Opération Ajax

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L’opération Ajax (officiellement TP-AJAX, "TP" signifiant Tudeh Party et "Ajax" faisant allusion au nettoyeur "Ajax" de chez Colgate-Palmolive) est une opération secrète menée par le Royaume-Uni et les États-Unis en 1953, exécutée par la CIA et le MI6, visant à renverser le Premier ministre d'Iran, Mohammad Mossadegh, pour le remplacer par le général Fazlollah Zahedi, et plus largement désigne les événements qui ont agité l'Iran du 15 au 19 août 1953, le plan AJAX n'ayant eu lieu pour dire que dans la nuit du 15 au 16 août. Le plan fut approuvé par le Premier ministre britannique Winston Churchill le 1er juillet 1953, et par le Président des États-Unis Dwight D. Eisenhower le 11 juillet 1953. Les deux gouvernements fournirent un budget de 285,000 $, les États-Unis 147,000 $ et la Grande-Bretagne 137,000 $. Le plan s'appuya sur de nombreux collaborateurs, des membres éminents du clergé, la majorité des membres du Parlement iranien et le Shah, lesquels soutinrent l'armée iranienne [1]

Le déroulement des événements de même que les intentions des uns et des autres ne sont pas encore tout à fait claires, bien que les archives des services secrets américains aient été ouvertes sur le sujet en août 2013 - tandis que les archives britanniques sont toujours clauses. Cependant, on suppose que dans le plan original, Mossadegh avait été révoqué de son poste par un décret du Shah qui nommait le général Zahedi en tant que nouveau Premier ministre. Mais ce plan initial, dans la nuit du 15 au 16 août, en fait la réelle opération Ajax, échoua et Mossadegh se maintint au pouvoir, tandis que les Etats-Unis s'inquiétaient de la tournure des événements. Le Chah ayant fui le pays, l'armée du général Fazlollah Zahedi et le clergé, dirigé par le Grand Ayatollah Hossein Boroudjerdi, organisèrent de massives manifestations pro-Shah à travers le pays, ce qui fit basculer la situation et l'opinion publiques et politiques, et Mossadegh fut finalement renversé le 19 août. Zahedi devint Premier Ministre et le Shah rentra en Iran le 22 août.

Contexte politique[modifier | modifier le code]

Le gouvernement nationaliste de Mohammad Mossadegh entreprend une série de nationalisations de compagnies pétrolières de l'Anglo-Iranian Oil Company (AIOC), qui devient la National Iranian Oil Company (NIOC)[2].

L’origine du conflit est le refus d’AIOC d’autoriser un audit des comptes pour déterminer si le gouvernement iranien reçoit les redevances qui lui sont dues. L’intransigeance de la compagnie pétrolière induit une escalade de demandes du gouvernement nationaliste, qui exige un partage des revenus à parts égales. La crise finale est précipitée quand l’AIOC interrompt ses opérations plutôt que d’accepter les demandes des nationalistes, ce qui conduit à la nationalisation de la compagnie.

Le Royaume-Uni tente sans succès de porter l'affaire devant la Cour internationale de justice, qui se déclare incompétente en juillet 1952 (Anglo-lranian Oil Co. (Royaume-Uni c. Iran)), prépare même une opération militaire à partir de Chypre et du Golfe. Les nouvelles compagnies pétrolières appartenant à l’État constatent une chute dramatique de productivité et conséquemment, des exportations. La crise d'Abadan est le résultat de cette situation qui s’est envenimée avec la fermeture des marchés d’export. Sans réseau de distribution, le gouvernement iranien est rejeté des marchés par un blocus international pour forcer Mossadegh à la reprivatisation. Les États-Unis, alors sous l'autorité de Truman, "bloque le projet militaire anglais, accorde un prêt à Mossadegh, et lui suggère d'indemniser l'Anglo-Iranian"[3]. Mais Mossadegh, en 1952, refuse de négocier l'indemnisation, rompt toute relation diplomatique avec Londres, critique les États-Unis, et se rapproche de l'URSS, ce que le nouveau gouvernement républicain des États-Unis voit d'un très mauvais œil.

Organisation[modifier | modifier le code]

En planifiant l’opération, la CIA organise une guérilla afin d’empêcher le parti communiste Tudeh de prendre le pouvoir dans le cas d'un échec de l’opération Ajax. Selon des documents autrefois classés « top secret » de la National Security Archive, le sous-secrétaire d’État Walter Bedell Smith révèle que la CIA est parvenue à un accord avec des chefs de tribu Qashqai dans le sud de l’Iran, afin d’établir un refuge pour que les agents et guérillas financés par les États-Unis puissent opérer.

Le chef de l’opération Ajax était Kermit « Kim » Roosevelt, Jr. (en), un agent senior de la CIA et petit-fils de l’ancien président des États-Unis Theodore Roosevelt. Alors que la direction officielle lui était attribuée, le projet est conçu par Donald Wilber, un agent de la CIA et auteur encensé de livres sur l’Iran, l’Afghanistan et Ceylan (Sri Lanka), et mené sur le terrain par le colonel Herbert Norman Schwarzkopf[4].

La CIA, organise une fausse manifestation du Tudeh à Téhéran, ses agents détruisent les symboles de la monarchie, attaquent des mosquées pour provoquer une riposte des monarchistes et de l'armée. Les objectifs sont atteints, Mossadegh est arrêté, le Shah est remis sur le trône, le général Zahedi est nommé premier ministre, et le Front national interdit. Mossadegh, jugé, emprisonné, puis assigné à résidence, meurt en 1967[3].

L’opération Ajax est le premier complot organisé par la CIA pour renverser un gouvernement démocratiquement élu. Le succès obtenu avec une logistique modique et un coût relativement faible encourage l'agence américaine à mettre en œuvre une opération similaire au Guatemala un an plus tard.

Conséquences[modifier | modifier le code]

En 1954, les États-Unis imposent leurs conditions dictant la fin de son monopole. Des licences sont données à cinq entreprises pétrolières américaines, en plus de la Royal Dutch Shell et de la Compagnie française de pétroles. La AIOC (Anglo-Iranian Oil Company) reste propriétaire des installations, et de la distribution en Iran, la commercialisation extérieure est assurée par un consortium anglo-américain, les revenus pétroliers sont partagés. La AIOC devient, en 1955, la British Petroleum, BP.

Dès son rétablissement sur le Trône du Paon, le Chah joue un rôle plus actif et central dans la gestion de l'État, tant d'un point de vue politique qu'économique. Les partis d'opposition sont ainsi décrétés illégaux et la Savak, police politique chargée de surveiller et de réprimer au nom de la sûreté de l'État, est mise en place avec l'aide des services secrets américains et du Mossad. Simultanément, un train de réformes sociales, économiques et culturelles inspirées des modèles occidentaux est lancé dans les années 1960 (Révolution blanche).

L’insatisfaction dominant au milieu des années 1970, et ce malgré une croissance économique forte, le régime pro-occidental du Chah a de plus en plus de mal à justifier son autoritarisme (censure, parti unique, abus commis par la Savak et dénoncés par Amnesty International) et ses nombreuses dépenses (festivités de Persépolis, projets pharaoniques, achats d'appareils militaires sophistiqués). Les effets pervers de la crise pétrolière de 1973 n'étant pas encore évalués à leur juste valeur, l'amélioration du niveau de vie ne s'étend pas à l'ensemble des Iraniens : le fossé se creuse entre la classe dirigeante et une part grandissante de la population, aux aspirations diverses et pour certaines diamétralement opposées, exigeant certaines réformes et en rejetant d'autres. La situation se détériorant dès la fin de l'année 1977, elle tournera au chaos, à la confusion et aux affrontements violents durant l'année suivante. C'est la révolution iranienne qui verra l'émergence de l'ayatollah Khomeyni, chef religieux en exil depuis quinze ans en Irak puis en France et soutenu par le gouvernement de Valéry Giscard d'Estaing dans un contexte de concurrence entre la CEE et les États-Unis, et la chute du régime impérial pro-occidental au profit d'un système théocratique instauré en avril 1979 : la République islamique d'Iran[5].

Reconnaissance par les États-Unis[modifier | modifier le code]

Durant l’administration du président américain Bill Clinton en 2000, la secrétaire d’État Madeleine Albright a reconnu officiellement le rôle des États-Unis dans l'organisation et le soutien financier du coup d’État de 1953[6]. Barack Obama est le premier président à reconnaître l'implication de son gouvernement et à s'en excuser dans un discours adressé à la communauté musulmane le 4 juin 2009[7]. « En pleine guerre froide, les États-Unis ont joué un rôle dans le renversement d’un gouvernement iranien démocratiquement élu. »

Réfutations de l'opération et des interventions étrangères[modifier | modifier le code]

La réalité de l'opération Ajax est contestée par certains protagonistes des évènements de 1953, ainsi que par d'anciens hauts dirigeants de la CIA, qui soutiennent que le gouvernement Mossadegh a été renversé sous la pression populaire, après sa destitution par le Chah selon les termes de la constitution de 1906. L'un de leurs arguments est que les documents déclassifiés de l'opération, d'avant le 19 août 1953, qui auraient pu prouver sans ambiguïté l'intervention des services secrets américains et britanniques, ont été détruits dans leur intégralité, ce qui jette le doute sur son existence et sur tous les documents publiés par la suite : le rapport secret publié en 2000 par The New York Times, de même que le livre de Kermit Roosevelt, Jr., sont des témoignages individuels a posteriori. Selon Richard Helms, ancien directeur de la CIA, l'opération aurait été au départ une rumeur, reprise après coup par la CIA pour son propre compte dans le but de pouvoir présenter un succès après l'échec retentissant du débarquement de la baie des Cochons à Cuba[8]. Par ailleurs, l'opposition iranienne favorable au Shah estime que si les États-Unis n'ont jamais démenti l'opération Ajax, c'était afin de délégitimer le régime du Chah auprès de l'opinion publique, notamment lorsque celui-ci a annoncé son intention de ne pas reconduire les accords pétroliers internationaux de l'Iran à leur échéance de 1979[9].

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Darioush Bayandor, Iran and the CIA, New York, , p.86
  2. et par la suite la BP, The British Petroleum Company
  3. a et b [1]
  4. ancien chef de la mission militaire américaine à Téhéran pendant la guerre et père de Norman Schwarzkopf
  5. Selon Alexandre de Marenches, c'est l'administration américaine de Jimmy Carter qui a décidé de renverser le Chah car pas assez démocratique et entamant un programme nucléaire potentiellement militaire.
  6. (en) « U.S. Comes Clean About The Coup In Iran », sur cnn.com
  7. les États-Unis ont joué un rôle dans le renversement d'un gouvernement iranien démocratiquement élu
  8. (en) « The CIA and Iran - What really happened, [[Ardeshir Zahedi]], fils du général [[Fazlollah Zahedi]] et ancien ambassadeur d'Iran aux États-Unis, », sur Stanford - World Association of International Studies
  9. «Obama-Iran : L’instrumentalisation de Mossadegh est une erreur tactique» et «Iran - 11 février : La révolution de Khomeiny, l’héritage de Mossadegh», sur «Iran Resist»

Annexe[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Bibliographie[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]