Front national (Iran)
| Front national (fa) جبهه ملی | |
| Présentation | |
|---|---|
| Fondation | |
| Siège | Téhéran, Iran |
| Positionnement | Centre |
| Idéologie | Nationalisme iranien Nationalisme civique Libéralisme laïc (en) Démocratie libérale Social-démocratie |
| Site web | https://jebhemeliiran.org/ |
| Représentation | |
| Assemblée consultative islamique | |
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Le Front national (en persan : جبهه ملی, Jebhe Melli) est un groupe politique iranien d'opposition fondé par Mohammad Mossadegh et d'autres hommes politiques iraniens aux sensibilités nationalistes et social-démocrates, qui avaient été formés en France à la fin des années 1940. Ce groupe est toujours actif à la fin des années 2010[1] à la fois en Iran et en exil[2].
Contexte
[modifier | modifier le code]À partir de 1949, le Shah Mohammad Reza Pahlavi entreprend d'accentuer sa main-mise sur les institutions : il fait voter pour lui-même le droit de dissoudre l'Assemblée et crée un Sénat dont il désigne lui-même la moitié des membres. Il limite la liberté de la presse, interdit le parti communiste Tudeh et fait arrêter les personnalités de l'opposition, comme Muhammad Mossadegh. C'est en réaction à cette politique que le Front National émerge[3].
Dès sa création, le Front national s'oppose à la domination par les Occidentaux des ressources naturelles de l'Iran – principalement obtenues à la suite de concessions données à la fin de la période kadjar – et principalement à celles détenues par l'Anglo-Persian Oil Company (AIOC). Ce dernier s'oppose à la tentative de se défaire de la domination britannique en initiant des relations avec les États-Unis.
Création et ligne politique
[modifier | modifier le code]Le Front National est une coalition de partis, dont la composante principale est le Parti de l'Iran[4], considéré comme sa "colonne vertébrale"[5]. Il réunit aussi le parti de la Troisième force (en) et les socialistes, le Parti du Peuple Iranien (en), le Parti de la nation d'Iran, et plus tard le MLI (Mouvement de Libération de l'Iran)[6]. Il est soutenu aussi, à sa création, par des religieux comme l'ayatollah Kashani[3],[7]. Il est fondé en octobre 1949 comme parti d'opposition à la fois au Shah et à la Grande-Bretagne. Mossadegh s'est fait connaître pour ses positions pro-démocratiques (il souhaite renforcer le pouvoir du Parlement) et nationalistes (contre l'ingérence britannique dans l'économie iranienne). Il devient naturellement le chef du nouveau parti[4].
Le parti trouve son audience et recrute sa base principalement auprès de la classe moyenne[3],[8].
Outre Mossadeq, ses membres les plus éminents sont Karim Sanjabi (en) (doyen de la faculté de droit de l'Université de Téhéran), Chapour Bakhtiar, le sociologue Gholam Hossein Sadighi (en)[8]. Mehdi Bazargan, Bani Sadr et Ali Shariati rejoindront à leur tour la coalition[9]. Chapour Bakhtiar compare le Front national iranien au SPD social-démocrate allemand[3].
Les revendications du parti concernent le respect de la Constitution de 1906, des élections législatives libres, la liberté de la presse, et la nationalisation de l'industrie pétrolière[3]. Il demande que le Premier ministre soit élu par le Parlement, non par le shah, qui doit « régner sans gouverner »[9].
La nationalisation du pétrole et la chute de Mossadegh
[modifier | modifier le code]Les élections législatives iraniennes de 1950 (en) portent 8 députés du Front National, dont Mossadegh, au 16e Majles[9],[4]. En 1951, ils présentent un projet de loi pour nationaliser le pétrole iranien[4]. Face à un climat de mécontentement social, le Shah nomme Mossadegh premier ministre, dans le but d'apaiser l'opposition[3]. Quand il prend son poste de Premier ministre en 1951, Mossadegh fait appliquer la loi de nationalisation du pétrole, qui avait été votée par le Madjles en mars de cette même année et qui impose la nationalisation de l'actif de l'AIOC et une compensation minimale du gouvernement iranien.
Mossadeq obtient l'indépendance de l'armée à l'égard du Shah et la restitution des terres confisquées par la famille royale. Il diminue le budget de l'armée. Les militaires, mécontents, contactent en secret la CIA. Le shah quitte le pays. La suite des réformes fait apparaître des divisions au sein de la coalition, notamment entre religieux et laïcs. Les questions du droit de vote des femmes, et d'un assouplissement du contrôle de la vente d'alcool, suscitent la colère de l'ayatollah Kashani, qui quitte le Front national. Le projet de loi sur le droit de vote des femmes doit être ajourné[9],[3]. La crise profite aux communistes du Tudeh, dont la popularité inquiète la CIA[3].
Ces divisions ajoutées à la nationalisation du pétrole créent la crise d'Abadan. En effet, la Grande-Bretagne n'accepte pas la nationalisation et entreprend des manœuvres diplomatiques pour défendre ses intérêts, accompagnées de sanctions économiques, en même temps que d'une démonstration de force militaire. Elle essaie de faire tomber le premier ministre[4]. Le point culminant de cette crise sera le coup d'État organisé conjointement par les États-Unis et la Grande-Bretagne lors de l'opération Ajax en août 1953[10]. L'ayatollah Kashani coopère avec le MI6 et la CIA[9].
Répression et clandestinité
[modifier | modifier le code]Mossadegh doit s'enfuir, il est finalement jugé lors d'un procès public pour trahison et apostasie et condamné à une peine de prison[10],[9]. Il reste en résidence surveillée jusqu'à sa mort en 1967[3]. Le Front National est interdit[3]. Hossein Fatemi, numéro 2 du Front national, ministre des Affaires étrangères, est exécuté[9]. Karimpour-Shirazi, journaliste pro-Mossadeq, est brûlé vif[11]. Abdolali Lotfi (en), ministre de la justice, assassiné[9]. Le pays est en état de siège, commence alors une période de répression de la liberté de parole, dont le livre Zemestān (« Hiver »), du poète Akhavan, évoque l'atmosphère[12]. Le Shah crée la SAVAK, police politique chargée de réprimer les opposants[9],[3]. Les partisans de Mossadegh entrent dans la clandestinité en créant le Mouvement National de Résistance (dont le parti de Chapour Bakhtiar prendra le nom en 1980)[13]. Leur parenté avec le Front National est assumée dans le document qui révèle la fondation du MNR : « Le mouvement continue»[14]. Le MRN publie un journal clandestin : Rah-e Mossadegh (« La voie de Mossadegh »)[9].
En Europe, le parti publie des brochures clandestines et participe aux assemblées d'étudiants iraniens[3]. Rahnema décrit comment Ali Shariati prend part aux réunions des cellules d'étudiants du Front national pour gagner la majorité au sein de la Confédération syndicale[15]. Le FN l'emporte sur le Tudeh et les socialistes. Ali Shariati publie des articles dans les journaux du Front : Nameh-e Parsi, et le Journal de l'organisation des étudiants iraniens puis Iran-e azad (« L'Iran libéré ») en 1962 et 63[16].
Le « deuxième » et le « troisième » Front national iranien
[modifier | modifier le code]En juillet 1960 est annoncée la renaissance du parti, désigné comme « deuxième Front National »[17]. Profitant d'un assouplissement de la répression, le parti se réorganise[18]. Le Shah promet que les élections législatives de juillet 1960 seront libres. Mais ce n'est finalement pas le cas, et le parti n'obtient qu'un seul siège[18]. Le FNI se réunit en meeting en mai 1961 à Téhéran[9]. Il tient son premier congrès en décembre 1962 où les délégués élisent leurs leaders, qui comptent deux femmes, pour la première fois dans l'histoire d'un parti en Iran[9]. Leurs revendications restent fidèles à celles du parti créé en 1949 : respect de la Constitution et élections législatives libres. Le Shah leur propose des postes ministériels, qu'ils refusent. En 1963, la répression reprend : 150 membres du parti sont arrêtés[9].
En mai 1961, Bazargan crée le Mouvement pour la Libération de l'Iran. Nationaliste, il défend la liberté de la presse, l'indépendance du pouvoir judiciaire, mais à l'inverse du Parti de l'Iran, laïc, le MLI met l'islam au centre de ses préoccupations[19]. En 1963, lors de la « révolution blanche », le FNI ne s'oppose pas aux réformes[9], au contraire du MLI, qui se joint aux protestations du clergé[6].
Le « troisième » Front National iranien est fondé en 1965[18].
Le MLI ne fait que brièvement partie de la coalition, qu'il quitte dès l'année 61. Mais il reste proche du FNI pendant la révolution, à partir de 1977[20].
Le FNI et la révolution iranienne
[modifier | modifier le code]Les Modjahedines du peuple iranien et les Fedayines du peuple iranien mènent des actions de guérilla contre le régime depuis le début des années 1970[21]. Jimmmy Carter est élu président des États-Unis en 1976. Il a fait campagne contre les violations des droits de l'homme, y compris par des pays alliés, et il a désigné l'Iran parmi eux. Le Shah est inquiet, tandis que les partis d'opposition se sentent encouragés[8].
Le mouvement révolutionnaire
[modifier | modifier le code]Le Shah cristallise les mécontentements. Un mouvement révolutionnaire enfle et rassemble des militants d'horizons divers, qui manquent dans un premier temps d'un leader. Parmi eux se trouvent des conservateurs religieux (des ayatollahs), des radicaux religieux (le MLI de Bazargan, modéré, rejoint par le très populaire Ali Shariati), des réactionnaires religieux (fondamentalistes), la gauche laïque (Tudeh et Fedayin-e khalq), et le Front national iranien. Ce dernier milite pour une Constitution moderne et une République laïque ou, à tout le moins, une démocratie islamique[3].
Le Front national iranien sort de sa réserve en 1977. Le 12 juin, trois de ses leaders (Bakhtiar, Forouhar et Sanjabi) écrivent une lettre ouverte au Shah pour lui demander qu'il respecte la Déclaration des droits de l'homme et la Constitution de 1906[8]. Le Shah répond par une campagne de répression contre le Front national. Lors d'un rassemblement, les militants sont battus par des agents de la SAVAK en civil. Bakhtiar est blessé[22].
La révolution et le gouvernement provisoire
[modifier | modifier le code]Khomeiny s'impose progressivement comme leader. En janvier 1978, le FNI et le MLI sont encore les plus influents[8]. Jusqu'en août 78, il rallient le plus grand nombre de soutiens parmi les révolutionnaires. Mais cette pré-éminence leur échappe peu à peu. Plus les manifestations gonflent, plus la répression est féroce, et plus les manifestants se radicalisent. Le massacre de la Place Jaleh en septembre 78, qualifié de « vendredi noir », est un tournant[8]. La radicalisation des révolutionnaires profite à Khomeiny. Le Shah accepte de charger Bakhtiar de former un cabinet le 4 janvier 79, qui ne dure que 37 jours. Bakhtiar est alors exclu du FNI[23]. Le Shah s'enfuit, Khomeiny rentre triomphalement de France en Iran, le . Bien qu'il ait annoncé, dans un livre, son intention d'instituer une théocratie fondée sur le clergé, il a tenu à Paris des discours rassurants[24]. Il a même employé le mot « démocratie »[25]. La majorité du Front National croit Khomeiny et rejoint le gouvernement provisoire dirigé par Bazargan. Le FNI représente le tiers du cabinet[22]. Mais les divergences éclatent rapidement. Le FNI s'oppose à la Constitution, qui donne tous les pouvoirs à un membre du clergé. En avril, il condamne la décision de Khomeiny de démettre de leurs fonctions toutes les femmes juges. Dès mai 79, il dénonce le régime comme réactionnaire. Sanjabi le compare au fascisme européen des années 1930. Un document publié par le parti décrit le régime comme une « dictature religieuse »[22]. Le gouvernement démissionne au lendemain de la prise d'otages à l'ambassade américaine de Téhéran, approuvée par Khomeiny[26].
Dans l'opposition
[modifier | modifier le code]En décembre 1979, le Front national appelle à manifester contre la Constitution rédigée par l'Assemblée des experts. En mars 80, le parti présente des candidats aux élections législatives. Plusieurs l'emportent, dont Sanjabi, mais aucun n'est autorisé à siéger[27].
En juin 1981, le FNI condamne le projet de réforme du système pénal, qui prévoit d'appliquer la loi islamique de manière littéraliste (amputation de la main des voleurs, lapidation pour adultère et peine de mort pour divers crimes, dont celui de « promotion de la corruption sur terre »). Le FNI dénonce le projet comme misogyne et contraire aux droits humains. Dans un climat de répression où le régime s'est déjà attaqué aux femmes puis à la presse et aux opposants de l'OMPI, le Font national appelle à un rassemblement le 15 juin. Le jour même, Khomeiny déclare Mossadeq (mort en 67) et le FNI apostats. Le FN reçoit le soutien du Hezb Ranjbaran Iran (Parti des travailleurs d'Iran (en)). Le rassemblement est réprimé par les Gardiens de la révolution islamique[27].
Après la démission de Bani Sadr en 81, les fondamentalistes monopolisent tous les pouvoirs. Sanjabi se cache avant de fuir aux USA. Ahmad Salamatian part en France. Khosrow Qashqai (en) est exécuté. Ali Ardalan (en) est torturé. Asghar Parsa (en) est condamné à mort mais libéré par l'intercession de l'ayatollah Montazeri. Pendant la vague de meurtres qui frappe intellectuels et opposants dans les années 90, plusieurs membres du FNI sont assassinés, par exemple Shamsaldin Amir-Alaee, ancien ministre de Mossadeq, en 1994[27].
Par la suite, le Front national appelle au boycott des élections, afin de ne pas légitimer le régime. Il a fait deux exceptions. Il a appelé à voter pour la réélection de Mohammad Khatami en 2001 et pour les réformistes aux législatives de 1998[27].
Notes et références
[modifier | modifier le code]- ↑ (en) Masoud Kazemzadeh, The Iran National Front and the Struggle for Democracy., Walter de Gruyter, (lire en ligne), chap. 8
- ↑ Kazemzadeh 2022, chap. 9
- Ervand Abrahamian, « Iran in Revolution: The Opposition Forces », MERIP Reports, nos 75/76, , p. 3–8 (ISSN 0047-7265, DOI 10.2307/3012310, lire en ligne, consulté le )
- (en) Mark J. Gasiorowski, « The 1953 Coup D'etat in Iran », sur graduateinstitute.ch, (consulté le )
- ↑ (en-US) « Chronology of Iranian History Part 3 », sur Encyclopaedia Iranica (consulté le )
- Kazemzadeh 2022 chap. 3
- ↑ (en) Ali Rahnema, An Islamic Utopian - A Political Biography Of Ali Shari'ati, (lire en ligne), p. 18
- (en) Masoud Kazemzadeh, « On the Role of Jebhe Melli During the 1977-79 Revolution | Iranian.com », sur The Iranian, (consulté le )
- Kazemzadeh 2022 chap. 2
- « 19 août 1953 - Renversement de Mossadegh en Iran - Herodote.net », sur www.herodote.net (consulté le )
- ↑ (en-US) « Why the Shah killed the journalist and poet Karimpour 1954 », sur Iran news wire, (consulté le )
- ↑ (en-US) « AKHAVAN-E SALESS, MEHDI », sur Encyclopaedia Iranica (consulté le )
- ↑ (en) Ali Rahnema, An Islamic Utopian - A Political Biography Of Ali Shari'ati, (lire en ligne), p. 53-54
- ↑ Rahnema 2000 p. 21
- ↑ Rahnema 2000 p. 97-101
- ↑ Rahnema 2000 p. 98, 105 et 111.
- ↑ Rahnema 2000 p. 94-95
- (en) Muhammad Sahimi, « The Nationalist-Religious Movement | Part 1: Patriots and Mosaddeghists », sur FRONTLINE - Tehran Bureau, (consulté le )
- ↑ Rahnema 2000 p. 96
- ↑ Kazemzadeh 2022, p. 34.
- ↑ Rahnema 2000 p. 277
- Kazemzadeh 2022 chap. 4
- ↑ (en) Muhammad Sahimi, « The Nationalist-Religious Movement | Part 2: The Revolutionary Era », sur FRONTLINE - Tehran Bureau, (consulté le )
- ↑ (en) Yadullah Shahibzadeh, Islamism and post-Islamism in Iran : an intellectual history, New York, Palgrave Macmillan, (ISBN 978-1-137-58206-5, lire en ligne), p. 81-83
- ↑ (en) Ziba Mir-Hosseini et Richard Tapper, Islam and democracy in Iran : Eshkevari and the quest for reform, I.B. Tauris, (ISBN 978-1-84511-133-5 et 978-1-84511-134-2, lire en ligne), p. 76
- ↑ Encyclopædia Universalis, « Biographie de MEHDI BAZARGAN (1907-1995) », sur Encyclopædia Universalis (consulté le )
- Kazemzadeh 2022 chap. 5
Bibliographie
[modifier | modifier le code](en) Masoud Kazemzadeh, The Iran National Front and the Struggle for Democracy, Walter de Gruyter, (lire en ligne)