Daniel Paul Schreber

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Daniel Paul Schreber
Biographie
Naissance Voir et modifier les données sur Wikidata
à LeipzigVoir et modifier les données sur Wikidata
Décès Voir et modifier les données sur Wikidata (à 68 ans)
à LeipzigVoir et modifier les données sur Wikidata
Pays de nationalité AllemagneVoir et modifier les données sur Wikidata
Thématique
Profession Juge, écrivain et autobiographe (d)Voir et modifier les données sur Wikidata

Daniel Paul Schreber, né le à Leipzig et mort le était un juriste allemand.

Il est connu pour son ouvrage autobiographique, Mémoires d’un névropathe (Denkwürdigkeiten eines Nervenkranken, Leipzig, 1903), dans lequel il décrit l'histoire de son délire étudié comme un cas de paranoïa par plusieurs grands auteurs, dont, pour la psychanalyse, Sigmund Freud.

Biographie[modifier | modifier le code]

Fils de Moritz Schreber (de), un médecin renommé, Daniel Paul est le troisième d’une fratrie de cinq enfants.

Il entreprend avec succès une carrière dans la magistrature. En 1884, après un échec aux élections du Reichstag, il traverse un épisode hypocondriaque, avec tentative de suicide.

En , il est nommé président de chambre à la cour d’appel de Dresde. Victime d’insomnies qu’il attribue dans un premier temps à un surmenage, il est rapidement contraint d’entrer en maison de santé. Quelques mois plus tard, en proie à de nombreuses hallucinations, il est suspendu de ses fonctions, mis sous tutelle et placé dans une clinique spécialisée pour malades mentaux.

En 1900, après un procès, il obtient de pouvoir sortir librement de l’asile et de publier ses mémoires intitulés Mémoires d’un névropathe, qui exposent en détail les formes de son délire.

Au cours de l'évolution de sa psychose, il finit par croire que Dieu le transforme « miraculeusement » en femme par émission de rayons et le tourmente par l'entremise de « petits hommes » ou « ombres d'hommes bâclés à la six-quatre-deux », selon la traduction française proposée.

Il meurt en 1911 dans un asile à l'âge de soixante-huit ans.

Le délire de Schreber[modifier | modifier le code]

Le délire de Schreber s’articule autour d’un système complexe de relations des êtres à Dieu ; celui-ci est censé pouvoir examiner à tout moment les « nerfs » des individus, métonymies de l’être humain. Schreber est persuadé qu’on le persécute parce que ses propres nerfs attirent Dieu.

Après son premier internement (pour cause d'hypocondrie), le président Schreber est reconnaissant envers son médecin, le professeur Paul Flechsig. Ces sentiments sont, selon Freud, dus à un processus de transfert, où Schreber prend le médecin comme succédané, à la place de personnes significatives (souvent aimées). Lors d'une absence prolongée de sa femme, à la suite d'un voyage conseillé par Flechsig, Schreber fait un rêve, accompagné de pollutions nocturnes, où il éprouve une forme de désir homosexuel envers son ancien médecin, selon Freud. Par la suite, quand son épouse rentre de voyage, Schreber l'imagine morte et croit se trouver en présence de son âme qui revient de parmi les morts. Avant que l'humanité n'apparaisse comme détruite aux yeux de Schreber, son épouse est la première à se trouver dans ce cas.

Traditionnellement, le souhait de Schreber de devenir une femme a été reporté à son seul désir envers son médecin. Il aurait refoulé cela, le Pr Flechsig devient alors son persécuteur : « l'être désiré devint maintenant le persécuteur, le contenu de la fantaisie de souhait devint le contenu de la persécution » (Freud, Cinq psychanalyses, p. 444). Par la suite, le délire de persécution de Schreber évolue, et Dieu devient le nouveau persécuteur. C'est là une aggravation du conflit, mais aussi le début d'une solution. Car il accepte alors ses désirs homosexuels : il est plus facile de s'offrir à Dieu. Prend place alors un délire de grandeur pour « rationaliser » ses désirs. Car s'il est digne d'être persécuté, c'est seulement parce que lui-même est une personnalité puissante. D'ailleurs, même le soleil pâlit devant lui. Il devient alors la femme de Dieu, et sa fantaisie de devenir une femme devient une idée morbide : il rêve de devenir une femme soumise à la copulation car il n'a jamais réussi à avoir d'enfants avec sa femme. Ainsi, le but de Schreber, dans sa paranoïa, est de « repeupler le monde de nouveau-nés à l'esprit schrébérien ». Cette dernière formation délirante indiquerait une puissante identification à sa propre femme : comme s'il devait la remplacer, après l'avoir fantasmée comme morte.

Interprétations du « cas » Schreber[modifier | modifier le code]

Freud a été le premier à étudier le livre de Schreber, qui lui a été offert par Carl Gustav Jung. Quelques éléments de ce qui serait une discussion jungienne du cas se trouvent éparpillées dans son livre Psychologie de la démence précoce, dont aucune traduction française n'existe. Plus tard, en 1949, Katan, psychanalyste hollandais immigré aux États-Unis, reprend les interprétations sur Schreber, inaugurant ainsi un débat qui durera jusqu'à 1973, avec Niederland, psychanalyste allemand aussi immigré aux États-Unis. Ils ne sont pas les seuls à participer de ces débats. En 1955, paraît la traduction en anglais des Mémoires, ce qui contribue beaucoup à la diffusion de ces discussions[1]. En 1962, la ville d'Atlantic City héberge un colloque consacré à Schreber[2]. En 1981, New York en fera autant, mais maintenant, outre de nouvelles interprétations psychanalytiques, un opéra, un ballet, une pièce de théâtre et un film sont présentés, inspirés du cas Schreber, qui donnent lieu à un recueil[3]. Nombreux de ces débats, particulièrement à partir des années 1980, se déroulent déjà inspirés par les thèses de Jacques Lacan, Jacques Derrida, Michel Foucault ou Gilles Deleuze. Lacan soutint sa thèse de médecine (1932) sur la paranoïa[4], a suivi l'exemple de Freud dans le cadre de l'élaboration dans les années 1955-1956 de sa théorie des psychoses. Dans les années 1970 en France, le philosophe Gilles Deleuze et le psychanalyste Félix Guattari en ont parlé à leur tour, dans le cadre de leur travaux sur le capitalisme et la schizophrénie (L'Anti-Œdipe, 1972). La traduction française des Mémoires n'apparaît qu'en 1975[5]. En 1979, Enfin, en 1981, Han Israëls et Daniel Devreese présentent de nouvelles découvertes sur Schreber. Le premier situe très précisément les livres du père de Schreber et établit la généalogie de la famille Schreber[6]. Le second rétablit le "meurtre d'âme" dans l'histoire allemande et, du coup, montrant ses enjeux pour Schreber[7]. Ces deux auteurs, auxquels s'adjoint le Prof Quackelbeen découvrent et publient des poèmes de Schreber, écrits après la levée de sa tutelle, ainsi que l'intégralité du dossier de son hospitalisation, ce qui nous permet de comprendre le caractère évolutif de la psychose de Schreber[8]. La France organise enfin un important colloque international sur Schreber à Cerisy-la-Salle[9]. Les travaux tant en anglais qu'en français sur le sujet sont encore aujourd'hui nombreux. Parmi eux, il importe de mentionner particulièrement ceux de M.-M. Chatel et de C. Azouri, parmi d'autres réunis dans un numéro spécial de la Revue du Littoral[10].

Freud et Lacan[modifier | modifier le code]

Interprétation de Freud[modifier | modifier le code]

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Article connexe : Cinq psychanalyses.

Sigmund Freud consacre une étude aux Mémoires d'un névropathe dans le recueil Cinq psychanalyses, sous le titre « Remarques psychanalytiques sur l’autobiographie d’un cas de paranoïa : Le président Schreber », étude qui parut pour la première fois en 1911 dans une revue psychanalytique. C'est par Carl Gustav Jung que Freud fait la connaissance du livre de Schreber, peu de temps avant que leur relation se trouve embrouillée en raison d'un désaccord en 1912 autour des notions d'inconscient collectif et d'archétype. Freud commence alors une lecture passionnée des mémoires de Schreber dans laquelle il reprend point par point les éléments de la maladie, dans sa chronologie. La volonté de Freud est de créer une antériorité à sa pensée en la structurant autour d'éléments tant biographiques que chronologiques. L'interprétation de Freud est comme une esquisse à sa naissante théorisation des psychoses qui trouve son point d'orgue en 1924 (Névrose et psychose et Perte de réalité dans la névrose et la psychose ).

Pour résumer l'interprétation qu'il fait de son analyse dans ses mémoires :

  • Ce qui organise le délire tient en une régression de la libido sur le moi. Ce faisant, il explique que la libido en opérant une sorte de retour, organise premièrement une coupure d'avec le monde des objets, puis qu'elle expliquerait la mégalomanie de son délire de rédemption. C'est précisément ce que Jung appelle "la métamorphose de la libido". Ce point sera une des clefs essentielles pour Freud lorsqu'en 1914 il théorise le narcissisme.
  • L'homosexualité refoulée est aussi une constituante majeure de son délire. Freud opère alors une sorte de découpage sémantique entre les figures persécutrices pour Schreber. On a premièrement - comme phénomène élémentaire - l'injonction quasi exogène « qu'il serait beau d'être une femme subissant l'accouplement ». Ensuite arrive la figure de Dieu qui sera comme divisé en deux entités, l'une supérieure et l'autre inférieure qui, tout à tour, conspirent pour lui nuire. Le but étant qu'il n'accomplisse pas la mission conférée par Dieu en personne : qu'il soit Sa femme pour être la mère d'une nouvelle espèce. Arrive alors la figure du docteur Flechsig qui, comme Dieu, veut commettre un « meurtre d'âme » à son encontre.
  • Un autre point de son interprétation sera la mise en évidence de la défense projective dans la paranoïa, qui peut se définir comme l'attribution à l'extérieur d'intentions inconscientes qui les motivent.

Mais la réelle avancée de Freud se fera autour de l'analyse des mécanismes de refoulement et de retour du refoulé, à partir de la formule « il me hait ». Il part de cette formule récurrente dans la paranoïa pour en déduire toute la trame inconsciente qui la soutient ; ainsi, « il me hait » (désignation du persécuteur) devient la projection de « je le hais ». Mais Freud va plus loin en rapportant à cela l'homosexualité refoulée. Donc le « je le hais » serait le retour d'un refoulé de « Il m'aime », et poursuivant la logique énoncée plus haut, c'est de « je l'aime » qu'il s'agit donc au fond. Dans cette simple analyse sémantique est résumée l'interprétation freudienne de la paranoïa.

Il est ici extrêmement important de souligner que les psychiatres français Paul Sérieux et Joseph Capgras, dès 1909, dans leur livre Les folies raisonnantes, avaient déjà décrit les formes de la paranoïa que Freud présente comme siennes. En effet, pour Sérieux et Capgras, la paranoïa se divisait en six grands groupes : celui caractérisé par le délire de persécution, celui marqué par l'érotomanie, celui où prédominait le délire de jalousie, celui propre au délire des grandeurs ou mégalomanie et, enfin, deux autres groupes exclus par Freud, à savoir celui caractérisé par la quérulence ou manie des discussions et celui marqué par le délire interprétatif. Bien entendu, Freud ne mentionne jamais dans son article sur Schreber la très importante contribution de ses devanciers français. En revanche, il n'est pas très difficile d'imaginer ses raisons d'exclure le délire d'interprétation et la quérulence de sa définition du champ des paranoïas.

Interprétation de Lacan[modifier | modifier le code]

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La lecture que fait Lacan des Mémoires d'un névropathe se déploie en deux temps: d'abord, son séminaire sur les psychoses, tenu entre 1955 et 1956[11], dont une partie paraît cette même année 1956 dans la revue La Psychanalyse; ensuite, son article "D'une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose", paru dans ses Écrits, de 1966[12]. Les enjeux dont chacun est porteur ne sont pas identiques, même si le dénominateur commun d'une approche des psychoses parcourt l'ouvre de Lacan depuis sa thèse en médecine, de 1932. Au cours de son séminaire, Lacan lit attentivement le livre de Schreber. Basé sur cette lecture, il dégage l'importance du signifiant, ("le signifiant comme tel ne signifie rien"), de la métaphore et de la métonymie. Ce n'est qu'à la dernière de ses leçons, tenue le 4 juillet 1956, que Lacan mentionne la forclusion et le Nom-du-Père. Tout autre sont les enjeux de son article de 1966, où il présente le noyau de sa théorie, dit schéma R, ou encore schéma RSI, pour réel, symbolique et imaginaire, dit aussi, encore, son "carré magique", où se déploient ses conceptions de la réalité psychique, à partir du schéma L ("l'inconscient est le discours de l'Autre") et en aboutissant au schéma I, censé expliquer la psychose de Schreber.

Selon Lacan, les hypothèses de Freud quant à l'homosexualité de Schreber seraient fausses, car il n'y a pas de refoulement dans la psychose[réf. souhaitée]. L'homosexualité à l'époque de Freud étant considérée comme une perversion, Freud aurait essayé d'expliquer un cas psychotique par les processus de la névrose car c'étaient les seules bases théoriques sur lesquelles il pouvait s'appuyer[réf. souhaitée]. Néanmoins, Lacan accepta le rôle central de Flechsig dans la formation du délire de Schreber et n'y reconnut jamais la contribution de ses fantasmes relatifs à Mme Schreber et à ses six fausse-couches.

L'interprétation que fait Jacques Lacan des Mémoires d'un névropathe constituera son prototype de l'analyse des psychoses. Schreber est à ses yeux le modèle de la structuration psychotique. Lacan pose comme paradigmatique toute une phénoménologie des psychoses qu'il analysera pas à pas[réf. souhaitée]. On connaît déjà son intérêt pour la paranoïa qui, dès 1931, est l'objet d'étude de sa thèse "De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité". L’anecdote dit qu'il envoya cette thèse à Freud lui-même, qui lui répondra seulement : « Merci pour l'envoi de votre travail ».[réf. souhaitée]

Schreber est présent en filigrane dans l’œuvre de Lacan, mais plus particulièrement dans le Séminaire III de 1954-1955 qui aura pour titre "Les psychoses"[13]. Le but étant dans ce séminaire d'ouvrir sa théorie du signifiant vers la phénoménologie des psychoses.

La forclusion du Nom-du-père[modifier | modifier le code]

C'est précisément à ce moment que Lacan fondera son concept majeur de Forclusion du nom du père comme mécanisme psychique opérant de la psychose. Là où le névrotique refoule (Verdrängung) le psychotique « rejette » (Verwerfung chez Freud).

Forclusion est un terme puisé par Lacan dans le champ lexical du droit: Par l’effet de la forclusion, le titulaire d’un droit perd la faculté de l’invoquer en raison de l'expiration d'un délai d'exercice de ce droit. Ce n'est pas la traduction de la Verwerfung freudienne, proche également du « déni » dans le domaine des perversions.

Lacan théorise cette notion pour l'expliquer à partir de l'étude du cas Schreber. La forclusion est le rejet d'un signifiant primordial organisant l'ordre symbolique, qui reparaît dans le Réel sous forme de délire hallucinatoire.

Rapprochement avec la phénoménologie[modifier | modifier le code]

La question de l'hallucination soulève bien des débats car elle a déjà été objet d'étude chez le phénoménologue Maurice Merleau-Ponty, par Sartre, et avant eux par beaucoup de psychiatres phénoménologues tels qu'Eugène Minkowski et Ludwig Binswanger[réf. souhaitée]. Le fait est que Schreber est pour Lacan le prototype phénoménologique quant à l'étude des psychoses, et ce par une analyse de ses mémoires, qui donnent accès à son langage[pas clair]. Et on sait que toute la théorisation de Lacan tient à l'hypothèse d'un « inconscient structuré comme un langage ».

Importance du cas Schreber dans la suite de l'œuvre de Lacan[modifier | modifier le code]

Seront abordés dans le séminaire de 1954 pléthore de thèmes qui visent non pas à l'explication des psychoses mais à leur approche. Lacan théorise le rapport entre la psychose et le grand Autre, l'entrée dans la psychose, l'hallucination verbale, la métonymie et la métaphore, le "point de capiton", la "grand route" et d'autres thèmes qui feront que cette étude marquera un tournant dans l'épistémologie psychiatrique et psychanalytique.

En 1957, Lacan écrit le texte "D'une question préliminaire à tout traitement possible de la psychose" (in Les Écrits). Ici sa théorisation se veut plus tranchée et plus complexe; il commence avec l'étude des hallucinations verbales qui selon lui ont été abordées par les scolastiques. Il en critique la tendance idéaliste[réf. souhaitée]. Pour lui le perceptum (monde perçu) ne renvoie pas à une univocité d'un percipiens (sujet percevant) qui aurait fonction de synthèse. Non, ici chez Lacan, l'hallucination n'est pas le défaut d'une demande raison au percipiens d'unifier un perceptum déjà univoque. Lacan poursuit alors toute sa théorisation des psychoses grâce notamment au Schéma I, qui est au fond l'explicitation des rapports entre l'imaginaire, le réel et le symbolique pour le psychotique.[pas clair]

Pour en revenir à la forclusion du Nom-du-père, ce concept lacanien serait donc ce qu'il y a d'opérant dans la psychose, et Schreber serait le modèle clinique de Lacan pour sa théorie de la psychose, tout comme le petit Hans, pour Freud, serait le modèle du complexe d'Œdipe.

L'ouvrage Témoin Schreber, publié par l’École lacanienne de psychanalyse se situe dans le sillage de l'interprétation lacanienne[14].

Interprétation de Deleuze et Guattari[modifier | modifier le code]

Gilles Deleuze, dans un article publié en 1968, évoque son intérêt pour Schreber, lors d'un débat avec Félix Guattari et un collectif étudiant : « Je prends un exemple : qu’est-ce que c’est que Schreber, le Président Schreber, le fameux Président Schreber ? Alors on l’avait étudié de très très près, ça nous avait tenus très longtemps. Si vous prenez ce délire, c’est quoi, vous voyez quoi ? C’est tout simple, vous voyez : un type qui ne cesse de, de délirer quoi ? L’Alsace et la Lorraine. Il est une jeune Alsacienne - Schreber est allemand - il est une jeune Alsacienne qui défend l’Alsace et la Lorraine contre l’Armée française. Il y a tout un délire des races. Le racisme du Président Schreber est effréné, son antisémitisme est effréné, c’est terrible. Toutes sortes d’autres choses en ce sens. C’est vrai que Schreber a un père. Ce père, qu’est-ce qu’il fait le père ? C’est pas rien. Le père, c’est un homme très, très connu en Allemagne. Et c’est un homme très connu pour avoir inventé de véritables petites machines à torture, des machines sadiques qui étaient très à la mode au XIXe siècle, et qui ont pour origine Schreber [...] Alors bon, le père, il est inventeur de ces machines. Quand il délire, le Président Schreber, il délire aussi tout un système d’éducation [...] »[15].

Travaux anglo-saxons consacrés à Schreber[modifier | modifier le code]

  • En 1949, Mauritz Katan, psychanalyste néerlandais établi à Houston, Texas, pour fuir le nazisme, reprit l'étude du livre de Schreber dans une perspective qu'il pensait freudienne, à savoir consistant à tout ramener au monde fantasmatique de Schreber lui-même. Cette année-là il publie Schreber : l'idée délirante de la fin du monde. L'année suivante, il publie encore Les Hallucinations de Schreber sur les "petits hommes", où il entend ramener ces personnages de Schreber à ses seuls spermatozoïdes. Il poursuivit ces études sa vie durant avec trois autres articles[16]. Même si Katan a apporté d'importantes contributions pionnières à la question du langage du schizophrène, ses analyses sur Schreber ont un intérêt surtout historique : elles montrent un des destins du freudisme, celui de ne pas prendre en considération des réalités autres que celles du fantasme. L'effort de Freud pour se renseigner sur la famille de Schreber ont été en fait peu importants, car le père de Schreber était un médecin extrêmement important de son temps, auteur de plusieurs ouvrages d'importance, ayant fondé des méthodes éducatives qui serviront plus tard aux nazis, et étant surtout le fondateur des lotissements Schreber qui marquèrent tant la culture populaire allemande et existent encore de nos jours.
  • William G. Niederland, psychanalyste allemand qui s'établit d'abord en Israël puis aux États-Unis, a également repris les études sur Schreber, critiquant et contrant les analyses de Katan. Il a été le premier à s'intéresser au « noyau de vérité » dans le délire de Schreber et à montrer l'articulation étroite entre le livre de Schreber et les livres de son père sur la pédagogie et sur les exercices médicaux de chambre. Le père de Daniel Paul Schreber – Daniel Gottlob Moritz Schreber – a laissé une œuvre importante, célèbre en Allemagne mais probablement peu connue à Vienne. Dès 1951, Niederland critique Katan dans plusieurs ouvrages[17]. Niederland a aussi été le premier à signaler l'importance du nom du père de Schreber dans la constitution du délire du fils à travers le signifiant Gott.
  • En 1955, Ida Macalpine et son fils Richard A. Hunter, publient leur traduction des Denkwürdigkeiten eines Nervenkranken de Daniel Paul Schreber, précédée d'une introduction critique à l'égard du diagnostic de Sigmund Freud qui, selon eux, n'analyse ni le délire de transformation corporelle de Schreber, ni ses préoccupations concernant la gestation et l'accouchement, ni son hypocondrie. Selon Octave Mannoni, le livre de Schreber ne constitue pas des « Mémoires » à proprement parler, mais plutôt des Memorabilia (Mémoires des hauts faits et gestes). Cette édition est la première édition du livre de Schreber depuis la sienne propre; elle sera suivie d'une nouvelle édition allemande de Franz Baumeyer (1973) et d'une édition française de Nicole Sels et Paul Duquenne (1975).
  • La mise à disposition du texte de Schreber en anglais permit d'autres études, notamment celle de Franz Baumeyer (1956), intitulée Le Cas Schreber, qui présentait le dossier hospitalier de Schreber, ainsi que celle de W. Ronald D. Fairbairn, (1956), Considérations au sujet du cas Schreber, qui signale l'importance de la mère dans la psychose de Schreber, argumentant que si elle n'est pas mentionnée dans les Mémoires ce n'est pas en raison de son manque d'importance, mais au contraire de son envahissement et de sa toute-puissance auprès de son fils, et enfin celle de Robert B. White (1961), Le Conflit avec la mère dans la psychose de Schreber, qui va dans le même sens, en l'élargissant et l'approfondissant.
  • Le renouveau éditorial se continue lors d'un congrès entièrement consacré à cet auteur, en 1963, à Atlantic City. Plusieurs chercheurs contribuent : Niederland par une allocution intitulée Les Nouvelles données et événements mémorables sur le cas Schreber (1963) ; Arthur C. Carr, qui présente des Remarques sur la paranoïa et leur rapport au cas Schreber, remettant en question le diagnostic de Freud et, avant lui, du médecin de Schreber, Weber ; Jules Nydes, Schreber, le parricide et le masochisme paranoïde et Robert B. White, Reconsidération du cas Schreber à la lumière des concepts psychosociaux.
  • En 1973, le psychiatre américain Morton Schatzman, dans Soul Murder: Persecution in the Family[18], met au jour que le père de Daniel Paul Schreber – Daniel Gottlob Moritz Schreber (de) – l'avait gravement persécuté dans son enfance.
  • Luiz Eduardo Prado de Oliveira a présenté plusieurs de ces différents travaux anglo-saxons dans une thèse doctorale (1979)[19], tandis qu'en 1988, les actes d'un colloque sur Schreber à New York étaient édités en américain, et pour certains, en français[20].

Schreber dans la culture[modifier | modifier le code]

Schreber échappe aux seuls domaines de la psychanalyse, de la psychiatrie et de la psychologie par la postérité des œuvres auxquelles a pu donner lieu la richesse de son délire, et dans la mesure où un tel délire s'enracine en amont dans l'héritage culturel dont dispose l'homme cultivé qu'était Daniel Paul Schreber en son temps.

Héritage culturel de D. P. Schreber[modifier | modifier le code]

Lorsqu'en 1997, dans son ouvrage Freud et Schreber, les sources écrites du délire, entre psychose et culture, L. E. P. de Oliveira résume nombre d'études anglo-saxonnes sur Schreber, chacune des figures du délire de Schreber y apparaît comme reliée à des éléments culturels précis de l'époque de leur auteur, y compris leurs éléments religieux, liés à Swedenborg. Mais surtout, cet auteur essaie de comprendre le mécanisme particulier de la transformation en femme de Schreber à partir de son hallucination de sa femme comme morte, lié à cette thématique du Mouvement romantique en Europe, notamment du romantisme allemand, qui mettait en scène des femmes mortes (le Faust de Goethe, le Manfred de Byron, le Freischutz de Weber, œuvres que Schreber mentionne comme sources de son argumentation au sujet du « meurtre d'âme »).[réf. souhaitée] De Oliveira signale que Le Juif errant, d'Eugène Sue, qui avait inspiré une pièce de théâtre jouée à Leipzig l'année de l'hospitalisation de Schreber, fait également partie de la trame des Mémoires d'un névropathe.

Quant aux mots « meurtre d'âme » employés par Schreber pour expliquer ce qui lui est arrivé, mots dont les racines se situent dans l'œuvre de Martin Luther, ils ont connu un destin fulgurant en psychanalyse, en psychiatrie et en psychologie, où ils servent à désigner les traumatismes inducteurs de psychose[réf. souhaitée].

Postérité artistique, littéraire, théologique du cas Schreber[modifier | modifier le code]

Schreber Président est un ouvrage collectif de Fabrice Petitjean, Pacôme Thiellement et Adrian Smith (2006), qui fait une large part aux œuvres d'art et à la théologie dans l'approche de Schreber.

Un film, un opéra, un ballet s'inspirent des Denkwürdigkeiten[réf. souhaitée].

En France, Jean Gillibert produit au théâtre son Schreber, et en Italie, Roberto Calasso son Fou impur.

Par ailleurs, d'après le réalisateur Alex Proyas, le personnage « D. P. Schreber », dans le film Dark City (1998) s'inspire des mémoires de Daniel Paul Schreber.

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Texte source[modifier | modifier le code]

  • Daniel Paul Schreber
    • (de) Denkwürdigkeiten eines Nervenkranken, éd. Oswald Mutz, Leipzig, 1903, [lire en ligne], Spiegel Online/Projet Gutenberg.
    • Mémoires d'un névropathe, Points/Seuil, 1975.
    • « Avant-propos », [lire en ligne], trad. Christophe Bormans.
    • Chapitre IV. « Destinées personnelles au cours de ma première maladie nerveuse et au commencement de la seconde », [lire en ligne], trad. Christophe Bormans.
    • Chapitre XV. « Jeux avec l’homme » et « jeux de miracle ». - Appels à l’aide. - Oiseaux parleurs - Le père de Schreber [lire en ligne], trad. Christophe Bormans.

Bibliographie sur Schreber[modifier | modifier le code]

  • Elias Canetti, Masse et Puissance. Traduction Robert Rovini. Gallimard, 1966. (ISBN 2070705072)
  • Sigmund Freud
    • Le Président Schreber. Un cas de paranoïa, Paris, Payot, coll. « Petite bibliothèque Payot », 2011 (ISBN 978-2228906562)
    • Le Président Schreber, PUF, 2004, (ISBN 2-13-054828-8)
    • Cinq psychanalyses (1935), Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Quadrige », 2014.
  • Jacques Lacan, Séminaire III : Les psychoses, Seuil, 1981.
  • Luiz Eduardo Prado de Oliveira
    • Le Cas Schreber : contributions psychanalytiques de langue anglaise, PUF, 1979.
    • « Trois études sur Schreber et la citation », Psychanalyse à l'université, no 14, vol. 4, 1979.
    • « Schreber, Mesdames, Messieurs » Revue française de psychanalyse, 1982, [lire en ligne].
    • (éd.) Schreber et la paranoïa : le meurtre d'âme, Paris, L'Harmattan, 1996 (ISBN 9782738447807).
    • Freud et Schreber, les sources écrites du délire, entre psychose et culture, (collab.Marie-Christine Vila), Ramonville St Agne, Erès, coll. « Actualité de la psychanalyse », 1997, 148 p. (ISBN 978-2-86586-479-9).
  • Fabrice Petitjean, Adrian Smith, Pacôme Thiellement (éd.), Schreber président, Lyon, Fage éditions, 2006 (ISBN 9782849750537).
  • Junk, Anke: Macht und Wirkung eines Mythos - die mythenhaften Vorstellungen des Daniel Paul Schreber. Hannover, Impr. Henner Junk, 2004.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. (en) Daniel Paul Schreber (trad. Ida Macalpine et Richard A. Hunter), Memoirs of My Nervous Illness, Londres, WM. Dawson & Sons Ltd, , 416 p.
  2. Luiz Eduardo Prado de Oliveira, Le cas Schreber. Contributions psychanalytiques de langue anglaise, Paris, PUF, , 502 p. (ISBN 2-13-035718-0, notice BnF no FRBNF34644304)
  3. Luiz Eduardo Prado de Oliveira, Schreber et la paranoïa: le meurtre d'âme, Paris, L'Harmattan, , 319 p. (ISBN 2-7384-4780-5, notice BnF no FRBNF35856983)
  4. . Selon Élisabeth Roudinesco, le cas Aimée donne à Lacan les arguments de sa thèse de doctorat soutenue en 1932, dans: É. Roudinesco, Jacques Lacan : Esquisse d'une vie, histoire d'un système de pensée, Paris, Fayard, coll. « La Pochothèque », 2009 (1re éd. 1993) (ISBN 9782253088516), p. 1547; J. Lacan, De la psychose paranoïaque dans ses rapports avec la personnalité, coll. Points essais, Seuil, Paris, 1975.
  5. Daniel Paul Schreber (trad. de l'allemand par Paul Duquenne et Nicole Sels), Mémoires d'un névropathe, Paris, Seuil, , 389 p. (notice BnF no FRBNF34568749)
  6. Han Israêls (trad. de l'allemand par Nicole Sels), Schreber, père et fils, Paris, Seuil, , 372 p. (ISBN 2-02-009227-1, notice BnF no FRBNF34871822)
  7. Daniel Devreese (trad. de l'allemand par D. Devreese), L'acte manqué paranoïaque: le délire de Schreber, entre les quatre discours universitaires et dans l'histoire allemande de Luther à Bismarck, Paris, L'Harmattan, , 325 p. (ISBN 2-7475-4135-5, notice BnF no FRBNF38989250)
  8. Han Israëls, Daniel Devreese et Julien Quackelbeen, Poèmes de circonstance et autres écrits du président Schreber, avec les notes autographes de l'asile de Leipzig-Dösen, et la publication intégrale de son dossier personnel retrouvé aux archives du ministère de la Justice de l'ancien royaume de Saxe.", Paris, Seuil, , 261 p. (notice BnF no FRBNF34871843)
  9. Daniel Devreese, Zvi Lothane et Jacques Schotte, Schreber revisité, Louvain, Presses universitaires de Louvain, , 243 p. (ISBN 90-6186-908-0, notice BnF no FRBNF39244019)
  10. Témoin Schreber, Paris, EPEL (no n° 40), , 189 p. (ISSN 1152-8400)
  11. Jacques Lacan, Le Séminaire, III, Les Psychoses, Paris, Seuil, , 363 p. (ISBN 2-02-006026-4, notice BnF no FRBNF34666737)
  12. Jacques Lacan, Ecrits, Paris, Seuil, (1re éd. 1966), 924 p. (notice BnF no FRBNF35873064), p. 531-583
  13. J. Lacan (1955-1956), Le Séminaire, livre III, Les psychoses, Paris, Seuil, 1981.
  14. Témoin Schreber, Revue du Littoral, n° 40, juin 1994, EPEL
  15. Source : La voix de Gilles Deleuze, [lire en ligne]
  16. Mauritz Katan, «Nouvelles remarques sur les hallucinations de Schreber» (1952) ; «La phase prépsychotique de Schreber» (1953), Schreber : l'au-delà, sa construction et sa chute (1959) et «Du souvenir d'enfance comme contenu du délire et de l'hallucination schizophrénique» (1975)
  17. William G. Niederland, Trois notes sur le cas Schreber (1951), Le "Monde miraculé" de l'enfance de Schreber (1959) et Schreber, père et fils, Le père de Schreber (1960), Schreber et Flechsig, encore une contribution au "noyau de vérité" dans le système délirant de Schreber (1968).
  18. Morton Schatzman, Soul Murder: Persecution in the Family, Random House, New York 1973, 193 p. Traduction : L'Esprit assassiné, Stock 1973.
  19. Luiz Eduardo Prado de Oliveira, Le Cas Schreber : contributions psychanalytiques de langue anglaise, Paris, PUF, 1979; « Trois études sur Schreber et la citation », dans Psychanalyse à l'Université, 1979.
  20. Psychosis and Sexual Identity: Toward a Post-Analytic View of the Schreber Case, David B. Allison et al., Collection SUNY series, Intersections: Philosophy and Critical Theory, New York, State University of New York Press, 1988, (ISBN 978-0887066177); L. E. P. de Oliveira, Schreber et la paranoïa : le meurtre d'âme, Paris, L'Harmattan, 1996.

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