Expérimentation médicale nazie

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L’expérimentation médicale nazie désigne les expériences médicales pratiquées en vertu de l'idéologie nazie par des médecins SS sur des déportés dans les camps de concentration et des instituts scientifiques, ainsi que par la société Ahnenerbe — héritage des ancêtres dont Heinrich Himmler était le président.

Pavillon « médical » de Josef Mengele à Auschwitz.

Contexte[modifier | modifier le code]

Les médecins nazis sont influencés par l'enseignement prodigué dans les facultés européennes de médecine au XIXe siècle : les promoteurs du racisme biologique, Joseph Arthur de Gobineau et Houston Stewart Chamberlain, construisent le mythe de la pureté de la race qui affirme la supériorité des races pures sur les races dites métissées. Les médecins allemands, dont 45 % sont membres du parti nazi (SA et SS) en 1942[1], empruntent un Sonderweg basé sur l’imaginaire médical de la souillure et l'hygiène raciale allemande développée par le médecin Alfred Ploetz, sur la notion d'espace vital forgée par le pharmacien Friedrich Ratzel puis sur le mythe de la race aryenne prôné par Adolf Hitler[2].

Le Programme Aktion T4 , qui euthanasie des personnes handicapées allemandes et les malades jugées incurables, est lancé en octobre 1939. Il a pour but de libérer des lits d'hôpitaux pour les armées allemandes en guerre. Ce programme est le prélude des exterminations qui suivront[3]. Le régime nazi dispose d'une centaine de spécialistes de la mise à mort issus des six stations d'euthanasie T-4, dont des médecins qui sont envoyés à Odilo Globocnik, chef de la SS et de la police du district de Lublin dans le cadre de l'Opération Reinhard.

Expériences[modifier | modifier le code]

Les expériences pratiquées par les médecins nazis[4] se sont déroulées hors des protocoles scientifiques et des codes déontologiques admis et reconnus par la communauté scientifique et médicale internationale. Elles exposaient les cobayes humains à des conditions cruelles voire barbares pour les plus extrêmes d'entre elles avec des apports scientifiques contestables voire inutiles[5].

Des expériences comme des inoculations de germes mortels (typhus) étaient également pratiquées, ainsi que des expériences sur l'alimentation, sur les gaz de combats, les brûlures au phosphore, des injections intraveineuses de phénol, essais de nouveaux sulfamides, etc. Ces expériences ont été commanditées par l'armée allemande (Luftwaffe, Kriegsmarine, et Wehrmacht).

Camp de Dachau[modifier | modifier le code]

Commanditées par la Luftwaffe :

  • Expériences de survie en haute altitude, dépressurisation et défaut d'oxygène, de mars à août 1942, plus de 200 victimes.
  • Expérience sur l'hypothermie, survie en eau glacée, de août 1942 à mai 1943, 250 victimes.

Commanditées par la Luftwaffe et la Kriegsmarine :

  • Expériences sur l'eau de mer potable, ingestion d'eau salée, de juillet à septembre 1944, 40 victimes.

Commanditées par la Wehrmacht :

  • Essai de vaccination contre le paludisme, février 1942 à avril 1945, 1100 cobayes humains et nombre inconnu de victimes.
  • Expériences de ponction du foie (175 victimes environ).
  • Expériences sur la tuberculose (114 victimes).
  • Opérations chirurgicales expérimentales parfois inutiles, essais d'alimentation variés, emploi de la mescaline.

Camp de Ravensbrück[modifier | modifier le code]

Commanditées par la Wehrmacht, pour le traitement et la réparation des plaies de guerre :

  • Expériences sur la reconstitution de l'os sans périoste.
  • Expériences sur la gangrène gazeuse (75 victimes)
  • Expériences sur la régénération de muscles, de nerfs et d'os (nombre inconnu de victimes)
  • Expériences de stérilisation de femmes
  • Expériences de greffes de peau
  • Expériences mystérieuses avec une poudre blanche non identifiée à ce jour (selon B. Halloua, il s'agissait de sulfamides, précurseurs historiques des antibiotiques).

Commanditées par divers instituts de médecine ou d'hygiène raciale :

  • Expériences de stérilisation de femmes, mars 1941 - janvier 1945 : à Ravensbrück, les déportées soumises à ces expériences étaient appelées les "lapines" ( Dans le monde, les lapines étaient couramment utilisées comme animal de laboratoire pour l'étude des hormones féminines).

Camp d'Auschwitz[modifier | modifier le code]

Expériences sur la gémellité, différentes maladies et la reproduction humaine menées par le docteur Josef Mengele : l'un de ses projets porte sur l'étude du noma, maladie qui provoque de graves mutilations faciales et dont il pense qu'elle a un caractère héréditaire, particulièrement fréquent chez les Tziganes : il traite un grand nombre d'enfants souffrant de cette maladie, en leur administrant des vitamines et des sulfamides ; mais dès que les progrès sont suffisants pour attester de l'efficacité du traitement, il interrompt celui-ci et laisse les enfants rechuter . Dans la ligne de son mentor Otmar von Verschuer, il met également en place des programmes de recherche pseudo-scientifiques, portant sur les jumeaux, mais aussi sur les nains, les bossus, les transsexuels[6].

  • Expériences de stérilisation sur des femmes par injections intra utérines
  • Expériences de stérilisation sur des hommes et des femmes aux rayons X (150 expériences)
  • Étude de l'évolution du cancer de la matrice (au moins 50 victimes)
  • Expériences sur les phlegmons (au moins 30 victimes)
  • Examens de l'atrophie du foie
  • Modification dans l'organisme sous l'influence de la faim
  • Expériences sur les enfants ou adultes jumeaux (111 victimes)
  • Expériences avec de la mescaline : obtention des aveux
  • Expériences à l'aide de brûlures (16 victimes)
  • Expériences par électrochocs, sur des aliénés
  • Expériences avec le sérum sanguin, afin d'obtenir un titre d'agglutination plus élevé, mélange de sang des groupes A II et B III
  • Expériences sur la malaria
  • Fabrication de moulages en plâtre d'organes génitaux féminins

Camp de Natzwiller[modifier | modifier le code]

Expériences sur l'ypérite[modifier | modifier le code]

ces expériences sont menées par le Dr August Hirt

  • Expériences sur le typhus et autres maladies infectieuses.
  • Expériences sur l'ypérite et le phosgène (300 victimes)
  • Expérience avec l'urotropine

Sélections effectuées pour les professeurs Hirt, Bickenbach et Letz, de l'Université allemande de Strasbourg, dans le cadre de l'Ahnenerbe ("Héritage des ancêtres").

Il ne s'agit pas à proprement parler d'expériences, mais de sélections de juifs à gazer pour une collection de squelettes juifs[7]. Il s'agissait d'étudier les crânes et les os pour y trouver les caractéristiques des juifs. Le but final étant de remplacer l'histoire biblique des Juifs, par une histoire scientifique et archéologique des Aryens, provenant du plateau central du Tibet, et qui auraient fondé l'Atlantide.

Expériences sur le typhus[modifier | modifier le code]

Ces expériences sont menées par le Dr Eugen Haagen. Il s'agissait de trouver un vaccin contre le typhus. Cette maladie (transmise par les poux) était endémique en Europe de l'est, et elle était aussi dangereuse que le froid sur le front russe[8]. Aujourd'hui encore, il n'existe pas de vaccin suffisamment sûr et efficace contre le typhus, entre autres parce que la maladie est difficile à reproduire chez l'animal[9].

Expériences sur le phosgène[modifier | modifier le code]

Ces expériences sont menées par le Dr Otto Bickenbach. Il conduisit des expériences avec le gaz phosgène (pour lequel il avait pourtant trouvé un antidote avant la guerre[réf. nécessaire]) sur 15 détenus de droit commun et des tziganes dans la chambre à gaz du Struthof, qui moururent dans d'atroces souffrances. Témoignage d'un rescapé cité par Robert Steegmann : « Au bout de 10 minutes environ, j'ai entendu un bruit sourd — comme si on frappait des mains — C'était les poumons de deux détenus qui tournaient autour du ventilateur qui avaient "éclaté" et par leur bouche sortait une écume brunâtre, de même que par leurs oreilles et nez. »[réf. nécessaire].

Camp de Buchenwald[modifier | modifier le code]

  • Expériences de traitements hormonaux sur des homosexuels
  • Expérience sur le paludisme
  • Stérilisations massives
  • Expériences de "traitement" au phénol
  • Essais de vaccins de typhus exanthématique
  • Contrôle du vaccin de la fièvre jaune (485 cobayes humains)
  • Immunisation avec des vaccins de Frankel (gangrène gazeuse) (15 victimes)
  • Expériences hormonales
  • Expériences sur la pervitine
  • Expérience sur des bombes incendiaires au caoutchouc phosphoreux (5 victimes)
  • Expériences en grand nombre sur des vaccins ou pseudo-vaccins contre la dysenterie, l'hépatite épidémique, la tuberculose, etc.

Responsabilités[modifier | modifier le code]

Article détaillé : Procès des médecins.

Les experts militaires chargés d'enquêter sur ces expériences montrèrent que les motivations étaient de deux sortes : les uns foncièrement guidés par l'ambition personnelle de gravir rapidement les échelons dans l'appareil administratif, les autres dans une démarche engagée et idéologique, voulaient contribuer en tant que serviteur sincère et fanatique de l'État national-socialiste, à asseoir la domination du régime nazi sur l'Europe[10]. Les témoignages des rescapés soulignent le caractère pathologique des conditions qui entouraient ces expériences : une véritable folie s'installait dans certains camps (en particulier Buchenwald et Dachau), où tous types d'expériences étaient pratiqués, de la plus inepte à la plus atroce, le plus souvent sur un coup de tête d'un garde SS.

À la fin de la guerre, 23 personnes impliquées dans des expériences sur des humains, dont 20 médecins (dont une femme) et trois officiels nazis, sont jugées au cours d'un procès connu comme le « procès des médecins » qui est le premier de la série des procès de Nuremberg. Cinq personnes sont acquittées, sept condamnées à mort et les autres à diverses peines de prison.

Bilan[modifier | modifier le code]

À la suite du procès des médecins, en 1947, est élaboré un ensemble de principes, le Code de Nuremberg, qui pose les bases de la bioéthique et de ce qui est tolérable en matière d'expérimentation sur l'humain.

D'un point de vue méthodologique, ces expériences ne sont pas « reproductibles », et d'un point de vue statistique, elles ne sont pas représentatives (panel peu représentatif car trop restreint et en grande souffrance physique et mentale).

En outre, ces expériences n'apprirent rien que l'on ne sût déjà sur l'hypothermie, la mescaline, la consommation d'eau salée, l'évolution des plaies ouvertes ou le déroulement des maladies infectieuses (jusqu'à la mort).

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Le Procès des médecins de Nuremberg, Irruption de l’éthique médicale moderne, Bruno HALIOUA, Éditions Vuibert, 7 mai 2007, (ISBN 978-2-7117-7246-9)
  • Hippocrate aux Enfers, Michel Cymes, éditions Stock, 2015, (ISBN 978-2234078031).
  • Miklos Nyiszli, Médecin à Auschwitz, René Julliard 1961, J'ai lu Leur aventure n°A266, 1966. Témoignage d'un déporté juif-hongrois qui eut la "chance" d'être médecin, il ne fut donc pas gazé comme presque tout son convoi, mais, fut l'adjoint du Dr Mengele dans ses immondes besognes.
  • François Bayle, Croix gammée contre Croix caducée, [...] 1950.
  • Christian Bernadac, Les médecins maudits 1967 Ce livre est un recueil de témoignage de déportés ayant participé aux expériences des médecins nazis que ce soit pour les subir ou que ce soit pour y participer.
  • Philippe Aziz, Les médecins de la mort, Tome 1-2-3-4 [...] 1975.
  • (en) Robert Jay Lifton, The Nazi doctors : medical killing and the psychology of genocide, Basic Books,‎ , 561 p. (lire en ligne)
  • Silvain Reiner Et la terre sera pure, les expériences médicales du IIIe Reich Archipel, 1997
  • Benno Müller-Hill Science nazie, science de mort - L'extermination des juifs, des tziganes et des malades mentaux de 1933 à 1945 Odile Jacob 1984 /1989
  • J. Chapoutot La loi du sang. Penser et agir en nazi, Gallimard, 2014, (ISBN 9-782070-141937)

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en) V.W Sidel, « The Social Responsabilities of Health Professionnals. Lessons from their role in nazi Germany. », Journal of the American Medical Association, no 20,‎ , p.1679-1681
  2. Yves Ternon, « Les médecins nazis », Les Cahiers de la Shoah, no 9,‎ , p. 15-60
  3. (en) A. Jeremiah, « Medicine Against Society. Lessons from the Third Reich », The Journal of the American Medical Association, no 20,‎ , p. 1657-1661
  4. Ces expériences peuvent être rapprochées de celles faites par l'Unité 731 au Japon
  5. Par exemple, les cobayes étaient mourants, non représentatifs, de par leurs faiblesses.
  6. Richard J. Evans, Le Troisième Reich. 1939-1945, éd Flammarion, 2009, p. 710-713
  7. Y. Ternon, Histoire de la médecine SS, Casterman,‎
  8. M.A Balinska, « Le typhus, une maladie idéologisée », La Revue du Praticien, no 55,‎
  9. (en) Y. Bechah, « Epidemic typhus », Lancet Infectious Diseases, no 8,‎ , p.417-418
  10. Raul Hilberg, La Destruction des Juifs d'Europe, Folio Gallimard p. 814