'édification). Après quoi, le bloc était détaché de la paroi en taillant le dos de la statue. Le moaï, en position horizontale, pouvait alors être transporté sur son lieu d'édification. Les pukao sont taillés de la même manière dans la carrière de Puna Pau[3]. Dans les années 1950, Thor Heyerdhal et une équipe de six personnes commencèrent à tailler un moaï avec des outils de l'époque. Même s'ils s'arrêtèrent avant d'avoir terminé l'excavation de leur statue, Heyerdhal calcula qu'il faudrait environ 12 à 15 mois pour extraire un moaï de taille moyenne[9].

Carte de l'île avec la localisation d'une partie des ahu, plates-formes cérémonielles accueillant les moaï

Transports et édification[modifier | modifier le code]

Différentes reconstitutions ont par le passé tenté d'élucider le mystère entourant les techniques mises en œuvre pour le transport et l'édification des Moaï. Lors des essais de Jo Anne Van Tilburg, les statues ont été déplacées sur des traineaux en bois attachés par des cordes et positionnés sur des rails à pirogue constitués de rondins de bois maintenus par des traverses. Cet essai a permis de montrer qu'entre 50 à 70 personnes tractant le traineau en synchronisation pouvaient déplacer un moaï de près de 12 tonnes, sur une distance de 14 km ½, en moins d'une semaine (à raison de 5 heures/jour, et de pas de 5 m)[3].

En 2011, Terry Hunt et Carl Lipo, deux professeurs américains en anthropologie, ont bouleversé les certitudes lors d'une expérience réalisée in situ. Se concentrant sur les traditions orales qui relatent des "statues qui marchent", les chercheurs ont démontré que les Moaï ont en réalité été transportés verticalement à l'aide de cordes[10]. Sans la moindre consommation de bois, les statues étaient balancées de gauche à droite à l'aide de cordes par deux groupes d'hommes situés de part et d'autre du chemin tandis qu'un troisième, placé derrière les Moaï, en assurait l'équilibre[11]. La portée réelle de cette expérimentation a depuis été contestée par un spécialiste des transports mégalithiques anciens[12].

Sur l'édification elle-même, ce sont les Pascuans actuels qui en firent la démonstration à Thor Heyerdhal. Ils érigèrent une rampe de pierre en pente douce, le long d'un ahu, sur laquelle la statue a été tirée, la base en avant. Puis la tête de la statue est soulevée de quelques centimètres grâce à des leviers de rondin. Dans l'espace créé, les ouvriers glissent des pierres, qui maintiennent la tête de la statue. De degrés en degrés, la statue est ainsi élevée jusqu'à sa position finale. Il semble que les moaï surmontés d'un pukao devaient être érigé en une fois, c'est-à-dire que le pukao était déjà assemblé à son moaï dans sa position couchée, l'ensemble maintenu par un châssis[3], plutôt que d'être élevé sur la tête de son moaï, une fois celui-ci debout.

Après édification, le moaï est paré de ses orbites. En 1979, deux scientifiques, Sonia Haoa et Sergio Rapu, découvrent un œil complet de moaï, constitué d'un demi-globe en corail blanc et d'un iris en tuf rouge, au pied d'un ahu. Il est possible que ces yeux aient été à la garde des prêtres pascuans qui en paraient les moaï lorsque l'on érigeait les statues.

Origine du culte des Moaï[modifier | modifier le code]

La théorie de l'origine polynésienne des moaï[modifier | modifier le code]

On ignore pratiquement tout des rites pratiqués autour des moaï mais selon les archéologues et les ethnologues, les moaï sur leurs ahus sont la version locale des tikis polynésiens sur leurs maraes, ayant le même rôle symbolique, rituel et social et servant à vénérer les ancêtres et les dieux[7].

Selon la plupart des auteurs, les Haumakas (ainsi appelés d'après leur premier roi mythique, Hotu Matu'a), habitants d'origine de l'île avant la catastrophe démographique de 1861 et les immigrations qui ont suivi[13], sont venus de Hiva conformément à la tradition orale et ont ensuite fait évoluer leurs traditions en vase clos, en augmentant progressivement la taille de leurs statues, tant que les lois de la physique et les ressources de l'île le permirent[14].

La théorie d’une origine incaïque des moaï[modifier | modifier le code]

Promue dans les années 1950 par Thor Heyerdhal, la théorie d’une origine incaïque des moaï a été plus récemment défendue par Jean-Hervé Daude, qui pense que le « peuple des hommes corpulents, arborant de longues oreilles » et considérés comme les concepteurs des moaï selon la tradition orale, descendrait d'Incas. Leur présence résulterait du passage de l'Inca Tupac Yupanqui vers 1465 au cours d'une expédition maritime à des fins expansionnistes. Ce deuxième peuple, arrivé après les premiers habitants Haumaka, aurait été constitué d'hommes plus trapus, une caractéristique qui est aussi le propre des Andins dont la cage thoracique est très développée[15],[16].

Les moaï représenteraient des Incas dont ils auraient les traits caractéristiques : le nez long et effilé, les lèvres minces et le menton proéminent. Le pukao des moai représenterait le llautu, un turban sacré chez les Incas que seul l’Inca suprême et sa garde d’élite : les orejones, avaient le droit de porter. Les moaï avaient aussi de longues oreilles, tout comme les orejones qui s'allongeaient les lobes d'oreilles à l'aide de pendentifs[15],[16].

Les moaï auraient été descendus du sommet de la carrière du volcan Rano Raraku à l’aide de cordes et d’un système de treuil dont les vestiges sont encore visibles au sommet du cratère de l’ancien volcan. Selon l'hypthèse de Daude, la tradition orale ne permet pas d'affirmer que les moaï auraient été transportés debout. La tradition orale et les rapports des premiers explorateurs font mention de l’utilisation de pierres rondes pour le déplacement des moaï. Les moaï auraient été déplacés à l’horizontale sur des traineaux constitués de troncs assemblés en forme de radeaux. Ces traineaux auraient roulés sur des pierres rondes, un moyen de transport très efficace et n’utilisant que peu de ressources. Les moaï auraient aussi été transportés par la mer sur des radeaux[17], les jours (deux ou trois par siècle) de mer très calme (pour quiconque connaît les côtes de l’île et l’état habituel de l’océan, une telle supposition tient du canular).

Autres sculptures de l'Île de Pâques.[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. VAN TILBURG, Jo Anne. 1994. Easter Island: Archaeology, Ecology and Culture. Washington D.C.: Smithsonian Institution Press. page 24
  2. (en) Jan J. Boersema, The Survival of Easter Island, Cambridge University Press,‎ 2015, p. 283
  3. a, b, c et d Crépuscule sur l'île de Pâques, dans Effondrement de Jared Diamond
  4. Gilles Van Grasdorff, Secrets & mystères de l'île de Pâques, Presses du Châtelet,‎ 2013, p. 221
  5. Nicolas Cauwe (dir.), Île de Pâques, faux mystères et vraies énigmes, Les éditions du CEDARC, 2008 et Île de Pâques, le grand tabou : dix années de fouilles reconstruisent son histoire, Louvain-la-Neuve, Éditions Versant Sud, 2011.
  6. Van Tilburg, Jo Anne : Among Stone Giants: The Life of Katherine Routledge and Her Remarkable Expedition to Easter Island, ISBN 0-7432-4480-X
  7. a et b Alfred Métraux : Introduction à la connaissance de l'Ile de Pâques, éditions du Muséum national d'histoire naturelle, Paris 1935, relatant les résultats de l'expédition franco-belge de Charles Watelin en 1934.
  8. http://www.eisp.org/
  9. Easter Island: Giant Stone Statues Tell of a Rich and Tragic Past, Caroline Arnold, p. 27
  10. Ile de Pâques : Les statues qui marchent, in Le Monde, édition du 9 septembre 2011 : http://www.lemonde.fr/voyage/article/2011/08/05/ile-de-paques-les-statues-qui-marchent_1556451_3546.html
  11. L'expérience a fait l'objet d'un documentaire intitulé "L'énigme de l'île de Pâques" : https://www.youtube.com/watch?v=f7jGitjCczA
  12. "La Recherche" no 470, December 2012, p. 22 : https://www.academia.edu/2234930/Les_statues_de_lile_de_Paques_nont_pas_ete_transportees_debout
  13. Les polynésiens Haumaka ont été à 90% enlevés puis tués en 1861 par les esclavagistes péruviens qui les ont emmenés aux îles Chincha pour les y vendre aux exploitants de guano : cela mit fin à au moins six siècles de continuité démographique, un temps largement suffisant pour l'évolution stylistique des tikis en moaïs. Par la suite, la population polynésienne de l'île se reconstitua à partir des ouvriers agricoles venus de Rapa depuis 1864 pour travailler dans les plantations et les élevages des colons français installés dans l'île, comme Dutroux-Bornier. C'est pourquoi les polynésiens pascuans actuels se dénomment Rapanui (peuple de la Grande Rapa).
  14. Thomas S. Barthel: The Eighth Land: The Polynesian Settlement of Easter Island, Honolulu University of Hawaii 1978
  15. a et b Jean Hervé Daude, Île de Pâques : Le transport et l'édification des moai, Canada, 2013.[1]
  16. a et b Denise Wenger, Charles-Edouard Duflon, L'île de Pâques est ailleurs, Ed. Frédéric Dawance, 2011, p. 80.
  17. Jean Hervé Daude, Île de Pâques : Le transport et l'édification des moai, Canada, 2013.[https://www.youtube.com/watch?v=5TCXUTZwQ5Q
  18. Tiré de : Dr. Stephen-Chauvet , 1935, fig. no 99, collection Morice en 1935, H 38 inches. "Les crêtes en relief sont destinées à représenter, très stylisé, le faciès humain". Notice extraite du livre indiqué en source :Traduction anglaise en ligne de Ann Altman
  19. Cf: Dr. Stephen-Chauvet, 1935. Planches XXXIX et XL, fig 106, 107, 108

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