Nomenklatura

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La nomenklatura (en russe : номенклату́ра) est un terme russe, passé dans les langues des autres pays communistes (nomenklatura, nomenclatura), pour désigner l'élite du parti communiste de l'Union soviétique et de ses satellites du bloc communiste. En Chine, l'expression équivalente est princes rouges.

On peut comparer les élites des anciens blocs de l'Est et de l'Ouest : à l'Ouest un establishment[1] détient des pouvoirs privés (médias, finances, commerce, industrie) et cherche à influencer les pouvoirs publics (État et institutions)[2]; à l'Est où il n'y a pas de sphère économique privée, la nomenklatura détient les pouvoirs publics et contrôle la production, la consommation et les services[3].

Étymologie et origines[modifier | modifier le code]

L'étymologie du mot remonte à l'expression социального номенклатурный (« nomenclature sociale ») permettant à l'état-civil soviétique (et des états satellites) de classer, selon les barèmes léninistes, les citoyens en fonction de deux types de critères[4]:

  • les origines sociales de leurs familles (« saines » : ouvriers industriels, agricoles et des services, simples soldats ; « douteuses » : artisans, petits paysans ayant possédé des animaux ou un lopin familial, sous-officiers ; « koulaks » : paysans ayant possédé du gros bétail ou plusieurs lopins, ou ayant vendu leur production, officiers de rang inférieur ; « bourgeois » : anciennes classes moyennes, professions libérales, chefs d'atelier, petits fonctionnaires des régimes antérieurs au communisme, officiers de rang moyen ; « grands bourgeois » : notables, hauts fonctionnaires, cadres industriels, gros commerçants, officiers de rang supérieur ; « exploiteurs et parasites du peuple » : actionnaires, patrons et hauts cadres de l'industrie, aristocrates et propriétaires terriens, généraux et amiraux, membres des gouvernements et des parlements des régimes antérieurs au communisme)[5] ;
  • leur attitude par rapport au pouvoir soviétique (« fiable » : entièrement dévoué, ne discutant jamais les ordres, et ayant toujours soutenu la ligne politique finalement gagnante au sein du Parti ; « douteuse » : favorable au régime mais ayant tendance à discuter les ordres, à les interpréter, à prendre des initiatives, ou s'étant trompé de ligne politique en restant fidèle à une tendance entre-temps condamnée comme déviationniste ; « hostile » : opposé au pouvoir soviétique, catégorie très large incluant aussi bien les ennemis déclarés du régime, que des citoyens simplement accusés d'être hostiles, des cadres accusés de « sabotage » pour avoir contesté ou échoué à exécuter des ordres absurdes ou irréalisables, ou encore des paysans ayant soustrait des provisions aux réquisitions pour éviter de mourir de faim).

Ces barèmes permettaient d'attribuer aux citoyens concernés des points de mérite (c'est-à-dire de confiance du régime) accélérant ou ralentissant leur carrière. Plus les origines d'un citoyen étaient « saines » et plus son attitude était « fiable », plus il était, a priori, « digne de la confiance du Parti ». Cette confiance donnait accès à divers avantages concernant l'alimentation, l'habitat, l'équipement ménager, les congés, l'accès aux loisirs, la santé, la formation, de droit de voyager, les études des enfants. Ces « camarades les plus méritants » pouvaient se voir confier des responsabilités et les avantages qui les accompagnent[6]. Le terme russe populaire de « Nomenklatura » désignant les listes de « camarades méritants » apparaît dans Le Maître et Marguerite de Mikhaïl Boulgakov, qui décrit la vie moscovite à la fin de la NEP : de cette époque date le motto : « Dans la maison du peuple communiste, toutes les briques sont égales, mais celles qui sont en dessous doivent supporter le poids de celles qui sont au-dessus »[7]. Plusieurs auteurs comme David Rousset[8], Jacques Rossi ou Viktor Kravtchenko avaient déjà dénoncé ces discriminations, mais, hors du bloc de l'Est, il faut attendre 1970 pour que le terme soit rendu public par Mikhaïl Voslenski dans son ouvrage La Nomenklatura : les privilégiés en URSS.

Contexte[modifier | modifier le code]

L'émergence de la Nomenklatura, que l'on a comparé à l'establishment capitaliste (à ceci près qu'elle n'était pas propriétaire des biens et des services dont elle profitait[9]: elle ne l'est devenue qu'après la dislocation du bloc de l'Est[10]) doit être replacée dans le contexte de la praxis de l'état communiste au pouvoir[11] :

  • sur le plan politique, la position constitutionnelle de jure du Parti communiste comme « parti unique et organe dirigeant de l’état », interdisant de facto la constitution d’associations, syndicats ou autres structures sociales indépendantes du pouvoir, et imposant un courant de l’autorité et de légitimité » (souveraineté), allant du sommet (le Soviet suprême) vers la base (les autres structures du Parti, les soviets locaux, les citoyens) ;
  • sur le plan logistique, la présence massive de la police politique (successivement Tchéka, Guépéou, NKVD, MVD, KGB) dans la société, active par la censure, l’écoute aléatoire et sans aucun contrôle juridique des conversations téléphoniques, l’ouverture du courrier, le quadrillage territorial, institutionnel et professionnel systématique du pays ;
  • sur le plan économique, une stricte planification d’État, ne touchant pas seulement les orientations macro-économiques et au commerce international, mais aussi tous les aspects de la production, de la distribution et de la consommation, au mépris des ressources disponibles, des possibilités techniques, de l'environnement et des besoins de la population, interdisant toute forme d’autogestion et induisant des inégalités entre la nomenklatura qui disposait d’un niveau de vie élevé, et le reste de la population confronté à une pénurie permanente d’énergie, de denrées, de produits finis et de services (ce qui encourageait le développement d’une économie informelle, mais spéculative) ;
  • sur le plan social, un strict contrôle des activités culturelles, des média et des droits des citoyens des pays du bloc communiste à l’opinion, à l’expression et au déplacement (nécessitant des autorisations et divers visas préalables pour changer d’emploi, de domicile, de résidence à l'intérieur du pays, et encore plus pour voyager hors du pays, et surtout dans les pays non-communistes).

Postérité lexicale[modifier | modifier le code]

Tag dénonçant le monopole de la nomenklatura sur l'économie pendant la transition post-communiste, sur un mur à Bucarest (2013).

Aujourd'hui, le terme nomenklatura est toujours utilisé, hors de son contexte historique, pour désigner, de façon péjorative, l'élite et les privilèges qui lui sont associés, ou le groupe qui exerce par le truchement de l'État un pouvoir exorbitant dans un domaine commercial sans responsabilité personnelle. Dans le langage courant des anciens pays communistes, tout privilégié ou oligarque est un nomenklaturiste.

Postérité artistique[modifier | modifier le code]

Voir aussi[modifier | modifier le code]

Articles connexes[modifier | modifier le code]

Notes et références[modifier | modifier le code]

  1. Alan Barcan, Sociological theory and educational reality, Kensington (Nouvelle-Galles-du-Sud), New South Wales University Press, p. 150.
  2. Voir aussi Norbert Elias, The Established and the Outsiders. A Sociological Enquiry into Community Problems, Londres, F. Cass, 1965.
  3. Alexandre Zinoviev, Le Communisme comme réalité, Paris, Julliard, 1981, p. 58.
  4. Viktor Pavlovitch Mokhov, (ru) Советская номенклатура как политический институт, номенклатура в истории советского общества (« La nomenklatura soviétique comme institution politique : classification et histoire de la société soviétique »), Perm 2004.
  5. C'est sur ce barème que se basait l'action de la police politique : le 1er novembre 1918, Martyn Latsis, définit, dans le journal La Terreur rouge du 1 novembre 1918, les tâches de cette police : « La Commission extraordinaire n'est ni une commission d'enquête, ni un tribunal. C'est un organe de combat dont l'action se situe sur le front intérieur de la guerre civile. Il ne juge pas l’ennemi : il le frappe. Nous ne faisons pas la guerre contre des personnes en particulier. Nous exterminons la bourgeoisie comme classe. Ne cherchez pas, dans l'enquête, des documents et des preuves sur ce que l'accusé a fait, en acte et en paroles, contre le pouvoir soviétique. La première question que vous devez lui poser, c'est à quelle classe il appartient, quelle est son origine, son éducation, son instruction et sa profession. Ce sont ces questions qui doivent décider de son sort. Voilà la signification et l'essence de la Terreur rouge ». Cité par Viktor Tchernov dans Tche-Ka, ed. E. Pierremont, p. 20 et par Sergueï Melgounov, La Terreur rouge en Russie, 1918-1924, éditions des Syrtes, 2004, (ISBN 2-84545-100-8).
  6. Alexandre Zinoviev, Le Communisme comme réalité, Paris, Julliard, 1981.
  7. Antoine et Philippe Meyer, Le communisme est-il soluble dans l'alcool?, Paris, Le Seuil, 1979.
  8. David Rousset, Le Procès des camps de concentration soviétiques, supplément du BEIPI no 16, janvier 1951.
  9. Mikhaïl Voslenski, Les nouveaux secrets de la nomenklatura, Plon 1989, (ISBN 2-259-18093-0).
  10. Archie Brown, (en) The Rise and Fall of communism, Vintage Books 2009, et Viatcheslav Avioutskii, Les Révolutions de velours, Armand Colin, 2006, (ISBN 978-2200345402).
  11. Archie Brown, déjà cité, page 105 ; Jean-François Soulet, Histoire comparée des États communistes de 1945 à nos jours, Paris, Armand Colin, coll. « U », 1996, pp. 11-42, et Alexandre Zinoviev, Le Communisme comme réalité, Paris, Julliard, 1981.
  12. Dictionnaire mondial de la photographie, Paris, Éditions Larousse, 1994, p. 629, (ISBN 978-2035113153)

Bibliographie[modifier | modifier le code]