L'Île Noire

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L'Île Noire
7e album de la série Les Aventures de Tintin
image

Auteur Hergé
Couleurs Studios Hergé
Genre(s) Aventure, policier

Thèmes Faux-monnayage
Mystère
Personnages principaux Tintin
Milou
Docteur Müller
Dupond et Dupont
Lieu de l’action Drapeau de la Belgique Belgique
Manche
Drapeau de l'Angleterre Angleterre
Drapeau de l'Écosse Écosse
Époque de l’action Années 1930

Pays Drapeau de la Belgique Belgique
Langue originale Français
Éditeur Casterman
Première publication 1938 (noir et blanc)
1943 (couleur)
Nb. de pages 124 (noir et blanc)
62 (couleur)

Prépublication Le Petit Vingtième
(de 1937 à 1938)
Albums de la série

L'Île Noire (initialement intitulé Les Nouvelles Aventures de Tintin et Milou) est le septième album de la série de bande dessinée Les Aventures de Tintin, créée par le dessinateur belge Hergé. À l'origine publié en feuilleton dans Le Petit Vingtième, supplément de l'hebdomadaire Le Vingtième Siècle, du au , l'album paraît en aux éditions Casterman. Il est colorisé en 1943, avant d'être refondu en 1966, donnant la version actuelle[1].

Dans cet album, Tintin part à la poursuite d’une bande de faux-monnayeurs au Royaume-Uni. Ces derniers, rassemblés autour du Dr Müller, cherchent à l'éliminer à plusieurs reprises avant de prendre la fuite. Tintin retrouve leur trace jusqu'en Écosse, et arrive dans leur repaire sur l'île Noire, où il finit par les faire arrêter après une confrontation finale avec la bande et la « bête » destinée à effrayer ou éliminer les intrus, un gorille nommé Ranko.

Dans l'édition de 1966, Hergé redessina entièrement l'album à la demande des éditeurs anglais qui jugeaient la représentation de la Grande-Bretagne non conforme à la réalité. Alors que les scènes et les dialogues restent identiques, les décors et accessoires ont été enrichis tant au niveau des détails ajoutés que de la modernisation de l'ensemble des objets. On peut y trouver un certain déséquilibre entre le dessin moderne et Tintin qui est toujours celui des années 1930. De fait, L'Île Noire est le seul album de la série qui ait connu trois versions différentes.

Résumé complet[modifier | modifier le code]

En se promenant avec Milou, Tintin est blessé d'un coup de feu par deux mystérieux aviateurs visiblement tombés en panne. Il est emmené dans une clinique où sa blessure s'avère sans gravité ; il y apprend par les Dupondt qui sont venus lui rendre visite qu'un avion non immatriculé est tombé dans le Sussex, dans le Sud de l'Angleterre. Se disant qu'il pourrait bien s'agir de ses deux agresseurs, Tintin quitte la clinique et décide de retrouver lui-même leur piste.

Deux complices des aviateurs se retrouvent dans le train que prend Tintin, et le font arrêter en faisant croire qu'il a agressé et volé le portefeuille de l'un d'eux, un dénommé Wronzoff. Ils glissent dans les poches de Tintin une matraque et le portefeuille en question. Les Dupondt, qui se trouvent eux aussi dans le train, n'ont d'autre choix que d'arrêter leur ami. Tintin réussit toutefois à s'échapper grâce à Milou, qui subtilise les clefs des menottes aux Dupondt endormis. Après sa fuite, il se retrouve nez-à-nez avec les policiers qui tentent une nouvelle fois, sans succès, de le rattraper.

Tintin réussit à prendre le bateau pour l'Angleterre, mais les deux malfaiteurs qui ont monté le coup du train sont également à bord. Arrivés au port, ils suivent Tintin, l'enlèvent, le conduisent au bord d'une falaise, surplombant la mer, et l'obligent à sauter. Milou réussit à sauver son maître en attirant sur les bandits une chèvre enragée. Tintin est sauf, mais les deux malfrats s'échappent.

En se rendant à Eastdown à pied, Tintin découvre l'épave de l'avion qu'il recherche, gardée par un policier. De là, Milou flaire une piste et retrouve les blousons des aviateurs et dans une poche un papier déchiré en dix morceaux que Tintin reconstitue :

Eastdown, Sussex
Müller
3 f. r.

24 – 1 h.

Curieux, le reporter continue son chemin, et aboutit devant la propriété d'un certain docteur J. W. Müller, dont le nom est mentionné dans le message codé. Tintin décide d'y pénétrer, mais se retrouve aux prises avec un chien de garde et un piège à loup, pour être finalement capturé par le docteur et son chauffeur, Ivan. Tintin réussit à se défaire de ses liens et un combat s'ensuit durant lequel la villa du docteur Müller prend feu. Tintin est sauvé par les pompiers et revient sur les lieux la nuit : il surprend Ivan et son patron alors qu'un avion largue des sacs de faux billets. Une course-poursuite s'ensuit, durant laquelle les bandits réussissent à s'enfuir en voiture, en train puis en avion. Tintin et Milou, suivis de près par les Dupondt, décollent en direction de l’Écosse.

La mauvaise visibilité oblige l'avion à effectuer un atterrissage forcé, mais un habitant local recueille le héros et son pilote. Tintin apprend par la radio que l'avion de Müller et Ivan s'est écrasé au large du village de Kiltoch, où il se rend le lendemain. Malgré les avertissements des villageois, Tintin achète un petit bateau motorisé pour se rendre sur l'île Noire voisine, réputée être le repaire d'une bête monstrueuse. Dans les ruines du château, il tombe nez à nez avec Ranko, un gorille que Milou met en fuite. Tintin découvre alors que le château est en fait le quartier général d'une organisation de faux-monnayeurs ; il tient tête au docteur Müller et à ses hommes avant que la police britannique n'arrive et arrête les malfaiteurs.

L'aventure se termine par le retour de Tintin et Milou avec les Dupondt à Kiltoch, accueillis par une foule de journalistes, qui prennent la fuite dès que le gorille, blessé et destiné à un zoo, fait son apparition.

Genèse de l'œuvre[modifier | modifier le code]

Hergé en Angleterre[modifier | modifier le code]

Abandonnant l'exotisme caractéristique des contrées lointaines où il avait précédemment envoyé Tintin, Hergé choisit de placer le cadre de sa prochaine aventure en Europe. Selon Frédéric Soumois, cette destination répond à une entreprise méthodique d'exploration du monde par le jeune reporter[2] : après avoir arpenté l'Afrique (Tintin au Congo), l'Orient et l'Extrême-Orient (Les Cigares du pharaon et Le Lotus bleu) ainsi que les Amériques (Tintin en Amérique et L'Oreille cassée)[a], Tintin s'attarde désormais en Grande-Bretagne, en laquelle Soumois voit le « symbole occidental entre tous », avançant par là une explication du choix d'Hergé[3]. Pour Michael Farr (en), l'épopée anglo-écossaise de Tintin est la manifestation de l'anglophilie d'Hergé, laquelle prend selon lui racine dans les relations privilégiées qui unissent la Belgique et le Royaume-Uni. Farr rappelle à cet effet que le royaume belge fut établi sous la pression exercée par les Britanniques sur les autres États européens au début du XIXe siècle ; en outre, le Royaume-Uni en fut un allié fidèle lors de la Première Guerre mondiale[4].

Au début du mois d', juste avant que la prépublication des Nouvelles Aventures de Tintin et Milou ne commence, Hergé se rend en Angleterre en compagnie d'un groupe d'amis de l'Institut Saint-Boniface, où il était élève au début des années 1920. Il s'agit pour le dessinateur d'effectuer des travaux de repérage afin d'accroître la vraisemblance des paysages et des lieux où il s'apprête à faire évoluer Tintin, ce qui constitue une première dans sa méthode de conception des bandes. Hergé et ses camarades, plutôt désargentés, passent cependant peu de temps en Angleterre, si bien qu'ils ne visitent que Londres et le Sussex, notamment le village d'Arundel dont Hergé rapporte plusieurs cartes postales[5]. D'autre part, il découvre à Londres les plumes « Gillott's-Inqueduct no 2 » qu'il acquiert en quantité : en acier inoxydable, contenant un réservoir d'encre de Chine qui rend le dessin plus aisé, Hergé les utilisera jusqu'aux années 1970[6]. Malgré tout, le court séjour anglais du dessinateur ne lui permet pas de poursuivre jusqu'en Écosse, et les repérages qu'il a réalisés restent modestes. Hergé trouvera a posteriori que la documentation qu'il avait ramenée était alors bien insuffisante pour donner une « couleur locale » satisfaisante aux planches de L'Île Noire, déclarant même : « J'avais jeté un coup d'œil un peu sommaire sur l'Angleterre »[7].

Influences et inspirations[modifier | modifier le code]

Actualités des années 1930[modifier | modifier le code]

Pour cette aventure, Hergé mise beaucoup sur le potentiel légendaire de l'Écosse.

L'Oreille cassée, précédente aventure de Tintin, était déjà marquée par l'actualité de son époque, avec une évocation — certes détournée — de la guerre du Chaco, qui servait de toile de fond à la traque du fétiche arumbaya. Son successeur reste dans la même ligne : l'actualité n'est plus présente en première ligne comme dans Le Lotus bleu, mais est évoquée plus ou moins directement, avec l'apparition de faux-monnayeurs[8]. En effet, depuis la fin du premier conflit mondial, le trafic de fausse monnaie était à son apogée. La production de monnaie factice battait son plein, à tel point qu'une convention internationale destinée à déstabiliser les malfaiteurs avait eu lieu à Genève fin 1929, sans réel succès[8]. L'aviation était très utilisée chez les faux-monnayeurs ; l'aventure commence d'ailleurs avec un avion : c'est en tentant d'aider ses pilotes que Tintin est agressé, car lesdits pilotes étaient en fait des faux-monnayeurs. L'entreprise de fausse monnaie du Dr Müller fait référence, d'une manière cachée, aux tentatives de sabotage de la démocratie dans l'Europe des années 1930 et au nazisme (Müller est un nom allemand) ; l'album suivant, Le Sceptre d'Ottokar, y fera allusion plus directement[9].

Mais la grande originalité de ce volet est d'accoler ce problème actuel à une ambiance plus mystérieuse et exotique, grâce au lieu de l'histoire : l'Écosse, dont le potentiel légendaire est très exploité par Hergé. Ainsi, apparaît dans cette aventure une « bête » qui va s'avérer être un gorille fortement inspiré de King Kong, apparu dans un film de 1933 : Ranko, qui vit sur une île maudite en ruines[8].

Benoît Peeters note d'ailleurs que « l'auteur réunit habilement ces deux univers jugés incompatibles en montrant que les gangsters modernes sont parfaitement capables de jouer sur les vieilles angoisses et de se servir de peurs ancestrales pour mener à bien leurs projets »[8].

Ranko : deux créatures mythiques en une[modifier | modifier le code]

King Kong (1933).

À travers ce gorille, il fait aussi allusion au monstre du loch Ness, qui est aussi évoqué par Tintin dans le pub écossais. Bien que cette créature légendaire ait fait parler d'elle depuis des siècles[b], elle s'est vraiment propagée dans l'imaginaire collectif à partir des années 1930, durant lesquelles elle a été prétendument photographiée pour la première fois. L'auteur combine donc deux créatures ayant récemment fait l'actualité lors de l'écriture de son histoire[10].

Une aventure aux multiples transformations[modifier | modifier le code]

L'Île Noire détient un statut spécial au sein de l'œuvre d'Hergé : l'histoire a en effet connu trois versions qui, si elles sont quasi identiques au niveau du scénario et des dialogues, sont sensiblement différentes sous l’aspect graphique[11].

Premières parutions (1937-1938 et 1943)[modifier | modifier le code]

La première Île Noire, dessinée en noir et blanc, est parue entre 1937 et 1938 dans Le Petit Vingtième et se compose de 124 pages[11]. La première version en couleurs, parue en 1943, est presque identique[11]. Elle est développée à l'époque où Hergé, pour faciliter la commercialisation de son œuvre, redessine, colorise et corrige quelques maladresses de ses premiers albums. À l'exception de Tintin au pays des Soviets, tous les albums ayant d'abord été développés en noir et blanc (jusqu'au Crabe aux pinces d'or donc) ont droit à ce traitement.

Bob de Moor s'est rendu en Écosse pour l'occasion.

En 1965, Hergé reçoit une lettre de son éditeur britannique, Methuen[10] :

« Il s'est passé ceci, pour L'Île Noire, c'est que cet album n'avait jamais été traduit en Angleterre et que mon éditeur anglais, avant de le publier, l'a lu — ce sont des choses qui arrivent ! — et il m'a dit « écoutez, il n'est pas possible de le laisser comme ça. D'abord, cela a été dessiné à une autre époque et il y a des tas d'erreurs au point de vue de la réalité de la chose anglaise. » Il avait dressé une liste complète et exacte de mes erreurs, invraisemblablement nombreuses, que contenait cette histoire[12]. »

L'éditeur avait ainsi relevé 131 erreurs de détail dans la première version en couleur[10]. Mais la version originale ignorait aussi la réalité de la chose écossaise. Les maisons du « Kiltoch de 1938 », par exemple, sont des constructions à pans de bois, en colombages et peintes à la chaux, communes en Angleterre, mais complètement absentes en Écosse et donc irréalistes[13].

Édition de 1966[modifier | modifier le code]

Hergé était alors très occupé à la conception de Vol 714 pour Sydney et n'avait donc pas le temps de réaliser un voyage de repérage en Grande-Bretagne[10]. Il envoie alors son ami et collaborateur Bob de Moor sur place afin qu'il fasse des croquis, des photos et voie de ses yeux ce pays que les studios Hergé seront ensuite chargés de dessiner. En plus des améliorations et rectifications que ce séjour permet de relever, Hergé réactualise l'ensemble de l'album, notamment les décors et les costumes. On constate aussi un remaniement des cadrages et des mises en pages pour permettre une lecture plus agréable. Enfin, un gros travail sur la couleur rend plus glauque et inquiétante l'île Noire[11]. Les objets sont mis à jour pour correspondre aux années 1960 : par exemple, la locomotive à vapeur est remplacée par une machine diesel-électrique, et la pompe à bras par un camion pompe.

Ces évolutions desservent toutefois parfois le récit, tant Hergé a refusé de retoucher le scénario. Peeters souligne l'incohérence de deux scènes : l'épisode des clés perdues des pompiers (p. 19-21), moins probable en 1965 au vu des améliorations technologiques[11], tout comme les mésaventures aéronautiques des Dupondt, supposées se dérouler sur une période d'au moins 48 heures, toujours retranscrites à la télévision comme s'il s'agissait d'un exploit exceptionnel (p. 54-55), alors que ça n'en est assurément plus un dans les années 1960[11]. De plus, quantité de « tintinophiles » jugent cette dernière version moins poétique que l'originale[10].

Allusions[modifier | modifier le code]

Géographie[modifier | modifier le code]

La Belgique[modifier | modifier le code]

Le début de l’histoire se déroule dans la campagne de ce qui semble être le Brabant wallon, en Belgique, où le reporter se promène, loin de l’agitation bruxelloise. Par la suite, en tentant d’échapper aux Dupondt, il court dans un village situé dans une région non définie. C’est sans doute la Flandre-Occidentale, puisqu’il est probable qu’il ait embarqué d’Ostende (ville dont le nom est seulement visible dans la première version de l'histoire), port important pour les trajets vers la Grande-Bretagne[14].

L'Angleterre[modifier | modifier le code]

Entre-temps, il emploie le train par l’itinéraire Köln-Bruxelles-London, passant par un paquebot traversant la Manche. Celui-ci le dépose à Douvres, ville côtière et portuaire du comté du Kent. De là il prend le train pour le Sussex. Ensuite, il passe par différentes villes fictives : Littlegate[c], ainsi qu’Eastdown[d] (Eastburry, dans la première version). Cette dernière est sans doute inspirée d’Eastbourne, grande station balnéaire sur la côte sud du pays[14].

Transitant entre les deux villes, au milieu des bocages, le journaliste est arrêté par des bandits et menacé d'être précipité du haut de falaises blanches. Visiblement de type crayeuses, elles doivent faire partie des North Downs, évoquant les Seven Sisters ou les falaises blanches de Douvres. Échappant à son sort, il se rend sur le lieu de chute d'un avion qui, d'après un panneau routier, se trouve entre Eastdown et une ville finissant par "uckling", sans doute fictive[14].

Partant ensuite pour Eastdown, Tintin a encore une demi-heure de marche à pied pour y parvenir, lorsqu'il découvre la demeure du docteur Müller. Il s'agit d'une maison à colombages, entourée d'un jardin anglais et richement décorée à l'intérieur. Pour la version actuelle de l'épisode, cette décoration a été intégralement reprise et des meubles typiquement anglais ont été ajoutés. Le seul élément n'ayant pas changé est le tableau figurant un cavalier, qui avait été jugé conforme à la réalité. La pièce dans laquelle est stockée le chloroforme contient une machine. Il s'agit visiblement d'un banc de reproduction, notamment destiné à photographier des objets ou documents avec une grande précision. Cela ressemble davantage au matériel d'un faux-monnayeur qu'à celui d'un médecin. Dans la première version en couleur, il y avait à la place un lit médical identique à celui qui se trouvait à bord du paquebot dans Tintin au Congo[15].

Un train de voitures Mark 1 en livrée bordeaux est emprunté par Tintin et les bandits dans la version de 1966.

Après quelques péripéties, le journaliste engage une course poursuite avec le docteur et son complice, avec voiture et train, sans que le moindre toponyme ne soit donné. Toutefois, on peut remarquer que la ville d'où part le train sur lequel saute le héros possède une église gothique, style très répandu en Angleterre. Celui-ci fut au Moyen Âge signe de la richesse des villes et villages, avant le déclin du marché de la laine. Aussi, dans les deux premières versions de l'album, le train emprunté par les différents personnages est inspiré du Flying Scotsman, reliant Londres à Édimbourg. Bob de Moor se contenta d'inclure l'électrification des lignes pour la version de 1966. Les trains de la ligne comportent effectivement un wagon-restaurant, comme celui que les héros traversent lors de leur course-poursuite, avec Milou embarquant au passage un poulet rôti[10].

Puis, les deux héros se retrouvent par hasard dans un pub nommé Ye white hart. "Ye" est une ancienne variante orthographique de "The", que l'on retrouve encore de nos jours dans les intitulés de certains commerces anglais. L'établissement propose différentes boissons : du gin, du scotch whisky et du snakebite (en) Le passage anglais de l'histoire s'achève à Halchester, tout le monde s'enfuyant avec un avion de son flying-club. Le nom de cette ville imaginaire ressemble à Colchester, dans le comté d'Essex, à l'est de Londres[14].

L'Écosse[modifier | modifier le code]

Beaton's Croft House.

Lors de la poursuite en avion, l'appareil de Tintin est pris dans le brouillard et s'écrase dans les murettes délimitant un croft d'Écosse. Un berger écossais avec sa houlette, apercevant l'accident, offre au pilote de l'avion et au journaliste de les héberger dans sa demeure de style local (en). Cette maison est semblable à celles visibles sur les îles de Skye et de Mull. L'homme propose même au journaliste, dont les vêtements ont été déchirés par les ronces, une tenue écossaise. Celle-ci est composée d'un tam o’ shanter (béret), de chaussettes argyll (en), d'un sporran (sacoche) et, bien-sûr, d'un kilt à tartan[10].

Partant sur les traces des bandits, le journaliste et son chien marchent vingt milles (environ 32 km) dans la campagne, au milieu des chardons et des bruyères. Le sentier qu'ils empruntent ressemble à s'y méprendre à ceux des landes de l'île d'Arran, à l'ouest du pays, que Bob de Moor visita pour ses repérages. Le paysage montagneux rappelle également celui de Cuillin, massif de montagnes sur l'île de Skye[10].

Tous deux arrivent ensuite dans la ville de Kiltoch, située au nord de l'Écosse. Elle se trouve donc sans doute dans les Highlands, région montagneuse septentrionale du pays. Son nom est peut-être un mot-valise réunissant les mots « kilt » et « loch » (terme écossais francisé désignant notamment un lac). Il est possible qu'Hergé se soit en partie inspiré pour la dessiner de Portree, ville portuaire sur l'île de Skye. Il a peut-être également pris pour modèle celle de Blackwaterfoot, sur l'île d'Arran, ainsi que la ville d'Ayr, que Bob de Moor visita aussi. Dans le pub, représenté de manière réaliste, on voit Tintin consommer une pinte de ce qui est sans doute une stout, bière brassée répandue au Royaume-Uni[10]. Les fenêtres ordinaires ont été remplacé, dans la version actuelle de l'album, par des fenêtres à guillotine bien britanniques[15].

L'île et le château de sinistre réputation portent le nom d'un toponyme répandu dans le pays, Ben More, signifiant « la grande montagne ». Tous deux ont sans doute plusieurs modèles. Ainsi, les grottes de l'île d'Arran, comme la King's Cave (en), évoquent celle dans laquelle Tintin et Milou se réfugient[10].

Le phare de l'île Noire situé en baie de Morlaix (Finistère), face au château du Taureau, aurait inspiré le créateur de Tintin lors de son séjour à Locquénolé[16].

Le Vieux Château sur l'île d'Yeu, ayant pu inspirer le château de L'Île Noire.
L'île d'Or, sur la Côte d'Azur, pourrait aussi avoir inspiré Hergé. Elle est ornée d'un rocher en forme de gorille visible depuis l'est (non visible sur cette photo).

Le château dominant l'île aurait été quant à lui inspiré soit par l'île d'Or dans le Var, soit par le Vieux Château[17] sur l’île d'Yeu, soit par le château écossais de Lochranza, sur l'île d'Arran[18] — et plus probablement par une combinaison de plusieurs de ces sources.

Pour la dernière version de cet épisode, Hergé rajoute une lampe d'architecte sur la table de travail située dans l'atelier souterrain servant à la production des billets. D'autres éléments techniques sont présents dans la scène se déroulant en cet endroit. Les deux bandits qui s'y trouvent examinent le filigrane d'un billet. En effet, afin qu'un faux billet soit réussi, il est important que le filigrane soit bien visible. Les rouleaux encreurs, comme ceux rangés sur des supports muraux près de la porte, constituent des pièces maîtresses dans l'imprimerie[15].

Il est possible que la piste d’atterrissage utilisée par les faux-monnayeurs de l'île Noire (qui n'est utilisable qu'à marée basse) soit inspirée par l'aérodrome de Barra, en Écosse, seul aéroport situé sur une plage et étant immergé à certaines heures[19].

Dans les années 1930, Hergé collectionnait des photos en noir et blanc découpées dans des magazines et des brochures qu'il collectionnait. Certaines d'entre elles représentent par exemple des paysages d'îles écossaises des Hébrides extérieures, telles que Lewis et Harris. Il est possible qu'il s'en soit également servi pour sa documentation[10].

Histoire et culture[modifier | modifier le code]

Dans l'édition anglaise de l'album (The Black Island), les personnages écossais parlent le dialecte scots, ce qui renforce le caractère immersif du récit. Et dans l'édition gaélique (An t-Eilean dubh), Kiltoch, le nom du village situé à proximité de l'île Noire a été remplacé par « Feilebeag », un nom à consonance gaélique[13].

Dans les premières versions de l'aventure, le whisky que boit Milou est de la marque réelle Johnnie Walker. À la demande de l'éditeur anglais, il la remplaça par une marque fictive à l’époque, qu'il avait inventée : Loch Lomond. Celle qui est aussi la marque favorite du capitaine Haddock porte le nom du loch Lomond, lac écossais bien réel[10]. Justement, par la suite, une distillerie « Loch Lomond » fut fondée en 1964 sur ses rives, devenant alors une véritable marque.

La présentation de toute la séquence du meeting aérien sur un écran de télévision ne doit rien au hasard. Il s'agissait d'une technologie avancée dans les années 1930 et la Grande-Bretagne était considérée comme le pays d'Europe le plus avancé dans le domaine, ce à quoi Hergé a fait allusion de cette façon[20].

À la fin de l’album, les officiers de la police britannique, représentés de manière réaliste, sont aisément reconnaissables grâce au bandeau à damier noir et blanc ornant leur casquette. Toutefois, la première version de l'épisode les montrait équipés de revolvers, en dépit du principe fondamental leur défendant de porter des armes à feu durant leur service. En effet, seuls les Authorised Firearms Officers peuvent en porter une[10].

Hergé avait beaucoup apprécié Les 39 Marches, film réalisé par Alfred Hitchcock et sorti en 1935. Le bédéiste en a même repris plusieurs éléments pour son histoire. Dans les deux œuvres, le héros est accusé à tort d'un crime. L'intrigue se déroule en Angleterre et en Écosse. Enfin, les Dupondt enchaînés par des menottes rappelle la situation vécue par deux personnages du film[15].

Adaptations télévisées[modifier | modifier le code]

Cet album fut adapté dans la série animée de 1960 et dans la série animée de 1991. Toutefois la version de 1960 se caractérise par la présence du capitaine Haddock et du professeur Tournesol contrairement à la bande dessinée et à la version animée de 1991. La version de 1991 reprend une partie des éléments de la version couleur de 1943 en plus de la version couleur de 1965. Ce détail se remarque par la présence des véhicules des années 1930-1940 de la version album de 1943, avec toutefois la présence du camion de pompiers de la version de 1965. Dans cette version, les faux-monnayeurs sont trois, au lieu de cinq dans l'album, le moustachu se prénomme Ivan (dans l'album, il n'a pas de nom) et le personnage Ivan de la bande dessinée ainsi que l'homme aux bottes sont absents. Aussi dans l'album, Wronzoff est le chef de la bande, tandis que dans la série c'est le Dr Müller qui a ce rôle.

La série de 1991 renonce aux paysages des Highlands à travers lesquels le héros marche pendant une journée pour se rendre à Kiltoch. Une carte localise l'accident de l'avion du docteur Müller de l'autre côté de l'Écosse, sur la côte orientale.

Un figurant avec les traits d'Hergé apparaît à trois reprises au moins, deux fois dans le premier voyage en train, dont une avec un carton à dessin, puis dans la dernière scène en reporter participant à la conférence de presse improvisée.[réf. nécessaire]

Notes et références[modifier | modifier le code]

Notes[modifier | modifier le code]

  1. Cette logique est encore perceptible dans les albums qui suivent L'Île Noire : l'Europe orientale dans Le Sceptre d'Ottokar et l'Afrique du Nord dans Le Crabe aux pinces d'or[2].
  2. La première mention littéraire du monstre du loch Ness daterait peut-être de la légende de Colomba d'Iona, religieux irlandais du VIe siècle, qui avait établi une abbaye sur Iona (îlot de l'Ouest de l'Écosse).
  3. Bien qu’il existe dans le Sussex de l'Est une Little Gate Farm, près de Beckley (en), il ne semble pas y avoir de rapport entre ces deux lieux.
  4. Toutefois, il existe réellement un lieu nommé Eastdown dans le South Hams, gouvernement local du district de la côte sud du Devon.

Références[modifier | modifier le code]

  1. Farr 2001, p. 70.
  2. a et b Soumois 1987, p. 121.
  3. Soumois 1987, « verte Albion, symbole occidental entre tous », p. 121.
  4. Farr 2001, p. 71.
  5. Embs et al. 2016, p. 359.
  6. Embs et al. 2010, préface, p. 21.
  7. Embs et al. 2016, p. 385.
  8. a b c et d Peeters 1985, p. 7.
  9. Pierre et Langlois 2011.
  10. a b c d e f g h i j k l et m Farr, Geo 2001.
  11. a b c d e et f Peeters 1985, p. 8-10.
  12. Hamel et Peeters 1977, p. 7.
  13. a et b « Kiltoch, joli petit village anglais… », sur gaeliqueblog.wordpress.com, (consulté le 20 juin 2016).
  14. a b c et d Daniel Justens et Alain Préaux, HerGPS : l'univers géographique d'un célèbre reporter, Waterloo (Belgique), Avant-Propos, , 288 p. (ISBN 978-2-930627-11-3).
  15. a b c et d Patrick Mérand, Les arts et les sciences dans l'œuvre d'Hergé, Sépia, , p. 36 à 39
  16. Site de l'Office de tourisme de Carantec.
  17. L'Express spécial Atlantique.
  18. (en) Page sur le château de Lochranza.
  19. (en-GB) « History of Barra », sur HIAL (consulté le 23 janvier 2019).
  20. Benoît Peeters, Hergé, fils de Tintin, Flammarion.

Renvois aux albums d'Hergé[modifier | modifier le code]

Annexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Œuvre d'Hergé[modifier | modifier le code]

Publications consacrées à L'Île Noire[modifier | modifier le code]

  • Jean-Marie Embs (préface et postface), Philippe Goddin (section « Les secrets d'une création »), Hergé et Philippe Mellot (préface et postface), L'Île Noire, Bruxelles, éditions Moulinsart, coll. « Les Archives Tintin », , 22 p. (ISBN 978-2-87424-216-8).
  • Jean-Marie Embs, Hergé, Philippe Mellot et Benoît Peeters, Hergé, le feuilleton intégral, t. 7 : 1937-1939, Bruxelles, éditions Moulinsart et Casterman, , 415 p. (ISBN 978-2-203-09825-1).
  • Michael Farr (en) (photogr. Jean-Michel Labat), « Écosse : plus vraie que nature », Geo, Paris « Hors-série », no 1H « Tintin, grand voyageur du siècle »,‎ , p. 60-69.
  • Michel Pierre et Jacques Langlois, « Progrès : les faussaires en profitent », Historia, Paris « Hors-série » « Les personnages de Tintin dans l'histoire : les événements de 1930 à 1944 qui ont inspiré l'œuvre d'Hergé »,‎ , p. 68-77.
  • Étienne Pollet, Dossier Tintin, L'Île Noire : les tribulations d'une aventure, éditions Moulinsart / Casterman, , 160 p. (ISBN 2-203-01720-1).
  • Marc Schliklin, « L'Île Noire : quand Hergé remet l'ouvrage sur le métier », Beaux Arts magazine, no hors-série « Hergé : les secrets du créateur de Tintin »,‎ , p. 104-119.
  • Ludovic Schuurman, Hergé au pays des îles noires : étude comparée des trois versions d'un album d'Hergé (thèse), Lille, Université Charles-de-Gaulle, , 1490 p..
  • Ludovic Schuurman, « L'Île Noire : un album ancré dans le contexte culturel des années 1930 », Études françaises, vol. 46, no 2,‎ , p. 65-81 (lire en ligne [PDF]).

Ouvrages sur l'œuvre d'Hergé[modifier | modifier le code]

  • Jean-Marie Apostolidès, Les Métamorphoses de Tintin, Paris, Flammarion, coll. « Champs », , 435 p. (ISBN 978-2-08-124907-3).
  • Michael Farr, Tintin, le rêve et la réalité : l'histoire de la création des aventures de Tintin, Bruxelles, éditions Moulinsart et fondation Hergé, , 205 p. (ISBN 2-930284-58-7).
  • Benoît Peeters, Le Monde d'Hergé, Tournai, Casterman, , 2e éd. (1re éd. 1983), 320 p. (ISBN 2-203-23124-6).
  • Benoît Peeters, L'Œuvre intégrale d'Hergé, vol. 4, Tournai, éditions Rombaldi, , 288 p..
  • Frédéric Soumois, Dossier Tintin : sources, versions, thèmes, structures, Bruxelles, Jacques Antoine, , 316 p. (ISBN 2-87191-009-X).
  • Jean-Louis Tissier, « Tintin et les îles », dans Paul Arnould (dir.), Les Géographies de Tintin (actes de colloque), Paris, CNRS Éditions, , 272 p. (ISBN 978-2-271-11898-1), p. 229-237.

Ouvrages sur Hergé[modifier | modifier le code]

  • Patrice Hamel et Benoît Peeters, « Entretien avec Hergé », Minuit, no 25,‎ .
  • Numa Sadoul, Entretiens avec Hergé : édition définitive, Tournai, Casterman, coll. « Bibliothèque de Moulinsart », , 3e éd. (1re éd. 1975), 256 p. (ISBN 2-203-01708-2).

Liens externes[modifier | modifier le code]