Sigrid Undset

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Sigrid Undset

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Sigrid Undset au début des années 1920.

Naissance 20 mai 1882
Kalundborg, Danemark
Décès 10 juin 1949 (à 67 ans)
Lillehammer, Norvège
Distinctions Prix Nobel de littérature

Sigrid Undset est une femme de lettres et romancière norvégienne mondialement connue, née le 20 mai 1882 à Kalundborg au Danemark et morte le 10 juin 1949 à Lillehammer.

Sa trilogie Kristin Lavrandsdatter l'a conduite, mue par l'intense participation émotionnelle à la redécouverte de l'époque médiévale chère à son père, au cours de son travail d'écriture vers une conversion au catholicisme en 1924. Polémiste experte du champ littéraire singulier de son pays et devenue une fervente croyante catholique en pays de religion d'État protestante, l'écrivain quadragénaire a obtenu le prix Nobel de littérature en 1928 après la parution du roman Olav Audunssøn. Prenant une place inégalable dans la littérature norvégienne de l'entre-deux-guerres, elle est l'auteur de trente-six titres romanesques, de dizaines d'essais et de centaines d'articles.

Enfance et premiers pas dans la vie adulte[modifier | modifier le code]

Sigrid Undset est la première fille des trois filles d'Anne-Charlotte Gyth et de Ingwald Martin Undset. Elle est née à Kallundborg mais ses parents s'installent en Norvège dès qu'elle a deux ans. Sa mère est une Danoise éduquée, élégante et spirituelle, qui parle français et allemand couramment et adore l'Italie. Elle est issue d'une famille bourgeoise dano-norvégienne, expatriée au siècle précédent de Norvège, qui réside au château de Kallundborg. Elle a épousé un célèbre Norvégien du Trøndelag dont elle est devenue secrétaire[1]. En effet, Ingwald Undset est un jeune archéologue brillant et spirituel qui a soutenu en 1881 une thèse sur les commencements de l'âge du fer en Europe du Nord. Pour ses recherches, il voyage constamment à travers l'Europe.

Avant la naissance de Sigrid, Ingwald Undset s'investit avec énergie auprès des équipes de recherche européennes. Mais tout semble déjà s'arrêter avec un premier épuisement nerveux qui le contraint à rester à Kallundborg alors que sa femme enceinte souhaitait accoucher à Rome. Après 1882, il voyage moins et opte pour un poste assuré d'assistant au musée des Antiquités, dépendant de l'Université de Christiana. Il a l'ambition de collaborer avec des fouilleurs de renom afin de donner une image scientifique des siècles d'indépendance du premier royaume de Norvège. Le père souffreteux s'occupe de ses filles et marque l'enfance de Sigrid par un réel dévouement paternel, une gentillesse et un soin porté à son éducation précoce. Il lui inculque les valeurs traditionnelles et les qualités persévérantes de la recherche. Très jeune, il lui fait découvrir par le concret l'enquête archéologique. Et n'est-ce pas cette générosité, cette fantaisie irrésistible et universelle qui vibrent d'abord au sein de la petite famille animée par le père actif et bienveillant, avant de s'infiltrer dans les œuvres de l'écrivain ?

Se sachant affaibli et condamné par cette maladie nerveuse dégénérative qui a pu être identifiée récemment à une forme de sclérose en plaques, il confie sa fille aînée de huit ans à l'école de madame Ragina Nielsen, marquée par la pédagogie moderne et les idées de la gauche patriotique anti-suédoise. Libre penseur tolérant et positiviste, l'homme de science approuve l'éducation libre, mais aussi élitiste et austère, qu'insuffle cette maîtresse. Il est aussi possible qu'à la fin de sa vie, Ingwald ait discrètement tenté un retour à la foi chrétienne.

Sigrid Undset vers 12 ans.

Alité ou en fauteul roulant, le père reste un repère constant du foyer. Le choc de la disparition du père en 1893 est d'autant plus brutal : Sigrid a onze ans et ressentant un vide menaçant, se referme[2]. Lui échoit une adolescence marquée par la figure hésitante de sa mère veuve, refusant longtemps sa difficile condition sociale en ne voulant pas dépendre des subsides de ses parents danois. Son désarroi pécuniaire s'aggrave jusqu'au jour où des archéologues pétitionnent pour demander et lui faire obtenir une pension honorifique de l'État. Les filles sont préservées malgré tout, puisque Régina Nielsen généreuse leur offre la scolarité gratuite. Sigrid qui avant onze ans n'aspirait qu'à devenir archéologue est portée par l'attrait trouble de l'art et la littérature, en proie à des désarrois suicidaires effacés momentanément au cœur du milieu refuge de la bibliothèque familiale. Sigrid a une amie, Emma avec laquelle elle joue au théâtre de marionnettes, puis rédige un journal périodique Le trèfle à quatre feuille qu'elle illustre de poèmes et de feuilletons. Mais elle est une élève renfermée, « un petit hérisson » selon ses propres termes trente ans plus tard. La sécurité de l'adolescence s'évanouit définitivement à 14 ans. Bien qu'elle ait obtenu un certificat d'étude au niveau de l'excellence, Régina Nielsen ne supporte plus de la voir rechigner en silence et doute désormais de la maîtrise et des qualités de son élève. Elle la convoque et lui demande si oui ou non, elle veut préparer le baccalauréat. Sigrid dit « non » et la maîtresse s'estime démise du serment fait à son père. Sigrid quitte l'école et son milieu protégé[3].

La nécessité économique la force à mettre un terme à des études longues. Il lui faut apprendre un métier rentable et gagner sa vie pour ne pas déchoir. Grâce à son bon niveau, elle intègre le lycée professionnel, mais elle en sort sans motivation un an après[4]. Sa mère maintenant désargentée lui fait prendre un emploi de bureau après un court passage formateur à l'école de commerce d'Oslo. En 1899, à 17 ans, elle intègre la firme allemande AEG. Est-ce une vie morne dans la banlieue d'Oslo qui s'offre à une jeune femme effacée et résignée ?

Une employée de bureau devenue écrivain[modifier | modifier le code]

Sigrid Undset est employée de bureau chez Chr. Wisbeck, responsable de succursale de la firme électrique allemande, de 1899 à 1909, elle vit dans la banlieue d'Oslo mais elle n'a jamais été aussi active. Le jour elle apprend à s'adapter à la rigoureuse discipline de bureau et devient une dactylographe virtuose. Intelligente, elle séduit ses supérieurs et obtient des postes à responsabilités. Elle lit et écrit pendant ses nuits. Le livre des livres, recueil de ballade danoise, la captive. Par son métier, elle a tous les atouts pour devenir écrivain.

Alors sortant de cette chrysalide professionnelle, trop stéréotypée pour être vraie, une jolie jeune femme, à la fois et lorsqu'il faut élégante et séductrice, intelligente et cultivée, discrète et fine, et sans doute manipulatrice et avisée, prend de l'assurance. Elle pourrait se contenter de ces succès, mais elle ne le perçoit que trop éphémères à l'image de sa mère vieillie. Une partie de ces nuits, elle les consacre à des ambitions secrètes : regagner le monde de l'art, de la création et de la recherche. Elle tente de publier ce qu'elle écrit. À 23 ans, elle soumet son premier manuscrit Aage Nielsson d'Ulvholm, un roman sur l'époque médiévale danoise à l'éditeur danois Gyldenthal. Refus net et sec, avec un conseil catégorique : « Ne vous lancez pas dans les romans historiques ; c'est pas votre truc ». Alors elle écrit la première version de Fru Marte Oulie, Madame Marthe Oulie. Ce court roman de 80 pages commence par cette phrase : « J'ai trompé mon mari. »

En 1907, les éditeurs norvégiens, inquiets de la faiblesse de l'écriture norvégienne à venir, lancent une vaste campagne de collecte de manuscrits offrant des possibilités des premières publications aux meilleurs jeunes prosateurs. Une obscure secrétaire, réputée timide et introvertie, tente sa chance et propose à la publication le journal désabusé d'un mariage, intitulé Madame Martha Oulie. Les éditions Ashehoug rejettent d'abord. Nullement découragée car elle sait qu'une grande variété de manuscrits peut être retenue, elle demande l'intervention de l'auteur reconnu Gunnar Heiberg à qui elle confie son court opus. Le thème de l'infidélité est magnifiquement traité, s'enthousiasme Gunnar auprès des éditeurs perplexes qui relisent et agréent. C'est un succès immédiat auprès du public et de la critique norvégienne, d'une jeune femme encline à la rêverie : une femme écrivain est née.

Frau Martha Oulie est la peinture de la femme moderne dans la banlieue grise et terne d'Oslo. Si la demoiselle dispose de libertés grisantes à sa guise, l'horizon de la femme active demeure l'ennui d'un mariage stérile ou les tâches d'épouse et de mère aux prises avec les réalités du foyer. Par amour maternel, l'héroïne sacrifie sa carrière et accepte les réalités des épreuves de la vie avec une conscience lucide. En dépit d'une fugitive allusion au bonheur adultère, Sigrid Undset démontre le leurre d'une vie idéale, et de ce droit au bonheur qui envahit alors la littérature codifiée à l'aune du journalisme. Sans afficher un strict programme moraliste, mais en développant nuances et pénétration psychologiques, l'écrivain balaye une facette de la modernité : l'existence de la femme moderne (seule) qui travaille pour sa subsistance ou celle de sa famille.

Les romans et sa position dans le champ littéraire[modifier | modifier le code]

La jeune femme découverte par le public et les éditeurs s'empresse de publier un recueil de nouvelles en 1908, L'âge heureux. Des femmes solitaires travaillent et rêvent au prince charmant. Elle prend position sur l'affaire Hans Jaeger et condamne l'amour libre, s'inscrivant dans les traces des Grands anciens de la littérature norvégienne. Le succès enfle en 1909. Reconnue par ses pairs et par l'état norvégien qui lui offre une bourse de voyage, la jeune femme quitte son métier de secrétaire, mettant un terme à une activité d'une décennie. Elle traduit en norvégien une saga islandaise narrant l'histoire de Viga-Ljot et Vigdis qu'elle adapte aussitôt sous une forme romancée. Vigdis est enlevée par un marin Viga Ljot à son ami Kare. Viga abandonne sa captive désespérée qui, accablée de solitude, accouche d'un fils puis l'éduque à venger son honneur par le sang. Entre temps, la jeune femme libérée par sa bourse d'écrivain voyage en Europe, d'abord au Danemark puis en Allemagne, irrésistiblement attirée par la découverte de l'Italie et surtout de la ville d'art emblématique de Rome où elle reste neuf mois. À l'éloignement géographique correspond ainsi la mise en scène d'une plongée archéologique vers l'an mil dans les parages d'Oslo.

On peut distinguer dans l'œuvre de Sigrid Undset deux sortes de romans souvent conçus de façon parallèle ou concomitante.

  • Les romans contemporains qu'elle appelle romans de nos jours , le premier est publié en 1907. Elle dénommera après sa conversion catholique genre licencieux ceux de 1907 à 1918.
  • Les romans historiques : le premier, Vigdis la farouche est publié en 1909.

En 1910, elle publie Jeunesse. En 1911, son roman Jenny fait scandale. Il raconte la destinée d'une jeune Norvégienne, l'artiste peintre Jenny Winge, étudiante à Rome et fréquentant la bohème norvégienne locale. Elle y rencontre un étudiant en archéologie norvégien, Helge, auprès duquel elle découvre l'amour fusionnel à 29 ans. Mais peut-être croit-elle tomber en amour pour toujours car une fois rentrée en Norvège, le jeune amant perd le charme romain. Alors Jenny comprend sa méprise et se jette avec la même fougue dans les bras du père de Helge, peintre raté, sentimental et beau parleur dont elle tombe enceinte. Elle s'enfuit en Allemagne mais la mort de l'enfant mis au monde la plonge dans le désespoir et elle se suicide quelque temps après. Le roman suscite le scandale car la dernière liaison est décrite comme normale. Mais l'œuvre au-delà du rejet des tabous est une interminable discussion sur l'art, la vocation et la soif d'absolu. Elle connaît un ample succès, malgré l'opposition de critiques engoncés de moralisme au premier degré et le heurt de la frange féministe.

Le thème mélodramatique colle à la demande littéraire scandinave du moment. Apparaît aussi bien plus qu'un écho le voyage en Italie qu'elle a effectué après son premier succès littéraire. Rejoignant quelques compatriotes artistes norvégiens insouciants et délurés loin de leur métropole, la sérieuse Sigrid étudiante improvisée en art rencontre le peintre renommé Anders Castus Svarstad. C'est un coup de foudre, engendrant une liaison tumultueuse et difficile mais nullement douloureuse. Anders Svarstad a treize années de plus qu'elle, il est marié et père de trois enfants. Sa compagne est restée avec eux en Norvège. Comprenant que leur scandaleuse intimité romaine peut être dévoilée par de multiples indiscrétions, les deux amants s'enfuient à Paris et entament une vie commune. Désormais amoureuse du peintre et de sa peinture, saisissant avec la cruauté d'un visage d'ange l'homme d'une rivale lointaine et affublée de tares et de maternité, elle le presse de l'épouser. En août 1910, les premiers froissements interviennent lorsqu'elle constate sa réticence. Elle préfère rentrer à Oslo soigner sa sœur Signe. Elle reprend avec assiduité l'écriture, entamant avec Nini Roll Anker une longue correspondance. Plus tard, elle avoue avoir rencontré à Paris un penseur catholique remarquable, Jacques Maritain.

La liaison reprend pourtant aussitôt la fêlure du premier refus oubliée, car la joie d'appartenir au milieu artistique, frivole et d'apparence si richissime, la comble. Après trois années d'insistance, elle finit par obtenir le divorce d'un couple chancelant et en complète perdition. Anders, à peine divorcé et Sigrid, enceinte, se marient en Belgique durant l'été 1912. Après six mois de lune de miel à Londres, ils retournent conformément au souhait maternel à Rome. Elle accouche en janvier 1913 du petit Anders. Mais la croissance du nourrisson est difficile, et elle rentre à Oslo. Désormais, elle vit dans l'appartement de Sinsen, cohabitant souvent avec les trois enfants du premier lit, Trond, Eba et Gunnhild. Son mari n'est pas souvent à ses côtés, elle reprend avec vigueur le métier d'écrivain qu'elle n'a jamais abandonné, pressentant qu'il est la source de son affirmation dans un monde hostile, et s'affirme en polémiste redoutable et en conférencière douée.

Printemps, son roman sur l'union de l'homme et de la femme, formant un couple stabilisé par la création rituelle d'un foyer ou voué à l'éphémère ou à la destruction, paraît en 1914[5]. La naissance de Charlotte dénommée familièrement Mosse est une immense source d'angoisse maternelle. Le bébé souffre de crises de convulsions inexpliquées, en réalité un handicap mental est révélé plus tard, très analogue à celui du second fils du géniteur. L'écrivain Sigrid Undset participe avec fougue au débat de société, elle relève les premières conséquences de la Grande Guerre, une perte démesurée des repères moraux. Elle déplore une dégradation morale planétaire. Depuis 1916, consciente de ses responsabilités, elle accueille les trois enfants du premier mariage. Il y a des heurts, mais elle essaie de reconstituer avec énergie un foyer. Si elle comprend le désarroi des adolescentes, elle admet de moins en moins la désinvolture d'Anders qui ne la désire qu'en maîtresse occasionnelle, sans enfant et seule. Il ne l'aide pas, ni par l'argent ni par le réconfort. Elle se retrouve accablée, comprenant la souffrance de la première épouse, abandonnée à ses responsabilités par un farouche individualiste, artiste infidèle et coureur de femmes. Le couple maintenu par les paillettes et l'apparence mondaine s'effondre en 1918.

Ruminant une sourde vengeance, les filles d'Anders se révoltent contre la belle-maman autoritaire. En 1919, épuisée, enceinte, la maîtresse de maison craque et part en voiture se reposer avec ses seuls enfants dans une maison louée, surplombant Lillehammer, à l'entrée de la vallée du Gudbrandsdal où elle aime marcher. Mais elle ne peut se résigner à revenir dans l'appartement conjugal. En août 1919, elle met au monde Hans. Le père prévenu n'est pas là puisqu'il surveille la construction de la grande maison familiale. C'est plus tard au cours de l'été que la mari rend visite à sa seconde épouse et à ses trois enfants. Mais elle sait déjà qu'elle n'a plus qu'eux et la littérature.

Les nouvelles de l'auteur dépeignent l'existence humaine dans le cadre triste des banlieues née des mutations des transports du XIXe siècle. La notoriété de l'écrivain Sigrid Undset est acquise au sortir de la Première Guerre mondiale dès 1919 au sein du monde scandinave et au-delà. Le souci de plaire et de s'adapter à un public des premières œuvres disparaît graduellement, elle fait mieux connaître ses opinions par un recueil d'articles déjà publiés de façon plus confidentielle, Le point de vue d'une femme après août 1919 et s'apprête à approfondir son message littéraire.

Des thèmes sont récurrents dans ses romans : les remords et les reproches que la femme moderne doit s'adresser à elle-même lorsque les épreuves n'ont pas été surmontées et que la déchéance est là. Il reste toutefois une formidable réserve de combativité face à l'adversité que l'auteur hésite à dévoiler pour mieux décrire le temps présent.

Pour mettre une distance avec la vie des femmes modernes, à commencer par la sienne propre, elle poursuit ses recherches et reconstitue en imagination la vie d'une femme dans les milieux catholiques de la Norvège du XIVe siècle. La trilogie Kristin Lavransdatter explore successivement l'amour humain (La couronne), la maternité et la vie de famille (La maîtresse de maison) et le service de Dieu, démultiplié par les épreuves terribles du temps de la peste noire (La Croix). Son héroïne Kristin a besoin d'immenses ressources de combativité :

  • d'abord, elle défie à seize ans l'autorité parentale pour épouser Erlend, un chevalier au passé scandaleux et l'amante se donne entièrement avant d'affronter les pires épreuves, acceptant son choix et son malheur ;
  • ensuite, après avoir été épouse et mère à dix-sept ans, contrainte à rester au foyer, elle se transforme en la maîtresse de maison de Husaby.
  • La maîtresse vieillie a vu partir ses fils ainsi que son mari Erlend. Elle consacre enfin sa vie à Dieu et à sa miséricorde.

Cette femme à la volonté tenace, debout par orgueil, à laquelle l'écrivain finit par s'identifier au terme de sa création-rédaction entre 1920 et 1922, surmonte les incomparables épreuves par la spiritualité chrétienne universaliste, c'est-à-dire catholique. Mieux elle est touchée par la grâce divine.

L'épouse quadragénaire Sigrid Undset, prématurément vieillie, est touchée par une crise spirituelle, dure, intense. Ne s'est-elle pas vainement accrochée à un ridicule espoir de fonder une grande famille avec un mari digne ? Elle doit se libérer d'un mariage difficile, et regagner son indépendance pour rester en charge d'un foyer de trois enfants dont un petit handicapé. Artiste tourmenté, alcoolique et père immature, le conjoint ne peut prendre la mesure des engagements de sa femme. En proie au désarroi, la mère dévouée s'accroche à la providence chrétienne, les conseils des pasteurs demeurent d'une insignifiance puérile et dès 1920, elle participe au catéchisme des dominicains norvégiens. Sigrid découvre stupéfaite la liberté chrétienne nécessaire à l'énorme énergie d'entreprendre de ses farouches ancêtres, appartenant à une civilisation insulaire qu'ils avaient ouverte, avec une détermination et une prudence technique, aux mondes occidental et oriental connus. Et cette joie de (sur)vivre n'est-elle pas celle de Kristin ? La conversion vers la religion catholique, église minoritaire et désargentée du concile de Trente qui se soucie en Norvège des pauvres, parmi lesquels elle compte ses fidèles, avec une efficacité bien plus grande que celle des grandes structures caritatives d'État, s'étale entre 1924 et 1925, amenant infailliblement son divorce[6].

Sigrid reprend son courage, elle a déjà pris des vacances studieuses en se rendant sur les lieux décrits dans ce roman pavé de 1400 pages. Les filles d'Anders apprécient la générosité de Sigrid et se rapprochent d'elle. Son fils aîné supporte mal l'abandon paternel. Mais la rupture du couple est consommée sans plus de formalité puisque Anders vit maritalement avec une autre femme. Disposant d'avances de ses éditeurs qui constatent avec étonnement la mode du Moyen Âge qu'elle relance, Sigrid achète en 1921 la maison qu'elle louait à Lillehammer, et la baptise Berkebaek. L'État lui accorde aussi une pension officielle : désormais, elle reçoit l'équivalent d'un salaire d'écrivain à vie. Ayant des revenus assurés, elle décide d'engager une domestique spécialisée à plein temps pour s'occuper de sa fille Mosse. Elle s'achète aussi la petite maison attenante à Berkebaek, qu'elle intègre au domaine en l'aménageant en bureau. Elle peut continuer à écrire dans une retraite de silence. Plus active et mieux organisée que jamais, elle traduit trois sagas islandaises.

Avec la foi catholique de ses ancêtres, Sigrid a retrouvé l'allant inébranlable de la certitude et une raison de vivre. « Il est venu me chercher dans le désert ». Elle tient maintenant son foyer, elle résiste. Et c'est aussi son œuvre qui devient cohérente. Après la femme, l'homme sera Olav Audunssoen soumis aux épreuves politiques du XIIIe siècle pour unir la Norvège. Le cycle de 1 200 pages est segmenté en deux parties à parution différée : Olav Audunssøn à Hestviken en 1924, Olav Audunssøn et ses enfants en 1927. Elle étudie les saints ou représentants de la gent masculine sacrée. L'ordre divin est primordial pour celle qui se prépare à entrer en religion sous le nom de sœur Octave et le statut de dominicaine du tiers ordre. Elle a une controverse animée en 1927 avec Monseigneur Nathan Söderblom, archevêque d'Uppsala sur la conception de la nature humaine et de la grâce. Les spectateurs et auditeurs assistent à un affrontement intemporel entre un Luther déguisé en prélat œcuménique et un saint Thomas d'Aquin féminisé.

Le jury masculin du prix Nobel de littérature, autrefois goguenard devant l'héroïne Kristin Lavransdatter, s'émerveille et pour ses puissantes descriptions de la vie du Nord au Moyen Âge, lui accorde la récompense suprême offerte le 10 décembre 1928[7]. Entre temps, la face masculine l'a jetée sur le terrain politique. Elle multiplie études, essais et écrits polémiques pour défendre la conception catholique du monde. Fidèle à l'église romaine et apostolique qui, semble-t-il, n'a pourtant rien fait pour qu'elle obtienne le prix, elle s'enivre emportée par un prosélytisme religieux. Thomiste, élève appliquée des Dominicains de Norvège, elle peut atteindre une spiritualité exigeante tout en s'attachant, par la grâce divine de la liberté, à redéfinir l'idéal. Ouverture merveilleuse, quand même, réservée à un écrivain. L'argent du prix Nobel lui permet la création de deux fondations :

  • la fondation Mosse, du nom de sa fille souffrante, doit aider les parents de handicapés mentaux à garder leurs enfants au foyer ;
  • la fondation Saint-Gudmund s'attache à scolariser les enfants pauvres dans les écoles catholiques.

Désormais les romans de nos jours vibrent sous le filigrane de sa foi salvatrice et rédemptrice. Six romans écrits entre 1929 et 1939, de L'orchidée blanche (Gymnadenia) à Madame Dorthéa premier roman d'un cycle inachevé sur le siècle des Lumières, font le procès d'une époque stupide, matérialiste, égoïste qui ne conduit qu'à l'abêtissement des plus démunis et à l'avilissement spirituel généralisé. Elle indique çà et là les contradictoires voies d'éducation et de salut. Le buisson ardent en 1930 est le roman explicite de la conversion d'un jeune homme.

Le succès littéraire est aussi au rendez-vous après les honneurs. L'écrivain est traduite dans le monde entier et occupe une place hégémonique sur les lettres norvégiennes, caractérisée de 1900 à 1930 par le formidable essor des romans et de la poésie lyrique et l'effacement relatif des pièces de théâtre. Olav Duun, auteur d'une magnifique épopée paysanne en six volumes et dans une autre mesure, Olaf Bull, le poète lyrique étaient les seuls compatriotes à pouvoir entrer dignement en lice avec elle. Elle peut s'appuyer sur les géants disparus des lettres, Hans Kinck et Arne Garborg, pour fustiger le dernier écrivain Nobel en 1921, Knut Hamsun qui est autant son ennemi en lettres qu'en politique. Elle peut compter sur le soutien admiratif de Ronald Fangen. Ce dernier, membre du courant d'Oxford, s'empresse d'expliquer face à l'incompréhension publique de son abandon de la religion luthérienne que Sigrid Unset est entrée en religion catholique par l'unique force de son intelligence. Les ténors de la littérature sous obédience marxiste sont sceptiques ou réservés.

Pourtant, le succès croissant avant l'attribution du prix Nobel est un fait incontestable et pourrait expliquer la levée des oppositions des derniers velléitaires du jury. Dépassant son aînée suédoise Selma Lagerlöf, la norvégienne Sigrid voit ses œuvres appréciées bien au-delà des pays scandinaves, surtout dans les pays anglo-saxons et allemands. L'Allemagne de Weimar a acheté 250 000 exemplaires de Kristin Lavransdatter avant l'attribution du prix Nobel en 1928, alors qu'en France, Sigrid Undset en course pour le prix est une illustre inconnue. Un journaliste français curieux du choix du comité parvient à mettre la main sur le seul ouvrage accessible à la Bibliothèque Nationale, L'âge heureux traduit en 1926 en français, et essaie, héroïque, de comprendre en vain l'auteur des écrits primés.

Sigrid Undset n'a plus de souci financier et avec soin agrandit, embellit son domaine qui comprend un jardin et trois maisons. Outre ses écrits de propagande catholique, elle s'accorde des menus plaisirs en lisant des auteurs anglais, en traduisant L'Homme éternel de G. K. Chesterton. N'est-elle pas fascinée par l'écrivain catholique anglais d'Orthodoxy ? En 1931, elle entraîne sa petite famille sur l'île de Gotland, puis en Islande. En 1934, elle publie ses souvenirs d'enfance à onze ans. En 1937, elle effectue un long voyage en Angleterre, en Écosse, aux Orcades.

Sigrid Undset ne boude pas les responsabilités et ne cesse d'affirmer ses convictions au cours des années trente marquées de morosité. En 1935, elle est élue présidente de l'association des écrivains de Norvège. Les années quarante ne laissent pas de répit à Sigrid Undset. Sa famille qu'elle n'a cessé de protéger est décimée. L'écriture est plus que jamais un labeur et une arme de combat. L'espace d'expression des romans réalistes semble s'être refermé, et le temps à leur consacrer restreint.

Combattre, toujours combattre[modifier | modifier le code]

Sigrid Undset a lutté depuis son irruption sur la scène littéraire contre l'individualisme farouche et naturaliste de Knut Hamsun. La pensée hamsunienne est de l'ordre de l'ivresse théâtrale ou d'une immanence intérieure possédée par le plaisir ou la souffrance, elle égare l'être en quête de lucidité, de clarté et de compréhension. Et cette femme en voie de rédemption ne peut que chercher et trouver les voies de la sincérité, d'abord dans son œuvre romanesque et ensuite dans sa vie spirituelle puis quotidienne. Comme il existe un leurre de la vie idéale, il existe un leurre de l'art suprême, que ce soit par le discours ou l'esthétisme exacerbé.

Un long silence dans la maison[modifier | modifier le code]

En 1939, sa fille handicapée Mosse décède. Désormais elle ne l'entend plus crier. Les souvenirs photographiques des vacances en Grande-Bretagne figent les moments d'éternité de son foyer. Pour faire disparaître le bruit de l'horloge et son effet de déréliction en memento mori, elle héberge dans ses demeures ou place pendant la guerre d'Hiver des enfants finlandais à Lillehammer. Puis, après leurs jeux et leurs cris insouciants, revient la lancinante solitude des jours ordinaires.

Combats politiques[modifier | modifier le code]

Elle s'oppose à l'idéologie nationale-socialiste dès 1931, bien avant la fondation en 1933 du Nasjonal Samling par l'ancien ministre Vidkun Quisling ou l'adoption officielle de l'idéologie nazie de ce parti politique depuis 1934. Ses écrits sont d'ailleurs interdits dans les journaux, les bibliothèques et les librairies après l'élection victorieuse des dignitaires nazis. Ces livres rejoignent les autodafés festives. En 1935, elle s'acharne à défendre le journaliste et rédacteur Carl von Ossietzky. Cité pour son mérite professionnel et même proposé pour accéder à la dignité du prix Nobel, le résistant des droits de l'homme n'est déjà plus qu'un simple captif politique des camps de redressement mis en place par le régime autoritaire, loués de façon exemplaire par Knut Hamsun. Le vieil écrivain dans son paisible refuge campagnard s'indigne de ce tapage contre une grande nation. Tout en refusant de constater l'état de santé alarmant du bagnard, sous le prétexte d'une simple manipulation médiatique destinée à apitoyer, il met son autorité morale pour dénigrer un petit auteur polémiste et repousser sa candidature, n'épargnant nullement au passage ses défenseurs. Maltraité par ses gardiens, le journaliste allemand décède en 1936 et son nom sombre vite dans l'oubli, donnant raison à ses bourreaux. La Norvège inquiète d'un possible cataclysme mondial joue l'insouciance. L'agression soviétique en Finlande consterne et effraie l'opinion publique norvégienne, unanime à apporter soutien et réconfort à ses voisins du front scandinave. L'invasion allemande des ports norvégiens le 8 avril 1940 surprend une Norvège appliquée à jouer par intérêt une neutralité illusoire.

Le coup d'état du Nasjonal Samling ouvertement fasciste, plonge le pays en voie de conquête puis sous souveraineté militaire allemande, dans une curieuse léthargie. S'octroyant la responsabilité de l'État sous l'occupation allemande, le régime collaborationniste de Vidkun Quisling admet une curieuse tolérance en 1940. Elle mène à l'expression critique de l'ensemble des oppositions norvégiennes. La ridicule cible juive des forces de sécurité nationales, clairement désignée en mai 40 lorsqu'on prive leurs foyers des postes de TSF, laisse présager une mise au pas à venir de la population qui se réfugie dans les loisirs insouciants[8].

Sigrid Undset n'a pas besoin d'imaginer l'escalade impliquée par l'occupation allemande, elle se sait fichée par les forces policières du parti au pouvoir et de plus, les autorités militaires norvégiennes lui recommandent après le 20 avril 1940 d'échapper à l'emprise allemande, de crainte que sa voix célèbre à la radio ne leur donne un possible faire-valoir sur leur respect humain des populations. Cette Cassandre du terrible drame qui va survenir à la Norvège obéit à l'injonction et suit sans illusion l'exode recommandé vers la Suède franchissant les montagnes en partie enneigées, d'abord en voiture puis en traineau et en ski. Ironie cruelle, elle part le 25 avril alors que le 27 avril, son fils aîné Anders né en 1913, officier mobilisé depuis des mois, est tué sur le pont de Segalstad alors qu'il fait barrage à un poste de mitrailleuse, à quelques kilomètres de Lillehammer. La mort du fils aîné marque le début d'un long deuil, quelques semaines après la prise de contrôle surprise des grandes villes.

Soldat de l'information[modifier | modifier le code]

Dès qu'elle a gagné depuis Lillehammer la frontière suédoise, elle se met au service de la résistance norvégienne de l'extérieur et se place sous les ordres du roi exilé en Angleterre. Elle ne reste que peu de temps en Suède et embarque le 13 juillet sur la Baltique. Elle entreprend un voyage continental vers l'est en passant par l'URSS, puis embarquant à Vladivostok gagne le Japon pour finalement parvenir aux États-Unis en 1941.

Alors qu'elle s'installe à New York, elle est informée de la suppression d'autorisation des partis marxistes et du début d'éradication des derniers partis politiques indépendants de son pays. Son départ apparaît nécessaire afin de poursuivre une active propagande anti-nazie. Accaparée par le destin tragique de sa famille, la mère songe à l'éducation de son dernier fils Hans. New York devient son lieu de repos et de résidence habituelle en dehors des vastes tournées de propagande norvégienne. Le soldat de l'information stigmatise l'envahisseur avec franchise et virulence auprès d'un public de nombreux américains d'origine norvégienne. Son action de résistance est secondée par les ambassades et les relais norvégiens, l'écrivain auréolée d'un prix Nobel est écoutée dans les aula universitaires et les salles de conférences publiques, sa maîtrise de la langue anglaise acquise à l'école de commerce, dans son milieu professionnel et pendant son voyage de noces de six mois en 1912 à Londres fait merveille. La présidente de l'association Free Norway fait simplement connaître sa patrie aux Américains au cours des conférences sur la guerre qui a touché son pays. Rassurée par ce succès, elle écrit directement en anglais pour ce public enthousiaste Jour heureux en Norvège qui traite de l'avant-guerre. Retour à l'avenir ou Retour vers le futur selon deux possibles traductions est le livre directement écrit en anglais au tournant de la guerre en 1942 qui narre l'odyssée de la famille de Sigrid Undset de l'Europe vers l'Amérique.

Anders Svartad, qui demeure selon la loi civile norvégienne son mari, meurt en 1943. Il n'est qu'un obscur et timoré Norvégien. Sigrid Undset, figure de proue de la résistance norvégienne, est à l'apogée de sa popularité. En 1944, elle siège à la commission américaine pour la protection et le sauvetage des documents historiques dans les zones d'opérations militaires.

Dès la libération de son pays, elle organise son départ de New York. Avec une intense nostalgie, cette femme abandonne sur le quai ses amis américains. La résistante efficace revient en août 1945 dans une Norvège dévastée par la Seconde Guerre mondiale. Son domaine de Bjerkebaek a été habité, puis vandalisé et dévasté après 1944 par des officiers allemands et des Nazis. Elle le remet en état à la fin de l'été 1945, mais elle est ensuite épuisée et malade. De plus en plus souvent alitée, elle est en 1949 à l'occasion de son 65e anniversaire, la première femme décorée de la Grand Croix de l'ordre de Saint-Olaf. Le vieux roi Haakon, pressentant la fin de sa voix outre-atlantique est venu chez elle lui remettre en personne l'insigne de son ordre.

Derniers combats pour écrire[modifier | modifier le code]

À son retour, son écriture ne peut s'appliquer à des tâches de longue haleine. Elle peine et n'est plus dès que survient la maladie que l'ombre de l'écrivain qu'elle a été. Malgré la maladie et ses difficultés, elle s'efforce d'écrire jusqu'au terme de sa vie. N'a-t-elle pas contemplé avec réalisme et bon sens le monde de sa jeunesse. Un christianisme mystique du retrait, du for intérieur qui l'illumine n'en rend ses observations et ses constats que plus lucides et clairs.

Sigrid Undset à la fin de sa vie.

En 1946, Retour vers le futur est interdit par l'ambassade soviétique. En 1947, elle s'efforce de traduire ces différents écrits anglais en norvégien, de façon à montrer le sens de son action. Le manuscrit Catherine de Sienne est refusé par l'éditeur américain qui le lui avait commandé.

Ces derniers écrits s'essaient à une forme en accord harmonieux avec l'ordre, à des styles modernes comme le courant de conscience. l'écrivain épuisée accueille comme une extrême onction d'écriture l'ordre du pape Pro Ecclesia et Pontifice. Elle meurt le 10 juin 1949 à Lillehammer.

Une femme forte de la littérature[modifier | modifier le code]

Sigrid Undset est la romancière de la femme dans la société, pour le meilleur du foyer construit dans les sourires et les épreuves, et pour le pire dans le déclin, la perte et la séparation. Puisant dans l'héritage littéraire d'Ibsen et refusant l'individualisme hamsunien, menant à un retour falsifié à la terre ou à la Terre au sens de l'écologie et à un rejet du progrès nihiliste, l'auteur affirme les devoirs de l'épouse et de la mère.

Conversion catholique[modifier | modifier le code]

En 1924, Sigrid Undset entame sa conversion au catholicisme. Dans Kristin Lavransdatter, qui lui vaut, selon la presse française, le prix Nobel de littérature en 1928, Sigrid Undset dépeint la vie en Norvège au XIVe siècle sans pour autant donner dans l'histoire romancée : elle ne fait pas parler les personnages qui ont véritablement existé et sa description est parfaitement en accord avec les travaux pionniers des archéologues de son temps. Dans ce roman, le récit est très nettement orienté, il ne faut pas oublier qu'à l'époque où se déroule l'action, la Norvège est catholique et que Nidaros nommé aujourd'hui Trondheim est un haut lieu de pèlerinage du christianisme du nord de l'Europe.

Sa croyance est étrangère à toute sentimentalité. L'amour n'est en rien l'épanouissement de la femme. L'amour individualiste, romantique, absolu est un leurre superficiel. Jenny rejette aussi les conventions religieuses et sociales, mais celle qui écrit Kristin Lavransdatter reçoit en pleine face le boomerang de l'amour qu'a jeté celle qui a écrit Jenny.

Sigrid Undset a connu une immense popularité hors des frontières scandinaves pour s'être convertie au catholicisme en 1924. D'ailleurs ses romans s'en font l'écho. Elle considère ainsi qu'une femme ne peut véritablement s'épanouir et remplir sa vocation que dans un pays où la foi catholique est partagée de tous. Mais n'est ce pas un idéal inatteignable depuis plusieurs siècles ?

Opposition au zèle féministe[modifier | modifier le code]

Sigrid Undset ne cesse d'affirmer qu'il existe un rôle féminin insurpassable, qui appelle amour, courage, foi, dévouement… Elle semble occuper une place à part dans l'histoire des femmes en Norvège car elle n'est point féministe. Elle affirme que la place de la femme est au foyer, à s'occuper de ses enfants : c'est en cette source d'épanouissement qu'elle se réalise pleinement. Le devoir féminin au foyer est montré dans les romans Printemps et Les Vierges sages, parus respectivement en 1914 et 1918. Pendant cette période, il n'est pas innocent que Sigrid, trentenaire épanouie, connaisse dans sa vie de couple une fugace période de plénitude qui ne reviendra plus. Mais l'écrivain lucide n'ignore pas que la défense du foyer est une longue route jalonnée d'épreuves et que l'amour a des accents cruels. Mais il faut faire durer, ne rien lâcher, ne pas désintégrer ce miracle du deux devenu un qu'est le couple malgré tout fidèle, ce deux devenu multiple qu'est le foyer.

Suivant les préceptes de l'éducation de son père, elle considère les valeurs traditionnelles et le long passé national au prestige lointain comme des points d'ancrage. Mais elle ne valide pas les traditions béatement, les valeurs s'héritent, s'adaptent et se moulent à un monde concret et changeant dont elle est toujours soucieuse d'analyse morale et religieuse.

Sigrid Undset a conduit une réaction contre le féminisme politisé qui projette la délivrance du foyer de la tutelle de l'homme pour gagner une vie sociale épanouie. Elle refuse de voir l'homme uniquement en pantin faible et lâche et défend le foyer et les douleurs qu'il implique, à commencer par les douleurs de l'enfantement. En réalité, l'existence sans foyer est vide. Fonder un foyer est bien au-delà de la possibilité d'un lien tendre.

Il est évident que si la femme a des devoirs écrasants, elle a aussi des droits d'émancipation. Sigrid Undset, en dépassement de la crise déchirante de son couple qu'elle sacrifie à la continuité du foyer au service de ses enfants, s'est convertie à la foi catholique, ce qui ne veut pas dire que cette Nordique accepte tous les comportements des diverses sociétés catholiques. Cette bonne thomiste ne remet pas les dogmes en question, mais il est frappant qu'elle ait admis sur le tard que le mouvement féministe des années 1880 avait été nécessaire, alors qu'au début de sa carrière littéraire, que certains commentateurs critiques qualifient du qualificatif athée alors qu'elle est déjà probablement déiste en son for intérieur, elle le jugeait sans fondements !

Valeurs spirituelles undsetiennes[modifier | modifier le code]

La liberté diffère de l'anarchie, l'égalité ne mène nullement à l'égalitarisme, l'amour et la fraternité ne doivent engendrer nulle chiennerie. Cette femme à l'art rigoureusement réaliste souhaite des réformes morales et responsables. Elle a exprimé une grande méfiance envers toute philosophie à base religieuse ou esthétique cachée.

Publications[modifier | modifier le code]

Œuvres originales éditées en norvégien par Aschehoug, Oslo[modifier | modifier le code]

Romans :

  • Madame Martha Oulie, Fru Marte Oulie, 1907.
  • Histoire de Viga-Ljot og Vigdis, Fortaellingen om Viga-Ljot og Vigdis, 1909.
  • Jeunesse, 1910.
  • Jenny, 1911.
  • (Le) Printemps, Våren, 1914.
  • Kristin Lavransdatter, 1920-1922.
    • La couronne, traduction de Kransen, Tome 1
    • La femme ou la maîtresse de maison, traduction de Husfrue, Tome 2
    • La Croix, traduction de Korset, Tome 3
  • Olav Audunssøn, 1924-27, à l'origine scindé en deux tomes : Olav Audunssøn à Hestviken, Olav Audunssøn i Hestviken en 1924, Olav Audunssøn et ses enfants, Olav Audunssøn og hans børn en 1927
  • Les orchidées blanches, Gymnadenia, 1929.
  • Le buisson ardent, Den braennende busk, 1929-1930.
  • Ida-Elisabeth, 1932.
  • La femme fidèle, Den trofaste hustru, 1936.
  • Madame Dorthéa, Madame Dorthea, 1939 (premier tome d'un cycle inachevé).

Recueil de nouvelles ou nouvelles :

  • L'âge heureux, Den lykkelige alder, 1908.
  • Pauvres destinées ou destins de pauvres, Fattige skjaebner, 1912.
  • L'éclat (de verre) du miroir magique, Splinten av troldspeilet, 1917.
  • Les Vierges sages, De kloge jomfruer, 1918.

Ouvrages à caractère autobiographique :

  • Onze années, Elleve aar, 1934.
  • Autoportraits et paysages, Selvportretter og landskapbillede, 1938.
  • Happy times in Norway, Mann, Klaus, New York et Cassel, Londres, 1943, écrit directement en anglais et remis en norvégien par ses soins Lykkelige dager, 1947.

Recueil d'articles et essais littéraires ou engagés :

  • Le point de vue d'une femme, En kvindesynspunkt, 1919.
  • Essais sur la littérature nordique : Ibsen, Strindberg, Georg Brandes, la littérature anglaise : Jane Austen, les sœurs Brontë, D. H. Lawrence
  • Retour vers l'avenir, Return to future, Knopf, New York, 1942, écrit directement en anglais et paru en norvégien après la Libération, Tillbake til fremtiden, 1945.
  • Articles et discours du temps de guerre, Artikler og taler fra krigstiden, 1952 (publication posthume par A. H. Winsnes).

Ouvrages hagiographique ou édifiant, de méditation, d'affirmation de foi ou de propagande religieuse :

  • Vie, mort et miracle de saint Halvard, Sankt Halvards liv, død og jertegn, 1925. (bref récit)
  • Propagande catholique, Katholsk propaganda, 1927.
  • Etapes, Etapper, 1928 ou 1929-1933.
  • Et si ce petit enfant n'était pas né, Und wär' dies Kindlein nicht geboren, 1929.
  • Le miracle de Noël, Das Weinachtwunder, 1930.(méditation)
  • Saint Olaf, Hellig Olav Norges konge, 1930.
  • Rencontre et séparation, Begegnungen und Trennungen, 1931.(essai sur le christianisme et le germanisme)
  • Sagas des Saints, 1934.
  • Progrès, race et religion, Fortschritt, Rasse und religion, 1935. (inséré dans l'ouvrage allemand collectif intitulé Die Gefährdung des Christentums durch Rassenwahn und Judenverfolgung, le Christianisme menacé par la folie raciale et la persécution des Juifs).
  • Saints norvégiens, Norske Helgener, 1937 et 1939.
  • Etude biographique sur Catherine de Sienne, Caterina av Sienna, 1951 (parution posthume).

Traductions :

  • Fortaellingen om Kong Artur of ridderne af det runde bord, 1915. Traduction en norvégien de la légende du Roi Arthur et des romans de la table ronde.
  • autres romans de l'anglais…

Œuvres rassemblées :

  • Samlede romaner og fortaellinger fra nutiden, 5 volumen, Oslo, 1921.
  • Middelalderromaner, 10 volumen, Oslo, 1932.

Écrits traduits en français comportant surtout les romans aux nombreuses rééditions[modifier | modifier le code]

  • L'âge heureux suivi de Simonsen (nouvelles), traduction de V. Vindé et G. Sautreau, S. Kra, Paris, 1925, collection de la revue européenne no 24, 1926, édition française Stock, 1989.
  • Jenny, traduction par le commandant de vaisseau G. Bataille, Les Maîtres étrangers no 1, édition Saint-Michel, Paris, 1929, Traduction par F. Metzger, collection scandinave 3, Delamain et Boutelleau, Paris, 1940 et 1949, réédition Stock, 1984 puis 1998.
  • Le Printemps, 1914, traduction de Elsa Cornet, Le cabinet cosmopolite, série scandinave, no 51, Stock, Paris, 1930, Bibliothèque scandinave, Delamain et Boutelleau, 1942, Le Club du meilleur livre, Paris, 1953 puis édition française Stock, 1985 et 2002.
  • Les Vierges sages, 1918, traduction de Jacques de Coussange, Hachette, Paris, 1932.
  • Christine Lavransdatter, 1920-1922 :
    • La couronne, tome 1, traduction de Etienne Avenard, Le cabinet cosmopolite, série scandinave, no 79, Bibliothèque scandinave, Delamain et Boutelleau, 1936, édition française Stock, Paris, 1958, 1986,
    • La maîtresse de Husaby, tome 2, traduction de Etienne Avenard, Le cabinet cosmopolite, série scandinave, no 80, Bibliothèque scandinave, Delamain et Boutelleau, 1938 à 1952, édition française Stock, Paris, 1958, 1986,
    • La Croix, tome 3, traduction de Th. Hammar et M. Metzger, Delamain et Boutelleau, 1938, édition française Stock, Paris, 1958, 1986.
  • Onze années, traduction de M. Metzger et Th. Hammar, collection scandinave, éditions de la Paix, Paris, 1941 et 1942, ensuite Stock.
  • La Femme fidèle", 1936, traduction de Th. Hammar et M. Metzger, 1942 ensuite Gallimard, 1982.
  • Madame Dorthéa, 1939, traduction de Th. Hammar et M. Metzger, bibliothèque scandinave, Delamain et Boutelleau, Paris, 1946, ensuite Stock, Paris, 1949.
  • Les orchidées blanches, 1929, traduction de Marie et Raymond Blanpain, éditions de la Paix, Bruxelles, 1947, 1948 et 1949.
  • Le buisson ardent", 1929-1930, Choix du Livre 1948, traduction de M. Metzger et Th. Hammar, éditions de la Paix, Paris, 1949.
  • Ida-Elisabeth, 1932, traduction de M. Metzger et Th. Hammar, éditions de la Paix, Paris, 1949 et 1950.
  • Olav Audunssøn, 4 tomes, 1925-1927 :
    • Olav Audunssoen, traduction de E. Guerre, collection scandinave, Delamain et Boutelleau, Paris, 1949, ensuite Stock, Paris, 1950,
    • Olav Audunssoen et ses enfants, traduction de E. Guerre, collection scandinave, Delamain et Boutelleau, Paris, 1950 (1er volume) et 1951 (2e volume).
  • Catherine de Sienne" , traduction de Madame Metzger, collection scandinave, Delamain et Boutelleau, Paris, 1951 et 1952 (1953).
  • Martha Oulie et ses voisines, 1907, traduction de M. Metzger et Th. Hammar, éditions de la Paix, Paris, 1952.
  • Retour à l'avenir, 1947, traduction de Marguerite Diehl, collection scandinave, Delamain et Boutelleau, Paris, 1952.
  • Vigdis la farouche, 1909, traduction de Madame Metzger, Delamain et Boutelleau, Paris, 1953, édition française Stock, 1987.

Citations[modifier | modifier le code]

Sur sainte Brigitte (et peut-être sur l'auteure elle-même) :

« Elle regardait la vie les yeux ouverts, elles savaient comment vivent et travaillent les hommes et les femmes et comment ils luttent quand les passions et ambitions les ravagent. »

Une confidence épistolaire à Nini Roll Anker, son amie :

« Je crois que si je comprends aussi bien notre époque, c'est parce que j'ai toujours eu une époque disparue à lui comparer. »

Sur Torkild, héros du Printemps, au cours d'une ballade nocturne près de la rivière Gauta et du fjord marin :

« Jamais il n'avait pensé à cela : toute la beauté de la vie, c'était justement le corps, les sens qui la créaient. L'âme ne pouvait faire aucun rêve céleste si le corps n'en captait les composantes idéales, si les sens n'en recueillaient les éléments à recomposer (…)

C'était par les sens qu'il aspirait la beauté infinie, la fraicheur et la pureté de cette nuit de printemps, l'air embaumé portant les parfums des fleurs aux goûts suaves, le ciel luisant d'une clarté évanescente, les concerts de sifflement des grives au loin dans le bois de Gauta, le murmure timide du ruisseau au pied du coteau où il se reposait… »

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Les Halvorsen sont originaires de l'Østerdalen. Peder Halvorsen quitte en 1730 la vallée de Sollien, sur la rivière Arna. Son descendant Halvor Halvorsen se voit accoler le nom du hameau de naissance Undset lorsqu'il part s'installer à Trondheim comme gardien d'hospice. Il est la grand-père d'Ingwald.
  2. Ce nœud de sa vie est narré dans le roman à la précision autobiographique Onze ans.
  3. Jamais elle n'a regretté ce choix, affirma-t-elle plus tard, car elle était profondément, ressentiment exprimé plus par son corps que par sa pensée consciente, opposée aux principes enseignés, vulgairement matérialistes et positivistes. Elle exprime même la joie qu'elle ressentit à l'aune de la polémique de saint Augustin contre les Donatistes : « Securis judicat orbis terrarum ».
  4. Elle ne critique pas cette institution liée à l'école de commerce : "Personne n'attendait que j'aime quelque chose et je n'y ai pas fait grand chose".
  5. La trame du récit montre différents aspects de l'évolution de couples en crise. C'est l'occasion d'un premier règlement de comptes par écrit de la jeune mère Sigrid qui se sent déjà délaissée par son mari artiste, insouciant et volage. Les personnages qui font office de fil conducteur, Rose Wegner et Torkild Christiansen, amis d'enfance, s'unissent. Après la naissance d'un enfant mort-né, Rose éprouvée perd la direction de son foyer malgré l'amour de Torkild. Le couple se sépare avant de se retrouver dans une ultime fin heureuse et imprévue, petit hymne undsetien à l'amour retrouvé.
  6. Les Dominicains lui avaient affirmé très tôt la nullité de ce mariage puisque la première épouse et mère délaissée était en vie. Cela faisait du bel Anders un polygame !
  7. À 46 ans, la plus jeune récipiendaire féminine du prix a effacé les respectables concurrentes que sont la poétesse et essayiste allemande Ricarda Huch et la romancière ibérique Concha Espina, déjà adulée à Santander.
  8. Mesure étendue en 1942 à la population non adhérente au parti unique NS.

Annexes[modifier | modifier le code]

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Bibliographie[modifier | modifier le code]

  • E. Kielland, Fem essays om moderne norsk litteratur, Stockholm, 1923.
  • N. Roll Anker, Min ven Sigrid Undset, Oslo, 1946.
  • Karl Jaspers, Die Antwort an Sigrid Undset, Constance, 1947.
  • A. H. Winsnes, Sigrid Undset, a study in christian realism, New-York, 1953.
  • A. H. Winsnes, Vie de Sigrid Undset, Desclées de Brouwer, 1957.
  • André Brissaud, Sigrid Undset fascinée par la condition tragique de l'amour, Bibliothèque mondiale no 92, Paris, 1958.
  • J. Packness, Sigrid Undset bibliografi, Oslo, 1963.
  • N. Deschamps, Sigrid Undset ou la morale de la passion, Presse Universitaire de Montréal, 1966 ou Paris, 1967.
  • Maurice Gravier, D'Ibsen à Sigrid Undset, Le fémininisme et l'amour dans la littérature norvégienne, 1850-1950, Lettres Modernes, Minard, 1968. 328 pages.
  • Gidske Anderson, Sigrid Undset, une biographie, éditions des femmes, 1991.
  • Régis Boyer, Histoire des littératures scandinaves, Fayard, Paris, 1996, 562 pages. ISBN 2-213-59764-2
  • Ørjasaetter Tordis, Le cœur des hommes, Sigrid Undset, une vie, Esprit Ouvert, 2006, 383 pages. Traduction de la biographie parue chez Aschehoug en 1993.
  • Eric Eydoux, Histoire de la littérature norvégienne, Caen, Presses Universitaires de Caen, 2007, 526 pages.

Filmographie[modifier | modifier le code]

Kristin Lavrandatter est un film réalisé par Liv Ullmann en 1995. Sa version originale cinématographique dure trois heures. Un montage abrégé à partir de la version originale a été seulement projeté à l'étranger. Une série conçue au même moment du tournage et adaptée à la télévision norvégienne dure dix fois plus longtemps.

Liens externes[modifier | modifier le code]