Les Cigares du pharaon

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Les Cigares du pharaon
4e album de la série Les Aventures de Tintin
Image illustrative de l'article Les Cigares du pharaon

Auteur Hergé
Genre(s) Franco-Belge
Aventure

Personnages principaux Tintin
Milou
Dupond et Dupont
Lieu de l’action Drapeau : Égypte Égypte
Drapeau de l'Arabie saoudite Arabie saoudite
Drapeau de l'Empire britanniques des Indes Raj britannique

Éditeur Casterman
Première publication 1934 (noir et blanc)
1955 (couleur)
Nb. de pages 62 (couleur)
127 (noir et blanc)

Prépublication Le Petit Vingtième
Albums de la série Les Aventures de Tintin

Les Cigares du Pharaon (ou Les Aventures de Tintin, reporter, en Orient) est le quatrième album de bande dessinée des Aventures de Tintin, prépublié en noir et blanc du 8 décembre 1932 au 8 février 1934 dans les pages du Petit Vingtième, supplément du journal Le Vingtième Siècle. La version couleur de l'album est parue en 1955. Cet album marque l'arrivée des policiers Dupond et Dupont et de Roberto Rastapopoulos dans la série.

Synopsis[modifier | modifier le code]

Port Saïd (1930).

Au début de l'histoire, Tintin est à bord de l'Époméo, en croisière à destination de l'Extrême-Orient. À bord, il rencontre un égyptologue farfelu, Philémon Siclone, à la recherche du tombeau du pharaon Kih-Oskh. Il rencontre aussi pour la première fois Roberto Rastapopoulos, un homme très riche et le propriétaire du navire.

Tintin devient bientôt la cible d'un homme mystérieux, qui cherche à se débarrasser de lui en faisant croire à la police qu'il transporte de la cocaïne avec lui. Il est arrêté par deux agents de la sûreté, X33 et X33 bis (alias Dupond et Dupont), qui le retiennent prisonnier, avec Milou, à bord du paquebot. Alors que le bateau fait une escale à Port-Saïd en Égypte, Tintin et Milou s'évadent, et ils retrouvent peu après Philémon Siclone. Tintin accepte de l'accompagner au Caire dans son expédition à la recherche du tombeau de Kih-Oskh. Dans le tombeau, Tintin et Milou découvrent de mystérieux cigares, mais sont enlevés…

Un fakir.

Abandonnés en mer, ils sont sauvés et débarquent en Arabie, où ils sont toujours recherchés par les Dupondt. De là, après plusieurs péripéties, y compris une rencontre avec le cheik, une nouvelle rencontre avec Rastapopoulos - lors de laquelle Tintin et Rastapopoulos deviennent des amis - et une troisième rencontre avec Philémon Siclone qui est alors devenu fou, Tintin et Milou arrivent en Inde chez le maharadjah de Rawhajpoutalah. Ils s'attaquent alors au trafic d'opium et démantèlent en partie un gang de trafiquants organisé sous la forme d'une société secrète.

Tintin affronte entre autres un de ses membres les plus dangereux en la personne d'un fakir hypnotiseur. Tintin arrive finalement à arrêter le fakir, qui s'était enfui avec le « Grand Maître ». Les deux avaient enlevé le fils du maharadjah. Mais l'identité du chef du gang (autrement dit, l'homme qui a essayé de faire croire qu'il transportait de la cocaïne avec lui sur le paquebot) lui reste inconnue dans tout cet album. Tintin, qui était à sa poursuite, le voit tomber dans un ravin. En réalité, cette intrigue se poursuit dans Le Lotus bleu.

À la fin de l'histoire, Tintin découvre que les cigares contenaient l'opium en question.

Contexte[modifier | modifier le code]

On peut noter que cet album paraît douze ans après la découverte de la tombe royale du pharaon Toutânkhamon, et la scène de disparition des égyptologues se rendant à la tombe de Kih-Oskh fait référence à la prétendue « malédiction du pharaon ».

Aussi, alors que l'Occident est envahi par l'égyptomanie, la Belgique commence réellement à s'intéresser à ce pays. Le couple royal de l'époque suivait passionnément les dernières fouilles, au point que la reine Élisabeth (qui fut parmi les premières à visiter le tombeau de Toutânkhamon, en 1923) soutint la création d'une fondation portant son nom. Celle-ci fut fondée par l'égyptologue Jean Capart, grand nom de l'égyptologie belge. Il se trouve qu'il était le camarade de collège d'Hergé, qui le fit figurer plus tard dans Les Sept Boules de cristal (autre album où il est question de malédiction et de momie[1]), sous les traits du professeur Hippolyte Bergamotte[2],[3].

Hergé ne rencontre pas que la culture égyptienne historiquement, mais aussi graphiquement. En effet, la manière de dessiner du bédéiste (la future ligne claire) est semblable à certains styles picturaux de l'Égypte antique[3]. Il n'est donc pas étonnant qu'il inclut l'art égyptien dans sa manière de dessiner (son graphisme devient plus lumineux), comme il le fit dans l'album suivant avec l'art chinois[2] (qui lui apprend la souplesse du pinceau chinois). Fruste au début de la série, son trait progressera au contact des arts des autres cultures.

Analyse[modifier | modifier le code]

Ce nouvel opus de la saga de Tintin marque plusieurs changements pour Hergé.

Première aventure centrée sur une quête[modifier | modifier le code]

Une pyramide d'Égypte. Cette aventure se déroule encore dans un cadre très exotique.

Il s'agit ainsi du premier volet à ne pas être uniquement centré sur un pays. Dans les trois albums précédents (Tintin au pays des Soviets, Tintin au Congo et Tintin en Amérique), Tintin n'avait pas de véritable quête, mais se contentait de vivre un empilement d'aventures rocambolesques qui avaient pour seul fil conducteur le pays visité[4], où plus véritablement les fantasmes des Européens sur ces pays (le meilleur exemple en est sans doute Tintin en Amérique, où le reporter affronte des gangsters, des Indiens et devient cow-boy). Dans Les Cigares du pharaon, le décor (celui de l'Orient) reste très exotique, mais n'est plus au centre de l'histoire. C'est bel et bien l'affrontement entre Tintin et des trafiquants de stupéfiants qui est au cœur du récit, ce qui est une nouveauté[4].

Éléments feuilletonesques[modifier | modifier le code]

Cela n'empêche pas cette aventure d'être très improvisée ; elle emprunte de nombreux éléments au roman populaire, tels que le mystérieux Génie du mal (il n'est d'ailleurs pas démasqué dans cette aventure ; son identité n'est découverte que dans l'album suivant), la terrible société secrète qui tire secrètement les ficelles, la malédiction du pharaon, l'élimination les uns après les autres des personnages de l'album avec le poison[5]... En effet, l'album est toujours très improvisé avec un certain plaisir par Hergé :

« Je voulais m'engager dans le mystère, le roman policier, le suspense, et je me suis si bien emberlificoté dans mes énigmes que j'ai bien failli ne jamais m'en sortir ! »

— Hergé[6]

Enfin, comme le souligne Rastapopoulos lorsque Tintin lui raconte ses aventures (p 22), celles-ci relèvent du ciné-roman, montrant la similarité de l'histoire avec la littérature et les films exotiques de l'époque, d'où l'auteur a puisé son inspiration.

Avant le fétiche arumbaya, le signe de Kih-Oskh sera le premier « fil conducteur » de la série.

Mais, comme l'a souligné Thierry Smolderen dans son étude Les Carnets volés du Major, cet aspect feuilletonesque n'empêche pas l'auteur de donner, pour la première fois dans son œuvre, une sorte de fil conducteur à son album : le signe du pharaon Kih-Oskh[7]. S'il peine encore à véritablement unifier une histoire encore très hétérogène, il est le premier fil conducteur d'une aventure de Tintin, prédécesseur, notamment, du fétiche arumbaya de L'Oreille cassée.

Apparition de personnages secondaires[modifier | modifier le code]

Enfin, et c'est sans doute ce point qui fait des Cigares l'un des albums les plus importants de la série, Tintin n'est plus seul, pour la première fois. C'est en effet dans cet album que les premiers personnages récurrents font leur entrée, enrichissant un univers dont les seuls protagonistes d'envergure étaient jusqu'ici Tintin et Milou[8].

Tout d'abord apparait le grand « méchant » de la série, l'ennemi juré de Tintin, celui qu'il rencontrera régulièrement tout au long de la série : Roberto Rastapopoulos, dont le côté mauvais n'est pas encore dévoilé dans cet album malgré sa rencontre « brutale » avec le héros. Il faut ainsi attendre le volet suivant, Le Lotus bleu, pour découvrir qu'il est le Grand Maître de la société secrète des Cigares. En attendant, il est un simple cinéaste fortuné, à qui Tintin, confiant, n'hésite pas à demander de l'aide et raconter ses malheurs[8].

Apparaissent aussi les premiers éléments comiques de la série avant le capitaine Haddock : Dupond et Dupont (appelés dans la version en noir et blanc X33 et X33bis), qui ont dans cette aventure le mauvais rôle vu qu'ils doivent arrêter Tintin, soupçonné d'être un trafiquant de stupéfiant[8] !

Enfin, le senhor Oliveira da Figuera, commerçant portugais itinérant au Moyen-Orient, fait son entrée, réussissant déjà à convaincre Tintin de lui acheter de nombreux objets inutiles. C'est toutefois un ami fidèle qui aidera Tintin à chacun de ses voyages en Orient (Tintin au pays de l'or noir et Coke en Stock)[8].

On peut également noter l'apparition de Philémon Siclone, premier « savant loufoque » de la série, lignée dont le plus illustre représentant sera le professeur Tournesol.

Un autre personnage discret fait son apparition dans cet album : le cheik Patrash Pasha. Celui-ci le reçoit dans sa tente, le temps d'un gag, d'abord de manière vindicative suite à un malentendu, puis chaleureusement lorsqu'il apprendra qu'il a affaire au célèbre reporter. Le cheik sera par la suite évoqué dans Coke en Stock, où il est l'allié de Mohammed Ben Kalish Ezab (alors momentanément destitué de sa fonction d'émir de l'État fictif du Khemed). Dans les deux cas, ce personnage ne joue aucun rôle particulier dans l'histoire.

Sources d'inspiration pour les pays traversés[modifier | modifier le code]

Les représentations des décors des pays traversés ressemblent à des décors en carton-pâte[1], tenant plus de l'Orient fantasmé (donnant un charme désuet) que de l'aventure très documentée, comme Le Lotus bleu ou L'Affaire Tournesol. Pourtant, Hergé a puisé son inspiration dans divers éléments réels sur ces pays (surtout pour la version couleur), conférant à son histoire un peu de réalisme.

L'Égypte[modifier | modifier le code]

L'escale égyptienne[modifier | modifier le code]

D'abord, entre le moment où Tintin s'évade du bateau à bord d'une felouque et la découverte de la tombe mystérieuse, l'auteur montre plusieurs lieux connus. Port-Saïd, débouché méditerranéen du canal de Suez (la ville fut bâtie en 1859, lors des travaux du canal), est montré en trois cases, avec une architecture islamique. Puis, en route pour la sépulture, le journaliste et l'égyptologue traversent le désert, avec en fond, les trois principales pyramides de Gizeh. Il est difficile d'imaginer qu'à l'époque, le site était encore (relativement) désert, lorsqu'on voit actuellement combien il est envahi par les touristes et l'urbanisation excessive du Caire. Bien que déjà, certains sites attiraient des centaines de visiteurs, essentiellement de riches voyageurs.

Concernant les personnages figurant dans le décor, le dessinateur les dessine de manière réaliste, en leur faisant porter un galabeya (longue robe) et un tarbouche[9]. Parmi eux, le guide s'adresse à Philémon Siclone avec un "Effendi", terme employé dans les pays musulmans, signifiant seigneur, maître), p 6.

Le Tombeau de Kih-Oskh[modifier | modifier le code]

Décor du Trône de Toutânkhamon

Afin de construire son tombeau du pharaon fictif Kih-Oskh, repère égyptien des trafiquants de drogues, l'auteur a largement puisé des éléments auprès de pharaons ayant existé, dont les sépultures se trouvent essentiellement dans la Vallée des rois.

Le modèle plus évident est Toutânkhamon, dont la prétendue malédiction est un des fils conducteurs de l'aventure. Il ne faut pas oublier que celle-ci a été publiée une dizaine d'années après la découverte de la sépulture. Cette légende contemporaine était donc plus que jamais d'actualité, étant utilisée dans les arts à toutes les sauces (Arthur Conan Doyle, créateur de Sherlock Holmes, participa à propager rumeur). Ce qui, à l'époque, devait donner une ambiance plus angoissante qu'actuellement. Mais outre cet aspect fantastique, l'auteur s'est aussi "servi" parmi les objets trouvés dans sa tombe. Ainsi, lorsque le héros se retrouve drogué par des narcotiques (p 9), il est en proie à plusieurs hallucinations, dont la truculente scène avec les Dupondt, parodiant un décor du Trône du pharaon (celui-ci est représenté assis, en compagnie de son épouse). On y voit un des deux policiers assis sur un trône, se faire allumer son cigare par l'autre, avec à côté, Philémon Siclone portant la boîte à cigares[10],[3].

Ramsès II défilant sur son char, représenté dans le souterrain (spéos) du Grand temple d'Abou Simbel

Un autre pharaon mondialement célèbre est aussi représenté dans la tombe : Ramsès II (aussi enterré dans la Vallée des rois, à KV7, puis déplacé à DB 320, dans le complexe funéraire de Deir el-Bahari, où furent cachées de nombreuses momies). On le voit p 7, lorsque le héros, stupéfait, découvre les momies de ceux ayant violé la tombe, sur une fresque murale. Celle-ci reprend une autre fresque, peinte dans spéos du Grand temple d'Abou Simbel, où l'on voit le souverain défilant sur son char. Hergé l'a recopiée fidèlement, excepté le lion qui court sous le cheval. Il s'était basé sur une coupure de presse, sur laquelle était représenté ce bas-relief, dessiné par l'égyptologue italien Ippolito Rosellini (qu'il découvrit en accompagnant Jean-François Champollion sur une expédition)[1],[3].

Beaucoup moins connu que les deux autres, figure dans la tombe Séthi Ier, père du précédent (lui aussi, enterré dans la Vallée des rois, tombe KV 17, puis déplacé à DB 320). En effet, une célèbre couverture pour Le Petit Vingtième, parue le 19 janvier 1933[3],[11] représente le héros visitant le tombeau, avec sur le mur, l'immense représentation de ce qui pourrait être l'occupant des lieux. Cela reprend une fresque (actuellement au Musée du Louvre) où l'on voit le pharaon, faisant face à la déesse Hathor (déesse de l'amour et de la musique), entourés de hiéroglyphes. Hergé la reprend donc méticuleusement pour la couverture, à quelques détails près. C'est le cas de la position de l’œil fardé de khôl (voir la page sur les soins cosmétiques dans l'Égypte antique, qui n'avaient pas qu'une fonction esthétique) de Séthi Ier regardant la divinité sur la fresque. Tandis que sur la couverture, le probable Kih-Oskh (il porte un Némès, attribut réservé aux rois, orné d'un Uræus) fixe du regard le lecteur, comme pour mieux l'impressionner, en plus de dominer le héros de par sa taille. Autre différence, le cartouche placé à ses côtés reprend le symbole du pharaon fictif. La couverture actuelle de l'album reprend le personnage, sur la colonne à gauche. S'il ne domine plus vraiment le reporter et que sa présence est plus discrète, son regard fixe se voit beaucoup mieux. Et il n'est pas le seul sur la couverture à fixer du regard, le personnage à droite de la frise en hauteur en faisant autant, comme si tout le décor lui-même se mettait à espionner tous ceux qui oseraient s’introduire dans le tombeau maudit.

Un adorateur agenouillé devant Anubis

Pour clore cette liste de sépultures ayant servi de modèles, il se pourrait que le tombeau de la BD ait des similitudes avec le mastaba de Mérérouka (un des vizirs du pharaon Téti, dont la tombe se situe dans la nécropole de ce dernier, à Saqqarah)[1].

On peut noter que plus loin, quand Philémon Siclone aura sombré dans la folie, il évoquera p 37 Sésostris, forme grecque du nom de quatre pharaons, ainsi que les noms d'un prêtre à Thèbes (grand-père du premier souverain du nom) et d'un vizir.

Mais Kih-Oskh est beaucoup plus ancien qu'eux, d'après l'égyptologue qui (dans la première version) affirme qu'il a régné vers 2500 avant JC[12], soit durant l'Ancien Empire (environ 2700 à 2200 av. JC). Plus précisément durant la IVe dynastie, environ durant le règne de Khéphren (fils de Khéops, pour qui fut érigée la deuxième principale pyramide de Gizeh). La mention de la date a sans doute disparue dans la version couleur, afin de donner plus de mystère à ce pharaon dont on ne sait presque rien, ainsi que pour éviter de le faire régner en même temps qu'un autre ayant existé. Ont aussi disparus les hiéroglyphes du papyrus (hormis le fameux sigle), visiblement réalistes, où l'on reconnait le Pschent (double couronne des pharaons, symbolisant l'union de la Haute et de la Basse-Égypte), ainsi que les sceptres Crosse-Héqa et Flagellum-Nekhekh, attributs royaux.

L'auteur ne s'est pas uniquement inspiré de pharaons historiques. Il fait aussi un rapide clin d’œil aux divinités égyptiennes : outre à la discrète Hathor, à Anubis (Dieu de l'embaumement et Maître des nécropoles, à tête de chacal)[2]. On voit d'abord ce dernier p 8, représenté en colossale statue, réduite à un simple porte-manteau, sur lequel sont accrochés les affaires de Philémon Siclone, mystérieusement disparu. Il réapparait p 9, menaçant, alors que Tintin rêve qu'il se fait embaumer, en compagnie de ce qui semble être Kih-Oskh, au regard hypnotique.

À propos de canidés, la perspective de la momification de Milou est loin d'être incongrue, étant donné que les égyptiens étaient connus pour leur zoolâtrie. Et les deux divinités citées sont des exemples parmi les myriades de divinités associées à un ou plusieurs animaux. C'était particulièrement le cas des chiens, comme le fut Abutiu (chien de garde royal), mais cela concernait aussi des poissons, des oiseaux, des singes[13]...

Dans la version noir et blanc, lorsque Tintin se précipite à la recherche de Milou, emporté par une chauve-souris[14], on remarque qu'il passe devant ce qui ressemble à un vase canope, poterie servant à recueillir les viscères embaumés du pharaon (au nombre de quatre, chacun représente un point cardinal, un génie (un des « quatre fils d'Horus ») et une déesse). Celui que l'on voit doit donc être celui représentant le génie Kébehsénouf, à tête de faucon, protectrice des intestins des morts.

Sarcophage de Nakht, Moyen Empire, venant probablement de Assiout, Musée Roemer et Pelizaeus à Hildesheim (Allemagne, Basse-Saxe)

Concernant les momies, le dessinateur reprend parfaitement le tissage des bandelettes dans ses momies d'explorateurs malchanceux. Il joue toutefois avec la réalité en représentant leur sarcophage debout (et non couché), alignés le long du mur, pour mieux effrayer l'imprudent qui pénètrerait le tombeau (et le lecteur, par la même occasion). Et Philémon Siclone qui croyait être le premier à le découvrir, alors qu'au moins une vingtaine de ses collègues l'ont précédé... En regardant p 8 les noms des malheureuses victimes, on constate des noms humoristiques inventés, tel que I.E. Roghlife (jeu de mots évident sur le terme "hiéroglyphes")[15]. Se trouvent aussi des noms de célébrités, liées à l'égyptologie pour beaucoup : EP Jacob (E.P. Jacobs, collègue et ami de Hergé, auteur de la BD Le Mystère de la Grande Pyramide ; sur la couverture, un certain Grossgrab évoque le Docteur Grossgrabenstein)[16],, Lord Carnaval (orthographié dans la version actuelle "Lord Carnawal" ; Lord Carnarvon, mécène de Howard Carter et "victime de la malédiction de Toutânkhamon"), ainsi que Sauerkraut (uniquement dans la première version[11] ; son nom, signifiant "choucroute" en allemand, pourrait évoquer Heinrich Schliemann[15],[1]).

Enfin, le bédéiste parsème son tombeau de hiéroglyphes, tantôt réalistes (recopiés fidèlement à partir d'inscriptions existantes), tantôt complètement farfelus (pipes, voitures, chaussures modernes, signes de ponctuation, têtes des Dupondt...). Ce détail résume l'Égypte de Hergé : un joyeux mélange de réalisme et de fantaisie. Cela afin de donner l'illusion du réel et faire voyager son lecteur, sans s'enfermer dans le carcan de la recherche stricte.

L'Arabie (ou péninsule arabique)[modifier | modifier le code]

Un Orient plus ou moins imaginaire[modifier | modifier le code]

Comme dans les autres représentations dans Tintin du Monde arabe, l'étape arabique de cette aventure est bien basée sur des détails réels ; mais elle reste indéfinie, surtout issue de la fascination de l'Occident pour un Orient rêvé, flou [2],[9] (représentation largement véhiculée par l'Orientalisme), nourrie par la méconnaissance de l'auteur de ces régions. Tout en étant réaliste, l'auteur perpétue les visions plus ou moins vraies, qu'entretenaient les Européens sur cette civilisation. Peut-être s'inspire-t-il aussi des écrits du Britannique Thomas Edward Lawrence (le fameux Lawrence d’Arabie, auteur des Sept Piliers de la sagesse), qui comme son compatriote Charles Montagu Doughty (dont il écrit l'introduction de son Travels in Arabia Deserta), a voyagé en terres arabes. Les deux écrivains partagent les mêmes visions sur les peuples qui y vivent, entre attirance et répulsion, qui se sont répandues ensuite chez leurs lecteurs.[9] Autre preuve de la méconnaissance d'Hergé : il envoie son reporter à quatre reprise dans le vaste Monde arabe, qui s'étale de l'Afrique du nord à la péninsule arabique (s'arrêtant avant la Turquie et l'Iran), couvrant de très nombreuses cultures. Pourtant, l'auteur le montre presque comme un seul territoire, où le décor (pourtant nourrit d'une documentation fournie) est à peu près identique partout, avec des oasis de vies humaines au milieu du désert vide et hostile[2].

Bédouin fumant au narguilé

Cette vision commence dès la fin du passage égyptien, avec la méharée nocturne, où des dromadaires traversent le Désert Arabique sous un croissant de lune, scène typiquement propice à la rêverie orientale. Mais un exemple plus parlant se présente p 15, dans la tente du cheik, où le héros est d'abord reçu vertement par celui-ci. On y entend le Bédouin crier haïr l'Occident et sa "prétendue civilisation", voulant en protéger sa tribu, craignant sans doute d'y perdre ses traditions (bien qu'il se contredise juste après, affirmant être grand lecteur des aventures de Tintin, brandissant un album de ses aventures). Il en a donc assez de cette présence occidentale menaçante, déclarant (première version) que les hommes du désert veulent être maîtres chez eux. Quant à un de ses hommes, il semble suffisamment inculte pour ignorer l’existence du savon, qu'il confond avec de la nourriture (étrange, lorsqu'on sait combien le Moyen-Orient est réputé pour sa production de savons, comme celui d'Alep).[9] Pourtant, lorsque la glace est brisée, le cheik le traite en ami : il l'invite à boire du thé, lui prête son meilleur coursier et, en bon religieux qu'il est, souhaite qu'Allah soit avec lui. Cette première rencontre semble résumer le stéréotype ambigu de l'Arabe (presque forcément nomade) : à la fois hostile et hospitalier, cruel et généreux, cavalier courageux vivant dans le désert, fier de ses traditions et de sa liberté[9],[17].

Mosquée bleue, construite en 1616 (Istanbul, Turquie), dont l'allure symbolise l'architecture islamique du Moyen-Orient, tel qu'on se la représente en Europe

La suite du voyage ne sera pour le héros qu'illusions. D'abord, il voit apparaître en plein désert une ville exotique, parsemée de coupoles et de minarets (image d'Épinal de la ville orientale). Juste à côté, il découvre une pauvre femme blanche, fouettée par deux cruelles arabes. Il ne s'agit que simplement du tournage d'un film, intitulé "Haine d'Arabe" (aussi nommé "Petite-fille de sheik" dans la première version[18]), évoquant le film américain de 1926 Le Fils du Cheik (l'acteur principal, Rudolph Valentino, est d'ailleurs représenté dans la BD sous les traits de l'acteur du film de l'histoire), utilisant lui aussi ces mêmes poncifs. Puis, le héros est chaleureusement accueilli par Roberto Rastapopoulos (dont il ignore son rôle de "maître du mal"), simulant l'amitié au point d'oublier leur dispute lors de leur première rencontre et faisant semblant de s'émouvoir pour les ennuis dont il est secrètement la cause. Plus tard, de retour dans le désert, Tintin est pour la première fois confronté aux mirages. Enfin, croyant rencontrer deux Bédouins, susceptibles de l'aider, il tombe sur les Dupondt déguisés en Arabes, qu'il doit fuir. Encore des illusions...

Portes de La Mecque, ayant peut-être inspiré celle par laquelle fuit Tintin.

Peu après, il se désaltère à une oasis et trouve miraculeusement refuge dans une ville, qui eux sont bien réels. Réelle aussi est la guerre mobilisant ses habitants (involontairement déclenchée par les policiers, si l'on en croit le passant interrogé, qu'il pense de la tribu - peut-être fictive - des Bouaras (les Chammba, dans la version N&B, faisant peut-être allusion aux Châamba)), ainsi que la menace d'exécution pour le héros. Si l'on se penche sur la ville visitée, on voit dans la première version de l'histoire que c'est La Mecque (ville interdite aux Chrétiens, située à près de 70 km de la Mer Rouge, distance que Tintin parcourt visiblement en moins d'une journée). Dans la version actuelle de l'histoire, c'est la ville fictive de Yabbecca. Quoi qu'il en soit, il semblerait qu'elle ait une architecture plutôt marocaine[9]. Comme on le verra dans les autres aventures arabiques de Tintin, le Monde arabe qu'il visite est un territoire essentiellement imaginaire, un vaste ensemble de désert où l'on ne sait jamais exactement où se trouve le héros.

Trafics en tous genres[modifier | modifier le code]

Ce qui n'empêcha pas l'auteur de coller à une réalité moins exotique : celle du trafic d'armes organisé par le célèbre Henry de Monfreid, que l'on voit représenté sous les traits du capitaine qui a sauvé le héros de la Mer rouge. L'auteur a sans doute lu ses récits de voyage, qui fascinaient beaucoup à l'époque, narrant ses aventures dans la région (le plus célèbre étant Les Secrets de la mer Rouge). Dans son histoire, il souligne les activités illégales du voyageur, connu pour ses nombreux trafics : drogues diverses, perles, armes... Ce sont ces dernières que Tintin découvre par hasard dans les cales du boutre du capitaine de la BD. Dans la version en noir et blanc[19], suite à la première narration des aventures du héros à Rastapopoulos, ce dernier lui révèle qu'on lui a secrètement demandé en haut lieu de profiter de son séjour afin de surveiller le trafic d'armes qui mine la région. Et un article apprend que tous les Arabes de la région sont équipés d'armes des modèles les plus récents, probablement issues d'une vaste contrebande. Beaucoup plus loin dans la première version de l'aventure[20], lorsque le héros pénètre dans le repère de la secte, un des membres (le colonel arabe qui a condamné le héros à mort ?) annonce qu'il a fait disparaître un capitaine de boutre et son second, un Portugais, qui leur faisait concurrence, en se livrant à ce trafic. De ces propos, on peut d'une part constater que la secte ne se livre pas qu'au trafic de drogues, mais d'une autre, on peut se demander si Oliveira da Figuera n'était pas complice dans cette version de l'histoire.

Les Indes : Le Rawhajpoutalah[modifier | modifier le code]

Une brusque arrivée en Inde[modifier | modifier le code]

L'Himalaya forme le paysage montagneux du nord de l'Inde. Vu ici Ladakh en Jammu-et-Cachemire.

Après le départ de La Mecque et un rapide tour en avion, Tintin s'écrase à des milliers de kilomètres de l'Arabie, aux Indes, plus précisément, dans le royaume fictif du Rawhajpoutalah. Si l'on en croit la carte montrée dans la première version du Lotus bleu[21], cet état est situé au nord Delhi (au sud de laquelle fut bâtie la capitale, New Delhi), près de la frontière d'alors avec le Thibet ; bien qu'il soit sûrement inspiré du Rajasthan[22] (ce « pays des rois » s'appelle aussi le Rajputana). Quoi qu'il en soit, ce royaume fictif est caractérisé par une jungle aux contreforts de l'Himalaya. Le héros y rencontre des éléphants pour la seconde fois de ses aventures, après celui du Congo (il est à noter que ceux d'Asie ont en général leur corps et leurs oreilles plus petits que ceux d'Afrique). Cette fois, le contact avec ces animaux sera plus pacifique : en deux aventures, il passe du safari meurtrier à l'échange entre humain et animal. Lors d'un passage à la limite du merveilleux, il est admis parmi eux après avoir soigné un des leurs. Puis, il taille une trompette, afin de communiquer avec eux. On passe du massacre à la communication. Toujours à propos des éléphants, il est possible que dans la première version de l'histoire[23], l'auteur fasse allusion à travers le nom arabe que prend le héros dans la ville arabe, Bah-Bahr (Beh-Behr, dans la version actuelle), au célèbre éléphant de la littérature jeunesse, Babar.

Un d'entre eux le "ramène à la civilisation", le menant à la maison d'un colon britannique. Celle-ci est décorée de différents objets d'arts indiens, dont plusieurs sculptures, un tableau représentant des huttes et surtout, un khouttar, poignard dont la chute aux pieds du héros participe à la tension dramatique qui se joue.

Bien plus tard, le héros utilise le train pour s'enfuir. Si les villes qu'il relie (Sehru et Arboujah) sont fictives, la compagnie dont il fait partie (et dont on voit la pub dans la gare) existe : l'Indian Railways. Toujours dans la gare, outre une carte du réseau ferroviaire, on remarque un vendeur de rue, comme il en existe énormément dans le pays.

Shiva chevauchant le taureau Nandi, vainquant des démons

De son côté, Milou découvre à ses dépens ce qu'il en coûte de se mesurer à une vache sacrée. Comme l'Égypte ancienne, l'Inde est connue pour pratiquer la zoolâtrie. Mais cette pratique de sacraliser les bovins, loin d'être ancrée dans les plus anciennes traditions, est plus récente qu'on ne le pense[13]. Si l'on en croit l'historien indien Dwijendra Narayan Jha, la sacralité de cet animal a servi à la cause des nationalistes contre les colons britanniques, au point qu'ils le décrétèrent comme strictement protégé. Mais il était courant auparavant que celui-ci soit sacrifié et mangé, bien qu'il soit considéré comme sacré depuis des siècles.[24],[25] Quoi qu'il en soit, le pauvre chien se voit promis par des villageois crédules à l'immolation sur l'autel de Çiva-le destructeur, poignardé par un prêtre. Ce dieu hindou est une des principales figures de la religion hindouiste, formant la Trimūrti avec Brahmā et Vishnou. Et il a pour vâhana (monture sacrée) Nandi, un taureau blanc. Cela n'est donc pas étonnant que Milou soit sacrifié à cette divinité pour avoir attaqué une vache.

Rencontre avec le maharaja du Rawhajpoutalah[modifier | modifier le code]

Toujours en terme de religion, le cornac qui découvre Tintin pris dans un piège s'exprime "Par le Babluth sacré". Ce terme n'a rien à voir avec quelconque religion indienne mais est inventé par l'auteur, sûrement à partir du mot Babelutte[26],[27], désignant un caramel originaire des Flandre occidentale, en Belgique. Cette confiserie est visiblement populaire au point qu'un Belge la sacralise.

Le héros finit par être délivré et pas par n'importe qui : le maharaja du Rawhajpoutalah. Ce titre, signifiant « grand roi », désigne que l'homme est suzerain de plusieurs raja (monarques) de son royaume. On le voit s'adonner à la chasse au tigre du Bengale, sport très populaire chez les nobles indiens depuis le Moyen-Âge (le Shikar). Comme le reste de sa famille, il lutte activement contre le trafic d'opium, dont les principaux lieux de production se trouvent en Amérique centrale et en Asie (particulièrement dans ce qu'on nomme Croissant d'or et Triangle d'or). Cette activité nuit notamment son peuple, forcé à cultiver le pavot nécessaire à sa production et payant très cher le blé et le riz nécessaire à leur survie, qu'ils ne peuvent plus produire. Par ce biais, l'auteur souligne les conséquences désastreuses de ce trafic florissant sur les paysans, obligés de les cultiver.

Plus tard, le souverain l'invite dans son palais de marbre blanc et de grès rouge, probablement d'architecture moghole (style très répandu dans le pays et , dont l'exemple le plus célèbres est le Taj Mahal). Les tours et les dômes qui le coiffent évoquent en effet ce style emblématique en Inde (et en Asie de l'ouest). On remarque ces détails aussi sur le pavillon dans lequel sera logé plus tard Tintin, au début du Lotus bleu, situé dans le jardin du palais (sans doute un jardin persan, fréquent dans le nord de l'Inde), au bord d'un bassin. L'intérieur des bâtiments aussi reprend des éléments fréquents de l'Art moghol, comme les motifs floraux. Habiter un palais de style traditionnel n'empêche pas le souverain de posséder un garage, avec une voiture performante.

Sous le majestueux édifice se tient le repaire de la secte. Une fois à l'intérieur, le héros (version noir et blanc) déclenche un mécanisme libérant des cobras (dit serpent à lunettes) d'une statue de Vishnou, dont il se débarrasse en leur lançant une barre de chocolat. Un de ces animaux sera par la suite (toujours dans cette version) déposé dans la chambre de Tintin durant son sommeil par le fakir, celui-ci précisant que l'animal déteste les ronflements[28]. Milou, réveillé par le bruit, charme l'animal en passant sur un tourne-disque un air de l'orchestre indigène : "Le charmeur de serpent". Or, cette séquence (supprimée dans la version actuelle) n'est pas réaliste, étant donné que les serpents sont sourds et ne sont pas charmés par la musique mais par les mouvements du charmeur[29].

Pour en revenir à la secte, tous les membres de la réunion secrète sont représentés cagoulés et vêtus de manteaux avec le sigle du pharaon, afin que leur identité reste secrète. Ils utilisent un vocabulaire solennel, comme lorsque le maître de réunion annonce que la parole est au (grand) frère de l'Ouest. Pour les représenter, Hergé reprend les poncifs liés aux Francs-Maçons, avec la secte ultra secrète, composée de membres influents présents dans le monde entier (il suffit de voir l'identité des personnages découverts une fois que Tintin les a neutralisé, p 56, ainsi que ceux travaillant avec le grand maître dans Le Lotus Bleu), avec de multiples ramifications. Il s'est d'ailleurs documenté dans un article écrit en 1932 par Lucien Farnoux-Reynaud, dans le magazine radical Le Crapouillot [30] (source de documentation importante de l'auteur). Il est à noter que dans la première version, le sigle sur le manteau de chacun des huit principaux membres est différent[31] : le sigle du pharaon est représenté, auquel est ajouté un petit trait sur le bord du cercle. Sans doute représente-t-il un point cardinal, comme avec le frère de l'Ouest. Et le grand maître, dont on ne voit pas l'uniforme, porte sans doute le sigle sans le moindre trait.

Lithographie représentant le Maharaja de Tranvancore sur des éléphants à Trivandrum au Kerala, par LH de Rudder (1807-1881), d'après un dessin original par le prince Aleksandr Mikhailovich Saltuikov (réalisé en 1841 publié en 1848. Ce dernier a visité Trivandrum en 1841 et a noté plusieurs détails sur sa rencontre avec le Maharaja hindou de Travancore. Il écrivit que le Raja qui le reçut n'avait pas plus de 25 ou 27 ans et a donné à son invité deux dessins indiens.
Howdah surmontant les éléphants du Maharaja de Travancore. Mai 1841.

Celui qui semble donc être le frère du Sud est le fakir. Conformément à sa représentation dans l'imaginaire occidental, celui-ci possède différents pouvoirs magiques, comme celui d'hypnotiser aisément ses victimes ou de dresser une corde magique. Dans l'album suivant, un autre répondant au nom de Cipaçalouvishni se livre à d'autres exploits, comme celui de se transpercer de différentes armes ou de danser sur des objets pointus/tranchants, sans ressentir le moindre mal. Outre que ce stéréotype simplifie une réalité religieuse du fakir, les différents tours qu'ils exécutent peuvent être expliqués par la science[32],[33].

Une fois tous les ennemis neutralisés, le reporter et son chien sont à la tête d'un défilé d'éléphant, assis en compagnie du maharaja dans un howdah richement décoré, surmontant l'animal, portant aussi un tapis d'Inde. Tintin porte une tenue locale, coiffé d'un turban (tout comme son chien dans la première version, qui fut ensuite retiré car peu crédible) et habillé par ce qui ressemble à un Achkan ou un Sherwani.

Entre jungle luxuriante, fakir aux pouvoirs magiques, peuple férocement attaché à ses croyances et maharaja dans son riche palais, la première apparition de l'Inde chez Hergé relève principalement d'un monde rêvé par les Européens, particulièrement nourrit par la littérature d'aventures. Cette représentation est aussi conforme à la manière de penser de son époque (marquée par le catholicisme), où le héros doit évidemment se mettre au service du maharadja, menacé par une société criminelle internationale, préservant ainsi le système monarchique et nobiliaire. Tandis que les représentants de la religion "païenne", fakirs et prêtres sacrificateurs, sont représentés comme des ennemis[17]. La dernière représentation de ce pays, dans Tintin au Tibet, sera plus réaliste, étant montré comme urbanisé et adapté au tourisme mondial. Suivant les évolutions de l'époque, l'auteur passe ainsi d'une Inde coloniale et magique, à une Inde moderne, occidentalisée, sans perdre de son charme.

Tintin en Orient : du fantasme au réalisme[modifier | modifier le code]

Cet quatrième aventure de Tintin nous représente un Orient fantasmé, merveilleux et indéfini, comprenant des pays différents de par leurs cultures, leurs histoires, leur géographie et leurs charmes. Pourtant, l'Occident les a regroupé en une même vague entité géographique : l'Orient (allant tout de même, au sens large, de l'Afrique du nord à l'Asie de l'Est). L'aventure suivante, Le Lotus Bleu (à l'origine Les Aventures de Tintin, reporter, en Extrême-Orient), nous montrera un autre pays oriental (lui aussi, porteur de beaucoup de fantasmes en Europe) : la Chine. Mais il sera représenté de manière beaucoup plus réaliste, avec une volonté de se défaire des représentations stéréotypées, grâce à des rencontres.

Adaptations[modifier | modifier le code]

Les différentes versions de l'album[modifier | modifier le code]

C'est avec une Amilcar que Tintin poursuit les ravisseurs du prince dans la version en noir et blanc de l'album.
Un cigare.
  • La première version des Cigares du Pharaon fut publiée en 1934. Cette version est reconnaissable à sa couverture présentant au premier plan une petite image de Tintin passant derrière une colonne et le sous-titre Reporter en Orient. Cette version a été rééditée en fac-similé en 1984. Les éditions suivantes jusqu'en 1941, sans sous-titre, incluent 4 illustrations hors texte, version reprise en fac-similé en 1993. Ces versions sont qualifiées de « petite image collée ».
  • En 1942, pour la Saint Nicolas, paraît une nouvelle couverture dite « grande image » d'une qualité bien supérieure et bien plus belle de Tintin derrière une colonne. Cette édition est particulièrement rare et recherchée par les collectionneurs. Elle a fait l'objet en 2009 d'un fac-similé imprimée en Italie par LEGO.
  • En 1955, seulement, parait la première édition couleur. C'est la dernière aventure n'ayant pas encore été modifiée alors que les autres albums noir et blanc ont tous été remodelés au format 64 planches couleur entre 1943 et 1947. Ce délai important peut s'expliquer par la mise en chantier des albums Les Sept Boules de cristal, Le Temple du Soleil, de Tintin au pays de l'or noir, d’Objectif Lune et d’On a marché sur la Lune, et la réticence d'Hergé à reprendre une œuvre de jeunesse dont le scénario ne cadrait plus avec le réalisme des dernières aventures. Cette édition couleur (plus exactement une réédition corrigée) a fait l'objet d'un fac-similé en 2003.
  • L'édition définitive, remaniée telle qu'on la connaît aujourd'hui, a été publiée en 1964.

Animation[modifier | modifier le code]

Cet album fut adapté dans la série animée de 1992. Cette version reprend la version couleur de 1955 mais elle enlève deux séquences qui étaient dans la BD : la grenade à retardement et la séquence où l'on voit Philémon Siclone, fou, avec le pistolet à la main.

Une adaptation radiophonique en cinq épisodes est proposée par France Culture le 8 février 2016[34].

Anecdotes[modifier | modifier le code]

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  • On peut voir (page 8 case 1) une momie qui porte le nom « E.P. Jacobini », clin d'œil à E.P. Jacobs, l'auteur de la B.D. Blake et Mortimer et notamment du Mystère de la Grande Pyramide [35],[36].
  • Lorsque le cheik Patrash Pasha fait part à Tintin de son admiration pour lui, il le lui prouve en exhibant un album de ses Aventures. Dans la version parue dans Le Petit Vingtième, il s'agit de l'album Tintin en Amérique, et dans la seconde version, c'est Tintin au Congo. Quand Hergé met en couleur Les Cigares du pharaon en 1955, il modifie la case, et l'album en question devient Objectif Lune, aventure qui vient d'être publiée. Il s’agit d’un anachronisme car Tintin ne peut avoir vécu cette histoire étant donné qu’elle arrive après dans la chronologie des albums[37],[38].
  • De nombreux personnages réels vont se retrouver dans les aventures de Tintin. Ici c'est l'explorateur Henry de Monfreid qui est bien représenté alors qu'il est connu pour avoir sillonné à l'époque les parages à bord de son boutre[39],[40].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. a, b, c, d et e Les personnages de Tintin dans l'histoire : Les événements de 1930 à 1944 qui ont inspiré l'œuvre d'Hergé, Paris,
  2. a, b, c, d et e Tintin: les arts et les civilisations vus par le héros d'Hergé, GÉO,
  3. a, b, c, d et e Stéphanie Pioda, Bérénice Geoffroy-Schneiter..., Tintin à la découverte des grandes civilisations, Coédition Beaux Arts Magazine & Le Figaro, , P 34
  4. a et b Peeters décembre 1984, p. 83-84
  5. L'Œuvre Intégrale d'Hergé, p. 83
  6. Sadoul 1989, p. 9
  7. Smolderen 1983, p. 3
  8. a, b, c et d L'Œuvre Intégrale d'Hergé, p. 84-85
  9. a, b, c, d, e et f Louis BLIN, « Tintin et les peuples du monde, "Tout un Orient nimbé d'exotisme" », GEO,‎ , p. 110-115
  10. Soumois 1987, p. 66.
  11. a et b « Les Aventures de Tintin T4 : Les Cigares du pharaon » par Hergé | BDZoom.com, sur bdzoom.com (consulté le 16 juin 2017)
  12. « Les Cigares du Pharaon, planches publiées dans le Petit Vingtième »
  13. a et b « Les animaux de TINTIN », Hors-série Le Point,‎ sept.-oct. 2015
  14. « Les Cigares du Pharaon, planches publiées dans le Petit Vingtième »
  15. a et b Soumois 1987, p. 67.
  16. Soumois 1987, p. 68.
  17. a et b Pascal Ory, « Le rire de Tintin, Les secrets du génie comique d’Hergé, "L'étranger, reflet du rire d'une époque" », Hors-série L'Express - Beaux Arts Magazine,‎ parution le 30 avril 2014
  18. « Les Cigares du Pharaon, planches publiées dans le Petit Vingtième »
  19. « Les Cigares du Pharaon, planches publiées dans le Petit Vingtième »
  20. « Les Cigares du Pharaon, planches publiées dans le Petit Vingtième »
  21. « Tintin (Fac-similé N&B) 5. Le Lotus bleu »
  22. « Tintin et les peuples du monde », GEO,‎ , p. 28
  23. « Les Cigares du Pharaon, planches publiées dans le Petit Vingtième »
  24. « Pourquoi la vache est-elle sacrée en Inde ? », La Croix,‎ (ISSN 0242-6056, lire en ligne)
  25. « Lynchés au nom de la vache sacrée », Le Monde diplomatique,‎ (lire en ligne)
  26. Jean-Baptiste BARONIAN, Dictionnaire amoureux de la Belgique, edi8, (ISBN 9782259248686, lire en ligne)
  27. Editions Jourdan et Bernard Marlière, Anthologie de l'humour belge: Du Prince de Ligne à Philippe Geluck, Primento, (ISBN 9782390090199, lire en ligne)
  28. « Les Cigares du Pharaon, planches publiées dans le Petit Vingtième »
  29. « Pourquoi le cobra danse-t-il devant le charmeur de serpents ? », Franceinfo,‎ (lire en ligne)
  30. Jean-Marie Apostolidès, Les Métamorphoses de Tintin
  31. « Les Cigares du Pharaon, planches publiées dans le Petit Vingtième »
  32. (en) David Magny, « Mirin Dajo - Le fakir qui médusa la médecine », sur www.dark-stories.com (consulté le 21 juin 2017)
  33. dinosoria.com, « La corde magique du fakir . Solution. Video. Dinosoria », sur www.dinosoria.com (consulté le 21 juin 2017)
  34. Les cigares du Pharaon, série radiophonique sur France Culture (2016)
  35. La marque d’amitié, Clin d'œil et bande dessinée, 3 février 2008, consulté le 30 juillet 2012.
  36. Soumois 1987, p. 68-69
  37. Peeters 1984, p. 59
  38. Soumois 1987, p. 75-76
  39. Soumois 1987, p. 70-71
  40. « Fascinant Monfreid », Historia, Paris « Hors-série » « Les personnages de Tintin dans l'histoire : Les événements de 1930 à 1944 qui ont inspiré l'œuvre d'Hergé »,‎ , p. 41

Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • Benoît Peeters, Le monde d'Hergé, Tournai, Casterman, , 2e éd. (1re éd. 1983), 320 p. (ISBN 2-203-23124-6)
  • Numa Sadoul, Entretiens avec Hergé : Édition définitive, Tournai, Casterman, coll. « Bibliothèque de Moulinsart », , 3e éd. (1re éd. 1975), 256 p. (ISBN 2-203-01708-2)
  • Benoît Peeters, L'Œuvre Intégrale d'Hergé, vol. 2, Tournai, Rombaldi, , 296 p.
  • Thierry Smolderen, Les Carnets volés du Major, Schlirf Book, coll. « Les aventures de Hergé & Moebius feuilletonistes », (OCLC 312001229)
  • Jean-Marie Apostolidès, Les Métamorphoses de Tintin, Seghers,
  • Frédéric Soumois, Dossier Tintin : Sources, Versions, Thèmes, Structures, Bruxelles, Jacques Antoine, , 316 p. (ISBN 2-87191-009-X)
  • Richard Lebeau, « Pharaons rumeurs et malédiction », Historia, Paris « Hors-série » « Les personnages de Tintin dans l'histoire : Les événements de 1930 à 1944 qui ont inspiré l'œuvre d'Hergé »,‎ , p. 42-47
  • Sebastien Desurmont, Tintin : les arts et les civilisations vus par le héros d'Hergé, "Égypte", GEO, Édition collector, 23 octobre 2015, P 70-79.
  • Philippe Goddin, Tintin à la découverte des grandes civilisations, "Le rêve égyptien", Coédition Beaux Arts Magazine & Le Figaro, avril 2010, P 30-41

Liens externes[modifier | modifier le code]