Révolution constitutionnelle persane
| Date | 1905-1911 |
|---|---|
| Lieu | Perse |
| Issue |
Victoire des révolutionnaires
|
La révolution constitutionnelle persane[1] (en persan : Enghelab-e Mashruteh / انقلاب مشروطه) (appelée aussi révolution constitutionnelle de l'Iran[2]) contre le règne despotique des chahs Qadjar commença en 1905 et dura jusqu'en 1911. Elle eut pour conséquence la fondation d'une Constitution et d'un parlement en Perse (Iran), le Madjles.
Le mouvement, cependant, ne cessa pas avec la révolution et fut suivi du Mouvement constitutionnaliste du Guilan.
Des personnages comme Sardar Assad, Sattar Khan, Yeprem Khan et Bagher Khan, de puissantes tribus comme les Bakhtiari et des villes comme Tabriz jouèrent des rôles significatifs dans ce mouvement.
La révolution constitutionnelle persane est le premier événement de ce genre au Moyen-Orient. Elle ouvrit la voie à des changements importants en Perse, la faisant ainsi entrer dans l'ère moderne. Elle permit la tenue de débats sans précédent dans une presse bourgeonnante destinée à la petite frange alphabétisée du pays. La révolution créa, dans un pays pauvre et extrêmement arriéré par rapport à ses voisins, de nouvelles occasions et de nouvelles perspectives à un Iran qui apparaissait sans frontières. De nombreux groupes différents se battirent pour définir la forme finale de cette révolution, et toute la société en fut finalement changée d'une manière ou d'une autre. L'ordre ancien, que défendaient Nassereddine Chah et ses successeurs, fut finalement dépassé pour être remplacé par de nouvelles institutions, de nouvelles formes d'expression et un ordre social et politique nouveau[3].
Contexte et causes
[modifier | modifier le code]Pendant le XIXe, une série de facteurs font naître un sentiment d'injustice et d'infériorité économique et politique à l'égard des pays occidentaux. Le mécontentement grandit et suscite la conviction d'un besoin de réformes, qui ne sont pas entreprises efficacement.
Un marché ouvert aux puissances étrangères
[modifier | modifier le code]Les traités de Turkomanchaï en 1828 et de Paris en 1857 ne signifient pas seulement la perte de territoires. Ils sont accompagnés de clauses défavorables à la Perse et favorisent un impérialisme économique exercé par la Russie et la Grande-Bretagne[4]. Ces deux puissances obtiennent des avantages douaniers qui rendent leurs produits plus attractifs en matière de prix, tandis que les exportateurs persans se voient pénalisés[5]. Cette concurrence jugée déloyale soulève le mécontentement du bazar, qui cumule une fonction économique et une fonction sociale : on y trouve les marchands, mais aussi les artisans, les banques, c'est également un lieu de prêche pour le clergé[6].
La Perse accorde aux puissances étrangères des concessions, c'est-à-dire le droit d'exploiter certaines ressources du pays, parfois avec un monopole, en échange du versement de droits sur les bénéfices. Ainsi, l'État accorde à la Russie et la Grande-Bretagne des concessions sur les routes, les forêts, le pétrole. Les Persans ont le sentiment que l'on vend leur pays[7]. La concession sur les tabacs, en 1890, provoque un soulèvement de la part des marchands du bazar et du clergé. L'État est obligé de reculer devant ce qui, a posteriori, passe pour une répétition générale de la révolution qui aura lieu quelques années plus tard[8],[9]. La vente de concessions commerciales à des pays étrangers est l'un des éléments qui suscitent le mouvement de révolte : en plus de soumettre le commerce persan à une situation de concurrence déloyale, il froisse le sentiment national [10]. Les intellectuels modernistes mettent la question de l’identité nationale au centre des débats et des luttes politiques lors de la révolution constitutionnelle de 1906[11].
Influence des idées occidentales sur les intellectuels
[modifier | modifier le code]L'impérialisme économique des puissances étrangères a pour effet de favoriser les contacts avec l'Europe. Naser al-Din Shah lui-même voyage et attire l'attention de ses compatriotes sur l'étranger[12]. Des écoles modernes sont créées, où l'on apprend les langues étrangères et où l'on découvre la supériorité technologique des Européens. Amir Kabir ouvre Dar al-Fonun[13], la première université, puis une école de sciences politiques est fondée en 1899[9]. Des bourses d'études permettent aux étudiants de voyager[3]. Ils reviennent d'Europe avec le sentiment d'un retard de leur propre pays sur le plan technologique, mais aussi sur le plan des institutions politiques. Des intellectuels introduisent en Perse des idées nouvelles : l'idée de nation (mellat), de loi codifiée (qanun), de constitution (mashruta), de système parlementaire[9].
La presse est encore peu développée et sous contrôle de l'État, mais elle est un facteur qui contribue à la connaissance des politiques et des institutions européennes[9]. Amir Kabir a créé le 1er journal du pays, Ruznameh[13]. Des publications clandestines sont distribuées la nuit, ce sont les Shab-nameh (« Lettres de la nuit »)[9]. Les journaux en persan basés à l'étranger, interdits par Nassereddine Chah, circulent plus librement sous son successeur Mozaffar an-Din. Qanun, publié depuis Londres par Mirza Malkum Khan, Akhtar à Istanbul et Habl al-Matin à Calcutta permettent aux lettrés persans d'être informés des nouvelles internationales[14]. De jeunes intellectuels libéraux créent une société à Téhéran et mettent en commun leurs livres pour fonder la première bibliothèque nationale[15]. À la fin du XIXe, se développent à Téhéran et Tabriz des associations clandestines et des sociétés secrètes, les anjomans[16],[9]. Les auteurs occidentaux sont traduits en persan. Ainsi, L'esprit des lois de Montesquieu, qui introduit l'idée de la séparation des pouvoirs exécutif, législatif et judiciaire[9]. Mirza Malkum Khan est parmi les premiers à populariser ces idées en Perse, dans son Daftar-e tanzimat (« Livre des réformes »), inspiré par les réformes ottomanes[17]. La traduction par Mīrzā Ḥabīb Eṣfahānī des Aventures de Hajji baba, une satire de James Morier qui dépeint les Persans de façon caricaturale, remporte cependant un succès, parce qu'elle confirme le contraste entre la modernité européenne et la dynastie Qadjar[6],[9].
Soutien du clergé
[modifier | modifier le code]Depuis l’époque des Séfévides (ou Safavides) au 16e siècle, les religieux soutenaient l’ordre royal. Mais plusieurs d'entre eux prennent le parti des marchands et du peuple. Les plus notables sont Tabatabai (en) et Behbahani[18],[9]. Le projet de démocratisation fait l'objet d'âpres discussions parmi les religieux : si Muhammad Hossein Naini prend le parti des constitutionnalistes, Fazlollâh Nuri dénonce le régime parlementaire comme contraire aux préceptes de l'islam. Pour ce dernier, musulmans et non musulmans ne sauraient bénéficier d'un statut d'égalité, et seuls des religieux peuvent diriger les affaires humaines[10].
Un besoin de réformes pour mettre fin à l'arbitraire
[modifier | modifier le code]L'inflation nourrit le mécontentement. Pendant la période Qajar, le niveau de vie moyen s'est érodé de façon progressive[19]. Les Persans réclament du Shah Naser al-Din une politique plus protectionniste à l'égard de leurs voisins russes et britanniques[9]. Mais les tentatives de réformes sont coûteuses. Amir Kabir réduit les dépenses de la cour, et se met à dos la noblesse ; il augmente les droits de douane et s'aliène les commerçants[13]. Pour les financer, Naser al-Din Shah a recours à de nouvelles concessions ; il octroie même des postes d'ambassadeur ou de ministre[20]. Les marchands souhaitent avoir davantage leur mot à dire en matière commerciale[9], c'est pourquoi ils sont favorables à une réforme du système qui diminue les prérogatives du Shah au profit d'un Parlement.
Le train de vie des princes contribue grandement au sentiment d'injustice et d'arbitraire. Les dépenses de la cour royale sont excessives et financent les loisirs des rois. Les voyages de Naser al-Din Shah sont coûteux[20]. Son successeur Muzaffar al-Din Shah, à partir de 1896, doit encore attribuer des concessions, sur le pétrole et les routes[21]. Il contracte un emprunt russe, qui comporte comme clause l'octroi de nouvelles concessions[2]. Pour gérer les services de douane, il nomme un Belge, Josef Naus, ce qui ajoute au sentiment de dépendance de la Perse à l'égard des pays européens[21]. La législation en matière économique repose sur la jurisprudence islamique traditionnelle, inadaptée aux litiges commerciaux d'une économie grande ouverte aux influences extérieures[9]. La demande de modernisation repose sur un sentiment d'arbitraire : la désignation des gouverneurs provinciaux, des officiers, est effectuée sans lois[22]. De surcroît, les gouverneurs ne sont pas payés, et doivent rentrer eux-mêmes dans leurs frais, ce qui les encourage à exploiter les provinces[2]. Les Persans demandent des lois codifiées. La source de ces lois doit être une Assemblée représentative de la société persane[23].
Les intellectuels et les marchands du bazar, unis par un même sentiment dirigé contre le régime, avec l'appui d'une partie du clergé, perçoivent la révolution d'octobre 1905 en Russie, qui institue une Douma (assemblée nationale), comme l'exemple à suivre[9].
Déroulement
[modifier | modifier le code]L'élément déclencheur est une crise économique. En 1905, les récoltes sont mauvaises[24]. À cela s'ajoute une épidémie de choléra, et la guerre russo-japonaise qui interrompt le commerce avec la Russie[25]. En outre, l'argent, utilisé pour battre monnaie, est dévalué[25]. Il s'ensuit une forte inflation : le prix du blé augmente de 90%[24]. Pour compenser le déclin de ses revenus, l'État augmente les taxes sur le commerce.
Du mouvement révolutionnaire de 1905 au 1er majles (août 1906)
[modifier | modifier le code]Cette situation a pour effet de provoquer la colère des marchands, qui organisent une première manifestation. Leur revendication ne porte pas encore sur des réformes politiques : ils demandent le départ de Josef Naus, sans résultat.

En décembre 1905, le gouverneur de Téhéran fait bastonner deux marchands, coupables d'avoir augmenté le prix du sucre[26]. Le bazar se met en grève[25]. Une foule de manifestants, menée par Behbahani et Tabatabai, réclame la démission de Naus, du gouverneur, et une maison de la justice (adalat-khaneh), ce dernier concept étant assez vague pour que le Shah promette de satisfaire ces demandes[25]. Mais à l'été 1906, les promesses ne sont pas tenues[26]. L'arrestation brutale de Jamal al-Din Va'iz Esfahani (en), un prédicateur pro-constitutionnaliste, déclenche un mouvement de protestation[27]. Les manifestants marchent sur le poste de police. Dans la confusion, les policiers tirent sur la foule et tuent un étudiant en théologie[27]. Le lendemain, des milliers de personnes accompagnent le corps de la victime en procession. Les troupes cosaques ouvrent le feu sur la foule[27]. Tabatabai et Behbahni quittent Téhéran et marchent avec 2 000 étudiants en théologie vers Qom, où ils se mettent en grève. Le bazar se trouve privé des oulémas chargés d'appliquer la sharia aux litiges commerciaux, toute action judiciaire, qui exige d'appliquer la jurisprudence religieuse, est impossible[27].
Dans le même temps, à l'instigation de Behbahani, qui a des contacts avec les Britanniques, deux marchands se rendent à la Légation britannique pour y faire valoir leur droit de bast ou droit d'asile[28]. Il s'agit d'une ancienne coutume qui rend certains lieux saints inviolables, de sorte que l'on peut y trouver refuge, par exemple dans des temps de persécutions. Le Shah a essayé de lutter contre cette tradition. Un effet des capitulations à l'égard des puissances étrangères a été de leur accorder un immunité, si bien que les Légations étrangères se mettent à servir à leur tour de lieu d'asile. Les Britanniques tolèrent cette coutume, qui leur fournit à l'occasion un moyen de pression sur le Shah[25]. Ils acceptent donc d'accueillir les marchands dans les jardins de la Légation. Le 19 juillet, ce sont 50 marchands qui se présentent. Puis des étudiants et des représentants des diverses corporations du bazar. Le 2 août, ce sont 14 000 personnes, qui campent à la Légation[25]. Ce bast joue un rôle décisif dans l'évolution des revendications. Les étudiants y donnent des leçons de droit politique et forment à la notion de système constitutionnel parlementaire[28]. Le 5 août, Mozaffareddine Chah appelle par décret à la tenue d'une Assemblée constituante[29]. Il finit par céder, le 10 août, à la demande d'instituer un majles-e chura-ye melli (assemblée nationale consultative)[25].
Des débats sur la Constitution au coup d'État de juin 1908
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Mozaffareddine Chah nomme un libéral au poste de premier ministre, Mirza Nasrullah Khan (en), qui accepte le principe d'une Assemblée constituante. Le rôle de celle-ci est de promulguer une loi électorale qui permettra de désigner les députés à l'Assemblée nationale[30].
Loi électorale et lois fondamentales
[modifier | modifier le code]L'assemblée, où le clergé et les bazaris sont fortement représentés, divise l'électorat en six classes : les princes, les oulémas et leurs étudiants, les nobles et notables, les marchands, les propriétaires possédant au moins 1 000 tomans de terre, les artisans et commerçants dont le chiffre d'affaires est égal ou supérieur à la moyenne[30]. Le majles comptera 156 députés, dont soixante représentent la seule capitale, Téhéran[25]. Les élections ont lieu le 29 septembre. Le premier majles de l'histoire de la Perse siège le 7 octobre 1906[25].
L'Assemblée est composée de trois groupes. Un premier de royalistes, peu nombreux et en retrait des débats. La majorité est constituée par les modérés, principalement des marchands, soutenus par le clergé pro-constitutionnaliste. Enfin, les libéraux représentent les intellectuels, dont beaucoup sont issus des sociétés secrètes. Ils sont menés par Hassan Taqizadeh de Tabriz et Yahya Mirza Eskandari[31].
Les députés votent les Lois fondamentales (qānūn-e asāsi), qui définissent et confortent le rôle du Parlement. C'est dans ce texte que l'Assemblée voit reconnu son rôle législatif, et plus seulement délibératif[9]. Le texte prévoit l'institution d'un Sénat, dont la moitié des membres est désignée par le Shah, mais qui ne siègera jamais avant 1950[32]. Les députés sont élus pour deux ans[32]. Le texte est adopté en décembre 1906[9].
Un second texte est voté en 1907 : les lois fondamentales supplémentaires, inspirées de la Constitution de la Belgique. Ces lois garantissent l'égalité de chacun devant la loi (article 8), la liberté d'association et de publier[32]. Elles acceptent le principe de la séparation des pouvoirs, au bénéfice du législatif, qui a le droit de nommer et démettre le chef du gouvernement et ses ministres, et d'approuver les dépenses militaires. L'exécutif appartient au Shah mais est exercé par ses ministres[33]. L'autorité du Shah est affaiblie : il tient sa souveraineté de la volonté, non plus de Dieu, mais du peuple[34]. Le supplément aux lois fondamentales introduit l'idée que les ministres sont responsables devant le peuple[9]. Le drapeau, constitué de trois bandes horizontales, orné d'un lion et d'un soleil, est adopté comme symbole national[32],[35].
Ces deux textes, les lois fondamentales et leur supplément forment la Constitution[32]. La Perse n'est plus une autocratie, mais une monarchie constitutionnelle.
La presse
[modifier | modifier le code]L'inscription de la liberté de la presse dans la Constitution a pour effet un accroissement des titres de presse dans l'année qui suit. Alors qu'il fallait une licence pour publier et que Naser ed-Din Chah avait créé un bureau de la censure (sansur), la loi fondamentale ne prévoit aucune limitation à la liberté de publier. Dans les deux premières années, 150 nouveaux journaux voient le jour. Certains d'entre eux se caractérisent par leur amateurisme et disparaissent après un ou deux numéros. Mais les journaux réformistes Ruh al-Qudus (« L'esprit saint »), Ḥabl al-matīn (« Le lien ferme ») et Ṣūr-e Esrāfīl (« La trompette d'Esrafil ») sont les plus populaires. Ce dernier est tiré à 5 500 exemplaires. Sans régulation, les attaques y sont parfois violentes. Ces journaux font plusieurs fois l'objet d'interdictions, jusqu'à ce qu'une loi sur la liberté de la presse soit votée en février 1908[14].
Difficultés
[modifier | modifier le code]Mais le Majles rencontre des difficultés. La première est due à la division entre modérés et libéraux lorsque ces derniers demandent une réforme électorale. Ils souhaitent un système plus juste en augmentant le nombre de sièges représentant les provinces, et en abaissant le seuil à partir duquel un propriétaire a le droit de vote, en le faisant passer de 1 000 à 250 tomans. Cette réforme se heurte à l'opposition des modérés, elle n'est pas adoptée.
Les débats font rage également avec le clergé. Une partie de celui-ci avait soutenu le mouvement constitutionnaliste. Mais lorsque le majles en vient à aborder la question du rôle du clergé, les divisions apparaissent. Les libéraux font campagne pour une sécularisation de l'État, publient des pamphlets anticléricaux et s'aliènent une partie de leurs soutiens religieux[9]. Fazallah Nouri mène la contestation des religieux conservateurs. Il s'alarme de la substitution du qanun laïc à la sharia. Il obtient que l'article 1 déclare l'islam chiite religion officielle de la Perse[32]. Il dénonce l'incompétence des députés en matière de lois islamiques[9]. Il obtient l'ajout dans la Constitution d'un comité de cinq mojtaheds (des religieux spécialisés en jurisprudence islamique) avec droit de veto à l'égard des lois qu'ils jugeraient contraires à l'islam[34]. Cependant, en pratique, cette disposition ne sera jamais appliquée[32]. De même, il juge la liberté de la presse contraire à l'islam[25]. Pour satisfaire ses partisans, il faut limiter la liberté de la presse en précisant que les publications hérétiques sont prohibées[9]. Il dénonce le principe d'égalité devant la loi, quelle que doit la religion, mais sans obtenir que l'article 8 soit modifié[32].
Le troisième facteur qui affaiblit le nouveau régime, c'est la crise économique qui dure. Le gouvernement central s'avère incapable de la résoudre. Les coupes dans les dépenses rendent le majles impopulaire[25]. Les mécontents organisent une manifestation, soutenue par Mohammad Ali Chah, qui a succédé à Mozaffareddine à la mort de ce dernier en janvier 1907. Le cabinet, incapable de résoudre la crise financière, démissionne en décembre 1907[25]. Un traité anglo-russe inclut un plan de partage de la Perse en zones d'influences entre les deux puissances. Le Shah reçoit en échange des fonds, qu'il dépense pour lever une armée[36]. Le 23 juin 1908, la brigade cosaque commandée par le colonel Liakhoff tente d'arrêter les leaders constitutionnalistes. Ils sont repoussés. Le majles est bombardé. Malik al-Motakallemin est exécuté[25]. Yahya Mirza Iskandari meurt sous la torture[36]. Le Shah décrète la loi martiale, interdit les sociétés, et dissout l'Assemblée[36].
La lutte armée jusqu'au « triomphe de Téhéran » (juillet 1909)
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Le coup d'État de juin 1908 provoque la colère des constitutionnalistes. Plusieurs mojtaheds des villes saintes d'Iraq, Muhammad Kadhim Khorasani et Abdallah Mazandarani (en), proclament leur soutien à la Constitution[9]. Mohammad Ali Chah a repris le pouvoir à Téhéran. Mais il ne contrôle pas les provinces. La résistance s'organise d'abord à Tabriz[37]. Le principal anjoman local se déclare gouvernement d'Azerbaïdjan. Il appelle à l'aide le Parti Social démocrate de Bakou, qui envoie des hommes armés, avec à leur tête Bagher Khan et Sattār Khan[25]. Les troupes du shah assiègent Tabriz de janvier à avril 1909[25]. C'est finalement un corps expéditionnaire russe qui libère la ville affamée[25]. L'exemple de Tabriz est suivi par d'autres. Pendant ce temps, les constitutionnalistes se réorganisent à Téhéran. Ils lancent une pétition pour réclamer la restauration de la Constitution[25]. De son côté, Samsam ol-Saltaneh prend Ispahan puis marche sur Téhéran, tandis que Yeprem Khan s'empare de Rasht, dans le Gilan, puis se dirige à son tour vers la capitale[38].
Les deux armées se rejoignent le 9 juillet à Téhéran, où des rebelles leur ouvrent les portes de la ville le 13 juillet 1909[39]. Après avoir vaincu la résistance de Liakhoff, ils restaurent le Majles et rétablissent la Constitution[40]. Mohammad Ali Chah est déposé, son jeune fils Aḥmad Mīrza, âgé de douze ans, est nommé à sa place. Azud al-Mulk (en) est élu régent[39]. Plusieurs royalistes sont exécutés, dont Faslallah Nuri. Une nouvelle loi électorale est promulguée. Le seuil de propriété passe de 1 000 à 250 tomans, le nombre de sièges est rééquilibré entre la capitale et les provinces, et 4 sièges sont accordés aux minorités (juifs, zoroastriens, Arméniens et chrétiens assyriens)[25]. Le 5 août 1909, le cabinet convoque le 2e madjles[39].
Le second majles jusqu'à sa dissolution (décembre 1911)
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Ce second Majles, dont le mandat commence en novembre 1909, est miné par les divisions[25],[41]. Les modérés font toujours face aux libéraux, désormais organisés en un parti, le Parti démocrate (en). Ces derniers sont menés par Hassan Taghizadeh, soutenu par Haydar Khan Amo-oghli (en)[42]. L'organe officiel du parti est le journal Iran-e now, publié par Mohammed Amin Rasulzadeh[42]. Ils sont hostiles à l'ingérence du clergé dans le politique. Les modérés se désignent sous le nom de Parti E'tedalion (en), qui regroupe des propriétaires terriens et des membres du clergé constitutionnaliste[42].
Mais aucun des camps n'a une majorité suffisante[25]. Ce sont les notables, les propriétaires terriens et les clans tribaux, en particulier les Bakhtiaris, qui exercent une véritable influence[43],[25]. La division dégénère à l'occasion de la succession du régent en 1910. Behbahani est assassiné[44]. On soupçonne les démocrates, en représailles l'un d'eux, le frère de Mohammad Ali Tarbiat (en), est tué dans une embuscade[44]. Hassan Taghizadeh doit s'enfuir. Le gouvernement central ne contrôle plus les provinces, où des clans prennent le pouvoir. La Grande-Bretagne et la Russie, inquiètes des désordres, envoient des troupes en Perse. Les Britanniques envoient des troupes dans le sud, à Chiraz et Ispahan, pour maintenir l'ordre[25]. Les Russes occupent, en novembre 1911, Rasht et Anzali dans le nord[45]. La révolution avait pour but initial de réduire l'ingérence des puissances étrangères[46], celles-ci cherchent à imposer à nouveau leurs intérêts[25].
Les finances sont toujours aussi basses. L'Américain Morgan Shuster est appelé à l'aide pour assainir la trésorerie en 1911. Mais il entre en conflit avec la Russie. Celle-ci appuie le Shah dans une tentative pour reprendre le trône, mais Shuster apporte un soutien financier à l'armement des troupes qui font échouer le Shah[42]. Lorsque le trésorier général entend confisquer les biens d'un prince pro-russe à cause d'impayés, la Russie lance un ultimatum. Elle exige son départ, l'engagement qu'aucun conseiller étranger ne sera plus nommé sans son accord, et le paiement d'indemnités pour ses troupes[45]. Le gouvernement est incapable de satisfaire ces demandes dans le délai de 48 heures imparti. La Perse est occupée par les troupes russes et britanniques[25]. Des heurts ont lieu avec la population, notamment à Mashhad où les Russes bombardent le mausolée de l'imam Reza[47]. La loi martiale est déclarée, les opposants exilés et la presse bâillonnée[48].
Mais les civils ne peuvent se battre contre des soldats et se résignent à l'occupation. C'est la fin du second Majles, le 24 décembre 1911, qui clôt la période de la Révolution constitutionnelle[25].
Suites
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Devenir du Majles
[modifier | modifier le code]Il est dissout en 1911 par le régent. Un vide apparaît dans la Constitution : la convocation d'une nouvelle Assemblée, en cas de dissolution, n'a pas été prévue comme automatique. Pendant 3 ans, la Perse est privée de Parlement. Heureusement, la Constitution prévoit que pour son couronnement, le Shah doit prêter serment devant les députés. C'est la raison qui va obliger à tenir des législatives en 1914 : Ahmad Shah atteint la majorité.
Ce 3e majles est dissout en 1915, après avoir siégé seulement 11 mois[48].
Devenir de la Constitution
[modifier | modifier le code]La loi électorale est amendée en 1911. Elle institue l'élection au suffrage universel direct des 136 membres du parlement. La condition liée à la propriété est abandonnée. Le droit de vote reste cependant limité aux hommes. C'est en 1963, lors de la « révolution blanche », que le droit de vote est accordé aux femmes[32]. C'est le seul changement majeur que connaît la loi électorale, qui reste en vigueur pendant tout la dynastie Pahlavi, jusqu'en 1979[32].
Le Shah amende la Constitution en 1949 pour affaiblir le pouvoir du Parlement à son profit. Il convoque le Sénat, dont il nomme la moitié des membres, et s'accorde le droit de dissoudre l'Assemblée[49]. Il usera de ce droit en 1963 pour entreprendre les réformes de la « révolution blanche »[32].
En 1957, les deux chambres siègent pour amender la Constitution. Le mandat des députés est allongé à quatre ans[32].
Le Front national iranien, principal parti d'opposition, et le Mouvement de Libération de l'Iran, n'auront de cesse d'exiger du Shah qu'il applique la Constitution de 1906[50],[51]. En 1977, trois cadres du FNI écrivent une lettre ouverte au Shah pour lui demander de respecter la Constitution de 1906[51].
En 1979, au lendemain de la révolution, un premier projet de constitution, inspiré du modèle de la Constitution de 1906, satisfait les exigences du gouvernement provisoire de Mehdi Bazargan, constitué de démocrates du Front national et du Mouvement de Libération de l'Iran. Mais Bazargan souhaite soumettre ce projet au vote d'une assemblée. Or le Conseil des gardiens introduit dans la nouvelle constitution le principe du velayat-e faqih, donnant ainsi le pouvoir au clergé, en rupture avec le modèle de 1906[52].
Les débats religieux en 1979
[modifier | modifier le code]Les débats religieux sur le rôle du clergé et la compatibilité de l'islam et de la démocratie qui ont agité la révolution constitutionnelle resurgissent au moment de la révolution de 1979. Dans son livre Le gouvernement islamique de 1971, Rouhollah Khomeini fait l'éloge de Fazlollah Nuri[53], qui s'opposait au principe d'égalité comme anti-islamique, et proposait de donner le pouvoir au clergé[9].
Dans leur livre sur le réformiste Eshkevari, Ziba Mir-Hosseini et Richard Tapper soulignent des points communs entre les deux révolutions : le mouvement révolutionnaire est porté par des courants politiques, religieux ou laïcs, très divers ; les demandes des révolutionnaires de 1979 sont semblables à celles des constitutionnalistes de 1906 ; les questions sur le rôle du clergé et la place de l'islam, soulevées lors de la révolution constitutionnelle, refont surface[54].
Notes et références
[modifier | modifier le code]- ↑ Homa Nategh, « L'influence de la Révolution française en Perse (XIXe et début du XXe siècle) », Cahiers d’études sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien, no 12, , p. 117–129 (ISSN 0764-9878, DOI 10.4000/cemoti.377, lire en ligne, consulté le )
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- ↑ Abrahamian 1983, p. 99-101.
- Abrahamian 1983, p. 100.
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- ↑ Abrahamian 1983, p. 102-103.
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- ↑ Abrahamian 1983, p. 107.
- Abrahamian 1983, p. 106.
- Abrahamian 1983, p. 109.
- ↑ Allan Kaval, « L’Iran, de la Révolution constitutionnelle au règne de Reza Shah Pahlavi (1906-1941) », sur lesclesdumoyenorient.com, (consulté le )
- ↑ Abrahamian 1983, p. 110.
- (en-US) Mansoureh Ettehadiyeh Nezam-Mafi, « CONSTITUTIONAL REVOLUTION iv. The aftermath », sur Encyclopaedia Iranica, (consulté le )
- ↑ Ervand Abrahamian, « Iran in Revolution: The Opposition Forces », MERIP Reports, nos 75/76, , p. 3–8 (ISSN 0047-7265, DOI 10.2307/3012310, lire en ligne, consulté le )
- ↑ (en) Muhammad Sahimi, « The Nationalist-Religious Movement | Part 1: Patriots and Mosaddeghists », sur FRONTLINE - Tehran Bureau, (consulté le )
- « On the Role of Jebhe Melli During the 1977-79 Revolution | Iranian.com », sur iranian.com (consulté le )
- ↑ (en) Muhammad Sahimi, « The Nationalist-Religious Movement | Part 2: The Revolutionary Era », sur FRONTLINE - Tehran Bureau (consulté le )
- ↑ (en) Ervand Abrahamian, Radical Islam : the Iranian Mojahedin, London, I.B. Tauris, (ISBN 978-1-85043-077-3 et 978-1-85043-083-4, lire en ligne), p. 119
- ↑ (en) ziba Mir-Hosseini et Richard Tapper, Islam and democracy in Iran : Eshkevari and the quest for reform, I.B. Tauris, (lire en ligne), p. 12 et 179-180
Voir aussi
[modifier | modifier le code]Bibliographie
[modifier | modifier le code]- (en) Constitutional Revolution par Abbas Amanat, Vanessa Martin, Said Amir Arjomand, Mansoureh Ettehadieh, 'Ali-Akbar Saidi Sirjani, Sorour Soroudi, Encyclopaedia Iranica.
- (en) Ervand Abrahamian, Iran between two revolutions, Princeton University Press, (lire en ligne)
Ces évènements sont décrits de manière romancée par Amin Maalouf dans Samarcande.
Articles connexes
[modifier | modifier le code]- Constitution de l'Iran
- Révolution iranienne de 1979
- Révolution blanche
- Crise pétrolière de 1979
- Histoire de l'Iran
- Mouvement constitutionnaliste du Guilan
- Mirza Koutchak Khan
- Seyyed Abdollah Behbahani
- Triomphe de Téhéran
- Bombardement du Madjles d'Iran
Liens externes
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- Notices dans des dictionnaires ou encyclopédies généralistes :
- Prélude à la révolution constitutionnelle de la Perse