Chronologie des événements de mai - juin 1968

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Mai 68 est un ensemble de mouvements sociaux, de grèves et de manifestations survenus en France, en mai-juin 1968.

Ces événements constituent une période et l'une des ruptures marquantes de l'histoire contemporaine française, caractérisés par une vaste révolte spontanée antiautoritaire, de nature à la fois culturelle, sociale et politique, dirigée contre la société traditionnelle, le capitalisme, l'impérialisme et, plus immédiatement, contre le pouvoir gaulliste en place.

Enclenchée par une révolte de la jeunesse étudiante parisienne, puis gagnant le monde ouvrier et pratiquement toutes les catégories de population sur l'ensemble du territoire, elle reste le plus important mouvement social de l'histoire de France du XXe siècle.

Mercredi 1er mai[modifier | modifier le code]

  • Traditionnel défilé à l’appel de la CGT, du PCF et du PSU (République - Bastille). La CFDT, la FGDS et la FEN ont refusé de s’associer. Un cortège du « Mouvement du 22-Mars » s’affronte violemment au service d’ordre de la CGT.
  • Le mouvement d’extrême droite Occident, qui le 26 avril a obtenu du doyen Pierre Grappin l'autorisation de tenir une réunion publique à la faculté de Nanterre, distribue depuis la veille des tracts annonçant un meeting pour le 3 mai sur le campus. Dès la nuit, avec l’aide des membres des Comités Vietnam de base accourus en foule, les militants maoïstes occupent militairement le campus et y entassent des armes pour empêcher les « fafs » d'y accéder.
  • Huit étudiants de Nanterre dont Daniel Cohn-Bendit, René Riesel et Jean-Pierre Duteuil sont convoqués pour un conseil de discipline de l'Université de Paris le 6 mai, sans notification officielle des motifs.

Jeudi 2 mai[modifier | modifier le code]

  • 7h45 : incendie à la Sorbonne
À la Sorbonne, un incendie éclate au bureau de la Fédération générale des étudiants en lettres, la FGEL. Les pompiers accourent sur les lieux dans les minutes qui suivent et maîtrisent le feu. Sur le mur on découvre un cercle barré d’une croix celtique, l’insigne d’Occident. Personne n’a vu les incendiaires, et Occident dément par communiqué toute responsabilité. En protestation, les Groupes d’études de lettres (FGEL) annoncent un meeting le lendemain vendredi 3 mai, dans la cour de la Sorbonne : « Nous ne laisserons pas les étudiants fascistes maîtres du Quartier latin. » Mais ils prennent aussi la défense de Cohn-Bendit : « Jamais les étudiants ne permettront que la répression policière s’abatte sur un des leurs par le biais d’un tribunal universitaire. »
Chapelle de la Sorbonne
Dès le matin, la nouvelle n’est plus mise en doute et déclenche la révolte : Occident a fait savoir qu’il s’apprêtait, pour le lendemain, à « rétablir l'ordre » à Nanterre. La rumeur prétend même qu'il serait renforcé par des « parachutistes ». C’est le branle-bas de combat sur le campus.
En prévision, on s’arme de gourdins, de boulons, on fabrique des cocktails Molotov et entasse des barres de fer.
Le meeting qu’Occident compte tenir n’est qu’un prétexte pour en découdre et l'avertissement est pris au sérieux. Les pro-chinois de l’UJCml transforment la faculté en camp retranché avec occupation « stratégique » des toits, lance-pierres, catapultes géantes pour projectiles géants (généralement des tables), cocktails Molotov, caillasses, etc. Des guetteurs casqués ont pris place sur le toit munis des caisses de boulons et de cailloux. Il y a des sentinelles partout, aux portes et aux fenêtres des bâtiments. Matraque à la main, casque à la ceinture, les chefs patrouillent. Des tranchées creusées sur le campus sont prévues pour enrayer la progression de l’adversaire et bloquer ses voitures. Des contacts ont même été pris avec des ouvriers qui travaillent dans un chantier voisin, pour que, si le besoin s’en faisait sentir, ils appuient les étudiants avec leurs bulldozers ! Les étudiants de l’université de Pékin servent de modèles, ils ont déjà eu recours à cette stratégie de défense qui prévoit de faire du campus un camp retranché. On se passe de main en main un tract d’Occident : « Nous montrerons demain que nous sommes capables de nous opposer à la terreur rouge et de rétablir l’ordre avec les moyens qui s’imposent ».
Finalement, Occident ne vient pas, mais la police si. Un bâtiment de la résidence est transformé en Fort-Chabrol.
Au milieu de l'effervescence, on apprend que huit étudiants du Mouvement du 22 mars sont convoqués devant la Commission des affaires contentieuses et disciplinaires de l’Université de Paris, que préside Robert Flacelière, directeur de l’École normale supérieure de la rue d’Ulm et vice-président du Conseil de l’Université, pour le lundi 6 mai, à 11h30. Les accusés qui doivent répondre de la soirée du 22 mars sont : Daniel Cohn-Bendit, Olivier Castro, Michel Pourny, Daniel Schulmann, Yves Fleischl, Jean-Louis Ploix, Jean-Pierre Duteuil et René Riesel.
En fin de matinée, le doyen de Nanterre, M. Pierre Grappin, et le recteur Roche se rendent sur place pour constater la situation avec le directeur des enseignements supérieurs du ministère, M. Olmer. Ils sont inquiets. Grappin ne voit pas d’autre solution que de suspendre les cours, comme en mars. On est à quinze jours des examens, la faculté peut à la rigueur rester fermée jusque-là : « D’ailleurs, après avoir marqué le coup, nous prévoyons de la rouvrir progressivement si la situation le permet. »
  • 13h45 : un tract des « 22 mars » lance le mot d’ordre : « Hors de Nanterre les ratonneurs ! Les commandos fascistes seront exterminés. »
Dans l’après-midi, 300 étudiants environ réquisitionnent le grand amphi de la faculté pour la projection de films sur la guerre du Viêt Nam et sur le Black Power. René Rémond trouve son amphithéâtre occupé avec une pancarte sur la porte : « Le cours de Rémond n'aura pas lieu. » L’historien, furieux, proteste, mais rien n’y fait. Il reçoit pour tout encouragement une table dans les jambes, on le hue, on l’expulse et il est contraint de faire demi-tour. Les cours de François Bourricaud, de Michel Crozier et d'Alain Touraine sont également perturbés.
  • 19h : décision de fermer Nanterre à partir du 6
Devant la tournure prise par les événements, le doyen Grappin, en accord avec le ministre Alain Peyrefitte et le recteur Roche, décide de suspendre les cours et les travaux pratiques à l’université de Nanterre « jusqu’à nouvel ordre » à compter du lundi 6 mai à 9 heures.
Le journal télévisé de 20 heures sur la première chaîne diffuse l’appel du doyen Grappin qui s’élève contre l’action de « petits groupes d’extrémistes ». Le départ pour l’Iran et l’Afghanistan du Premier ministre Georges Pompidou est également diffusé ce même soir.
Communiqué de l’UNEF et du Mouvement du 22 mars pour une manifestation le 6 mai à 10 h à la Sorbonne : s’opposer à la répression engagée contre certains étudiants.

vendredi 3 mai[modifier | modifier le code]

  • 12h : Le soulèvement des étudiants de Nanterre gagne le quartier Latin à Paris. En accord avec plusieurs organisations d’extrême gauche (dont la JCR d’Alain Krivine), le Mouvement d’action universitaire, l’UNEF et le Mouvement du 22 mars s’associent au meeting dans la cour de la Sorbonne pour protester à la fois contre l’incendie des locaux de la FGEL, la veille, et contre la comparution de Daniel Cohn-Bendit et de ses camarades devant le conseil de discipline de l’Université le 6 mai : « Protester contre la fermeture de Nanterre et la comparution de huit étudiants devant une commission de discipline, le lundi suivant. » Environ 200 étudiants, placés sous le commandement de Xavier Langlade, le chef du « SO » (service d’ordre) de la JCR, sont présents.
Un trotskiste de la FER commence par invoquer la nécessaire alliance avec la classe ouvrière. Puis, un militant lit à haute voix l’éditorial de Georges Marchais dans L’Humanité. Ensuite, Cohn-Bendit, harangue le public : « Que la Sorbonne devienne un nouveau Nanterre ! ». C’est ensuite au tour de Jacques Sauvageot, 25 ans, licencié en droit et en histoire de l’art, militant du PSU et vice-président de l’UNEF (dont il assure la présidence par intérim depuis avril), inconnu de Cohn-Bendit et des autres, de prendre la parole. Tout le monde attend, en outre, de pied ferme les nationalistes qui, après la fermeture de Nanterre, ont promis de leur faire rendre gorge.
  • 13h : Le meeting est un bide. On se disperse non sans avoir convenu de reprendre la manifestation à 14 heures.
Pendant ce temps-là, le général de Gaulle reçoit quelques personnalités pour déjeuner. Parmi elles, l’acteur Fernandel qui a fait décaler le tournage d’un film pour être présent.
  • 14h00 : À nouveau, 300 étudiants se retrouvent dans la cour de la Sorbonne. Les orateurs se succèdent dans la cour de la Sorbonne pour inviter à faire du lundi 6 mai, jour fixé pour la séance de la Commission, une grande journée de protestation. Des forces de police, sur requête du recteur soucieux d’assurer la « liberté des examens » quadrillent le quartier et se massent discrètement aux alentours de la Sorbonne. Une heure se passe poussivement ; il faut que les services d’ordre de la Jeunesse communiste révolutionnaire et de la FER occupent la scène en entonnant leurs hymnes guerriers et prolétariens pour que l’attention se maintienne.
En début d’après-midi, les lecteurs parisiens du supplément littéraire du Monde prennent connaissance de la parution de quelques ouvrages : un roman d’André Stil, conforme à la ligne esthétique du parti communiste, deux recueils : un de textes castristes et un sur Mao. Ils sont informés de la situation des lettres suisses. À la une, un billet très critique de Robert Escarpit : « …Rien n’est moins révolutionnaire, rien n’est plus conformiste que la pseudo-colère d’un casseur de carreaux même s’il habille sa mandarinoclastie d’un langage marxiste ou situationniste… ». Tandis que la police s’apprête à pénétrer dans la Sorbonne, 45 enseignants de Nanterre se réunissent dans les locaux de leur faculté, désertée après la décision de suspendre les cours, afin de débattre du texte rappelant l’urgence d’une réforme universitaire, qu’Alain Touraine, Paul Ricœur et Guy Michaud ont rendu public dans Le Monde du 2 mai. Soulignant que la perturbation des cours par l’extrême gauche a été exagérée, ils estiment que l’Université et les universitaires sont, en partie, responsables de la vague de violence et d’agitation.
  • 15h00 : Deux cents militants d’extrême droite du mouvement Occident, armés de matraques, menacent de pénétrer dans la Sorbonne. À leur tête, on reconnaît Alain Madelin et à ses côtés le jeune Alain Robert. Le groupe arrive de la faculté de droit de la rue d’Assas. Ce dernier a battu le rappel des troupes qui, passées par l’Observatoire, arpentent maintenant le boulevard Saint-Michel et se dirigent vers la Sorbonne aux cris de « Communistes assassins », « Occident vaincra », « Tuons tous les communistes » et « Occident au pouvoir ». Dans la cour de la Sorbonne, une estafette essoufflée apporte la nouvelle : Occident se rassemble près de l’Observatoire et marche en rangs serrés vers la Sorbonne. Des observateurs vont et viennent, des sentinelles prennent place aux portes de la Sorbonne, le camp retranché à nouveau s’organise dans les fausses nouvelles, les bruits alarmistes, la confusion. Pro-chinois de l’UJC (ml) et trotskistes de la JCR sortent les casques de leurs sacs de plastique, on arrache des pieds de chaise, on ramasse des pierres dans un couloir en travaux. Un petit état de siège bruyant et fébrile s’empare de la Sorbonne, où la plupart des étudiants sont en cours ou bien passent sereinement l’agrégation dans l’amphithéâtre tout proche.
  • 15h10 : Ces préparatifs stratégiques impressionnent le recteur Roche, qui craint la contagion nanterroise. Entretien des responsables de l’UNEF, de la FER et de la JCR avec le secrétaire général de l’Université, qui leur demande d’évacuer la Sorbonne. Les étudiants refusent. Roche commence alors par faire évacuer et fermer les amphithéâtres où l’on donne des cours, ce qui a pour effet de grossir la petite troupe qui transforme la cour en mini-camp retranché. Puis il appelle ses supérieurs. Tout d’abord, il discute avec le directeur de cabinet du ministre de l’Éducation nationale. Tous conviennent que les conditions d’une intervention policière sont réunies. Couvert par ses supérieurs, Roche appelle alors la préfecture (Jean Paoli, directeur de cabinet de Maurice Grimaud), laquelle, réticente, demande une réquisition écrite pour intervenir. Ensuite, à la demande du recteur Jean Roche qui craint des affrontements violents entre étudiants de gauche et de droite, les forces de l’ordre bloquent les entrées et sorties de la Sorbonne. Sont visibles dans la cour environ 150 jeunes gens dont une vingtaine sont casqués et munis de barres en bois provenant de tables et de chaises qu'ils ont brisées auparavant. Le secrétaire général de la Sorbonne, Bourjac, est séquestré dans son bureau jusqu'à ce qu'il accorde les clés des amphithéâtres. Des voitures de service, qui se trouvent dans la cour, sont déplacées pour former une barricade devant la voûte d'entrée, et les Nanterrois, avec des pioches, commencent à dépaver la cour pour édifier des barricades.
Le groupe de militants d’Occident arrive rue des Écoles avant d’accélérer dans la foulée pour galoper vers l’entrée de la Sorbonne. Des compagnies de gardes mobiles, jusque là dissimulées dans les rues adjacentes, chargent le cortège, qui se disperse.
  • 15 h 35 : Le commissaire du Ve arrondissement reçoit une missive explosive de quatre lignes qui entraîne les premiers affrontements du Quartier latin : « Le recteur de l'académie de Paris, président du conseil de l'université, soussigné, requiert les forces de police de rétablir l'ordre à l'intérieur de la Sorbonne en expulsant les perturbateurs. » L'inattendu suscite l'étonnement des plus radicaux : la police va pénétrer dans la Sorbonne, alors que les bâtiments universitaires lui sont interdits.
  • 16h15 : Les gardes mobiles bloquent les issues de la Sorbonne.
  • 16h30 : La rue de la Sorbonne est évacuée et ses deux extrémités sont bloquées.
  • 16h40 : Le calme est revenu parmi les étudiants : il ne se passe rien. Un cri : « Attention, ils arrivent ! » Le commandant Petit et ses hommes pénètrent en longue file dans la cour de la Sorbonne. Stupéfaits, les étudiants hésitent, discutent entre eux. Qu’ils se battent et ils prendront des coups sans espoir de s’échapper. Inutile et dangereux. Ils décident finalement de sortir dans le calme et en silence. Alain Krivine et Jacques Sauvageot s’avancent en délégation vers le commissaire Petit.
  • 16h45 : Pendant ce temps, les quelques étudiants échappés par derrière cherchent des renforts dans le quartier Latin. L’afflux des forces de police, le bouclage de la rue de la Sorbonne et de la rue des Écoles ont attiré, en un clin d’œil, une petite foule. Ceux qui déambulent boulevard Saint-Michel, badauds ou militants arrivés en retard pour le meeting, s’arrêtent devant le spectacle.
À 16 h 45, ils sont peut-être mille, mais, ils sont plus de deux mille à 17 heures.
  • 17h00 : Après quelques mots échangés avec le commissaire de police, les étudiants acceptent de sortir sans se défendre si la police les laisse filer. Les forces de l'ordre ne tiennent pas leur parole. Des gendarmes casqués et bâtons en mains font évacuer la Sorbonne. La routine policière veut que l’on contrôle l’identité des « perturbateurs » désignés par le recteur. Ils sont trop nombreux pour qu’on puisse le faire sur place. Quelque 400 étudiants sont donc embarqués dans les cars qui attendent à l’extérieur.
  • 17h10 : Un premier convoi (trois cars) d'étudiants arrêtés quitte la Sorbonne sans difficulté. Par manque de « paniers à salade », l’embarquement dure plus de trois heures.
  • 17h15 : On compte trois mille personnes aux abords de la Sorbonne. Les incidents sérieux commencent à 17 h 15 place de la Sorbonne, lors du départ du second convoi. La place de la Sorbonne est dégagée à l’aide de grenades lacrymogènes. Des manifestants se regroupent boulevard Saint-Michel et harcèlent les forces de l’ordre. Des cris s'élèvent, « Libérez nos camarades », « La Sorbonne aux étudiants », « Halte à la répression » et même « CRS SS » ; bientôt repris en chœur. La foule grandit, les cars de CRS ont du mal à se frayer un passage. Le préfet Grimaud est là en personne.
Un commissaire raconte: « À 17 h 16, des manifestants arrivent de la rue Champollion vers la Sorbonne. Leur nombre peut être évalué à 1 000. Ils appliquent une technique de harcèlement ponctuée de heurts sévères mais de courte durée. » La police reçoit l'ordre de « nettoyer » les abords. Pour dégager les deuxième et troisième cars de « détenus », secoués par la foule, et permettre le transbordement de certains d'entre eux, un pneu ayant été crevé par les manifestants, la police tire des grenades de gaz lacrymogène. Des manifestants, luttant contre l’asphyxie, brisent une grille d’arbre et descellent quelques pavés, les premiers. Cette fois tout commence.
Quelques-uns des dirigeants de l’UJCml se trouvent à leur fief de l’ENS. Cinquante-deux étudiants de Nanterre, membres du Mouvement du 22 mars, qui ont assisté au début de l’émeute arrivent en courant les chercher. On leur dit : « Il faut que vous veniez vite, on se bat sur le boulevard Saint-Michel. » Ils l’entendaient à la radio ; « On a besoin de vous, vous seuls pouvez sauver la situation ! » Ils ont répondu : « C’est sûrement des gens de droite qui se battent, sans ça, nous, on y serait déjà. »
  • 17h30 : Boulevard Saint-Michel, devant le lycée Saint-Louis, un premier pavé fuse. Il fracasse la vitre d'un car de CRS et fend le crâne du brigadier Christian Brunet qui s'écroule. La réponse est immédiate. Les policiers chargent, repoussent les manifestants en matraquant tout sur leur passage. Les rangs des contestataires grossissent. Tout le monde goûte à la répression, les manifestants, les passants, les étudiants, les clients des cafés, commerçants, touristes, riverains, ceux qui veulent s'interposer… Les policiers s’efforcent de repousser les manifestants sans cesse plus nombreux vers la place Saint-Michel et la Seine. Les arrestations se multiplient. Elles ont nécessité l'usage de grenades lacrymogènes. Pour la première fois, des jeunes occupent le pavé parisien. L'explosion de violence stupéfie les policiers.
  • 18h30 : Le quartier Latin est en état de siège. Les manifestants se comptent par milliers. C’est une mini-guérilla urbaine qui commence. Henri Dacier, qui allait au cinéma aux Trois Luxembourg, rue Monsieur-le-Prince, est matraqué au sol devant son amie. Ils se joignent tous deux aux émeutiers. Au coin de la rue de l’École de médecine, Claude Frèche, arrête sa 404 et demande ce qui se passe à un agent. Pour toute réponse, il reçoit deux coups de matraque et rejoint les manifestants. Un camionneur descend de son véhicule boulevard Saint-Michel et fait tournoyer la grande manivelle qu’il tient à la main. Les policiers reculent.
  • 20h00 : Le recteur Roche ordonne la fermeture de la Sorbonne et l'annexe de Censier, réservée au premier cycle, jusqu’au retour au calme.
  • 20h05 : Les premières barricades sont édifiées, à l’aide de grilles d’arbres et de panneaux publicitaires notamment.
  • 20h25 : Le quartier Latin est un champ de bataille où s’affrontent des militants de gauche organisés en petits groupes et des gardes mobiles souvent débordés. Dans les petites rues autour du « Boul’-Mich », Nicole Le Guennec et quelques autres militants pro-chinois renversent les voitures en stationnement. Au carrefour Saint-Michel-Saint-Germain, Henri Vacquin, ancien de l’Union des étudiants communistes, voit un groupe de jeunes secouer un car de police comme un prunier. « Vous êtes fous !- Ta gueule, vieux con, t’es plus dans le coup ». Un peu plus loin, au croisement du boulevard Saint-Germain et de la rue Saint-Jacques, ce sont les loulous du Roméo-Club, rendez-vous de la banlieue adolescente, qui mènent la danse avec une rigueur toute prolétarienne. Juché sur une auto, un militant de la FER crie : « C’est une folie, camarades ! Repliez-vous ! Ne suivez pas les provocateurs ! », sans résultat. Des ébauches de barricades sont successivement abandonnées par des manifestants agressifs qui, pour dégager certains des leurs, se ruent en bandes sur les forces de l’ordre. Trois commissaires, MM. Stevenot, Quilichini et Bailly, conjuguant les efforts de leurs effectifs, dégagent les abords du Luxembourg au prix d'actions vigoureuses et en s'aidant de grenades lacrymogènes.
  • 21h00 : L’émeute est maîtrisée.
  • 22h00 : Dans la soirée, le SNE Sup se réunit rue Monsieur-le-Prince, où siège pendant plusieurs semaines l'état-major de la révolte. Le secrétaire général du SNE-Sup, Alain Geismar (29 ans, maître-assistant au laboratoire de physique de la rue d’Ulm) a lancé dans la soirée un mot d’ordre de grève générale dans l’enseignement supérieur sans avoir eu le temps de consulter le Bureau national. Après cinq heures d’affrontements, le quartier retrouve son calme. Bilan : 83 policiers blessés, et 574 arrestations, dont 179 mineurs, 45 femmes, 58 étrangers. Les Renseignements généraux ont soigneusement conservé jusqu'à aujourd'hui les 574 fiches des interpelés du 3 mai. On y retrouve, encore presque anonymes, des hommes qui depuis ont fait leur chemin, dont de futurs ministres de gauche… comme de droite. Les leaders sont embarqués : Alain Krivine, dirigeant trotskiste de la Jeunesse communiste révolutionnaire, Jacques Sauvageot, no 1 de l'UNEF, Daniel Cohn-Bendit et Henri Weber (sénateur PS) ; mais on trouve aussi Brice Lalonde (fiché comme président de la Fédération des groupes d'études de lettres) et José Rossi, futur ministre UDF d'Édouard Balladur, présenté comme « membre du bureau exécutif de l'Association nationale des jeunes du Centre démocrate » et le fils de l’écrivain gaulliste de gauche David Rousset, que de Gaulle avait reçu une semaine plus tôt en lui disant : « Il faut condamner le capitalisme, la société capitaliste. Il faut la condamner expressément. Il faut condamner le communisme totalitaire. Il faut trouver une voie nouvelle, la participation ». Quelques futurs journalistes ou écrivains font partie du lot : Guy Hocquenghem, Bernard Guetta (directeur de la rédaction du Nouvel Observateur, « déjà interpellé en 1964 lors d'affrontements contre des partisans de Tixier-Vignancour ») ou Hervé Chabalier (patron de l'agence CAPA). Mai 68 a commencé.
  • 23h00 : Les étudiants arrêtés dans l’après-midi commencent à être relâchés dans les commissariats où ils ont été conduits pour des contrôles d’identité et où vingt-sept d’entre eux, trouvés porteurs d’armes prohibées, sont placés en garde à vue.
  • Minuit : Les meneurs étudiants, ceux dont l'arrestation a tout déclenché, sont libérés.

samedi 4 mai[modifier | modifier le code]

  • 2h00 : Une première réunion des représentants de l'Union nationale des étudiants de France (UNEF), du Mouvement du 22 mars, de la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR, Alain Krivine et Henri Weber), du Comité de liaison des étudiants révolutionnaires (Cler), du Mouvement d’action universitaire (MAU, Jean-Marcel-Bouguereau et Jean-Louis Péninou) et de l'Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes (UJCml, Robert Linhart) se tient dans les locaux de l'École Normale Supérieure pour décider de la riposte. Les pro-Chinois se désolidarisent très tôt, pour eux, le mouvement est piégé ; il faut l'arrêter, déserter le quartier Latin et chercher le contact avec le peuple. La jeune organisation maoïste invite ses militants à se détourner d’un mouvement dont elle ne contrôle pas la direction et lance un appel à constituer des « comités de défense contre la répression » afin d’éviter l’encerclement des étudiants au quartier Latin. Sans eux, sont décidées deux manifestations pour le lundi, une le matin pour soutenir les étudiants qui passent en conseil de discipline, une le soir à Denfert-Rochereau à 18 h 30.

lundi 6 mai[modifier | modifier le code]

  • Le quartier latin est le théâtre de violents affrontements qui font 600 blessés et donnent lieu à 422 interpellations. Le mouvement étudiant gagne les universités de province.
  • Occupation de l'institut de sociologie de l'université de Caen pour l'obtention d'un second cycle.

9 mai[modifier | modifier le code]

  • Grève et occupation de l'usine Wisco, à Givet (Ardennes). Deux pelotons de gendarmerie délogent les ouvriers.

10 mai[modifier | modifier le code]

  • Nuit de barricades dans le Quartier latin. Les affrontements avec les CRS font des centaines de blessés. Le 11 : 450 personnes sont interpellées.

11 mai[modifier | modifier le code]

13 mai[modifier | modifier le code]

  • C'est lundi, la grève générale commence un peu partout en France.
Les images des violences ont choqué. Des défilés rassemblent 200 000 à un million de personnes à Paris, selon les estimations, et un million dans une trentaine d'autres villes du pays.

14 mai[modifier | modifier le code]

  • Au petit jour, 500 métallos de l'usine Claas de Woippy (Moselle), débraient.
  • Dans la soirée, grève illimitée avec occupation à l'usine Sud-Aviation de Bouguenais (Loire-Atlantique), première usine occupée de France. À Clermont-Ferrand, des groupes de jeunes ouvriers entrent dans l'université pour venir aux nouvelles.

15 mai[modifier | modifier le code]

  • La grève gagne l'usine Renault de Cléon, où 300 jeunes ouvriers séquestrent une dizaine de cadres. Au même moment, grève aux usines Kléber-Colombes d'Elbeuf et La Roclaine de St-Étienne du Rouvray, dans le même département de Seine-Maritime. Un groupe d'ouvriers de Cléon fait irruption sur le nouveau campus de Mont-Saint-Aignan (Rouen).
  • Parallèlement, la « journée d'action nationale » de la CGT contre les ordonnances, échoue.

16 mai[modifier | modifier le code]

  • Une cinquantaine d'usines occupées en France, dont 5 de Renault (Billancourt, Le Mans, Cléon, Flins, Sandouville), et 10 sur la seule ville du Havre.
  • Le comité d'occupation de la Sorbonne lance dans le même temps un appel à l'occupation immédiate de toutes les usines en France et à la formation de conseils ouvriers.

17 mai[modifier | modifier le code]

  • On décompte 200 000 grévistes en France. Le mouvement s'étend à Montbéliard-Sochaux, au cœur des usines automobiles Peugeot, Besançon ou encore le Sud-est.
  • Parmi les grévistes, beaucoup de jeunes titulaires d'un CAP, qui s'estiment déclassés. L'ORTF diffuse des images de milliers d'étudiants piétinant devant les portes, fermées, de Renault-Billancourt, bastion de la CGT.

18 mai[modifier | modifier le code]

  • Un million de grévistes à midi. Deux millions en fin d'après-midi. Les images de l'ORTF créent des remous au sein des syndicats et des partis de gauche, qui à partir du 19 mai tentent d'entrer dans le mouvement pour le canaliser ou le récupérer, selon les versions. Parmi les usines en grève, 45 sont dans la métallurgie lourde, 19 dans l'automobile, 17 dans l'électrotechnique, 15 dans l'alimentation et 13 dans l'aéronautique.

19 mai[modifier | modifier le code]

21 mai[modifier | modifier le code]

  • Lundi matin, après un week-end de tractations et discussions, le nombre de grévistes atteint 4 millions, dans tous les corps de métiers, y compris de nombreux cadres et ingénieurs.

22 mai[modifier | modifier le code]

  • 8 millions de grévistes
  • Daniel Cohn-Bendit quitte la France pour faire une « tournée révolutionnaire ». Le ministre de l'intérieur annonce qu'il est désormais interdit de séjour en France.

24 mai[modifier | modifier le code]

  • Au soir du jeudi de l'ascension, le président Charles de Gaulle fait une intervention à la télévision. Il annonce un futur référendum sur la participation. Le soir, après le discours, les manifestants scandent « Son discours, on s'en fout ».
  • Le lendemain, les préfets lui envoient par télégramme les réactions dans chaque région.
  • Émeutes étudiantes à Lyon dans la nuit du 24 au 25 mai[5].

25 mai[modifier | modifier le code]

  • Le vendredi, au lendemain de l'ascension, on frôle les 9 millions de grévistes.
  • Le record de précédente grande grève de 1936 (6 millions) est largement battu, dans une France qui s'est industrialisée au cours des 30 glorieuses de l'après-guerre.
  • Plus de téléphone, courrier, plus d'essence. Dans les médias, malgré la grève, les journalistes continuent à couvrir les événements. Des musiciens viennent jouer gratuitement dans les usines, où l'on danse et joue au football.
  • 1re séance de négociations syndicats/gouvernement, rue de Grenelle, ouverte par Georges Pompidou.

26 mai[modifier | modifier le code]

  • À Nantes, le comité central de grève distribue des bons de fuel aux petits commerces alimentaires et organise le ramassage des ordures. À Cluses (Haute-Savoie), une monnaie émise par les grévistes et avalisée par les commerçants circule en bons de 10 francs. Dans la Somme, ce sont les municipalités de Saleux, Picquigny, Saint-Sauveur et Flixécourt, qui émettent des bons.

27 mai[modifier | modifier le code]

  • Les accords de Grenelle sont signés à 7 heures du matin, après une nuit blanche.
  • La France entière, privée d'essence et de téléphone, respire au rythme de ses transistors.
  • Les assemblées générales créent la surprise, en rejetant ces accords et en votant dans la journée la poursuite de la grève, même à l'usine Renault de Billancourt, où la CGT dépasse traditionnellement 60 % des voix aux élections professionnelles et se voit débordée.
  • Dans l'après-midi, un meeting géant réunit, au stade Charléty (dans le sud de Paris) les étudiants de l'UNEF, les militants et dirigeants de la CFDT, de la FEN, de 4 fédérations FO, et d'une partie des groupes d'extrême gauche.

28 mai[modifier | modifier le code]

  • La CGT propose et obtient d'organiser le lendemain de « grandes manifestations unitaires ».

29 mai[modifier | modifier le code]

  • Charles de Gaulle a disparu mais laisse entendre qu'il est parti en Allemagne à Baden-Baden consulter l'armée et notamment le général Jacques Massu.
  • À l'appel du PCF et des syndicats, 200000 personnes manifestent dans les rues de Paris.

30 mai[modifier | modifier le code]

  • Le président réapparaît, reçoit Georges Pompidou à 14 h 30, convoque un conseil des ministres pour 15 h, puis annonce à 16 h 30 à la radio la dissolution de l'Assemblée et des élections législatives. Une manifestation, prévue la veille, contre le mouvement social et en soutien au président de la république rassemble deux cent mille personnes le soir même sur les Champs-Élysées et la place de la Concorde[6].

1er juin[modifier | modifier le code]

4 juin[modifier | modifier le code]

  • Début de la reprise de l’activité dans certains secteurs comme l’EDF-GDF, les transports et les PTT.

5 juin - 7 juin[modifier | modifier le code]

  • Début de la reprise du travail dans la fonction publique.

7 juin[modifier | modifier le code]

  • Violents affrontements à Flins entre les grévistes et la Régie Renault, épaulés par les étudiants et les forces de l’ordre.

10 juin[modifier | modifier le code]

11 juin[modifier | modifier le code]

  • À l'usine Peugeot de Sochaux-Montbéliard, un CRS tue Pierre Beylot, ouvrier-serrurier de 24 ans, d’une balle de 9 mm (plusieurs ouvriers sont touchés par balle). On relève un autre ouvrier, Henri Blanchet, 49 ans, qui déséquilibré par une grenade offensive, tombe d’un parapet et meurt le crâne fracturé.

12 juin[modifier | modifier le code]

14 - 16 juin[modifier | modifier le code]

  • Évacuation de la Sorbonne, et de l'Odéon. Les cours reprennent dans les lycées.

23 - 30 juin[modifier | modifier le code]

Juillet[modifier | modifier le code]

Août[modifier | modifier le code]

  • 2 août : un tiers des postes de journalistes est supprimé à l’ORTF, 102 journalistes de radio et télévision sont licenciés.

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. « Fresques Festival de Cannes 1968 », sur INA
  2. Archives du site officiel du Festival de Cannes
  3. Mai 68 : nouveaux témoignages, L'Express, 9 avril 1998, lire en ligne.
  4. « Mai 68. Les archives secrètes de la police », L’Express,‎ (lire en ligne).
  5. Lyon en Mai, recherche, Institut d'études politiques de Lyon, s/d, lire en ligne.
  6. « Histoires de comptes », Le Canard enchaîné, 20 octobre 2010.