Affaire Calas

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Jean Calas

Description de l'image JeanCalas.jpg.
Naissance 1698
Décès (à environ 64 ans)
Toulouse
Nationalité Drapeau de la France France
Pays de résidence France

L’affaire Calas est une affaire judiciaire qui se déroule en 1761 et 1762 à Toulouse sur fond de conflit religieux entre protestants et catholiques, rendue célèbre par l'intervention de Voltaire.

Cette affaire est essentiellement politique, et non pas révélatrice du fonctionnement des tribunaux royaux. Elle entraîne de nombreux abus de procédure dans l'administration de la preuve (usage dévoyé de l’adminicule et du monitoire, entre autres). En 1765, les magistrats de la Cour royale rétablissent la veuve de Jean Calas dans ses droits, et réhabilitent la mémoire de son défunt époux.

Contexte[modifier | modifier le code]

Pendant les guerres de religion, l'exode des huguenots est massif et renforcé par la révocation de l'édit de Nantes qui en voit près de 200 000 fuir vers les pays protestants d'Europe. La révocation interdit pourtant sévèrement toute émigration. Ceux qui se résolvent à rester sont soumis à des lois sévères mais peu appliquées lorsqu'ils observent une extrême discrétion. C'est dans ce contexte que la ville de Toulouse compte en 1761 environ 50 000 catholiques et 200 calvinistes[1]. L'intolérance envers les protestants se ravive à cette période à cause de la crise économique et de la Guerre de Sept Ans qui voit la France, alliée de l'Autriche et de la Russie, affronter des puissances protestantes (Prusse, Grande-Bretagne). Enfin, juste un mois avant l'affaire Calas, se produit le 17 septembre 1761 à Caussade l'arrestation du pasteur François Rochette, prédicateur clandestin dans la région de Montauban. Un petit groupe de protestants tente en vain de le libérer. Jugés à Toulouse, le pasteur et trois « gentilshommes verriers » protestants sont condamnés à la pendaison. Bien que les calvinistes soient ultra-minoritaires et généralement très discrets, ces événements ne font qu'amplifier la rumeur d'une menace protestante grandissante[2].

Affaire[modifier | modifier le code]

La maison de Jean Calas à Toulouse[3].
Jean Calas condamné au supplice de la roue.

Jean Calas, marchand d'étoffe et sa famille habitent au no 16 de la rue des Filatiers (aujourd'hui no 50), à Toulouse. Le 13 octobre 1761, son fils aîné, Marc-Antoine, est retrouvé étranglé dans la maison familiale. Le corps est découvert à 22 h après le souper, qui réunissait à l'étage le père et la mère Calas, les deux fils Marc-Antoine et Pierre et un invité de passage, Gaubert Lavaisse. Ses parents évoquent le crime d'un inconnu. Immédiatement appelés sur les lieux, les médecins constatent que la cravate de Marc-Antoine masque les marques d'une double strangulation. Meurtre ou suicide par pendaison ? Toujours est-il que les Calas, l'invité Gaubert et la servante Jeanne Viguière, bonne catholique, sont accusés du meurtre. L'attitude de la famille est, en effet, suspecte, car celle-ci reconnaît, après trois jours d'interrogatoire à l’hôtel de ville, avoir détaché Marc-Antoine pour camoufler le suicide et éviter ainsi à ce dernier qu'il ne subisse le traitement alors infligé aux suicidés, « être traîné sur la claie » tirée par un cheval (cadavre traîné face contre terre à travers la ville ou la campagne sous les lazzis de la population, puis jeté aux ordures)[4].

Mais les Calas, de confession protestante, sauf l'un des fils, Louis, converti au catholicisme et affilié à la Confrérie de pénitents blancs, continuent à pratiquer leur foi. Convaincu par des rumeurs de voisinage alléguant la volonté de Marc-Antoine de choisir réellement la religion catholique et accusant son père de l'avoir assassiné afin qu'il ne se convertisse pas, le capitoul (c'est-à-dire l'officier municipal de Toulouse) David de Beaudrigue exige un complément d'enquête[5].

Face au manque de preuves pour établir sa culpabilité, le procureur du roi Charles Laganne publie le 17 octobre 1761 un monitoire à fin de révélations. Dans ce contexte d'appel aux témoins, on aurait admis les ouï-dire comme quarts de preuves et les ragots comme huitièmes de preuves. Selon certains auteurs, les juges, faute de mieux, additionnent les signes, adminicules (indices légers) et présomptions, privilégiant la preuve conjecturale à la preuve testimoniale[6]. Pour l'historien de la justice, Benoît Garnot, par contre, il s'agit là d'une caricature de la justice d'Ancien Régime. Jean Calas, sa femme et son fils Pierre sont interrogés à plusieurs reprises[2], [7]. Le 18 novembre 1761, après délibération, le tribunal des capitouls les condamne à la préparatoire ordinaire et extraordinaire mais la famille Calas interjette appel de cette sentence[8].

Par le verdict en appel du parlement de Toulouse le 10 mars 1762, Jean Calas est condamné « à être rompu vif, à être exposé deux heures sur une roue, après quoi il sera étranglé et jeté sur un bûcher pour y être brûlé ». Par une indulgence de dernière minute, le juge lui a accordé un retentum, clause prévoyant son étranglement après deux heures d'exposition sur la roue afin d'abréger le supplice. Il subit au préalable la question ordinaire et extraordinaire (« pour tirer de lui l'aveu de son crime, complices et circonstances »), une longue séance de torture, mais n'avoue rien. Il clame son innocence. Roué vif Place Saint-Georges, Jean Calas est étranglé puis brûlé deux heures plus tard[9].

Condamné au bannissement à perpétuité[10], Pierre, un autre fils de Jean Calas, s'exile dans la ville calviniste de Genève, où il rencontre Voltaire, qui a déjà été informé de l'affaire par le riche négociant marseillais Dominique Audibert[11]. Le philosophe croit d'abord l'accusation fondée, et rédige, dans un premier temps, une lettre incendiaire sur Jean Calas. Mais, convaincu par Pierre de son innocence, il forme par la suite un groupe de pression avec ses amis, et utilise son ironie corrosive pour que justice soit faite.

Afin d'obtenir la révision du procès, Voltaire publie, en 1763, l'ouvrage Traité sur la tolérance à l'occasion de la mort de Jean Calas, tandis que la famille obtient un entretien à Versailles auprès de Louis XV. Après deux ans d'instruction, le Conseil du roi casse l'arrêt du Parlement de Toulouse le 4 juin 1764 pour vice de procédure et renvoie l'affaire devant le tribunal des Requêtes pour qu'il soit statué au fond[12]. Le 9 mars 1765, celui-ci rend, en dernier ressort, un arrêt réhabilitant la mémoire de Jean Calas, et acquittant tous les autres accusés. Le Parlement de Toulouse refusera toujours de revenir sur son jugement, et tiendra cet arrêt de réhabilitation pour nul et non avenu. Le capitoul est destitué le 25 février 1765 et se suicide peu après[13].

Le procès de Calas a été inséré dans les causes célèbres. Il a fourni à Marie-Joseph Chénier, à Jean-Louis Laya et à Auguste-Jacques Lemierre d'Argy le sujet de drames populaires. Athanase Coquerel a publié en 1858 Jean Calas et sa famille.

Chronologie détaillée[modifier | modifier le code]

Les principales étapes de cette affaire sont[14] :

  •  : Naissance de Jean Calas à Lacabarède, près de Castres. De famille protestante, il reçoit cependant le baptême de l'Église catholique quatre jours plus tard.
  • 1722 : Jean Calas s'installe comme marchand linger rue des Filatiers à Toulouse.
  •  : Jean Calas épouse Anne-Rose Cabibel, de confession protestante. Ils auront quatre fils et deux filles : Marc-Antoine (né le ), Pierre, Louis, Donat, Anne et Anne-Rose.
  •  : Marc Antoine Calas est reçu bachelier en droit, mais il ne peut obtenir des autorités ecclésiastiques le certificat nécessaire à la soutenance des actes de licence.
  •  : L'intendant du Languedoc reçoit une lettre du subdélégué de Toulouse, faisant état de la mauvaise volonté de Jean Calas à subvenir aux besoins de son fils Louis, ne vivant plus sous le toit familial et s'étant converti au catholicisme en 1756.
  •  : Marc Antoine est trouvé mort allongé sur le sol au rez-de-chaussée de la maison.
  •  : Le capitoul David de Beaudrigue mène l'enquête, il interroge Jean et Pierre Calas, ainsi que Gaubert Lavaysse, invité le soir même du drame. Les accusés révèlent avoir trouvé Marc Antoine pendu, et avoir maquillé le suicide en meurtre, puis avoir menti aux enquêteurs afin d'épargner au défunt la honte du suicide. À l'époque, les corps des suicidés sont en effet soumis à un jugement infamant. Fort de ces éléments, le clergé toulousain et la populace réclament un châtiment exemplaire pour cette famille accusée d'un crime atroce : avoir assassiné leur fils qui voulait se convertir au catholicisme. Ils réclament le châtiment des hérétiques. Aucune enquête ne sera menée afin de savoir si Marc Antoine avait vraiment l'intention ou non de se convertir. Il sera déclaré martyr et enterré selon le rite catholique, son cercueil sera escorté par quarante prêtres pénitents blancs au milieu d'une foule immense.
  •  : Les capitouls affirment que Jean, Anne-Rose, Pierre Calas, Jeanne Viguière la servante, et Gaubert Lavaysse sont coupables. Il est décidé de soumettre à la question Jean Calas, sa femme et son fils Pierre, et d'infliger le cachot à Gaubert Lavaysse et à Jeanne Viguière. Ils font par la suite appel devant le juge de Toulouse.
  •  : La calomnie confondue, ou mémoire dans lequel on réfute une nouvelle accusation intentée aux protestants de la province du Languedoc, à l'occasion de l'affaire du sieur Calas détenu dans les prisons de Toulouse (Au Désert, 1762) est condamné par le parlement de Toulouse à être lacéré et brûlé. Dans cet opuscule rédigé par La Beaumelle et signé du pasteur Rabaut, les protestants du Midi s'indignaient de la rumeur qu'on faisait courir, selon laquelle ils auraient ordre de tuer leurs enfants lorsque ceux-ci veulent se convertir au catholicisme.
  •  : Sur les conclusions du procureur général Riquet de Bonrepos, par huit voix sur treize, le parlement condamne au supplice Jean Calas.
  •  : Exécution de Jean Calas à Toulouse place Saint-Georges, il meurt roué, en proclamant son innocence. Son corps est brûlé sur un bûcher et les cendres jetées au vent.
  •  : Pierre est banni ; sa mère, Jeanne Viguière et Lavaysse sont acquittés ; les deux filles Calas sont quant à elles enfermées dans des couvents ; les biens de la famille sont confisqués.
  •  : Le Conseil du roi fait appel du jugement du parlement de Toulouse et ordonne la révision de l'affaire Calas.
  •  : Antoine Louis présente publiquement Mémoire sur une question anatomique relative à la jurisprudence, dans lequel on établit les principes pour distinguer à l'inspection d'un corps trouvé pendu le signe du suicide d'avec ceux de l'assassinat. Il prouve scientifiquement que « les pendus ne meurent pas faute de respiration, mais par la compression asphyxiante des veines jugulaires », expliquant que Marc-Antoine ait pu se suicider en fixant la corde au bouton de la porte alors que ses pieds touchaient terre[15].
  •  : L'édit du Conseil du roi casse les arrêts du Parlement de Toulouse
  •  : Calas et sa famille sont définitivement réhabilités par une assemblée de quatre-vingts juges et par le conseil du roi. Le roi accorde en outre à la famille une pension de 36 000 livres.

Voltaire est ainsi considéré comme le premier écrivain français à s'engager publiquement dans une affaire judiciaire.

Galerie[modifier | modifier le code]

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Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Langages de la Révolution (1770-1815), ENS Editions,‎ 1995, p. 347
  2. a et b Benoît Garnot, Récits d'historien, Voltaire et l'Affaire Calas. Les faits, les interprétations, les enjeux, Hatier,‎ 2013, p. 99
  3. Inscrite aux monuments historiques de Toulouse depuis 1980 et devenue un local commercial fermé depuis 2007, la maison appartient à une société financière Tanahair qui cède le bail commercial au groupe Casino. L’association Jean Calas y organise des expositions. Source : Thomas Simonian, « Toulouse doit réhabiliter Jean Calas ! », sur lejournaltoulousain.fr,‎ .
  4. Ethel Groffier, Ethel Groffier-Klibansky, Criez Et Quon Crie : Voltaire Et La Justice Penale, Presses Université Laval,‎ 2011 (lire en ligne), p. 87
  5. Dominique Inchauspé, L'intellectuel fourvoyé. Voltaire et l'affaire Sirven, 1762-1778, Albin Michel,‎ 2004, p. 21
  6. Marc Chassaigne, L'affaire Calas, Perrin et cie,‎ 1929, p. 170
  7. Émission Voltaire et l’affaire Calas, France Inter, 9 mars 2015 [1]
  8. Janine Garrisson, L'Affaire Calas: Miroir des passions françaises, Fayard,‎ 2004, p. 88
  9. Gilbert Collard, Voltaire, l'affaire Calas et nous, Les Belles Lettres,‎ 1994, p. 124
  10. Selon le témoignage de la femme d'un tailleur, Pierre Calas lui aurait dit qu'il poignarderait un de ses frères s'ils abjuraient.
  11. Ernest Masmonteil, La législation criminelle dans l'œuvre de Voltaire, Rousseau,‎ 1901, p. 31
  12. Janine Garrisson, L'Affaire Calas: Miroir des passions françaises, Fayard,‎ 2004, p. 145
  13. Voltaire, défenseur de Calas.
  14. Source : L'affaire Calas, site Magister.
  15. Benoît Garnot, Récits d'historien, Voltaire et l'Affaire Calas. Les faits, les interprétations, les enjeux, Hatier,‎ 2013, p. 71

Voir aussi[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • José Cubero, L'affaire Calas : Voltaire contre Toulouse, Paris, Perrin, coll. « Vérités et Légendes »,‎ (ISBN 978-2-262-01029-4)
  • Michel Porret, « Calas innocent : les preuves par la science », in L'Histoire, no 323, septembre 2007, p. 69-73
  • Michel Porret, "Voltaire: justicier des Lumières", in Cahiers Voltaire, 8, 2009, p. 7-28
  • Benoît Garnot, C'est la faute à Voltaire" : une imposture intellectuelle, Paris, Belin, coll. « Histoire & société »,‎ , 157 p. (ISBN 978-2-701-14959-2)
  • Benoît Garnot, Voltaire et l'affaire Calas les faits, les débats, les enjeux, Paris, Hatier, coll. « Récits d'historien. »,‎ , 123 p. (ISBN 978-2-218-97147-1)
  • Annie Jay, La Demoiselle des Lumières, Fille de Voltaire, L.de P. Jeunesse, 2012. Roman jeunesse sur l'Affaire Calas, racontée par la pupille de Voltaire, Marie Corneille.

Filmographie[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Liens externes[modifier | modifier le code]